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« Le retour de la morale»
(entretien avec G. Barbedette et A. Scala, 29 mai 1984), Les Nouvelles
littéraires, no 2937, 28 juin-5 juillet 1984, pp. 36-41.
Dits Ecrits tome IV texte n°354
Ce titre malheureux, donné comme tous les titres d'articles
par la rédaction du journal, rappelle les conditions de publication
de ce dernier entretien. Malgré son grand épuisement,
M. Foucault en avait accepté la proposition, faite par un
jeune philosophe ami de Gilles Deleuze, André Scala. C'était
discrètement un geste d'amitié en direction de Gilles
Deleuze, qu'il voyait peu ces dernières années. Gilles
Barbedette et André Scala ayant des interrogations assez
différentes, ce sont en fait deux entretiens qui se sont
entrecroisés. Lorsque le décryptage des cassettes
fut terminé, M. Foucault était déjà
hospitalisé - et il chargea Daniel Defert d'élaguer
cet entretien comme il le jugerait bon, sans le revoir. L'entretien
parut trois jours après le décès de M. Foucault.
- Ce qui frappe à la lecture de vos derniers livres, c'est
une écriture nette, pure, lisse et très différente
du style auquel nous étions habitués. Pourquoi ce
changement ?
- Je suis en train de relire les manuscrits que j'ai écrits
pour cette histoire de la morale et qui concernent le début
du christianisme (ces livres -c'est une raison de leur retard -sont
présentés dans l'ordre inverse de celui de leur écriture).
En relisant ces manuscrits abandonnés depuis longtemps, je
retrouve le même refus du style des Mots et les Choses, de
l' Histoire de la folie ou de Raymond Roussel. Je dois dire que
ça me fait problème, parce que cette rupture ne s'est
pas produite progressivement. C'est très brusquement, dès
1975-1976, que je me suis tout à fait départi de ce
style, dans la mesure où j'avais en tête de faire une
histoire du sujet, qui ne soit pas celle d'un événement
qui se serait produit un jour et dont il aurait fallu raconter la
genèse et l'aboutissement.
- En vous déprenant d'un certain style, n'êtes-vous
pas devenu plus philosophe que vous ne l'étiez auparavant
?
- En admettant -et je l'admets ! - que j'aie pratiqué avec
Les Mots et les Choses, l'Histoire de la folie, même avec
Surveiller et Punir une étude philosophique essentiellement
fondée sur un certain usage du vocabulaire, du jeu, de l'expérience
philosophique et que je m'y sois livré pieds et poings, il
est certain que, maintenant, j'essaie de me déprendre de
cette forme-là de philosophie. Mais c'est bien pour m'en
servir comme champ d'expérience à étudier,
à planifier et à organiser. De sorte que cette période
qui peut, aux yeux de certains, passer pour une non-philosophie
radicale est en même temps une façon de penser plus
radicalement l'expérience philosophique.
- Il semble que vous rendiez explicites des choses qu'on pouvait
seulement lire entre les mots dans vos ouvrages précédents
?
- Je dois dire que je ne verrais pas les choses comme cela. Il
me semble que dans l'Histoire de la folie, dans Les Mots et les
Choses et aussi dans Surveiller et Punir, beaucoup de choses qui
se trouvaient implicites ne pouvaient pas être rendues explicites
à cause de la façon dont je posais les problèmes.
J'ai essayé de repérer trois grands types de problèmes
: celui de la vérité, celui du pouvoir et celui de
la conduite individuelle. Ces trois domaines de l'expérience
ne peuvent se comprendre que les uns par rapport aux autres et ne
peuvent pas se comprendre les uns sans les autres. Ce qui m'a gêné
dans les livres précédents, c'est d'avoir considéré
les deux premières expériences sans tenir compte de
la troisième. En faisant apparaître cette dernière
expérience, il m'a semblé qu'il y avait là
une sorte de droit-fil qui n'avait pas besoin pour se justifier
de recourir à des méthodes légèrement
rhétoriques par lesquelles on esquivait l'un des trois domaines
fondamentaux de l'expérience.
- La question de style engage aussi celle de l'existence, Comment
peut-on faire du style de vie un grand problème philosophique
?
