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«Kyôki to shakai» («La folie et la société»),
in Foucault (M.) et Watanabe (M.), Telsugaku no butai, Tokyo, Asahi-Shuppansha,
1978, pp. 63-76.
(Conférence à la faculté des arts libéraux
de l'université de Tokyo, en octobre 1970, dont un résumé
avait été publié in Tôdai Kyôyôgakubu-hô,
20 novembre 1970, p. 1.)
Dits et Ecrits tome III texte n°222
Je voudrais d'abord remercier le professeur Maeda des paroles si
aimables qu'il vient de prononcer et de l'accueil qu'il veut bien
me réserver. Il a eu la gentillesse de dire que heureusement,
maintenant, une conférence comme celle-ci pouvait se tenir.
Je ne suis pas absolument sûr, pour ma part, que les propos
que je tiens auront la même importance ou le même intérêt
que les mouvements de lutte qui ont pu avoir lieu dans cette même
salle *. Enfin, disons que les circonstances sont telles que maintenant
je peux parler. Laissons de côté le problème
de savoir si c'est un bien ou non que les conférences puissent
se tenir et que les conférenciers puissent parler ! On va
faire comme si c'était mieux. En tout cas, je vous remercie
de votre présence et de votre accueil.
* Allusion aux mouvements étudiants japonais particulièrement
violents dans les années 1970.
Le thème que je dois aborder aujourd'hui est celui que j'ai
formulé par ces mots : folie et société. Je
voudrais tout de suite prendre deux précautions, D'abord,
vous dire que j'aime être interrompu quand je fais une conférence
; si certains d'entre vous ont des questions ou des objections à
formuler, ou simplement s'il y a des choses qu'ils ne comprennent
pas, qu'ils m'interrompent. Je voudrais, dans toute la mesure du
possible, transformer le genre un peu solennel et rigide de la conférence
en une forme un peu plus humaine de dialogue, de discussion ou de
contestation, comme vous voudrez. Ensuite, je voudrais vous dire
que, sous le titre «Folie et société»,
je n'envisagerai que certains aspects et je ne choisirai que
certains exemples ; ce n'est pas le problème des rapports
entre la folie générale et les sociétés
en général que je voudrais aborder ; je suivrai un
fil directeur qui sera nécessairement un choix, un système
d'exclusion et un jeu d'oublis. Vous ne m'en voudrez pas, mais,
là encore, je serais tout à fait heureux si certains
veulent bien apporter des contre-exemples et enrichir le propos
nécessairement pauvre et un peu dépouillé que
je vais tenir.
Ces deux précautions étant prises, je voudrais expliquer
pourquoi je m'intéresse à ce problème de la
folie et de la société, aux rapports entre folie et
société. On peut dire que, dans la tradition de la
sociologie européenne, de la sociologie disons durkheimienne,
dans la tradition également de l'histoire des idées
telle qu'on la pratiquait en Europe occidentale à la fin
du XIXe et au début du XXe siècle, on s'intéressait
essentiellement aux phénomènes positifs. On essayait
de chercher quelles étaient les valeurs qui étaient
reconnues à l'intérieur d'une société,
on essayait de déterminer de quelle manière une société
affirmait son propre système, affirmait ses propres valeurs,
affirmait ses propres croyances. Autrement dit, on cherchait essentiellement
à définir une société ou à définir
une culture par son contenu positif, intrinsèque, intérieur.
Depuis un certain nombre d'années, la sociologie, et l'ethnologie
plus encore que la sociologie, s'est intéressée au
phénomène inverse à ce qu'on pourrait appeler
la structure négative d'une société : qu'est-ce
qui, dans une société, est rejeté ? qu'est-ce
qui est exclu ? quel est le système des interdits ? Quel
est le jeu des impossibilités ? Cette analyse de la société,
à partir de son système d'exclusion, à partir
de ce qu'elle a de négatif, a permis aux sociologues, et
surtout aux ethnologues, de caractériser, d'une façon
sans doute beaucoup plus précise que dans l'école
précédente, les différentes cultures et les
différentes sociétés. Au fond, c'est ce qu'un
ethnologue comme Lévi-Strauss a fait, à la différence
de ce que faisait Durkheim. Quand Durkheim traitait le problème
de l'inceste, il se demandait quel était le système
de valeurs affirmé par la société au moment
où elle refusait l'inceste, et il essayait de montrer que
le refus de l'inceste n'était que la conséquence externe
d'une certaine affirmation. Cette affirmation était celle
de l'homogénéité et du caractère sacré
du corps social lui-même et du sang qui représenterait
symboliquement le corps social dans sa vie *. Pour ne pas porter
atteinte au sang même du groupe social, c'était donc
ailleurs, dans un autre groupe social, disait Durkheim, qu'il fallait
aller chercher l'épouse.
* Durkheim (E.), «La prohibition de l'inceste et ses origines»,
Année sociologique, 1898, t. I, pp. 1-70.
L'interdiction de l'inceste ne serait donc que la conséquence
d'une sorte d'affirmation centrale.
Contre cette interprétation, qui était celle de Durkheim,
et qui était une interprétation en termes de positivité,
Lévi-Strauss a montré au contraire que l'interdiction
de l'inceste était un certain système de choix et
d'exclusions et que, dans une société, affirmations
et négations composent un système complexe, que l'affirmation
n'est pas antérieure à la négation, que ce
qu'on reconnaît et qu'on valorise n'est pas premier par rapport
à ce que l'on rejette et à ce qu'on exclut, mais qu'en
fait toute société posait en quelque sorte, sur les
choses, sur le monde, sur le comportement, une grille avec ses cases
noires et ses cases blanches, une grille avec ses positivités
et ses négativités *.
* Lévi-Strauss (C.), Les Structures élémentaires
de la parenté, Paris, P.U.F., 1949.
Ce que les ethnologues ont fait à propos des sociétés
-cette tentative pour expliquer les phénomènes négatifs
en même temps que les phénomènes positifs -,
je me demande si on ne pourrait pas l'appliquer à l'histoire
des idées. Ce que j'ai voulu faire, et ce que je voudrais
refaire encore, car les premières tentatives de ma part n'étaient
sans doute pas très bonnes, ni précises, ni suffisantes,
ce que je voudrais faire, c'est une conversion du même genre.
Au lieu d'expliquer, comme à l'époque de Paul Hazard
ou en Allemagne à l'époque de Cassirer **, au lieu
d'expliquer la culture, la science, les idées d'une époque
ou d'une société à partir du système
des croyances, au lieu de chercher d'abord ce qui est admis, reconnu
ou valorisé par une société, je me suis demandé
et je me demande toujours si l'intéressant ne serait pas
au contraire de chercher ce qui, dans une société,
ce qui, dans un système de pensée, est rejeté
et exclu. Quelles sont les idées, ou quels sont les comportements,
ou quelles sont les conduites, ou quels sont les principes juridiques
ou moraux qui ne sont pas reçus, qui ne peuvent pas être
reçus, qui sont exclus du système ? C'est dans cette
mesure-là que j'ai été amené à
m'intéresser au problème de la folie. La folie, dans
une société comme la nôtre, et d'ailleurs, je
pense, dans n'importe quelle société, c'est évidemment
avant tout ce qui est exclu. Je me demande si on ne pourrait pas
étudier le rationalisme classique ou, d'une façon
plus
générale encore, le système de rationalité
de nos sociétés, des sociétés qui nous
sont contemporaines, si on ne pourrait pas examiner, analyser ce
système de rationalité en étudiant, en même
temps que le système positif de rationalité, le système
négatif de l'exclusion. Quelle forme de folie exclut-on ?
