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«El poder, una bestia magnifica» («Le pouvoir, une
bête magnifique» ; entretien avec
M. Osorio), Quadernos para el dialogo, no 238, 19-25 novembre 1977.
Dits Ecrits tome II texte n°212
- Mon premier livre avait pour titre Histoire de la folie, un ouvrage
essentiellement consacré non pas tellement à l'histoire
de la folie, mais à celle du statut qui avait été
donné aux fous dans les sociétés européennes
entre le XVIe siècle et le début du XIXe ; comment,
dans une société, on avait commencé à
percevoir ces personnages étranges qu'étaient les
fous. Bien sûr, le personnage du fou était un personnage
traditionnel, dans la culture, dans la littérature depuis
l'époque grecque. Mais ce qui a changé, je crois,
au cours du XVIe et du XVIIe siècle, c'est qu'on a commencé
à organiser en quelque sorte la perception de la folie comme
une maladie mentale. Et en même temps, on a commencé
à isoler les fous par rapport au système général
de la société, à les mettre à part,
à ne plus les tolérer dans une espèce de familiarité
quotidienne, à ne plus supporter de les voir ainsi circuler,
se mêler à la vie de tous les jours et de tous les
gens... Alors, on les a isolés, on les a enfermés
en une espèce de grand renfermement, qui a porté non
seulement sur les fous, mais également sur les vagabonds,
les pauvres, les mendiants, Un mécanisme de ségrégation
sociale dans lequel les fous ont été pris ; et, petit
à petit, dans ce régime général de renfermement,
on leur a défini une place particulière, et c'est
de là qu'est sorti l'hôpital psychiatrique moderne,
celui qui a fonctionné à grande échelle dans
l'Europe tout entière au XIXe siècle. Voilà,
si vous voulez, mon point de départ...
- Et l'expérience personnelle ?
- L'expérience personnelle ? Il s'est trouvé que
j'avais fait des études de... comme on dit, de lettres, de
philosophie, un petit peu de psychologie, comme ça... et
puis j'avais toujours été très tenté,
fasciné même par les études médicales,
et puis... paresse, nécessité aussi de prendre un
métier, de gagner ma vie ont fait que je n'ai pas suivi d'études
médicales après mes études de philosophie,
mais j'ai tout de même travaillé dans un hôpital
psychiatrique, à Sainte-Anne, et j'ai travaillé avec
un statut particulier ; c'était vers 1955, à peu près.
À ce moment-là, la profession de psychologue dans
les hôpitaux psychiatriques n'existait guère ou commençait
à peine à se dessiner, du moins en France. J'avais
été recruté vaguement comme psychologue, mais
en fait je n'avais rien à faire et personne ne savait quoi
faire de moi, de telle sorte que je suis resté pendant deux
ans en stage, toléré par les médecins, mais
sans emploi. De sorte que j'ai pu circuler à la frontière
entre le monde des médecins et le monde des malades. N'ayant
pas, bien sûr, les privilèges des médecins,
n'ayant pas non plus le triste statut du malade. Les rapports entre
médecins et malades, les formes d'institution, au moins dans
les hôpitaux psychiatriques, m'ont tout à fait étonné,
surpris, et même jusqu'à l'angoisse. Au fond, la question
que je me suis posée n'a pas été tellement
de savoir ce qui se passe dans la tête des malades que ce
qui se passe entre les médecins et les malades. Qu'est-ce
qu'il se passe entre ces gens, à travers les murs, les règlements,
les habitudes, les contraintes, les coercitions, les violences,
aussi, qu'on peut trouver dans les hôpitaux psychiatriques
? Qu'est-ce que c'est que ça ? Ce rapport si dramatique,
si tendu. Même s'il est aménagé, justifié
par un discours scientifique, il n'en reste pas moins que c'est
un rapport très étrange... de lutte, d'affrontement,
d'agressivité. Bref, j'ai voulu faire l'histoire, en quelque
sorte, de ce rapport entre la raison et la folie. J'ai essayé
de resituer cela dans l'histoire générale. J'ai essayé
de replacer cela dans l'histoire des procédés par
lesquels la société moderne s'était différenciée,
avait introduit des différenciations entre les individus.
Que ce soit la division du travail, que ce soit les hiérarchisations
sociales, cette multiplicité de niveaux qu'on trouve dans
les sociétés modernes, cette atomisation aussi des
individus. Tout cela, je crois, était la condition pour que
les fous reçoivent le statut qu'ils ont reçu.
- Vous parlez de l'Occident...
- Oui, quand je dis Occident, vous savez, c'est un mot qui est
vague, désagréable à employer et presque indispensable.
