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«Une érudition étourdissante», Le Matin,
no 278, 20 janvier 1978, p. 25. (Sur Philippe Ariès, L'Homme devant
la mort, Paris, Éd. du Seuil, coll. «L'Univers historique»,
1977.)
Dits écrits tome III texte n°225
L'homme, c'est vrai, est une espèce vivante qui a une histoire.
Mais c'est aussi un être historique qui a une vie: une vie
et une mort, avec une fragilité qui l'expose aux maladies,
aux épidémies, aux mortalités désastreuses,
à la stérilité et aux grands ravages de l'espèce.
L'homme en société ne vit pas seulement de pain, mais
il ne meurt pas seulement de guerre ni de faim. Son histoire est
indissociable de celle des parasites, des microbes, des bactéries
et des virus, indissociable de celle des métabolismes, des
carences vitaminées et des déséquilibres alimentaires.
Philippe Ariès passe pour l'un des pionniers de l'histoire
des mentalités. Il me semble surtout l'un des inventeurs
de cette histoire qui raconte ce que l'homme fait de lui-même
comme espèce vivante : natalité, enfance et, maintenant,
dans un travail monumental, la mort.
Six cent cinquante pages, qui ne sont pas tristes ni monotones.
Mais bariolées, drôles, imprévues, qui attendrissent
souvent et font rire aussi. Le livre le moins noir, le moins«en
deuil» qu'on puisse imaginer: cette mort qu'on pourrait croire
toujours la même, ou presque, a suscité tant d'inventions
diverses ; autour du dernier moment, les hommes ont organisé
tant de rites, tant de cérémonies bruyantes ou silencieuses ;
ils ont donné à la mort tant d'images gisantes, priantes,
dansantes, ricanantes, squelettiques, alanguies, douces, parées,
nues, chastes, érotiques ; du cadavre, ils ont fait tant de
choses pour le montrer, l'exalter, le cacher, l'enfouir pêle-mêle,
lui fixer un territoire, disposer autour de lui des draperies, des
fleurs, des discours, des consolations, des leçons de théologie,
des poèmes d'amour.
Philippe Ariès, bousculant les bienséances professionnelles
des historiens, parcourt dix siècles, relie les chansons
de geste à La Mort d'Ivan Ilitch *, déchiffre des
inscriptions et analyse la pratique américaine des funeral
homes. On croit souvent que ce qu'il y a de plus stable dans une
civilisation, c'est son culte des morts. Mais l'Occident, lui, dans
sa pratique de la mort, a manifesté sa merveilleuse inventivité:
depuis des siècles, il a vécu et il est mort de mille
morts.
* Tolstoï (L.), La Mort d'Ivan Ilitch (1886), in Souvenirs
et Récits, trad. B. de Schloezer, Paris, Gallimard, coll.
« Bibliothèque de la Pléiade », 1960.
Disant cela, je ne rends pas assez justice à ce livre, dont
l'érudition en effet est étourdissante. Je n'en fais
pas ressortir assez la force d'intelligence.
Philippe Ariès est cristallographe ; il ne réduit
pas les complexités, il parcourt méticuleusement toutes
les arêtes. Il faut lire son analyse du macabre sous ses différentes
faces : cadavre qu'on cache dans la réalité, intérieur
des corps qu'on montre en images, rapport intense aux choses, par
l'attachement individuel aux biens et par la perception amère
des vanités. Ou encore son analyse du mensonge aux mourants,
cette invention des XVIIIe et XIXe siècles, avec tout le
jeu de langage à double entente, de savoir et de silence,
de complicité et de duperie, qui se joue entre le médecin,
l'entourage et le malade qui l'accepte sans doute pour rester maître
de son rapport secret à sa propre mort.
Ces dix siècles d'une mort en perpétuelle mutation,
quelques moments décisifs les ont scandés. Mais avec
l'humour des grands historiens, Ariès ne va pas les chercher
en haut, du côté des métaphysiques puissantes
ou des bouleversements institutionnels. Mais en bas, du côté
de ces gestes obscurs, anonymes, sans date précise, par lesquels,
sans qu'elle s'en soit elle-même rendu compte, toute une société
se trouve engagée. Ainsi, le moment où on a commencé
à voiler le visage des morts pour qu'ils ne regardent plus
les vivants. Ainsi, le moment où celui qui va mourir se met
à dicter en détail ce qu'on devra faire de sa dépouille,
où la mettre, comment prier, combien de messes, à
qui donner trois hardes et quelques sous. Ainsi encore, le jour
où le malade n'a plus osé poser, à sa certitude
intérieure, la question «sans détour»
du laboureur: est-ce que je sens ma mort venue? Mais s'est tourné
vers le médecin pour lui demander: quelle est donc cette
maladie dont je suis atteint?
On a tendance à croire que la manière dont on imagine
la survie commande la façon dont on perçoit la mort
et dont on lui donne un sens. L'une des surprises du livre d'Ariès
- et il n'en manque pas-, c'est de montrer la place relativement
limitée qu'occupe l'au-delà dans ces différents
régimes de la mort et dans leur transformation. La mort est
bien plus qu'un rite de passage vers un autre monde ; c'est toute
une manière de vivre -de vivre sa mort et celle des autres
-, c'est toute une manière de fixer sa propre individualité,
d'avoir rapport à la nature et de faire sa part dans l'économie
du monde. Ce qui, pour Ariès, paraît déterminant,
ce n'est pas la métaphysique de l'après-mort, c'est
plutôt la «physique» de la mort elle-même,
je veux dire les stratégies qui, pour reprendre les cinq
grandes figures repérées par lui dans le dernier millénaire,
l'ont d'abord apprivoisée dans des rites collectifs, puis
rapportée à la sauvagerie menaçante de la nature,
puis investie dans le réseau des relations d'amour ou d'affection
familiale, enfin médicalisée, cachée et rendue
solitaire.
Toutes ces pratiques autour de la mort sont-elles des masques pour
en cacher l'insupportable présence? Est-ce un carnaval, que
toutes ces cérémonies et ces bavardages? Ce qu'ils
nous racontent, quant ils sont analysés par Ariès,
ce n'est pas la même fuite toujours dérisoire devant
l'anéantissement, c'est tout le sérieux du rapport
qu'on entretient avec soi-même, avec les autres, avec la nature
et avec le mal.
Il paraît que les hommes ont longtemps rêvé
d'être immortels. J'ai l'impression que les rêves d'immortalité
se ressemblent beaucoup et portent vite à l'ennui. En tout
cas, comme ils paraissent pauvres, quand on les compare à
la manière dont les hommes d'Occident ont tissé, au
jour le jour, tant de rapports divers à la mort, et fabriqué
tant de manières de mourir. On les en admirerait sans réserve,
n'était le fait qu'ils n'ont pas été moins
riches d'imagination lorsqu'il s'est agi de trouver des manières
de tuer.
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