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"Sexualité et vérité"
Michel Foucault
Dits Ecrits tome III texte n°190

«Sexualität und Wahrheit» («Sexualité et vérité»; trad. J. Chavy) in Foucault (M.), Der Wille zum Wissen, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1977, pp.7-8.
Nouvelle introduction à La Volonté de savoir.

Dits Ecrits tome III texte n°190


1) Le présent volume inaugure une série de recherches qui ne veulent être ni un tout homogène ni un traitement exhaustif du sujet. Il s'agit de prélever quelques échantillons dans un terrain aux strates multiples. Les volumes qui suivront ne peuvent aussi, pour l'instant, qu'être annoncés provisoirement. Mon rêve serait de faire un travail de longue haleine qui se corrige au cours de sa progression, qui soit également ouvert tant aux réactions qu'il provoque qu'aux conjonctures qu'il croise en chemin et, peut-être aussi, ouvert à de nouvelles hypothèses. Ce que je souhaite, c'est un travail dispersé et changeant.

2) Les lecteurs qui voudraient apprendre comment les hommes ont aimé au cours des siècles ou comment cela leur fut interdit (question absolument sérieuse, importante et difficile) seront probablement déçus. Je n'ai pas voulu écrire l'histoire du comportement sexuel dans les sociétés occidentales, mais traiter une question plus sobre et plus limitée : comment ces comportements sont-ils devenus des objets du savoir ? Par quelles voies et pour quelles raisons s'est organisé ce domaine de connaissance que l'on circonscrit par ce mot relativement nouveau de «sexualité» ? Il s'agit ici du devenir d'un savoir que nous voudrions saisir à sa racine : dans les institutions religieuses, dans les règlements pédagogiques, dans les pratiques médicales, dans les structures familiales au sein desquelles il s'est formé, mais aussi dans les coercitions qu'il a exercées sur les individus, dès qu'on les eut persuadés qu'ils auraient à découvrir en eux-mêmes la force secrète et dangereuse d'une «sexualité».

3) Je sais qu'il est imprudent d'envoyer d'abord, comme une fusée éclairante, un livre qui fait sans cesse allusion à des publications à venir. Le danger est grand qu'il donne l'apparence de l'arbitraire et du dogmatique. Ses hypothèses pourraient avoir l'air d'affirmations qui tranchent la question, et les grilles d'analyse proposées pourraient conduire à un malentendu et être prises pour une nouvelle théorie. C'est ainsi qu'en France des critiques, subitement convertis aux bienfaits de la lutte contre la répression (sans avoir jusqu'alors manifesté un grand zèle en ce domaine), m'ont reproché de nier que la sexualité ait été réprimée. Mais je n'ai nullement prétendu qu'il n'y avait pas eu répression de la sexualité. Je me suis seulement demandé si, pour déchiffrer les rapports entre le pouvoir, le savoir et le sexe, l'ensemble de l'analyse était obligé de s'orienter sur le concept de répression ; ou bien si on ne pouvait pas mieux comprendre en insérant interdits, prohibitions, forclusions et dissimulations dans une stratégie plus complexe et plus globale qui ne soit pas ordonnée sur le refoulement comme but principal et fondamental.

4) Les concepts de «sexe» et de «sexualité» sont des concepts intenses, surchargés, «brûlants», qui mettent facilement dans l'ombre les concepts avoisinants. C'est pourquoi j'aimerais souligner que la sexualité n'est ici qu'un exemple d'un problème général que je poursuis depuis plus de quinze ans et qui me poursuit depuis plus de quinze ans. C'est le problème qui détermine presque tous mes livres : comment, dans les sociétés occidentales, la production de discours chargés (au moins pour un temps déterminé) d'une valeur de vérité est-elle liée aux différents mécanismes et institutions du pouvoir ?