- Question difficile. Je ne suis pas sûr de pouvoir donner
une réponse. Je crois en effet que la question du style est
centrale dans l'expérience antique : stylisation du rapport
à soi-même, style de conduite, stylisation du rapport
aux autres. L'Antiquité n'a pas cessé de poser la
question de savoir s'il était possible de définir
un style commun à ces différents domaines de conduite.
Effectivement, la découverte de ce style aurait sans doute
permis de parvenir à une définition du sujet. L'unité
d'une « morale de style» n'a commencé à
être pensée que sous l'Empire romain, aux IIe et IIIe
siècles, et immédiatement en termes de code et de
vérité.
- Un style d'existence, c'est admirable. Ces Grecs, vous les avez
trouvés admirables ?
- Non.
- Ni exemplaires ni admirables ?
- Non.
- Comment les avez-vous trouvés ?
- Pas très fameux. Ils ont buté tout de suite contre
ce qui me paraît être le point de contradiction de la
morale antique : entre, d'une part, cette recherche obstinée
d'un certain style d'existence et, d'autre part, l'effort de le
rendre commun à tous, style qu'ils ont approché sans
doute plus ou moins obscurément avec Sénèque
et Épictète, mais qui n'a trouvé la possibilité
de s'investir qu'à l'intérieur d'un style religieux.
Toute l'Antiquité me paraît avoir été
une «profonde erreur».
- Vous n'êtes pas le seul à introduire la notion de
style en histoire, Peter Brown le fait dans La Genèse de
l'Antiquité tardive *.
* Brown (P.) et Lamont (R.), The Making of Late Antiquity, 1978
(La Genèse de l'Antiquité tardive, Paris, Gallimard,
1983).
- L'usage que je fais du « style », je l'emprunte en
grande partie à Peter Brown. Mais ce que je vais dire maintenant,
et qui ne se rapporte pas à ce qu'il a écrit, ne l'engage
aucunement. Cette notion de syle me paraît très importante
dans l'histoire de la morale antique. J'ai mal parlé de cette
morale tout à l'heure, on peut essayer d'en parler bien.
D'abord, la morale antique ne s'adressait qu'à un tout petit
nombre d'individus, elle ne demandait pas que tout le monde obéisse
au même schéma de comportement. Elle ne concernait
qu'une toute petite minorité parmi les gens et même
parmi les gens libres. Il y avait plusieurs formes de libertés
: la liberté du chef d'État ou du chef d'armée
n'avait rien à voir avec celle du sage. Puis cette morale
s'est étendue.
À l'époque de Sénèque, à plus
forte raison à celle de Marc Aurèle, elle devait valoir
éventuellement pour tout le monde ; il n'était jamais
question d'en faire une obligation pour tous. C'était une
affaire de choix pour les individus ; chacun pouvait venir partager
cette morale. De sorte qu'il est tout de même très
difficile de savoir qui participait à cette morale dans l'Antiquité
et sous l'Empire. On est donc très éloigné
des conformités morales dont les sociologues et les historiens
élaborent le schéma en s'adressant à une prétendue
population moyenne. Ce que Peter Brown et moi essayons de faire
permet d'isoler, dans ce qu'ils ont de singulier, des individus
qui ont joué un rôle dans la morale antique ou le christianisme.
On est au début de ces études sur le style et il serait
intéressant de voir quelle a été la diffusion
de cette notion du IVe siècle avant Jésus-Christ au
1er siècle de notre ère.
- On ne peut pas étudier la morale d'un philosophe de l'Antiquité
sans prendre en compte, en même temps, toute sa philosophie,
et en particulier quand on pense aux stoïciens, on se dit que
c'est justement parce que Marc Aurèle n'avait ni physique
ni logique que sa morale était plutôt tournée
vers ce que vous appelez le code que vers ce que vous appelez l'éthique.
- Vous faites, si je comprends bien, de cette longue évolution
le résultat d'une perte. Vous verriez chez Platon, Aristote,
les premiers stoïciens, une philosophie particulièrement
équilibrée entre les conceptions de la vérité,
de la politique et de la vie privée. Peu à peu, du
IIIe siècle avant Jésus-Christ au IIe siècle
de notre ère, les gens auraient laissé tomber les
interrogations sur la vérité et sur le pouvoir politique,
et se seraient interrogés sur les questions de la morale.