Je veux dire que beaucoup de choses, beaucoup de pratiques sociales,
de pratiques politiques, de pratiques économiques sont nées
et se sont développées, avec énormement de
force, dans une espèce de région géographique
qui se situe entre la Vistule et Gibraltar, entre les côtes
du nord de l'Écosse et la pointe de l'Italie. Je ne veux
pas dire du tout que le monde arabe, par exemple, n'a pas eu d'influence
sur tout ça... ou le Moyen-Orient, ou le monde persan...
Il n'en reste pas moins que notre destin d'homme moderne s'est tout
de même noué dans cette région et pendant une
certaine époque qui se situe entre le début du Moyen
Âge et le XVIIIe ou le XIXe siècle. À partir
du XIXe siècle, il faut bien dire que les schémas
de pensée, les formes politiques, les mécanismes économiques
fondamentaux qui étaient ceux de l'Occident sont devenus
universels, par la violence de la colonisation, enfin disons, la
plupart du temps, sont, de fait, devenus universels. Et c'est cela
que j'entends par Occident, cette espèce de petite portion
du monde dont le destin étrange et violent a été
d'imposer finalement ses manières de voir, de penser, de
dire et de faire au monde tout entier. Il est vrai que le monde
est entré en révolte contre cet Occident, qu'il s'en
est séparé, qu'il essaie maintenant... qu'il est parvenu
à lui faire perdre sa position prééminente,
mais cela n'empêche pas que les instruments qui ont été
employés dans le monde entier pour réduire l'Occident
et secouer son joug, ces instruments, c'est l'Occident qui les a
forgés à peu près tous.
- Vous dites qu'en Occident il n'y a pas d'influence du monde arabe
ou du Moyen-Orient...
- Si, au contraire, j'ai dit qu'il y en a.
- Oui, on ne peut pas dire qu'il n'y en a pas...
- C'est ça. On ne peut pas dire qu'il n'y en a pas.
- Dans quel sens ?
-Il est très difficile, par exemple, de concevoir le développement
de la pensée, de la philosophie, de la science, de l'économie
européenne au Moyen Âge, si on ne tient pas compte
du monde arabe. Voilà... dans cette mesure-là... Prenez
l'exemple de la religion. La religion, les transformations du catholicisme,
enfin bien des transformations du catholicisme au cours des XIVe
et XVe siècles ont été dues à une grande
influence d'une philosophie, d'une pensée, d'une mystique
arabes. Ce n'est pas à quelqu'un de culture espagnole comme
vous que j'apprendrai l'importance de ce phénomène.
- Mais quelles étaient ces influences, concrètement,
dans la vie religieuse, culturelle et même politique en Europe,
l'Europe qu'on pourrait appeler l'Europe occidentale ? Comment s'est
opérée cette esPèce de fusion de la culture
occidentale avec cet apport de cette partie orientale, arabe ? Comment
cela s'est-il passé ?
- C'est la question que vous me posez ? Vous savez, je suis un
historien, je ne suis pas un philosophe spéculant sur l'histoire
du monde, je ne suis pas Spengler. D'autre part, la question que
vous me posez est une question extraordinairement compliquée.
Comment ça s'est fait ? Non, réellement, je ne peux
dire... Comme les présidents américains, quand une
question les embarrasse, je répondrai : no comment...
- D'accord. Je crois qu'il y a une influence complexe en Occident,
ce qu'on appelle Occident, des cultures orientales, qu'on pourrait
dire qu'une grande partie de la culture occidentale est nourrie,
soit d'une manière directe, soit d'une manière contradictoire,
par la culture orientale... par opposition qu'on pourrait dire négative
mais qui l'englobe. Comment est-ce que vous voyez cela ? Je sais
bien que vous êtes historien plutôt que philosophe de
l'histoire, mais un historien quand même fait un peu de philosophie
dans son histoire...
- Oui. Il y a là une question qui, je crois, a été
souvent effleurée, mais jamais traitée au fond. On
a eu deux grandes religions universelles dans le monde méditetranéen
; on laisse de côté l'Asie, qui est encore un autre
problème. On a eu deux... on avait trois monothéismes,
le juif, le chrétien et le musulman, on a eu deux religions
à vocation universaliste, la religion chrétienne et
la religion musulmane. Comment se fait-il que le monde musulman,
la religion musulmane, qui semblait avoir, et qui a eu effectivement,
jusqu'aux XIIe et XIIIe siècles, un dynamisme infiniment
plus grand, plus fort que le christianisme, dont les formes religieuses,
militaires, sociales, culturelles semblaient beaucoup plus souples,
beaucoup plus riches, beaucoup plus accueillantes que ce monde chrétien
du haut Moyen Âge, comment se fait-il qu'à partir d'un
certain moment les choses ont basculé ? Le monde musulman
s'est immobilisé, s'est figé d'une certaine manière
et a été englobé petit à petit et colonisé
par un monde chrétien qui, lui, s'était débloqué
et a été jusqu'à maintenant le grand foyer
de l'universalité. Ça, c'est un problème d'histoire,
mais, en effet, de philosophie également.