Comment exclut-on la folie ? Comment découpe-t-on et trace-t-on
une limite entre ce qui est raison et folie ? Peut-être est-ce
précisément en se plaçant dans cet axe de la
limite, sur cette frontière, sur cette lame de couteau entre
la raison et la déraison, entre la folie et la non-folie,
que l'on pourra comprendre à la fois ce qui est reconnu et
admis positivement par une société et ce qui, par
cette même société, par cette même culture,
est exclu et rejeté. Voilà la perspective, un petit
peu ethnologique, que je voudrais appliquer à l'histoire
des idées. Je dis «ethnologique» dans la mesure
où il s'agirait d'appliquer à l'histoire des idées
une méthode, une forme d'analyse des systèmes qui
a déjà réussi dans l'ordre de l'ethnologie.
Voilà donc le cadre général dans lequel je
voudrais placer cette étude.
** Allusion aux travaux de Hazard (P.), La Crise de la conscience
européenne (16801715), Paris, Boivin, 1934, 3 vol. ; La Pensée
européenne au XVIIIe siècle, de Montesquieu à
Lessing, Paris, Boivin, 1949, 3 vol. ; et de Cassirer (E.), Die
Philosophie der Aufklärung, Tubingen, J.C. Mohr, 1932 (La Philosophie
des Lumières, trad. P. Quillet, Paris, Fayard, coll. «L'Histoire
sans frontières», 1966),
Je vais maintenant aborder ce qui est mon propos d'aujourd'hui
: l'étude, le schéma très général
de quelques-uns des rapports que l'on peut établir entre
la folie et la société européenne de type industriel,
c'est-à-dire la société européenne du
XVIIe siècle jusqu'à nos jours.
Dans la tradition des historiens de la pensée ou de la civilisation
européenne, il y a un événement auquel on accorde
énormément d'importance. C'est un événement
qui a d'ailleurs deux aspects, enfin disons deux têtes, deux
points d'émergence. L'un en Angleterre, l'autre en France.
À peu près à la même époque, en
France et en Angleterre, s'est produit le fait suivant : on a brusquement
libéré des établissements d'internement où
se trouvaient enfermés un certain nombre de gens qui étaient
ou bien des malades mentaux au sens strict, ou bien des chômeurs,
ou bien des infirmes, ou bien des vieillards. Cette libération
de ces grandes maisons d'internement se situe en France et en Angleterre
à la fin du XVIIIe siècle. En France, l'épisode
a été bien souvent raconté par les historiens.
Cela se passait en 1792, en pleine Révolution française.
Le médecin Pinel avait été nommé dans
l'une de ces grandes maisons où on enfermait tous ces gens
(nous reviendrons un peu sur leur définition et sur leurs
caractéristiques), très exactement à la Salpêtrière.
À peine nommé médecin dans cet hôpital,
il en fait la visite, et il ouvre les portes de cet établissement
qui était en réalité une prison ; il remet
dehors un certain nombre de gens et, de plus, ouvre les cellules
dans lesquelles étaient enfermés et attachés
des individus considérés comme dangereux parce que
agités ou criminels. Et il déclare que, désormais,
ce lieu d'enfermement ne fonctionnera plus comme une prison, qu'il
n'y aura plus de cellules ni de chaînes, ce sera un hôpital
où les gens seront considérés comme des malades
et où les médecins auront pour tâche de les
soigner et pour mission de les guérir.
Cet épisode a son pendant et son équivalent en Angleterre,
à peu près à la même époque. Dans
l'horizon du mouvement quaker, on a établi, pour la première
fois en Europe, des hôpitaux psychiatriques au sens strict
du terme *. C'est-à-dire qu'on a ouvert des établissements
qui n'étaient pas destinés à servir de prison,
mais à accueillir un certain nombre de gens reconnus comme
malades mentaux afin de pouvoir les guérir.
* En Angleterre, la réforme hospitalière est liée
à la famille Tuke. William Tuke (1732-1822) fonde en 1796,
avec les quakers, la «Retraite» d'York pour les aliénés.
Son petit-fils Samuel Tuke (1784-1857) publie un ouvrage sur celle-ci,
qui provoquera des enquêtes parlementaires sur le régime
des maisons d'aliénés’Description of the Retreat,
an Institution near York for Insane Persons of the Society of Friends,
York, 1813.
Les historiens ont l'habitude de traiter ce double événement,
celui de Pinel et celui de Tuke, comme une coupure fondamentale
dans l'histoire de la folie, de la maladie mentale et de la psychiatrie
en Europe. On a l'habitude de dire qu'avant Tuke et Pinella maladie
mentale en Europe n'était pas reconnue comme maladie ; on
traitait les fous comme des prisonniers, comme des criminels, éventuellement
même comme des animaux ; puis, avec Tuke et Pinel, on a brusquement
découvert que les fous étaient en réalité
des malades mentaux, qu'ils relevaient de la médecine et
qu'il fallait substituer aux prisons dans lesquelles on les enfermait
quelque chose comme des hôpitaux psychiatriques.
Je crois que cette manière d'écrire l'histoire de
la folie et de la maladie mentale est fausse et qu'en fait, sous
cette analyse, se cachent un certain nombre de préjugés
qu'il faudrait essayer de lever et de débusquer.
Premier préjugé : avant la Révolution française,
ou avant la fin du XVIIIe siècle, en Europe, les fous n'étaient
jamais considérés que comme des criminels. C'est parfaitement
inexact. Les fous étaient traités d'une certaine manière,
qu'il faut spécifier, manière tout à fait caractéristique
de la société européenne de l'époque
classique. Mais le second préjugé, beaucoup plus grave,
dont je voudrais m'occuper aujourd'hui, veut que, à partir
de cette date, en gros 1790-1792, la folie aurait été
libérée du vieux statut qui était le sien jusqu'à
ce moment-là. À partir de cette date, la folie aurait
été définitivement, dans les sociétés
industrielles développées, traitée comme une
maladie ; il Y aurait eu par conséquent, changement du
tout au tout, changement radical dans le statut de la folie : proche
du crime avant ces années et assimilée à la
maladie après.
Je crois que ce second postulat, ce second préjugé,
est encore plus faux que le premier. C'est ce que je voudrais maintenant
vous montrer. Il me semble en effet qu'il existe un certain statut
général de la folie, que l'on peut trouver, d'une
manière d'ailleurs modifiable selon les sociétés
que l'on analyse, malgré ces différences à
travers tous les types possibles de sociétés. Il y
a un certain statut universel et général du fou, qui
n'a rien à voir avec la nature de la folie, mais avec les
nécessités fondamentales de tout fonctionnement social.
Ce statut général de la folie que l'on retrouve à
travers toutes les sociétés, nos sociétés
industrielles développées ne l'ont pas affecté.
Il me semble que le fou dans nos sociétés est encore
tout proche parent du fou tel qu'on peut le rencontrer dans des
sociétés que les ethnologues considéraient
comme archaïques ou élémentaires. Je voudrais
vous montrer dans la première partie de cet exposé
qu'il existe un statut général du fou dans toute société,
statut dont on peut trouver des manifestations dans les sociétés
européennes du Moyen Âge, du XVIIe et du XVIIIe siècle,
mais également dans ces mêmes sociétés
européennes du XIXe et du XXe siècle. Cette analyse
générale étant posée, j'essaierai ensuite
de vous montrer comment et pourquoi, cependant, le statut du fou
a été, d'une manière limitée d'ailleurs
et sans que l'essentiel soit entamé, modifié au XVIIe
siècle en Europe, puis une seconde fois au XIXe. J'essaierai
de bien établir que ces modifications du statut général
du fou n'entament pas ce que l'on pourrait appeler le statut ethnologique
général de la folie.
Ce statut ethnologique général de la folie, en quoi
consiste-t-il ? Comment le caractériser ? Il me semble que
l'on pourrait dire ceci. Il n'y a pas évidemment de société
sans règles ; il n'y a pas de société sans
un système de contraintes ; il n'existe pas, on le sait bien,
de société naturelle : toute société,
en posant une contrainte, pose en même temps un jeu d'exclusions.