De fait, de Socrate à Aristote, la réflexion philosophique
en général constituait la matrice d'une théorie
de la connaissance, de la politique et de la conduite individuelle.
Et puis la théorie politique est entrée en régression
parce que la cité antique a disparu et a été
remplacée par les grandes monarchies qui ont succédé
à Alexandre. La conception de la vérité, pour
des raisons plus compliquées, mais semble-t-il du même
ordre, est également entrée en régression.
Finalement, on est arrivé à ceci : au 1er siècle,
des gens ont dit : la philosophie n'a absolument pas à s'occuper
de la vérité en général, mais de ces
vérités utiles : la politique et, surtout, la morale.
On a la grande scène de la philosophie antique : Sénèque
qui commence à faire de la philosophie très exactement
pendant le temps où il est en congé d'activité
politique. Il a été exilé, il est revenu au
pouvoir, il l'a exercé, puis il est retourné dans
un demi-exil et il est mort dans un exil total. C'est dans ces périodes-là
que le discours philosophique prend tout son sens pour lui. Ce phénomène
très important, essentiel, est, si l'on veut, le malheur
de la philosophie antique, ou, en tout cas, le point historique
à partir duquel elle a donné lieu à une forme
de pensée qui allait se retrouver dans le christianisme.
- A plusieurs reprises, vous semblez faire de l'écriture
une pratique de soi privilégiée. L'écriture
est-elle au centre de « la culture de soi» ?
- C'est vrai que la question de soi et de l'écriture de
soi a été non pas centrale, mais toujours très
importante dans la formation de soi. Prenons par exemple Platon,
laissons de côté Socrate, qu'on ne connaît qu'à
travers Platon. Platon est quelqu'un dont le moins qu'on puisse
dire est qu'il n'a pas cultivé la pratique de soi comme pratique
écrite, comme pratique de mémoire ou comme pratique
de rédaction de soi à partir de ses souvenirs ; s'il
a considérablement écrit sur un certain nombre de
problèmes politiques, moraux, métaphysiques, les textes
qui témoignent, dans le débat platonicien, du rapport
à soi semblent relativement restreints. Chez Aristote également.
En revanche, à partir du 1er siècle de notre ère,
on voit des écrits très nombreux qui obéissent
à un modèle d'écriture comme rapport à
soi (recommandations, conseils et avis donnés aux élèves,
etc.). Sous l'Empire, on apprenait aux jeunes gens à se tenir
comme il fallait lors des leçons qui leur étaient
données, on leur apprenait ensuite, mais ensuite seulement,
à formuler leurs questions, puis on leur apprenait à
donner leur opinion, à formuler ces opinions en forme de
leçons et enfin sous forme didactique. On en a la preuve
avec des textes de Sénèque, d'Épictète,
de Marc Aurèle. Je ne serai pas tout à fait d'avis
de dire que la morale antique a été une morale de
l'attention à soi tout au long de son histoire ; mais elle
l'est devenue à un certain moment. Le christianisme a introduit
des perversions, des modifications assez considérables lorsqu'il
a organisé des fonctions pénitentielles extrêmement
larges qui impliquaient que l'on tienne compte de soi, que l'on
se raconte à l'autre, mais sans qu'il n'y ait rien d'écrit.
D'autre part, le christianisme a développé à
la même époque, ou peu de temps après, un mouvement
spirituel de connexion des expériences individuelles -par
exemple, pratique du journal -qui permettait de jauger ou en tout
cas d'estimer les réactions de chacun.
- Entre les pratiques de soi modernes et les pratiques de soi grecques,
il y a, semble-t-il, d'énormes différences. N'ont-elles
rien à voir les unes avec les autres ?
- Rien à voir ? Oui et non. D'un point de vue philosophique
strict, la morale de l'Antiquité grecque et la morale contemporaine
n'ont rien de commun. En revanche, si l'on prend ces morales dans
ce qu'elles prescrivent, intiment et conseillent, elles sont extraordinairement
proches. C'est la proximité et la différence qu'il
s'agit de faire apparaître et, à travers leur jeu,
de montrer comment le même conseil donné par la morale
ancienne peut jouer différemment dans un style de morale
contemporain.
- Il semblerait que nous ayons de la sexualité une expérience
très différente de celle que vous attribuez aux Grecs.