- Je voudrais qu'on revienne à des choses plus concrètes.
Comment avez-vous préparé votre premier livre ? À
partir de quelles expériences ?
- J'ai été formé philosophiquement dans un
climat qui était celui de la phénoménologie
et de l'existentialisme. C'est-à-dire des formes de réflexion
qui étaient immédiatement reliées, alimentées,
nourries d'expériences vécues. Et c'était au
fond l'élucidation de cette expérience vécue
qui constituait la philosophie, le discours philosophique. Or, sans
que je sache encore très bien pourquoi, il s'est produit
dans ces années-là, les années cinquante, soixante,
soixante-dix, un changement malgré tout important dans la
réflexion théorique telle qu'elle se développait
en France en particulier : une importance de moins en moins grande
attachée à l'expérience immédiate, vécue,
intime des individus. En revanche, une importance croissante accordée
au rapport des choses entre elles, aux cultures différentes
des nôtres, aux phénomènes historiques, aux
phénomènes économiques. Regardez comment Lévi-Strauss
a été important, pour le moins, dans la culture française.
Or vraiment, s'il y a quelqu'un qui est loin de l'expérience
vécue, c'est bien Lévi-Strauss, dont tout l'objet
était précisément la culture la plus étrangère
possible à la nôtre. De même l'importance de
la psychanalyse, et surtout de la psychanalyse de type lacanien,
en France, qui a commencé vers ces années-là.
À quoi est-elle due, sinon justement au fait que, dans cette
psychanalyse, ce n'était pas à l'expérience
vécue des individus que l'on avait recours, que l'on avait
affaire, ce n'était pas cela que l'on voulait élucider,
mais les structures de l'inconscient, non pas la conscience, mais
l'inconscient. Je me suis donc intéressé pour des
raisons personnelles, biographiques à ce problème
de la folie, et je n'ai pas été tenté moi non
plus d'essayer d'élucider à l'intérieur de
ma conscience quel pouvait être le rapport que j'entretenais
avec la folie ou avec ma folie, mais, en revanche, m'a passionné
le problème du statut historique, social, politique de la
folie dans une société comme la nôtre. De telle
sorte que j'ai été immédiatement conduit à
utiliser du matériel historique et, au lieu de faire l'introspection,
l'analyse de moi-même, l'analyse de mon expérience
vécue, je me suis jeté à corps perdu dans la
poussière des archives, j'ai essayé de retrouver des
documents, des textes, des témoignages concernant le statut
de la folie.
- Vous parlez de ce statut de la folie sur les plans politique,
social, historique, Comment est-ce que vous l'avez parcouru dans
la trajectoire de votre recherche ?
- La folie a été de plus en plus médicalisée
à travers toute l'histoire de l'Occident. Au Moyen Âge,
bien sûr, on considérait que certains individus étaient
malades de l'esprit ou de la tête ou du cerveau. Mais c'était
absolument exceptionnel. Pour l'essentiel, le fou, le déviant,
l'irrégulier, celui qui ne se conduisait pas ou qui ne parlait
pas comme tout le monde n'était pas perçu comme un
malade. Et c'est petit à petit qu'on a commencé à
annexer à la médecine le phénomène de
la folie, à considérer que la folie était une
forme de maladie et, à la limite, que tout individu, même
normal, était peut-être malade dans la mesure où
il pouvait être fou. Cette médicalisation est en réalité
un aspect d'un phénomène plus large qui est la médicalisation
générale de l'existence. Je dirais très schématiquement
que le grand problème des sociétés occidentales
depuis le Moyen Âge jusqu'au XVIIIe siècle a bien été
le droit, la loi, la légitimité, la légalité,
et qu'on a péniblement conquis une société
de droit, le droit des individus, au cours de toutes les luttes
politiques qui ont parcouru, qui ont secoué l'Europe jusqu'au
XIXe siècle ; et au moment même où on croyait,
où les révolutionnaires français, par exemple,
croyaient atteindre une société de droit, voilà
que quelque chose s'est passé que j'essaie justement d'analyser,
quelque chose qui a fait qu'on est entré dans la société
de la norme, de la santé, de la médecine, de la normalisation
qui est notre mode essentiel de fonctionnement maintenant.