Dans toute société, quelle qu'elle soit, il y aura
toujours un certain nombre d'individus qui n'obéiront pas
au système de contraintes, et pour la raison très
simple que, pour qu'un système de contraintes soit effectivement
un système de contraintes, il faut bien qu'il soit tel que
les hommes aient toujours une certaine tendance à y échapper.
Si la contrainte était acceptée par tout le monde,
il est clair qu'elle ne serait pas une contrainte. Toute société
ne peut donc fonctionner comme société qu'à
la condition qu'elle découpe en elle-même une série
d'obligations qui laissent hors de son domaine et hors de son système
certains individus ou certains comportements ou certaines conduites
ou certaines paroles, ou certaines attitudes, ou certains caractères.
Il ne peut pas y avoir de société sans marge, car
la société se découpe toujours sur la nature
de telle manière qu'il y ait un reste, un résidu,
quelque chose qui lui échappe. C'est toujours dans ces marges,
nécessaires, indispensables, de la société
que le fou va se présenter.
Les ethnologues peuvent repérer assez facilement les catégories
d'individus marginaux que les sociétés laissent toujours
en dehors d'elles. Il existe en gros, quatre systèmes d'exclusion
que l'on peut trouver dans toutes les sociétés :
1) Le système d'exclusion par rapport au travail, à
la production économique. Il y a toujours, dans toute société,
des individus qui ne font pas partie du circuit de la production
économique, soit qu'ils en soient dispensés, soit
qu'ils en soient incapables. Par exemple, il est en général
de tradition dans la plupart des sociétés que les
individus chargés de fonctions religieuses ne soient pas
chargés d'occuper une position définie dans le cycle
de la production. On est dispensé de travail quand on exerce
une fonction religieuse. Cela n'est pas absolument général,
mais c'est assez constant. De toute façon, jamais il n'arrive
que, dans une société, il n'y ait pas de gens qui
soient, pour une raison ou pour une autre, en marge du circuit de
travail.
2) Vous avez toujours des individus qui se trouvent marginaux par
rapport non plus au travail, mais à la famille, c'est-à-dire
non plus par rapport à la production économique, mais
par rapport à la reproduction de la société.
Il existe des célibataires, soit qu'ils veuillent être
célibataires, soit qu'ils y soient contraints, pour une raison
ou pour une autre, par exemple un statut religieux. Ces individus-là
sont marginaux par rapport au statut de la famille. Il n'y a pas
de société sans l'existence d'individus marginaux
par rapport au système familial.
3) Il y a toujours, dans toute société, un système
d'exclusion qui fait que la parole de certains individus n'est pas
reçue de la même façon que la parole de n'importe
qui. Des individus dont la parole est plus sacrée que les
autres, ou dont la parole au contraire est plus vaine et plus vide
que les autres, et qui, à cause de ça, quand ils parleront,
n'obtiendront pas la même créance, ou n'obtiendront
pas avec leurs paroles les mêmes effets que les individus
normaux. Ce que dit un prophète dans les sociétés
de type judaïque ou ce que dit un poète dans la plupart
des sociétés n'a pas le même statut que ce que
dit n'importe qui. Il existe donc une marginalité par rapport
au discours ou par rapport au système de production des symboles.
4) Il y a enfin un dernier système d'exclusion : celui qui
fonctionne par rapport au jeu. Dans toute société,
il existe quelque chose qui est de l'ordre du jeu ou de la fête,
et il y a toujours des individus qui n'occupent pas, par rapport
au jeu, la même position que les autres : ils en sont exclus,
ou ils sont incapables de jouer, ou ils ont, par rapport au jeu,
une situation particulière, soit qu'ils soient les chefs
du jeu, soit au contraire qu'ils soient les objets ou les victimes
du jeu. Par exemple, dans un jeu ou dans un rite comme le bouc émissaire,
il y a quelqu'un qui, en un sens, fait partie du jeu et qui pourtant
est exclu du jeu, c'est celui qui est le bouc émissaire,
c'est-à-dire celui qui est tel que le jeu conduira à
son exclusion de la cité.
S'il est vrai que toute société, en appliquant la
règle du travail, la règle de la famille, la règle
du discours et la règle du jeu, exclut un certain nombre
d'individus et leur fait une place à part et marginale, par
rapport à la production économique, par rapport à
la reproduction sociale, par rapport à la circulation des
symboles, par rapport à la production ludique, s'il y a des
sociétés où toutes ces exclusions jouent, dans
ces sociétés, il y a toujours une catégorie
d'individus qui sont exclus en même temps, et de la production,
et de la famille, et du discours, et du jeu. Ces individus, c'est
en gros ceux qu'on peut appeler les fous.
Voici ce que je veux dire. Les prêtres sont en général,
dans la plupart, des sociétés, exclus du système
de la production économique ; ils n'ont pas à travailler.
Il leur arrive parfois d'être exclus du statut familial, mais
pas toujours. Vous avez des individus comme les criminels qui sont,
dans beaucoup de sociétés, exclus du statut familial,
mais leur discours, par exemple, n'est pas pour autant invalidé.
Autrement dit, vous avez des individus qui sont victimes de tel
ou tel des systèmes d'exclusion ; il n'existe qu'une seule
catégorie d'individus qui soient simultanément victimes
des quatre systèmes d'exclusion : ces individus sont ceux
que nous appellerions dans notre vocabulaire les fous. Il existe
toujours, en marge de la société, et comme résidu
de tous ces résidus, cette catégorie d'individus-là.
Je voudrais vous montrer que, si, dans toute société
étudiée par les ethnologues, toute société
disons archaïque et élémentaire, il existe bien
des individus exclus du travail, de la famille, du jeu, du langage
et du discours, dans nos sociétés à nous, c'est
bien à partir de ces mêmes quatre systèmes d'exclusion
que les fous sont définis. Que l'on prenne des exemples dans
l'Europe du Moyen Âge ou du XVIIe siècle, ou dans l'Europe
contemporaine ou dans les sociétés industrielles comme
les nôtres, je crois qu'on peut constater que le fou reste
l'individu qui se trouve quatre fois exclu : exclu du travail, exclu
de la famille, exclu du discours et exclu du jeu. Dans cette mesure-là,
si ce que j'avance est vrai, on pourra dire que le fou européen,
ou le fou japonais, le fou dans notre société est
bien encore défini à partir de ce même statut
ethnologique que l'on peut observer dans des sociétés
beaucoup plus élémentaires que les nôtres.
Voici maintenant sinon la démonstration de cela -ça
serait prétentieux -, du moins quelques exemples qui peuvent
nous mettre sur la piste d'une démonstration possible.
Premièrement, je crois que dans nos sociétés
-quand je dis nos sociétés, je désignerai toujours
et exclusivement (car malheureusement je n'en connais pas d'autres)
les sociétés européennes - on peut dire - c'est
assez clair - que le fou est essentiellement défini à
partir d'un certain statut d'exclusion à l'égard du
travail. Le fou est celui qui ne travaille pas, ou celui qui n'a
pas de «statut occupationnel», comme diraient les sociologues
dans leur vilain vocabulaire bien précis et défini.
Au Moyen Âge, en Europe, comment le fou se caractérisait-il
? C'était essentiellement le personnage mobile, c'est-à-dire
celui qui n'appartenait pas à un lieu ou à un seigneur,
celui qui n'était pas lié à une ville comme
son citoyen, celui qui circulait de ville en ville, de château
en château ou de foyer en foyer, l'errant par excellence,
le marginal du point de vue géographique comme du point de
vue juridique, c'était celui auquel on ne pouvait attribuer
ni une profession ni une propriété ni une appartenance.