Y a-t-il place chez eux, comme chez nous, pour le délire
amoureux, la perte de soi ? Leur érotisme communique-t-il
avec l'étrange ?
- Je ne peux pas vous répondre en général.
Je vous répondrai en philosophe, c'est-à-dire en tant
que je l'ai appris de textes qui sont philosophiques. Il me semble
bien que, dans ces textes qui vont du IVe siècle avant Jésus-Christ
au IIe siècle de notre ère, il n'y a guère
de conception de l'amour qui ait été validée
pour avoir représenté les expériences dont
vous parlez : de la folie ou de la grande passion amoureuse.
- Pas même dans le Phèdre de Platon ?
- Eh non ! Je ne crois pas ! Il faudrait regarder de plus près,
mais il me semble que dans le Phèdre, on a des gens qui,
à la suite d'une expérience amoureuse, négligent
la tradition courante et constante de leur époque qui fondait
l'érotique sur une manière de «faire la cour»
pour arriver à un type de savoir qui leur permettra, d'une
part, de s'aimer l'un l'autre et, d'autre part, d'avoir à
l'égard de la loi et des obligations qui s'imposent aux citoyens
l'attitude qui convient. L'émergence du délire amoureux,
on commence à la voir chez Ovide à un moment où
vous avez la possibilité et l'ouverture d'une expérience
dans laquelle l'individu perd, en quelque sorte, tout à fait
la tête, ne sait plus qui il est, ignore son identité
et vit son expérience amoureuse comme un perpétuel
oubli de soi. C'est là une expérience tardive qui
ne correspond absolument pas à celle de Platon ou d'Aristote.
- Jusqu'à présent, nous étions habitués
à vous retrouver dans cet espace historique qui va de l'âge
classique à la fin du XIXe siècle, et vous voici où
personne ne vous attendait : dans l'Antiquité ! Y a-t-il
aujourd'hui un retour aux Grecs ?
- Il faut être prudent. C'est vrai, il y a un retour à
une certaine forme de l'expérience grecque ; ce retour est
un retour à la morale. Il ne faut pas oublier que cette morale
grecque a son origine au Ve siècle avant Jésus-Christ
et que la philosophie grecque s'est peu à peu transformée
en une morale dans laquelle nous nous reconnaissons maintenant et
où nous oublions ce qui en a été, il faut le
dire, l'accompagnement fondamental au IVe siècle : la philosophie
politique et la philosophie tout court.
- Mais le retour aux Grecs n'est-il pas le symptôme d'une
crise de la pensée comme cela a pu être le cas à
la Renaissance, au moment du schisme religieux, et plus tard après
la Révolution française ?
- C'est très vraisemblable. Le christianisme a longtemps
représenté une certaine forme de philosophie, Puis
il y a eu périodiquement des efforts pour retrouver dans
l'Antiquité une forme de pensée qui ne soit pas contaminée
par le christianisme. Dans ce retour régulier aux Grecs,
il y a à coup sûr une sorte de nostalgie, une tentative
de récupération d'une forme originale de pensée
et un effort pour concevoir le monde grec en dehors des phénomènes
chrétiens. Au XVIe siècle, il s'agissait de retrouver
à travers le christianisme une philosophie en quelque sorte
gréco-chrétienne. Cette tentative a pris à
partir de Hegel et de Schelling la forme d'une récupération
des Grecs en dehors du christianisme -je veux parler du premier
Hegel -, tentative que l'on retrouve chez Nietzsche. Essayer de
repenser les Grecs aujourd'hui consiste non pas à faire valoir
la morale grecque comme le domaine de morale par excellence dont
on aurait besoin pour se penser, mais à faire en sorte que
la pensée européenne puisse redémarrer sur
la pensée grecque comme expérience donnée une
fois et à l'égard de laquelle on peut être totalement
libre.
- Les retours aux Grecs de Hegel et de Nietzsche mettaient en jeu
le rapport entre l'histoire et la philosophie. Pour Hegel, il s'agissait
de fonder la pensée historique sur le savoir philosophique.
Au contraire, pour vous comme pour Nietzsche, entre l’histoire
et la philosophie, il y a la généalogie et une manière
de se rendre étranger à soi-même. Votre retour
aux Grecs participe-t-il d'une fragilisation du sol sur lequel nous
pensons et nous vivons ? Qu'avez-vous voulu ruiner ?