Regardez ce qui se passe actuellement dans la justice pénale
de la plupart des pays d'Europe. Quand on a affaire à un
criminel, la question est aussitôt de savoir s'il n'est pas
fou, quels sont les motifs psychologiques pour lesquels il a commis
son crime, les troubles qu'il a connus pendant son enfance, les
perturbations de son milieu familial... On psychologise aussitôt
les choses ; les psychologiser, c'est-à-dire les médicaliser.
- Vous parlez de la médicalisation, pas seulement de la
folie,
- Oui, et des individus en général, de l'existence
en général.
Regardez, par exemple, ce qu'il se passe à propos des enfants.
Au XVIIIe siècle, on a commencé à se préoccuper
de façon intense de la santé des enfants, et c'est
grâce d'ailleurs à ce souci qu'on a pu faire baisser
considérablement la mortalité des enfants. La mortalité
infantile était gigantesque encore à la fin du XVIIIe
siècle, mais cette médicalisation n'a pas cessé
de s'étendre et de s'accélérer, et maintenant
les parents sont à l'égard des enfants dans une position
qui est presque toujours médicalisante, psychologisante,
psychiatrisante. Devant la moindre angoisse de l'enfant, la moindre
colère ou la moindre peur : que se passe-t-il, que s'est-il
passé, est-ce qu'on l'a mal sevré, est-il en train
de liquider son oedipe ? Tous les rapports sont ainsi parasités
par la pensée médicale, le souci médical...
- Qu'est-ce que la pensée médicale ? Dans quel sens
utilisez-vous le terme ?
- Par pensée médicale, j'entends une façon
de percevoir les choses qui s'organise autour de la norme, c'est-à-dire
qui essaie de partager ce qui est normal de ce qui est anormal,
qui n'est pas tout à fait justement le licite et l'illicite
; la pensée juridique distingue le licite et l'illicite,
la pensée médicale distingue le normal et l'anormal
; elle se donne, elle cherche aussi à se donner des moyens
de correction qui ne sont pas exactement des moyens de punition,
mais des moyens de transformation de l'individu, toute une technologie
du comportement de l'être humain qui est liée à
cela...
- Et comment s'opère la formation de tout cela dans le mouvement
historique ?
- Tout cela est profondément lié au développement
du capitalisme, c'est-à-dire qu'il n'a pas été
possible au capitalisme de fonctionner avec un système de
pouvoir politique en quelque sorte indifférent aux individus.
Le pouvoir politique dans une société de type féodal
était essentiellement que les pauvres paient des redevances
au seigneur ou aux gens qui étaient déjà riches,
qu'ils fournissent également le service des armes. Mais ce
que faisaient les individus, on ne s'en souciait pas tellement,
le pouvoir politique était en somme indifférent. Ce
qui existait aux yeux d'un seigneur, c'était sa terre, c'était
son village, c'était les habitants de son village, c'était
à la limite des familles, mais les individus, concrètement,
ne tombaient pas sous l'oeil du pouvoir. Il est venu un moment où
il a fallu que chacun soit effectivement perçu par l'oeil
du pouvoir, l'on voulait avoir une société de type
capitaliste, c'est-à-dire avec une production rendue le plus
intense possible, le plus efficace possible ; lorsqu'on a eu besoin,
dans la division du travail, de gens capables de faire ceci, d'autres
de faire cela, lorsqu'on a eu peur aussi que des mouvements populaires
de résistance, ou d'inertie, ou de révolte viennent
bouleverser tout cet ordre capitaliste en train de naître,
alors il a fallu une surveillance précise et concrète
sur tous les individus, et je crois que la médicalisation
dont je par lais est liée à cela.
- Comment établissez-vous le rapport ?
- Avec la médicalisation, la normalisation, vous arrivez
à obtenir une sorte de hiérarchie d'individus capables
ou moins capables, celui qui obéit à une certaine
norme, celui qui dévie, celui qu'on peut corriger, celui
qu'on ne peut pas corriger, celui qu'on peut corriger avec tel moyen,
celui pour lequel il faut employer d'autres moyens. C'est tout cela,
cette espèce de prise en considération des individus
en fonction de leur normalité qui est, je crois l'un des
grands instruments de pouvoir dans la société contemporaine.
- En fonction de son efficacité de production...
- Oui, son efficacité de production au sens très
général du terme.
- Oui, pas de production simplement...
- Pas de production simplement manuelle...
- ...de marchandises. Production humaine..,
- C'est ça.
- Ça peut être l'art même...
- Voilà, absolument.
-II y a beaucoup de choses dans tout ce que vous dites.Il y a
tellement de choses que je ne sais pas laquelle reprendre, Par exemple,
vous dites que ce rapport qu'il y a entre la médicalisation
et le besoin d'une certaine efficacité sociale s'est établi
au moment du capitalisme.
- C'est ça, oui.