D'une façon beaucoup plus précise, à partir
du XVIIe siècle, le fou a été défini
essentiellement à partir de son incapacité à
travailler. En effet (j'y reviendrai tout à l'heure), au
XVIIe siècle, on a commencé à appliquer au
fou un traitement, ou plutôt des mesures systématiques
et générales, essentiellement parce qu'il était
incapable de travailler. C'est à partir de son oisiveté
fondamentale ou de son incapacité à se plier aux règles
du travail que le fou au XVIIe siècle a été
reconnu. Les grands hôpitaux dont je parlais tout à
l'heure et qui, à la fin du XVIIIe siècle, ont été
ouverts en France et en Angleterre, dont on a libéré
un certain nombre de gens, avaient été organisés
au XVIIe siècle essentiellement pour y parquer les gens qui
n'étaient pas capables de travailler à ce moment qui
était celui de la formation des grandes sociétés
capitalistes commerciales et bientôt industrielles. C'est
dans le domaine, dans le champ en quelque sorte des oisifs, des
irréductibles au travail que l'on avait commencé à
percevoir, à isoler et à enfermer les fous. Dans les
sociétés comme les nôtres, dans les sociétés
contemporaines, que le fou soit essentiellement celui qui est incapable
de travailler, on en a trop de preuves ou de signes pour qu'il faille
insister beaucoup. Qu'est-ce que c'est pour quelqu'un de se reconnaître
lui-même malade, ou qu'est-ce que c'est encore de reconnaître
quelqu'un d'autre comme malade, sinon reconnaître pour soi
ou pour l'autre qu'il n'est pas capable de travailler. Après
tout, l'échec professionnel, l'échec dans la réussite,
l'incapacité à occuper son statut social, c'est bien,
à nos yeux, le stigmate premier et essentiel à partir
de quoi on reconnaît l'apparition, la première ligne
de fragilisation de la maladie mentale. Le malade mental est celui
qui s'éprouve lui-même, ou qui est éprouvé
par les autres, comme incapable de travail, ou exclu du travail.
Je crois que l'on pourrait dire la même chose à propos
de la famille. Dans ce domaine, l'Occident a connu une évolution
très importante. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle,
jusqu'au début du XIXe siècle même, en Occident,
quelle était l'instance qui avait le droit de demander l'enfermement
d'un fou ? Quelle était l'instance qui décidait de
cet internement ? Et qui décidait que le fou pouvait être
libre ? Ce n'était absolument pas les médecins, ni
même l'administration civile -les certificats médicaux
pour garantir que quelqu'un était malade et pour permettre
par conséquent cet internement, cette pratique des certificats
médicaux n'intervient en Occident qu'à la fin du XVIIIe
siècle et au début du XIXe siècle. Auparavant,
seule la famille, c'est-à-dire l'entourage immédiat,
avait le droit d'obtenir l'internement de quelqu'un. S'il s'agissait
d'une famille aristocratique, on demandait immédiatement
au pouvoir central, c'est-à-dire au roi, une lettre de cachet
ou une mesure semblable, qui permettait de se débarrasser
de l'individu et de l'enfermer. Dans la bourgeoisie ou dans le peuple,
la famille demandait l'internement de l'individu au pouvoir régional,
à l'intendant ou au représentant du pouvoir royal
sur place. La famille était donc l'instance à partir
de laquelle s'opérait l'exclusion du fou. C'était
la famille, et la famille seule, qui détenait les critères
à partir desquels on pouvait dire : celui-ci est fou, celui-ci
ne l'est pas. Le fou était réellement le marginal
par rapport à la famille.
La situation a beaucoup changé en Occident à partir
du début du XIXe siècle. En France même, il
a fallu attendre 1838 - il n'y a pas plus de cent cinquante ans -,
pour que l'on codifie d'une façon très précise
la manière dont les fous devaient être internés
*. Si la famille peut demander l'internement, ce n'est pas elle
qui décidera de l'internement. Un certificat médical
est nécessaire, certificat établi
après une expertise, susceptible d'être confirmée
ou infirmée par une contre-expertise. Le corps médical,
en tant que tel, intervient pour donner son avis, et c'est seulement
l'administration préfectorale qui peut déterminer
un internement, tout comme la libération du malade mental
en Europe depuis le XIXe siècle est toujours obtenue non
pas à la demande de la famille, mais avec l'autorisation
du médecin et l'autorisation du pouvoir civil, de l'administration,
du préfet. Si la famille a bien ainsi été dépossédée
de son droit d'exclure le fou, je ne pense pas que pour autant le
fou ait cessé d'être familialement exclu, et cela pour
au moins deux ordres de raisons. La première c'est que le
fou, ou plutôt le malade mental puisque nous nous plaçons
à partir du XIXe siècle, n'a toujours pas récupéré
la plénitude de ses droits familiaux. Par exemple, les procédures
de divorce en Europe ne sont pas accessibles au malade mental comme
elles sont accessibles à n'importe qui. Le droit de disposer
de sa fortune n'est pas non plus à la disposition du malade
mental comme de quelqu'un de sain d'esprit. Il est donc juridiquement
dans un statut familial particulier et marginal, il ne bénéficie
pas du statut familial plein et entier. Mais encore cela n'est qu'accessoire.
Je crois que le grand fait sur lequel il faut insister est celui-ci.
Je vous disais tout à l'heure que le grand signe auquel on
reconnaissait, dans des sociétés industrielles comme
les nôtres, les premières manifestations de la maladie
mentale était l'inadaptation aux règles de travail.
Il existe également un second grand signe, au moins aussi
important que celui-là, sinon plus, c'est le dérèglement
du comportement sexuel. Or on a là un phénomène
très curieux. Jusqu'au premier tiers du XIXe siècle,
jamais en Europe on n'avait eu l'idée qu'il pouvait y avoir
un lien ou une relation entre la maladie mentale et le dérèglement
de la conduite sexuelle. L'idée qu'un homosexuel puisse être
en quelque sorte quelqu'un qui s'apparente de près ou de
loin à un malade mental était une idée qui
n'avait jamais affleuré l'esprit d'un Européen. L'idée
qu'une femme nymphomane pût être une malade mentale,
ça aussi, jamais cela n'avait été formulé
en Occident, ni par les juristes, ni par les médecins, ni
par qui que ce soit. C'est simplement à partir du XIXe siècle
que, très curieusement, cet éloignement par rapport
à la morale familiale a pris l'allure et finalement le statut
de la maladie mentale. Le malade mental est non seulement celui
qui ne peut pas travailler, mais c'est celui qui ne peut pas s'adapter
aux règles de la morale familiale, qui ne peut pas s'intégrer
à ce système éthique et juridique que constitue
la famille européenne bourgeoise. Freud, qui en connaissait
un rayon sur ce problème de la maladie mentale, répondit
un jour à quelqu'un qui lui demandait : «À quoi
reconnaît-on un névrosé ?» «Être
névrosé, c'est très simple : c'est ne pas pouvoir
travailler et c'est ne plus pouvoir faire l'amour.» Ces deux
grands critères de la maladie mentale, l'incapacité
à travailler et l'incapacité à avoir une conduite
sexuelle normalement reconnue par la société européenne,
c'est cela, je crois, qui montre combien encore dans nos sociétés
le fou est celui qui est éprouvé, reconnu à
partir de ce double système d'exclusion que supposent les
règles du travail, les règles de la famille, les règles
de la production économique et les règles de la reproduction
sociale.
* Référence à l’ordonnance du 18 décembre
1819 relative aux établissements publics et privés
consacrés aux aliénés, et à la loi du
30 juin 1838 sur les aliénés.
Troisièmement, je crois que, comme le fou dans les sociétés
primitives ou dans les sociétés élémentaires,
le malade mental, dans nos sociétés, est quelqu'un
qui est l'objet d'une exclusion par rapport aux règles du
discours. Là encore je vais pointer simplement quelques exemples,
les uns empruntés à la société européenne
du Moyen Âge ou du XVIIe siècle, et les autres actuels.