- Je n'ai rien voulu ruiner ! Mais je crois que dans cette «pêche»
que l'on entreprend avec les Grecs, il ne faut absolument pas se
fixer de limites ni établir à l'avance une sorte de
programme qui permettrait de dire : telle partie des Grecs je l'accepte,
telle autre je la rejette. Toute l'expérience grecque peut
être reprise un peu de la même façon en tenant
compte chaque fois des différences de contexte et en indiquant
la part de cette expérience que l'on peut peut-être
sauver et celle que l'on peut au contraire abandonner. -Dans ce
que vous décrivez, vous avez trouvé un point de rencontre
entre une expérience de la liberté et de la vérité.
Il y a au moins un philosophe pour lequel le rapport entre la liberté
et la vérité a été le point de départ
de la pensée occidentale : c'est Heidegger qui, à
partir de là, fonde la possibilité d'un discours a-historique.
Si vous aviez eu, auparavant, Hegel et Marx dans votre ligne de
mire, n'avez-vous pas eu ici Heidegger ?
- Certainement. Heidegger a toujours été pour moi
le philosophe essentiel. J'ai commencé par lire Hegel, puis
Marx, et je me suis mis à lire Heidegger en 1951 ou 1952
; et en 1953 ou 1952, je ne me souviens plus, j'ai lu Nietzsche.
J'ai encore ici les notes que j'avais prises sur Heidegger au moment
où je le lisais - j'en ai des tonnes ! -, et elles sont autrement
plus importantes que celles que j'avais prises sur Hegel ou sur
Marx. Tout mon devenir philosophique a été déterminé
par ma lecture de Heidegger. Mais je reconnais que c'est Nietzsche
qui l'a emporté. Je ne connais pas suffisamment Heidegger,
je ne connais pratiquement pas L'Être et le Temps *, ni les
choses éditées récemment. Ma connaissance de
Nietzsche est bien meilleure que celle que j'ai de Heidegger ; il
n'en reste pas moins que ce sont les deux expériences fondamentales
que j'ai faites. Il est probable que si je n'avais pas lu Heidegger,
je n'aurais pas lu Nietzsche. J'avais essayé de lire Nietzsche
dans les années cinquante, mais Nietzsche tout seul ne me
disait rien ! Tandis que Nietzsche et Heidegger, ça a été
le choc philosophique ! Mais je n'ai jamais rien écrit sur
Heidegger et je n'ai écrit sur Nietzsche qu'un tout petit
article ; ce sont pourtant les deux auteurs que j'ai le plus lus.
Je crois que c'est important d'avoir un petit nombre d'auteurs avec
lesquels on pense, avec lesquels on travaille, mais sur lesquels
on n'écrit pas. J'écrirai sur eux peut-être
un jour, mais à ce moment-là ils ne seront plus pour
moi des instruments de pensée. Finalement, il y a pour moi
trois catégories de philosophes : les philosophes que je
ne connais pas, les philosophes que je connais et dont j'ai parlé
; les philosophes que je connais et dont je ne parle pas.
* Heidegger (M.), Sein und Zeit (L'Être et le Temps, trad.
R. Boehm et A. de Waelhens, Paris, Gallimard, 1964).
- N'est-ce pas là précisément la source des
malentendus qui entourent votre œuvre ?
- Vous voulez dire que mon nietzschéisme fondamental serait
à l'origine des différents malentendus ? Là,
vous me posez une question qui m'embarrasse, car je suis le plus
mal placé de ceux à qui cette question pourrait être
posée ! Elle s'adresse à ceux qui posent eux-mêmes
des questions ! Je ne peux y répondre qu'en disant : je suis
simplement nietzschéen et j'essaie dans la mesure du possible
sur un certain nombre de points, de voir, avec l'aide de textes
de Nietzsche - mais aussi avec des thèses antinietzschéennes
(qui sont tout de même nietzschéennes !) - ce qu'on
peut faire dans tel ou tel domaine. Je ne cherche rien d'autre,
mais cela, je le cherche bien.
- Vos livres disent autre chose que ce que leur titre annonce.
Ne jouez-vous pas avec le lecteur le double jeu de la surprise et
de la déception ?