- Et comment pourrait-on décrire ce moment ?
- C'est un phénomène qui a duré longtemps,
qui est passé par mille canaux différents. Vous le
voyez par exemple apparaître dans l'ordre religieux très
tôt, avant même la Réforme, lorsqu'on commence
à développer des pratiques de dévotion, des
pratiques de confession, de direction de conscience, d'examen de
conscience, montrant combien l'Église catholique s'intéresse
de près aux individus et pas simplement à leurs péchés,
pas simplement à une espèce de comportement légal
ou illégal, non, on veut vraiment savoir comment ça
se passe dans la tête et le coeur des gens. C'est un phénomène
que vous voyez apparaître tôt, vers le XVe siècle
et le début du XVIe siècle. C'est à partir
de ce moment-là aussi que vous voyez l'Occident commencer
à se préoccuper beaucoup de l'éducation, non
seulement de l'éducation des clercs, mais également
de l'éducation des gens qui seront destinés à
être marchands, commerçants, hommes de loi. On commence
à former les enfants assez tôt ; cette éducation
qui est encore bourgeoise deviendra plus populaire par la suite.
Et de même dans l'armée : vous voyez ces phénomènes
de disciplinarisation apparaître aux XVIe et XVIIe siècles.
C'est donc un phénomène multiple, qu'on peut placer
d'une façon générale sous le signe du développement
du capitalisme, mais en fait, quand on voit les choses en détail,
on s'aperçoit que c'est un processus qui a eu des origines
multiples et qui finalement, petit à petit, s'est organisé
en faisceau.
- Qui s'insère dans une trajectoire historique...
- C'est cela.
- Vous disiez que cette préoccupation qu'on peut appeler
d'élite de la bourgeoisie devient une préoccupation
populaire.
- Je crois que l'une des choses importantes est que justement toutes
ces préoccupations concernant le corps, la santé,
la normalité, la bourgeoisie s'en est préoccupée
d'abord pour elle-même, pour sa descendance, pour ses enfants,
pour les gens qui faisaient partie de ce groupe-là, et c'est
petit à petit que l'on a appliqué des procédures
de normalisation à d'autres couches sociales, en particulier
au prolétariat.
- A quoi ce fait obéit-il ?
- La bourgeoisie a d'abord été fondamentalement occupée
de sa propre santé. En quelque sorte, c'était à
la fois son salut et l'affirmation de sa force. Après tout,
la santé des ouvriers, on s'en moquait. Souvenez-vous de
ce que Marx raconte sur le formidable massacre de la classe ouvrière
auquel on a assisté en Europe au début du XIXe siècle,
où dans des conditions de logement épouvantables,
sous-alimentés, les gens, hommes, femmes, enfants surtout,
étaient obligés de travailler un nombre d'heures pour
nous inimaginable : seize heures, dix-sept heures par jour de travail.
D'où une mortalité formidable. Et puis, à partir
d'un certain moment, les problèmes de la main-d'oeuvre s'étant
posés autrement, on a eu besoin de garder le plus longtemps
possible les ouvriers qu'on employait et on s'est aperçu
qu'il valait mieux faire travailler intensément pendant huit,
neuf, dix heures un ouvrier plutôt que de le tuer en le faisant
travailler, quatorze, quinze, seize heures. Le matériel humain,
constitué par la classe ouvrière a été
petit à petit considéré comme une ressource
précieuse dont il ne fallait pas abuser.
- Presque un moyen matériel... Voulez-vous nous parler de
la façon dont vous passez d'un livre à un autre ?
- Je ne suis pas un philosophe ni un écrivain. Je ne fais
pas une oeuvre, je fais des recherches qui sont historiques et politiques
à la fois ; je suis entraîné souvent par des
problèmes que j'ai rencontrés dans un livre, que je
n'ai pas pu résoudre dans ce livre, j'essaie donc de les
traiter dans un livre suivant. Il y a aussi des phénomènes
de conjoncture qui font que, à un moment donné, tel
problème apparaît comme un problème urgent,
politiquement urgent, dans l'actualité, et, à cause
de ça, m'intéresse. J'ai écrit l'Histoire de
la folie vers les années 1955-1960 ; peu de gens, finalement,
s'intéressaient à ce problème-là, l'antipsychiatrie
venait de démarrer en Grande-Bretagne, mais personne n'en
connaissait l'existence en France et moi je ne savais pas que Laing
et Cooper existaient. À cette époque, c'est vraiment
pour des raisons d'intérêt personnel que j'ai été
amené à écrire ce livre. En revanche, quand
j'ai écrit quelque chose sur le système pénal
et les prisons, il y a maintenant trois ans, c'était lié
à tout le mouvement de contestation du système pénal
auquel on avait assisté en France, en Italie, en Allemagne,
aux États-Unis. Là, c'était pour répondre
à une demande immédiate.
