"Nouveau millénaire, Défis libertaires"
Licence
"GNU / FDL"
attribution
pas de modification
pas d'usage commercial
Copyleft 2001 /2014

Moteur de recherche
interne avec Google
Une érudition étourdissante
Michel Foucault
Dits écrits tome III texte n°225

«Une érudition étourdissante», Le Matin, no 278, 20 janvier 1978, p. 25. (Sur Philippe Ariès, L'Homme devant la mort, Paris, Éd. du Seuil, coll. «L'Univers historique», 1977.)

Dits écrits tome III texte n°225


L'homme, c'est vrai, est une espèce vivante qui a une histoire. Mais c'est aussi un être historique qui a une vie: une vie et une mort, avec une fragilité qui l'expose aux maladies, aux épidémies, aux mortalités désastreuses, à la stérilité et aux grands ravages de l'espèce. L'homme en société ne vit pas seulement de pain, mais il ne meurt pas seulement de guerre ni de faim. Son histoire est indissociable de celle des parasites, des microbes, des bactéries et des virus, indissociable de celle des métabolismes, des carences vitaminées et des déséquilibres alimentaires.

Philippe Ariès passe pour l'un des pionniers de l'histoire des mentalités. Il me semble surtout l'un des inventeurs de cette histoire qui raconte ce que l'homme fait de lui-même comme espèce vivante : natalité, enfance et, maintenant, dans un travail monumental, la mort.

Six cent cinquante pages, qui ne sont pas tristes ni monotones. Mais bariolées, drôles, imprévues, qui attendrissent souvent et font rire aussi. Le livre le moins noir, le moins«en deuil» qu'on puisse imaginer: cette mort qu'on pourrait croire toujours la même, ou presque, a suscité tant d'inventions diverses ; autour du dernier moment, les hommes ont organisé tant de rites, tant de cérémonies bruyantes ou silencieuses ; ils ont donné à la mort tant d'images gisantes, priantes, dansantes, ricanantes, squelettiques, alanguies, douces, parées, nues, chastes, érotiques ; du cadavre, ils ont fait tant de choses pour le montrer, l'exalter, le cacher, l'enfouir pêle-mêle, lui fixer un territoire, disposer autour de lui des draperies, des fleurs, des discours, des consolations, des leçons de théologie, des poèmes d'amour.

Philippe Ariès, bousculant les bienséances professionnelles des historiens, parcourt dix siècles, relie les chansons de geste à La Mort d'Ivan Ilitch *, déchiffre des inscriptions et analyse la pratique américaine des funeral homes. On croit souvent que ce qu'il y a de plus stable dans une civilisation, c'est son culte des morts. Mais l'Occident, lui, dans sa pratique de la mort, a manifesté sa merveilleuse inventivité: depuis des siècles, il a vécu et il est mort de mille morts.

* Tolstoï (L.), La Mort d'Ivan Ilitch (1886), in Souvenirs et Récits, trad. B. de Schloezer, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1960.

Disant cela, je ne rends pas assez justice à ce livre, dont l'érudition en effet est étourdissante. Je n'en fais pas ressortir assez la force d'intelligence.

Philippe Ariès est cristallographe ; il ne réduit pas les complexités, il parcourt méticuleusement toutes les arêtes. Il faut lire son analyse du macabre sous ses différentes faces : cadavre qu'on cache dans la réalité, intérieur des corps qu'on montre en images, rapport intense aux choses, par l'attachement individuel aux biens et par la perception amère des vanités. Ou encore son analyse du mensonge aux mourants, cette invention des XVIIIe et XIXe siècles, avec tout le jeu de langage à double entente, de savoir et de silence, de complicité et de duperie, qui se joue entre le médecin, l'entourage et le malade qui l'accepte sans doute pour rester maître de son rapport secret à sa propre mort.

Ces dix siècles d'une mort en perpétuelle mutation, quelques moments décisifs les ont scandés. Mais avec l'humour des grands historiens, Ariès ne va pas les chercher en haut, du côté des métaphysiques puissantes ou des bouleversements institutionnels. Mais en bas, du côté de ces gestes obscurs, anonymes, sans date précise, par lesquels, sans qu'elle s'en soit elle-même rendu compte, toute une société se trouve engagée. Ainsi, le moment où on a commencé à voiler le visage des morts pour qu'ils ne regardent plus les vivants. Ainsi, le moment où celui qui va mourir se met à dicter en détail ce qu'on devra faire de sa dépouille, où la mettre, comment prier, combien de messes, à qui donner trois hardes et quelques sous. Ainsi encore, le jour où le malade n'a plus osé poser, à sa certitude intérieure, la question «sans détour» du laboureur: est-ce que je sens ma mort venue? Mais s'est tourné vers le médecin pour lui demander: quelle est donc cette maladie dont je suis atteint?

On a tendance à croire que la manière dont on imagine la survie commande la façon dont on perçoit la mort et dont on lui donne un sens. L'une des surprises du livre d'Ariès - et il n'en manque pas-, c'est de montrer la place relativement limitée qu'occupe l'au-delà dans ces différents régimes de la mort et dans leur transformation. La mort est bien plus qu'un rite de passage vers un autre monde ; c'est toute une manière de vivre -de vivre sa mort et celle des autres -, c'est toute une manière de fixer sa propre individualité, d'avoir rapport à la nature et de faire sa part dans l'économie du monde. Ce qui, pour Ariès, paraît déterminant, ce n'est pas la métaphysique de l'après-mort, c'est plutôt la «physique» de la mort elle-même, je veux dire les stratégies qui, pour reprendre les cinq grandes figures repérées par lui dans le dernier millénaire, l'ont d'abord apprivoisée dans des rites collectifs, puis rapportée à la sauvagerie menaçante de la nature, puis investie dans le réseau des relations d'amour ou d'affection familiale, enfin médicalisée, cachée et rendue solitaire.

Toutes ces pratiques autour de la mort sont-elles des masques pour en cacher l'insupportable présence? Est-ce un carnaval, que toutes ces cérémonies et ces bavardages? Ce qu'ils nous racontent, quant ils sont analysés par Ariès, ce n'est pas la même fuite toujours dérisoire devant l'anéantissement, c'est tout le sérieux du rapport qu'on entretient avec soi-même, avec les autres, avec la nature et avec le mal.

Il paraît que les hommes ont longtemps rêvé d'être immortels. J'ai l'impression que les rêves d'immortalité se ressemblent beaucoup et portent vite à l'ennui. En tout cas, comme ils paraissent pauvres, quand on les compare à la manière dont les hommes d'Occident ont tissé, au jour le jour, tant de rapports divers à la mort, et fabriqué tant de manières de mourir. On les en admirerait sans réserve, n'était le fait qu'ils n'ont pas été moins riches d'imagination lorsqu'il s'est agi de trouver des manières de tuer.