- Il est vraisemblable que les ouvrages que j'écris ne correspondent
pas exactement aux titres que j'ai donnés. C'est une maladresse
de ma part, mais lorsque je choisis un titre, je le garde. J'écris
un livre, je le refais, je trouve de nouvelles problématiques,
mais le livre reste avec son titre. Il y a une autre raison. Dans
les livres que j'écris, j'essaie de cerner un type de problème
qui n'a pas été cerné auparavant. Par conséquent,
il est nécessaire, dans ces conditions, que j'arrive à
faire apparaître en fin d'ouvrage un certain type de problème
qui ne peut pas être retranscrit dans le titre. Voilà
les deux raisons pour lesquelles il y a entre le titre et l'ouvrage
cette sorte de «jeu». Il est certain qu'il faudrait
ou bien me dire que ces livres ne riment à rien sous ces
titres-là et qu'il faut effectivement changer leur titre,
ou bien se dire qu'il y a une sorte d'écart qui se dégage
entre le titre du livre et le contenu ; et que ce décalage
est à prendre comme la distance que j'ai prise moi-même
en faisant ce livre.
- Pour accomplir votre projet nietzschéen des généalogies,
il vous a fallu enjamber des disciplines et sortir les savoirs des
institutions qui les gèrent. Mais faut-il que le pouvoir
de l'institution soit à ce point intimidant pour que vous
teniez à dire que vous faites des «études d’histoire
et non d'historien» et que vous n'êtes ni «helléniste
ni latiniste» ?
- Oui, je le rappelle parce que, de toute façon, ce sera
dit par quelqu'un -je peux même vous dire par qui ! Je ne
suis pas un helléniste, je ne suis pas un latiniste ; j'ai
du latin une certaine connaissance, du grec aussi, mais moins bonne
; je les ai réétudiés ces dernières
années afin de poser un certain nombre de questions qui,
d'une part, peuvent être reconnues par les hellénistes
et les latinistes et, d'autre part, prendre leur figure de problèmes
véritablement philosophiques.
- Vous répétez : j'ai changé, je n'ai pas
fait ce que j'avais annoncé. Pourquoi l'avoir annoncé
?
- C'est vrai que lorsque j'ai écrit le premier volume de
l’Histoire de la sexualité, il y a maintenant sept,
huit ans de cela, j'avais absolument l'intention d'écrire
des études d'histoires sur la sexualité à partir
du XVIe siècle et d'analyser le devenir de ce savoir jusqu'au
XIXe siècle. Et c'est en faisant ce travail que je me suis
aperçu que ça ne marchait pas ; il restait un problème
important : pourquoi avions-nous fait de la sexualité une
expérience morale ? Alors je me suis enfermé, j'ai
abandonné les travaux que j'avais faits sur le XVIIe siècle
et je me suis mis à remonter : au Ve siècle, d'abord,
pour voir les débuts de l'expérience chrétienne
; puis dans la période immédiatement précédente,
à la fin de l'Antiquité. Enfin, j'ai terminé,
il y a trois ans, par l'étude de la sexualité aux
Ve et IVe siècles avant Jésus-Christ. Vous me direz
: était-ce pure inattention de votre part, au début,
ou désir secret que vous avez caché et que vous auriez
révélé à la fin ? Je n'en sais trop
rien. J'avoue que je ne veux même pas le savoir. Mon expérience,
telle qu'elle m'apparaît maintenant, est que cette Histoire
de la sexualité je ne pouvais sans doute la faire convenablement
qu'en reprenant ce qui s'était passé dans l'Antiquité
pour voir comment la sexualité a été manipulée,
vécue et modifiée par un certain nombre d'acteurs.
- Dans l'introduction à L'Usage des plaisirs, vous exposez
le problème fondamental de votre histoire de la sexualité
: comment des individus se constituent comme sujets de désir
et de plaisir ? Cette question du sujet est, dites-vous, ce qui
a infléchi votre travail dans une nouvelle direction, Or
vos livres précédents semblaient ruiner la souveraineté
du sujet ; n'y a-t-il pas ici un retour à une question avec
laquelle on ne finirait jamais et qui serait pour vous le creuset
d'un labeur infini ?