- Votre travail, c'est plutôt la recherche historique et
politique. Qu'est-ce que vous pourriez me dire là-dessus
?
- L'analyse politique au cours des cent dernières années
ou presque a toujours été commandée soit par
des théories économiques, soit par une philosophie
de l'histoire, disons par des édifices théoriques
importants et un peu solennels, comme le marxisme. Or je crois que
l'expérience qu'on a faite au cours de ces vingt, trente
dernières années, avec le stalinisme par exemple,
la Chine également, a tout de même rendu inutilisables,
au moins dans beaucoup de ses aspects, les analyses traditionnelles
du marxisme. Dans cette mesure-là, je crois qu'il fallait
non pas du tout abandonner le marxisme comme une espèce de
vieille lune dont on pourrait se moquer, mais être beaucoup
moins fidèle qu'on voulait l'être autrefois à
la lettre même de la théorie et essayer de replacer
les analyses politiques que l'on peut faire sur la société
actuelle non pas tellement dans le cadre d'une théorie cohérente,
mais sur le fond d'une histoire réelle. Je crois que c'est
l'échec des grands systèmes théoriques pour
faire l'analyse politique actuelle qui nous renvoie maintenant à
une sorte d'empirisme, qui n'est peut-être pas très
glorieux, l'empirisme des historiens.
- Comment votre travail d'historien se situe-t-il par rapport à
cela ?
- C'est essentiellement un travail à partir d'une interrogation
politique, politique au sens large : quelles sont les relations
de pouvoir qui jouent dans une société comme la nôtre
? Pouvoir de la raison sur la folie, c'était ce livre, pouvoir
des médecins sur les malades, c'est un livre que j'ai fait
sur la clinique, pouvoir de l'appareil judiciaire sur les délinquants,
pouvoir sur la sexualité des individus... C'est les bouquins
que j'ai commencé récemment à publier. C'est
au fond l'analyse des relations de pouvoir dans notre société.
- Et qu'est-ce que la relation de pouvoir ?
- Je crois que, traditionnellement, on considérait qu'il
suffisait, pour analyser le pouvoir, d'étudier les formes
juridiques qui régissaient ce qui était permis et
ce qui était défendu.
- La norme...
- Non, justement, pas tout à fait la norme, le droit, la
loi. Je crois que, en fait, le droit qui partage le permis et le
défendu n'est en fait qu'un instrument de pouvoir finalement
assez inadéquat et assez irréel et abstrait. Que,
concrètement, les relations de pouvoir sont beaucoup plus
complexes, et c'est justement tout cet extrajuridique, toutes ces
contraintes extra-juridiques qui pèsent sur les individus
et qui traversent le corps social ; c'est cela que j'ai essayé
d'analyser.
- Qu'est-ce que l'extra-juridique ?
- Prenez un exemple très simple. Quand un médecin
psychiatre impose à un individu un internement, un traitement,
un statut, qu'il le met dans un statut qui n'est plus celui de citoyen
à part entière, il sort du droit, même si certains
de ses actes sont protégés par le droit. Inversement,
quand un appareil judiciaire, comme un tribunal pénal, devant
un criminel, dit on ne sait pas quoi en faire, qu'il se réfère
à un psychiatre pour lui demander une expertise lui disant
si cet individu est normal ou anormal, on sort du droit. La question
du droit est : a-t-il bien fait telle chose, est-ce lui qui l'a
faite, avait-il des circonstances atténuantes, comment va-t-on
le punir ? C'est tout. Avec la question : est-il normal, anormal,
avait-il des pulsions agressives ?, vous voyez le juridique qui
sort du juridique, qui entre dans le médical. Ce sont tous
ces phénomènes là qui m'intéressent.
- C'est ce que vous appelez le pouvoir.
- Oui. Je crois que les mécanismes de pouvoir sont bien
plus larges que le simple appareil juridique, légal, et que
le pouvoir s'exerce par des procédures de domination qui
sont très nombreuses.
- Vous dites qu'il y a un pouvoir juridique, qu'il y a un extrajuridique
où s'opère aussi un pouvoir. Et le rapport de tout
fa serait le pouvoir ?
- Oui, ce sont les relations de pouvoir. Vous savez, les relations
de pouvoir, c'est celles que les appareils d'État exercent
sur les individus, mais c'est celle également que le père
de famille exerce sur sa femme et ses enfants, le pouvoir que le
médecin exerce, le pouvoir que le notable exerce, c'est le
pouvoir que le patron exerce dans son usine sur ses ouvriers.
- Si j'ai bien compris, plutôt qu'un pouvoir, il y a les
rapports complexes du pouvoir...