Que la parole du fou au Moyen Âge ait été une
parole jouissant d'un statut singulier, on en a je crois un certain
nombre de témoignages. D'abord celui-ci qui est tellement
connu que j'ose à peine le citer : dans certains groupes
aristocratiques, certaines petites sociétés aristocratiques
européennes, il existait très traditionnellement un
personnage curieux, que l'on appelait le bouffon. Le bouffon était
celui qui était, soit volontairement, soit involontairement
- il est pratiquement impossible de le savoir -,un individu marginal
auquel on ne demandait justement de se plier ni aux règles
de la famille (il était très régulièrement
célibataire) ni aux règles du travail. Il avait essentiellement
pour rôle, ce bouffon, de dire un certain nombre de choses
qui ne pouvaient pas être dites normalement par un individu
qui aurait occupé un statut normal dans la société.
Ce qui ne pouvait être dit par les autres, le bouffon, était
chargé de le dire. Le bouffon disait leurs vérités
aux gens, il servait également de conseiller, il devait prédire
l'avenir, démasquer les mensonges, ironiser sur ceux qui
étaient infatués, etc. Le bouffon, c'était
la vérité en quelque sorte à l'état
libre, mais une vérité suffisamment désarmée,
suffisamment ironiquement reçue pour qu'elle ne blesse pas
et pour qu'elle n'ait pas le même effet que si elle venait
de la part de quelqu'un de normal. Le bouffon, c'était l'institutionnalisation
de la parole folle ; le bouffon, c'était celui qui (encore
une fois, il n'est pas possible de savoir si c'était volontairement
ou involontairement, par jeu ou par nature, peu importe) était
fou ou imitait la folie de telle manière qu'il puisse mettre
en circulation une espèce de parole marginale en un sens
suffisamment importante pour qu'on l'écoute, mais suffisamment
dévalorisée, suffisamment désarmée pour
qu'elle n'ait aucun des effets ordinaires de la parole ordinaire.
On pourrait également montrer l'importance du fou dans le
théâtre du Moyen Âge jusqu'à la Renaissance.
Le fou au théâtre, c'est celui qui occupe une position
bien privilégiée : le fou sur la scène de théâtre
est celui qui, à l'avance, dit la vérité, celui
qui la voit mieux que les gens qui ne sont pas fous, celui qui est
doté d'une seconde vue. Mais, dans toutes ces pièces
de théâtre, qu'il s'agisse de Shakespeare ou du théâtre
baroque français du début du XVIIe siècle,
ce fou qui voit les choses mieux que les personnages les plus sensés
n'est jamais écouté, et ce n'est qu'une fois la pièce
achevée qu'on s'apercevra rétrospectivement qu'il
a dit la vérité. Le fou, c'est la vérité
irresponsable.
Voilà quelques témoignages pris à la littérature
ou aux institutions qui prouvent le statut particulier que l'on
reconnaissait au Moyen Âge et à la Renaissance encore
à cette parole du fou. Je pense que, à notre époque,
la parole du fou a encore, quoique d'une façon évidemment
assez différente, un statut tout à fait particulier
et privilégié. Il me semble que, à l'époque
actuelle, il y a deux types de paroles qui ont ainsi un statut marginal,
qui bénéficient aussi bien du fait d'être reçues
comme quelque chose d'important et de n'être pas écoutées
cependant comme n'importe lesquelles des paroles les plus ordinaires.
Ces deux discours singuliers sont celui de la folie et celui de
la littérature.
La littérature après tout, en Europe, depuis le XIXe
siècle, est une certaine forme de discours qui n'est plus
destiné à dire la vérité, qui n'est
plus destiné à donner une leçon de morale,
qui n'est plus destiné même à faire plaisir
à ceux qui la consomment. La littérature est une sorte
de discours essentiellement marginal qui court parmi les discours
ordinaires, qui les entrecroise, qui tourne au-dessus d'eux, autour
d'eux, au-dessous d'eux, qui les conteste, mais qui, de toute façon,
ne sera jamais pris pour l'un de ces discours utilitaires, pour
l'un de ces discours effectifs, pour l'un de ces discours vrais
que la politique, la religion, la morale ou la science sont chargées
de mettre en circulation. Je crois que, jusqu'au XIXe siècle
en Europe, la littérature était encore une forme de
discours profondément institutionnalisée. Écrire
une pièce de théâtre, c'était essentiellement
vouloir plaire à un groupe de gens bien définis ;
écrire un livre, un roman, c'était vouloir plaire
à une certaine catégorie d'individus, ou c'était
vouloir édifier, ou c'était vouloir donner une leçon
de morale. En revanche, à partir du XIXe siècle la
littérature en Europe s'est en quelque sorte désinstitutionnalisée,
s'est libérée par rapport au statut institutionnel
qui était le sien et elle tend à devenir, dans ses
formulations les plus hautes, les seules que nous puissions considérer
comme valables, la parole absolument anarchique, la parole sans
institution, la parole profondément marginale qui croise
et mine tous les autres discours. C'est, je crois, la raison pour
laquelle la littérature en Europe a été, depuis
ce moment-là précisément, depuis le XIXe siècle,
toujours fascinée par la folie. Après tout, Hölderlin
peut passer pour le premier grand exemple de la littérature
ou de la poésie moderne, mais de Hölderlin jusqu'à
Artaud, il y a eu perpétuellement, à travers la littérature
occidentale, ces noces curieuses et un peu monstrueuses de la littérature
et de la folie. La littérature semble retrouver sa vocation
la plus profonde lorsqu'elle se retrempe dans la parole de la folie.
La plus haute parole poétique, c'est celle de Hölderlin,
comme si la littérature, pour arriver à se désinstitutionnaliser,
pour prendre toute la mesure de son anarchie possible, était,
en certains moments, obligée ou bien d'imiter la folie ou
bien plus encore de devenir elle-même littéralement
folle. Je vous citais Hölderlin, on pourrait citer Blake, Nietzsche,
Artaud, mais on pourrait également citer tous ceux qui ont,
volontairement, dans leur expérience littéraire, imité
ou essayé de rejoindre la folie, tous ceux qui se sont drogués,
par exemple depuis Edgar Poe ou Baudelaire, jusqu'à Michaux.
L'expérience jumelle de la folie et de la drogue dans la
littérature est probablement tout à fait essentielle,
en tout cas est tout à fait caractéristique de ce
statut marginal qu'a reçu la folie dans notre société,
et qu'a gardé dans notre société la parole
du fou.
Le dernier trait que je voudrais souligner à propos de ce
statut du fou dans notre société, dans nos sociétés,
concerne le jeu. Je vous disais que, dans les sociétés
élémentaires, le fou était celui qui était
non seulement exclu du travail, de la famille, et du langage, mais
également celui qui, par rapport au jeu, avait une situation
marginale. Là encore, je prendrai deux groupes d'exemples
: d'abord dans les sociétés du Moyen Âge, puis
dans les sociétés actuelles.