- Labeur infini, c'est certain ; c'est très exactement ce
à quoi je me suis heurté et ce que j'ai voulu faire,
puisque mon problème n'était pas de définir
le moment à partir duquel quelque chose comme le sujet apparaîtrait,
mais bien l'ensemble des processus par lesquels le sujet existe
avec ses différents problèmes et obstacles et à
travers des formes qui sont loin d'être terminées.
Il s'agissait donc de réintroduire le problème du
sujet que j'avais plus ou moins laissé de côté
dans mes premières études et d'essayer d'en suivre
les cheminements ou les difficultés à travers toute
son histoire. Il y a peut-être un peu de ruse dans la manière
de dire les choses, mais en fait, ce que j'ai voulu faire réellement,
c'est montrer comme le problème du sujet n'a pas cessé
d'exister tout au long de cette question de la sexualité
qui, dans sa diversité, ne cesse de le rencontrer et de le
multiplier.
- Ce sujet est-il chez vous condition de possibilité d'une
expérience ?
- Absolument pas. C'est l'expérience qui est la rationalisation
d'un processus, lui-même provisoire, qui aboutit à
un sujet, ou plutôt à des sujets. J'appellerai subjectivation
le processus par lequel on obtient la constitution d'un sujet, plus
exactement d'une subjectivité, qui n'est évidemment
que l'une des possibilités données d'organisation
d'une conscience de soi.
- À vous lire, on retient l'impression qu'il n'y aurait
pas de théorie du sujet chez les Grecs. Mais en auraient-ils
donné une définition qui se serait perdue avec le
christianisme ?
- Je ne crois pas qu'il faille reconstituer une expérience
du sujet là où elle n'a pas trouvé de formulation.
Je suis beaucoup plus proche des choses que cela. Et, puisque aucun
penseur grec n'a jamais trouvé une définition du sujet,
n'en n'a jamais cherché, je dirai tout simplement qu'il n'y
a pas de sujet. Ce qui ne veut pas dire que les Grecs ne se soient
pas efforcés de définir les conditions dans lesquelles
serait donnée une expérience qui n'est pas celle du
sujet, mais celle de l'individu, dans la mesure où il cherche
à se constituer comme maître de soi. Il manquait à
l'Antiquité classique d'avoir problématisé
la constitution de soi comme sujet ; inversement, à partir
du christianisme, il y a eu confiscation de la morale par la théorie
du sujet. Or une expérience morale essentiellement centrée
sur le sujet ne me paraît plus aujourd'hui satisfaisante.
Et par là même un certain nombre de questions se posent
à nous dans les termes mêmes où elles se posaient
dans l'Antiquité. La recherche de styles d'existence aussi
différents que possibles les uns des autres me paraît
l'un des points par lesquels la recherche contemporaine a pu s'inaugurer
autrefois dans des groupes singuliers. La recherche d'une forme
de morale qui serait acceptable par tout le monde - en ce sens que
tout le monde devrait s'y soumettre - me paraît catastrophique.
Mais ce serait un contresens de vouloir fonder une morale moderne
sur la morale antique en faisant l'impasse sur la morale chrétienne.
Si j'ai entrepris une si longue étude, c'est bien pour essayer
de dégager comment ce que nous appelons la morale chrétienne
était incrustée dans la morale européenne,
non pas depuis les débuts du monde chrétien, mais
depuis la morale ancienne.
- Dans la mesure où vous n'affirmez aucune vérité
universelle, où vous levez des paradoxes dans la pensée
et où vous faites de la philosophie une question permanente,
êtes-vous un penseur sceptique ?
- Absolument. La seule chose que je n'accepterai pas dans le programme
sceptique, c'est la tentative que les sceptiques ont faite de parvenir
à un certain nombre de résultats dans un ordre donné
car le scepticisme n'a jamais été un scepticisme total
! Il a essayé de lever des problèmes dans des champs
donnés, puis de faire valoir à l'intérieur
d'autres champs des notions effectivement considérées
comme valables ; deuxièmement, il me semble bien que, pour
les sceptiques, l'idéal était d'être des optimistes
sachant relativement peu de chose, mais les sachant de façon
sûre et imprescriptible, alors que, ce que je voudrais faire,
c'est un usage de la philosophie qui permette de limiter les domaines
de savoir.
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