- C'est ça.
- Comment avez-vous conçu la genèse de ces pouvoirs,
comment sont-ils diffusés aujourd'hui, à partir de
quoi ?
- Ces relations de pouvoir arrivent, bien malgré leur complexité
et leur diversité, à s'organiser en une espèce
de figure globale. On pourrait dire que c'est la domination de la
classe bourgeoise ou certains éléments de la classe
bourgeoise sur le corps social. Mais je ne crois pas que cela soit
la classe bourgeoise ou tels éléments de la classe
bourgeoise qui imposent l'ensemble de ces relations de pouvoir.
Disons qu'elle en profite, qu'elle les utilise, qu'elle les infléchit,
qu'elle essaie d'intensifier certaines de ces relations de pouvoir
ou qu'elle essaie au contraire d'en atténuer certaines autres.
Il n'y a donc pas un foyer unique d'où sortiraient comme
par émanation toutes ces relations de pouvoir, mais un enchevêtrement
de relations de pouvoir qui, au total, rend possible la domination
d'une classe sociale sur une autre, d'un groupe sur un autre.
- C'est une espèce de lieu où historiquement s'est
placée une classe comme la bourgeoisie qui, à un niveau
historique, prend une espèce de pouvoir développé
à un niveau historique aussi.
- C'est ça, oui.
- Elle en profite consciemment et inconsciemment.
- Parfaitement.
- Vous avez dit que la folie n'était pas une folie jusqu'au
moment où apparaît une société qui la
crée...
- Je ne veux pas dire que la folie n'existait pas. Je crois que
la catégorie de maladie mentale recouvrant un nombre considérable
d'individus et de conduites différentes est quelque chose
de relativement nouveau. Encore une fois, les Grecs, les Romains,
les Arabes, les gens du Moyen Âge reconnaissaient bien que
certains individus étaient malades du cerveau comme ils disaient
ou de l'esprit ou de la tête, mais on en connaissait simplement
quelques-uns.
Pour tout le reste, on était très tolérant.
Regardez, en arabe, par exemple, l'utilisation du mot meznoun :
est meznoun quelqu'un qui est un petit peu comme ça, qui
est peut-être un peu apparenté avec le diable ; de
toute façon, ce n'est pas un malade mental relevant de l'intervention
d'un médecin et d'une entreprise thérapeutique.
- Vous établissez un rapport entre norme et jurisprudence
et les catégories de folie...
- La jurisprudence, c'est le savoir juridique accumulé à
partir de la pratique judiciaire elle-même. À coup
sûr, il y a une jurisprudence de la folie, mais enfin ce n'est
pas ça qui est important...
- C'est plutôt la médicalisation.
- Oui.
- Maintenant, si vous voulez, je voudrais qu'on parle de votre
dernier livre, un vaste projet... je voudrais que vous me disiez
quelle est la conception du projet,
- La conception du projet est à la fois simple et un petit
peu délicate à expliquer. À dire vrai, nous
n'avons pas en français de mot, je ne sais pas s'il en existe
dans d'autres langues, pour désigner exactement ce que je
voudrais faire, ce dont je voudrais parler. Je ne veux pas parler
de la sexualité en tant qu'organisation physiologique dans
le corps ni même de la sexualité comme comportement.
Ce qui m'intéresse, c'est de savoir, de faire l'histoire
de la manière dont, dans les discours religieux, scientifiques,
moraux, politiques, économiques également, on a posé
la question de la sexualité, quelle forme d'intérêt
on a eue, depuis le Moyen Âge, pour la sexualité. Car
il me semble que, s'il est vrai que la sexualité a été
fortement encadrée par des systèmes d'interdits dans
notre société, il y a aussi un phénomène
important sur lequel on n'a peut-être pas beaucoup insisté,
c'est que nos sociétés ont eu un intérêt
de plus en plus grand, de plus en plus intense pour la sexualité.
Petit à petit, on est arrivé à considérer
que c'était la chose la plus importante pour l'existence
humaine. On en est arrivé à se dire que si on comprend
la sexualité d'un individu, en gros, on a compris l'essentiel
de ce qu'il est, de ce qu'est sa vie, son existence, son destin.
Il s'agit donc de l'histoire de l'intérêt que les sociétés
occidentales ont porté à la sexualité. Je n'ai
l'intention de retracer cette histoire ni partiellement ni entièrement,
je ne veux pas faire une histoire simplement exhaustive, je prendrai
simplement certains points. J'étudierai, dans le prochain
volume, la conception chrétienne de la chair, depuis le Moyen
Âge jusqu'au XVIIe siècle, puis j'étudierai
ensuite la manière dont on a problématisé la
sexualité des enfants, puis la sexualité des femmes,
puis la sexualité des pervers...