Dans les sociétés européennes du Moyen Âge,
on a la preuve évidente du statut particulier du fou dans
une très curieuse pratique. Au Moyen Âge, pratiquement
toutes les fêtes auxquelles participait le groupe social tout
entier étaient des fêtes religieuses. Il n'existait
qu'une seule fête qui n'était pas religieuse : c'était
une certaine fête qui s'appelait la fête des fous. Au
cours de cette fête, la tradition voulait d'abord que les
gens se déguisent de telle manière que leur statut
social fût entièrement inversé, ou en tout cas
que les signes de leur statut social fussent inversés. Les
riches s'habillaient comme les pauvres, les pauvres prenaient les
vêtements des riches, ceux qui n'étaient rien dans
la société se mettaient à jouer pendant quelques
jours le rôle des plus puissants, et inversement les plus
puissants jouaient le rôle des plus humbles. C'était
l'inversion générale du statut social, c'était
également l'inversion des sexes, les hommes s'habillaient
en femmes et les femmes en hommes, c'était également,
pour la seule fois de l'année, la grande contestation du
système social tout entier, puisque au cours de cette fête
intitulée fête des fous, les gens avaient le droit
de défiler soit devant le palais du bourgmestre, soit devant
le palais de l'évêque, soit devant le château
du seigneur et de lui dire, de leur dire leurs quatre vérités,
et des les injurier si besoin était. Toute cette grande fête
se terminait par une messe qui était une messe dite à
l'envers, à contretemps, une contre-messe, qui se terminait
quand on introduisait à l'intérieur de l'église
un âne et quand l'âne se mettait à braire. C'était
l'imitation dérisoire des chants de l'Église. J'ai
dit que c'était une fête non religieuse, c'est inexact,
vous le voyez bien, c'était une fête encore toute proche
de la religion, mais c'était la fête de la religion
inversée, c'était la contre-fête, c'était
la fête de la contre-religion, c'était quelque chose
comme les préludes ludiques de la réforme de Luther.
En tout cas, l'intéressant, c'est de voir que cette seule
fête qui n'était pas une fête couronnée
par l'Église et réglée par la religion était
précisément considérée comme la fête
de la folie. Elle était éprouvée comme la folie
se mettant à régner à la place de l'ordre sur
la cité.
S'il est vrai que la folie au Moyen Âge avait ce statut particulier
d'organiser la seule fête qui n'était pas religieuse,
je me demande si on ne pourrait pas, quoique d'une façon
beaucoup plus discrète, reconnaître quelques éléments
analogues dans notre société. En effet, dans notre
société, je ne sais pas ce qui se passe au Japon,
mais en ce qui concerne l'Europe, c'est certain, le sens de la fête
a prodigieusement disparu et s'est considérablement estompé.
De plus en plus, la fête a cessé d'être un phénomène
collectif, le phénomène de la société
même ; la fête tend à devenir quelque chose comme
la contestation même de l'ordre social ; il n'y a plus de
fête à l'intérieur de l'ordre ; les fêtes
sont de plus en plus marginales, extérieures à l'ordre,
non plus sociales mais individuelles. Ces fêtes qui culminaient
déjà au XIXe siècle dans la pratique de l'ivresse,
culminent maintenant en Amérique et en Europe dans la pratique
de la drogue. L'ivresse et la drogue, c'est bien une certaine manière
de faire appel à une folie artificielle, à une folie
temporaire et transitoire pour faire la fête, mais une fête
qui soit nécessairement une contre-fête, une fête
qui soit entièrement dirigée dans sa pointe la plus
aiguë contre la société et contre son ordre.
Là encore, vous voyez arrimées l'une avec l'autre
cette pratique du jeu contestataire et de la folie. Là encore
il semble qu'entre folie et jeu, entre folie et contre-jeu, il y
ait un certain rapport comme dans la société du Moyen
Âge.
Si ces quelques éléments peuvent être admis,
vous voyez que dans une société moderne comme la nôtre,
dans une société contemporaine, on retrouve encore
un certain nombre des éléments qui caractérisent
le statut ethnologique du fou. Le même système d'exclusions
qui était à l'oeuvre au Moyen Âge ou au XVIIe
siècle en Europe, qui était ou est encore à
l'oeuvre dans des sociétés dites «élémentaires»,
est toujours à l'oeuvre dans nos sociétés.
Le même système d'exclusion, le même carré
de l'exclusion et de la marginalité, travail, famille, langage
et jeu, c'est toujours par ces quatre systèmes que le fou
est exclu. S'il est vrai que c'est toujours ce même quadruple
système qui exclut le fou, il faut bien admettre, par conséquent,
que la grande coupure que les historiens ont reconnue en 1792, ou
à la fin du XVIIIe siècle, n'était pas si importante
que cela, que c'était finalement un phénomène
relativement superficiel que cette fameuse libération des
fous, que cette médicalisation des fous opérée
par Pinel et Tuke. En fait, si nos sociétés voulaient
réellement affranchir le fou de son vieux statut archaïque,
elles devraient reconsidérer la plupart de ces pratiques,
et c'est tout vraisemblablement le système social actuellement
en fonction qu'il faudrait réviser pour que le fou ne soit
pas celui qui est quadruplement exclu du travail, de la famille,
du langage et du jeu.
Voilà ce que j'avais projeté de vous expliquer. À
vrai dire, ce n'était que le premier point de mon exposé,
mais je me rends compte que j'ai débordé beaucoup
les limites du temps. Le second point que je voulais aborder, ce
sont les raisons de cette transformation qui s'est produite en Occident
à la fin du XVIIIe siècle et que j'avais prise pour
point de départ. J'ai essayé de vous montrer que le
statut du fou n'avait tout de même pas, pour l'esentiel, changé,
qu'il était resté constant et que la transformation
du XVIIIe siècle était relativement épidermique
et superficielle. Mais elle a beau être épidermique
et superficielle, elle existe et je crois qu'on doit pouvoir en
rendre compte. C'était de cela que je voulais vous parler,
mais je me demande s'il n'est pas plus raisonnable qu'on s'arrête
un peu maintenant, qu'on discute et, si besoin est, qu'on reprenne
le propos. Je suis à votre disposition.
Je vais aller vite. Je suis désolé ; je dois vous
donner l'impression de tenir des propos un peu décousus,
mais je vais vous faire un aveu : on m'a demandé, depuis
que je suis au Japon, de parler cinq fois de ce sujet. Je suis arrivé
à un point de saturation qui fait que je ne parle pas sans
malaise de ce problème. J'ai parlé beaucoup trop longuement
; je vais maintenant essayer d'aller un peu vite.
Je vous ai proposé un schéma que je crois constant
à travers la société européenne en général
et à travers sa géographie. Il permet de définir
ce qu'on appelle un fou. Je vais immédiatement répondre
à une objection que vous pourriez faire. On a l'habitude
de dire, en effet, que le structuralisme se refuse à toute
analyse du changement et de la transformation. À quoi je
vous répondrai : premièrement, ce reproche ne me concerne
pas car je ne suis pas structuraliste, je ne l'ai jamais été
et j'espère bien ne pas l'être. Non, il se peut que
je ne le sois jamais. Deuxièmement, je crois qu'on peut répondre
aussi en disant ceci : le structuralisme est en réalité
une forme d'analyse qui a essentiellement pour projet de rendre
compte de la transformation et des transformations. Il n'y a pas
de structuralisme qui ne soit, d'une certaine manière, l'analyse
des conditions nécessaires et suffisantes pour une transformation
possible. Je répondrai, troisièmement, en disant que,
bien que je ne sois pas structuraliste, je suis, moi aussi, quelqu'un
qui essaie d'analyser les transformations. Et, dans le cas présent,
je voudrais essayer de rendre compte de la transformation qui a
affecté, malgré tout, le statut du fou en Occident,
au-dessus, en quelque sorte, de ce statut général
que j'ai essayé de repérer.
En effet, que s'est-il passé en Occident en ce qui concerne
le fou depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours ? Son
statut général, je crois, n'a pas été
affecté. Pourtant, les transformations sont massives et importantes,
et peut-être un jour seront-elles tout à fait décisives.