- Et vous comptez y passer beaucoup de temps ? - Je ne sais pas
très bien. Dix ans...
- Revenons à La Volonté de savoir. Il y a des choses
là-dedans qui me semblent très intéressantes,
Le rapport que vous établissez entre quelque chose dont on
parlait de façon plus générale, le rapport
entre la façon de vivre la sexualité en Orient avec...
- L'art érotique... En Occident, l'intérêt qui
a été porté à la sexualité a
été essentiellement lié au désir de
constituer à propos d'elle un discours scientifique qui permette
à la fois de l'analyser, de la contrôler, de la normaliser.
Alors que dans d'autres sociétés, orientales ou non
d'ailleurs, des sociétés non occidentales, on s'est
beaucoup préoccupé de la sexualité aussi, mais
le plus souvent, me semble-t-il, avec comme perspectives de cultiver
la sexualité, de la rendre la plus intense possible, de pousser
le plaisir au maximum, de le faire servir à la vie spirituelle.
Il me semble qu'on a là deux types de rapport à la
sexualité.
- Qu'est-ce que cela a pu produire comme vie quotidienne ?
- Cela produit ceci : d'une part, vous avez cette valorisation
générale de la sexualité, cette conscience
par laquelle chacun de nous est habité que la sexualité
est le problème le plus important pour lui et que, s'il veut
se connaître lui-même, c'est sa sexualité qu'il
doit interroger. Cela a aussi comme conséquence que la sexualité
devient un objet médicalisable dont on réfère,
dès qu'on a un problème ou un ennui, au psychiatre,
au psychanalyste, au psychologue, au sexologue, au thérapeute.
- Cette volonté de savoir, vous la définissez comme
la recherche de l' autoconscience...
- En Occident, la sexualité a été essentiellement
l'objet d'un savoir. Ce savoir n'est pas de date récente,
ce n'est pas avec Freud qu'on a commencé à se dire
simplement que le secret de l'homme était dans sa sexualité,
on l'avait dit avant lui, les psychiatres et les médecins
du XIXe siècle et également la pensée chrétienne,
la théologie chrétienne, la pastorale chrétienne
l'avaient dit également.
- Vous dites aussi dans votre livre que cette espèce de
volonté de savoir est contradictoire.
- Non, dans quel sens ?
- Dans le sens qu'à partir du XIXe siècle, je crois,
il y a une super-abondance de discours sur la sexualité,
mais ce discours seulement par contradiction devient volonté
de savoir, parce que sa première volonté était
de cacher.
- Oui, enfin, je ne suis pas sûr que cela ait été
dès le départ la volonté de cacher, car en
fait, bien sûr, on a interdit un certain nombre de choses,
on a interdit de dire, de montrer un certain nombre de choses, mais,
en même temps, on a toujours cherché à savoir
ce qui se passait, comment ça se faisait. Regardez ce qui
se passe au Moyen Âge, aux XVIe et XVIIe siècles. Les
règles de décence sont devenues de plus en plus strictes,
mais en même temps l'indiscrétion des confesseurs devenait
de plus en plus grande. Et on interdisait bien aux gens de parler
publiquement de certaines choses, mais songez aux détails
qu'on leur demandait en confession et surtout songez à toute
l'attention qu'on les forçait à porter sur leur sexualité,
sur les différents mouvements de leur désir, sur tout
ce qui se passait dans leur coeur et dans leur corps. L'intensification
de ce rapport-là indique au fond une très profonde
curiosité sous le silence qui était imposé.
- Quelles sont les perspectives de cette volonté de savoir
et quelles seront les perspectives de cette volonté de jouir,
si l'on peut dire, de la sexualité non occidentale ?
- Pour les sociétés non occidentales, je ne pourrais
pas vous dire. Je crois que cette volonté de savoir occidentale
produit des phénomènes très curieux, car c'est
bien cette volonté de savoir qui a fait prendre conscience
aux gens que leur sexualité n'était pas libre. Par
conséquent, les mouvements de libération sexuelle
qui se sont développés en Occident sont bien nés
en partie de ces mécanismes mêmes par lesquels même
on essayait d'assujettir. C'est là où l'avancée
du pouvoir provoque en retour un mouvement de résistance.
- Quelles en sont les conséquences ?
- On est actuellement dans une situation qui est relativement dangereuse,
en ce sens qu'un intérêt trop fort, trop médical
pour la sexualité risque d'assujettir la sexualité
à un pouvoir normalisateur. En revanche, je crois que, dans
les mouvements de libération qui ont eu lieu récemment,
qui peuvent avoir lieu encore, la revendication d'une sexualité
libre...
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