En quoi consistent-elles ? Je crois qu'on pourrait dire ceci : ce
qui caractérise au Moyen Âge et pendant la Renaissance
le statut du fou, c'est essentiellement la liberté de circulation
et d'existence qu'on lui laissait. Les sociétés médiévales,
aussi paradoxal que cela soit, étaient parfaitement tolérantes
par rapport au phénomène de la folie : malgré
la forte organisation hiérarchique de la féodalité,
malgré le système d'appartenance rigoureux des familles
ou des parentèles, le fou était l'individu qui était
toléré. Il était toléré à
l'intérieur même de la société, quoiqu'on
lui fît toujours une place relativement marginale. Il était
de tradition, par exemple, que dans tous les villages il y ait quelqu'un
que l'on appelait l'idiot de village et dont on retrouve d'ailleurs
encore le personnage dans certaines régions un peu frustes
et archaïques de l'Europe. L'idiot ou les idiots de village
avaient un statut marginal ; ils ne travaillaient pas, ils n'étaient
pas mariés, ils ne faisaient pas partie du système
de jeu et leur langage était relativement dévalorisé,
ils existaient pourtant à l'intérieur de la société
où ils étaient reçus, nourris et jusqu'à
un certain point, supportés.
De même, toujours au Moyen Âge, on laissait le fou
circuler de ville en ville, de lieu en lieu. Il y avait simplement
un certain nombre de points qui étaient, en quelque sorte,
les points de contrainte. Lorsqu'un fou devenait trop agité,
lorsqu'il gênait trop l'entourage ou la société
à l'intérieur de laquelle il se trouvait, il y avait,
en général aux portes des villes, aux limites des
villages, des sortes de petites cellules, des petites maisonnettes,
éventuellement on aménageait, dans les murs mêmes
des fortifications, des cellules où l'on plaçait,
où l'on enfermait, d'une façon d'ailleurs toujours
provisoire, les fous qui étaient trop agités ou trop
dangereux. Internement provisoire, à la limite des villes,
qui laissait à la majorité des fous leur liberté
d'existence et de mouvement.
La société du XVIIe siècle, au contraire,
est devenue, par rapport à la folie, une société
profondément intolérante, beaucoup plus intolérante
que celle du Moyen Âge, beaucoup plus intolérante également
que les sociétés par exemple arabes contemporaines.
À partir du XVIIe siècle, la présence du fou,
à l'intérieur de la famille, à l'intérieur
du village, à l'intérieur de la ville, dans la société,
est devenue littéralement intolérable. Je crois que
la raison en est relativement facile à trouver. Le début
du XVIIe siècle, c'est, en Europe, essentiellement d'ailleurs
en France et en Angleterre, le début de l'organisation sociale,
politique, étatique des sociétés capitalistes.
Le capitalisme est en train de s'organiser à l'échelon
des États et des nations. Dans une société
comme celle-là, l'existence d'une masse de population oisive
devient littéralement impossible et intolérable. L'obligation
du travail est requise pour tout le monde, la définition
du statut de chacun par rapport à l'organisation du travail
est nécessaire, le contrôle de la gestion de la propriété
par l'ensemble de la famille et, à travers elle, par l'ensemble
du corps social, devient également indispensable. Le fou
ne peut plus être toléré dans cette forme-là
de développement économique et social. Il est tout
à fait caractéristique de voir que, autour des années
1620-1650 en Europe, se fondent un certain nombre d'établissements
comme il n'y en avait encore jamais eu en Occident.
On peut repérer tout de suite l'apparition géographique
de ces établissements. Ils surgissent toujours dans les plus
grands centres urbains, à Hambourg d'abord, puis à
Lyon, puis à Londres, puis à Paris. Ces établissements
ont pour fonction d'enfermer non pas simplement les fous, mais d'une
façon plus générale tous les gens qui sont
oisifs, qui n'ont pas de métier, qui n'ont pas de ressource
propre et qui seraient, autrement, à la charge d'une famille
incapable de les nourrir : les infirmes qui ne peuvent pas travailler,
mais également des pères de famille qui dispersent
le bien familial, les enfants prodigues qui gaspillent leur héritage,
les débauchés, les prostituées également,
bref, tout un ensemble d'individus que l'on appellerait, dans notre
vocabulaire, des individus asociaux, et qui ont tous pour trait
commun d'être des obstacles, des gênes par rapport à
l'organisation de la société selon les normes économiques
formulées à cette époque. Apparaît un
internement essentiellement économique. Le fou n'est pas
encore reconnu comme tel dans sa singularité. S'il fait l'objet
de cette mesure d'internement, c'est dans la mesure, et dans la
mesure seulement où il appartient à la famille beaucoup
plus vaste, beaucoup plus large et générale des individus
qui font obstacle à l'organisation économique et sociale
du capitalisme.
C'est ainsi, comme anomalie ou anarchie par rapport à la
société, que, pour la première fois en Occident,
le fou a été perçu comme individu à
exclure. Jusque-là le fou était un individu marginal,
mais encore inclus à l'intérieur de la société.
Pour qu'il commence à être non seulement marginalisé,
mais exclu matériellement, individuellement, corporellement
de la société, il a fallu ces nouvelles normes de
la société capitaliste en voie de développement.
Avant le XVIIe siècle, le fou était bien tenu en marge
du travail, de la famille, etc., il était bien l'objet des
quatre systèmes d'exclusion, mais cette exclusion le laissait
encore subsister au milieu des autres individus. L'exclusion matérielle
de l'autre côté d'un système de murs, l'enfermement
du fou, a commencé au XVIIe siècle avec l'apparition
de ces normes économiques nouvelles. Mais il est intéressant
de noter que ce n'est pas le fou, en tant que fou, qui a été
exclu : ce qui a été exclu, c'est toute une masse
d'individus irréductibles à la norme du travail. Le
fou n'y a été inscrit qu'a fortiori ou en tout cas
avec les autres et en même temps que les autres.
De là en Occident un très curieux système
d'internement qui a eu une importance sociologique considérable,
puisque cet internement qui concerne des catégories pour
nous si diverses d'individus a touché, quantitativement,
un nombre de gens très important. À Paris où
vivaient au XVIIe siècle 250000 habitants, on comptait 6000
internés. C'était énorme.
Deuxièmement, il faut souligner que cet internement n'était
aucunement un internement médical. Il n'y avait pas de médecin
affecté à ces maisons d'internement ; il ne s'agissait
absolument pas de guérir ces infirmes, de soigner ces vieillards
ou d'essayer de rendre à la vie normale ceux qui étaient
fous. S'il y avait un médecin, c'était uniquement
pour soigner les maladies courantes. On ne traitait absolument pas
ces gens enfermés comme des malades, mais comme des gens
incapables de s'intégrer à la société.
Il faut noter -c'est un autre caractère important -que ces
maisons d'internement, qui n'étaient pas soumises à
la règle médicale, étaient, en revanche, soumises
à la règle du travail contraint. La seule chose à
quoi ces gens étaient soumis était l'obligation de
faire un certain travail, qu'ils étaient d'ailleurs incapables
de faire. Mais le travail, ce qui manifeste bien le caractère
même de cet internement, était en quelque sorte la
loi de ces individus qui n'avaient pourtant été internés
que dans la mesure où ils ne pouvaient pas travailler. On
les enfermait parce qu'ils étaient hors travail, mais, une
fois qu'ils étaient enfermés, ils étaient enfermés
à l'intérieur d'un nouveau système de travail.
Enfin, dernier point qui, je crois, signale l'importance de ce
phénomène, c'est que l'apparition de ces grandes maisons
d'internement a été contemporaine et s'est trouvée
liée à la mise en place d'une institution qui, ensuite,
malheureusement, a beaucoup fait parler d'elle et dont il nous arrive
d'être les victimes : la police. Avant le XVIIe siècle,
en Europe, il n'y avait pas, à proprement parler, de police,
en tout cas de police d'État. Il y avait une sorte de milice
urbaine qui était chargée de maintenir l'ordre la
nuit et d'empêcher le vol ou le crime. Mais la police comme
système de surveillance constante des individus, entre les
mains de l'État en tant que tel, n'est apparue qu'au milieu
du XVIIe siècle. En France, en tout cas, la police a été
mise en place par le même décret qui a établi
les maisons d'internement. C'est en 1650, en effet, qu'un édit
de Pompone de Bellièvre a créé les maisons
d'internement et les lieutenants de police. L'existence de ce nouveau
pouvoir, ni judiciaire, ni militaire, ni tout à fait politique
qu'est la police, est liée à l'existence de ce quadrillage
de la société capitaliste en voie d'établissement
ou en voie de développement, qui impliquait que tous les
individus soient surveillés au niveau même de leur
intégration par rapport aux normes du travail.
Ce système de l'internement a régné en Europe
depuis le milieu du XVIIe siècle jusqu'à la fin de
XVIIIe et le début du XIXe. Le problème est de savoir
pourquoi, à la fin du XVIIIe siècle, dans ces années
1790 1792 dont je parlais tout à l'heure, il y a eu une seconde
transformation, et en quoi a consisté cette seconde transformation.
Les historiens, qui attribuent tant d'importance à la fameuse
libération des fous par Pinel en 1792, n'ont peut-être
pas fait attention au fait suivant : Pinel, quand il a libéré
les fous, on devrait d'ailleurs dire les folles, de la Salpêtrière,
a, d'une part, rendu leur liberté pleine et entière
à un certain nombre de gens, aux infirmes, aux vieillards,
aux gens oisifs, aux prostituées également, aux libertins,
à tous ces gens qui étaient condamnés pour
des raisons essentiellement morales ou encore à cause de
leur incapacité à travailler, mais il a maintenu à
l'intérieur de l'hôpital, de cette maison d'internement,
ceux qui devaient être reconnus comme malades mentaux. C'est-à-dire
que la libération à l'égard de l'internement
a concerné tout le monde, sauf les fous. Qu'y avait-il sous
cette mesure prise par Pinel en 1792, prise en Angleterre quelques
années auparavant et puis en Allemagne et dans toute l'Europe
quelques années après ?
On peut relativement facilement saisir l'enveloppe générale
du phénomène. La fin du XVIIIe et le début
du XIXe voient le passage du capitalisme à une autre vitesse
et à un autre régime : c'est maintenant le capitalisme
industriel qui se met en place. La première exigence de ce
capitalisme va être l'existence, à l'intérieur
de la société, d'une masse d'individus qui sont chômeurs
et qui vont servir de régulation à la politique salariale
des employeurs. Pour que les salaires soient le plus bas possible,
pour que les revendications salariales soient désamorcées,
pour que les coûts de production, par conséquent, soient
le plus bas possible, il faut qu'il y ait à la disposition
des employeurs une masse de chômeurs dans lesquels on pourra
recruter, au moment où il en est besoin, un certain nombre
d'ouvriers, et vers laquelle on pourra renvoyer, lorsque le besoin
sera passé, ces mêmes ouvriers qu'on avait recrutés.
La constitution de cette fameuse armée de réserve
du capitalisme dont parlait Marx était une exigence parfaitement
claire et consciente à l'esprit des hommes politiques et
à l'esprit des entrepreneurs de la fin du XVIIIe et du début
du XIXe siècle. C'est pourquoi ces grandes machines à
éponger le chômage qu'étaient les maisons d'internement
au XVIIe et au XVIIIe siècle non seulement n'étaient
plus utiles, mais devenaient nuisibles, dangereuses. Non seulement
le capitalisme n'en avait plus besoin, mais il n'en voulait plus.
C'est pourquoi on a supprimé l'internement en tant que mesure
économique, et que l'on a substitué, à cette
sorte d'internement massif et global qui regroupait des catégories
sociales si extraordinairement différentes, un système
hospitalier à deux faces : d'une part, un système
hospitalier chargé de recueillir et, éventuellement,
dans toute la mesure du possible, de guérir ceux qui ne pouvaient
pas travailler pour des raisons physiques, et puis, d'un autre côté,
un système hospitalier chargé de recueilllir les gens
qui ne pouvaient pas, pour des raisons non physiques et par conséquent
pour des raisons que l'on allait appeler, sinon découvrir,
psychologiques, ceux qui ne pouvaient pas travailler.
Il y aura donc un système hospitalier fort différent
du système de l'internement. Le système de l’enfermement
classique permettait d'accueillir tous ceux qui ne travaillaient
pas, volontairement ou involontairement, par suite d'une infirmité
ou par suite de conditions économiques. L'internement classique
était un grand système à supprimer le chômage.
L'hospitalisation, à partir du XIXe siècle, fonctionne
tout autrement. Non seulement il ne s'agit pas d'éponger
ou de supprimer le chômage, mais il s'agit au contraire de
le maintenir au niveau le plus haut possible. Pour cela, on va,
d'une part, libérer ceux qui étaient enfermés
dans les maisons d'internement ; deuxièmement, on va établir
un système d'hospitalisation qui sera chargé de guérir,
c'est-à-dire de replacer dans le marché du travail,
dans le cycle du chômage et du travail, les individus dont
on espère bien que c'est d'une façon purement temporaire
qu'ils ne peuvent pas travailler.
C'est à partir de ce moment-là, et pour ces raisons-là,
que se trouve substitué au personnage du fou, qui n'était
pas malade mental, ce personnage nouveau qu'est le malade mental.
Le malade mental est toujours quelqu'un qui est obtenu à
partir du quadruple système d'exclusion dont je parlais en
commençant, mais il a maintenant, en fonction des exigences
de la société capitaliste, reçu le statut de
malade, c'est-à-dire d'individu que l'on doit guérir
pour le remettre dans le circuit du travail ordinaire, du travail
normal, c'est-à-dire du travail obligatoire. C'est cette
modulation particulière de l'exclusion capitaliste qui a
fait naître en Occident le profil singulier du malade mental,
c'est-à-dire du fou qui n'est fou que parce qu'il est atteint
d'une maladie. C'est ce même système qui a fait naître,
en parallèle, ou plutôt en face de ce malade mental,
un personnage qui jusque-là n'avait jamais existé,
c'est-à-dire le psychiatre.
Car, dans toute cette histoire, il y a une chose qui est curieuse,
c'est que, en Occident, jamais n'avait existé avant le XIXe
siècle un personnage qui était le psychiatre. Certes,
il existait des médecins qui portaient un intérêt
à certains phénomènes parents de la folie,
aux désordres de langage, aux désordres de la conduite,
mais jamais on n'avait eu l'idée que la folie était
une maladie suffisamment spéciale pour mériter une
étude singulière et mériter, par conséquent,
d'être prise en main par un spécialiste comme le psychiatre.
En revanche, à partir du XIXe siècle, quand s'est
instauré le grand système de l'hospitalisation à
deux têtes, l'hospitalisation organique et l'hospitalisation
psychologique, s'est créée la catégorie sociale
nouvelle du psychiatre.
Voilà, très grossièrement, comment je voulais
reconstituer cette histoire de la transformation du personnage du
fou. Je voulais vous montrer que nos sociétés ont
beau être des sociétés industrielles développées,
elles font toujours bénéficier le fou du même
vieux statut que l'on retrouvait au XVIIe siècle, qu'on retrouvait
au Moyen Âge, que l'on peut retrouver dans les sociétés
primitives. Nos sociétés relèvent toujours
d'une analyse ethnologique ; leur jeu d'exclusion et d'inclusion
mérite, comme dans n'importe quelle société,
une description de type sociologique et ethnologique. Mais sur ce
fond de la vieille exclusion ethnologique du fou, le capitalisme
a formé un certain nombre de critères nouveaux, établi
un certain nombre d'exigences nouvelles : c'est pourquoi le fou
a pris, dans nos sociétés, le visage du malade mental.
Le malade mental, ce n'est pas la vérité enfin découverte
du phénomène de la folie, c'est son avatar proprement
capitaliste dans l 'histoire ethnologique du fou.
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