«En abandonnant les Polonais, nous renonçons à
une part de nous-mêmes» (entretien de Michel Foucault
avec P. Blanchet, B. Kouchner et S. Signoret), Le Nouvel Observateur,
no 935, 9-15 octobre 1982, p. 52.
Dits Ecrits tome IV texte n° 320
- Vous venez de passer dix jours en Pologne. À quel titre
? Pourquoi maintenant ?
B. Kouchner : C'est le seizième convoi de Médecins
du monde depuis l'état de siège. Pour ces convois,
nous avons bénéficié de l'aide de la C.E.E.
Cette aide aujourd'hui est arrêtée. Il n'y aura donc
plus de convois. Nous avons voulu y aller pour cette dernière
occasion. Et nous nous sommes posé la question : à
quoi a pu servir toute cette aide ? La Pologne n'est pas un pays
du tiers monde, et pourtant on l'a aidée comme un pays du
tiers monde. Qu'a-t-on financé en Pologne ? Notre bonne conscience.
Or les Polonais demandent bien plus qu'une aide humanitaire.
S. Signoret : Depuis neuf mois, on s'est toujours promenés,
Montand et moi, avec l'insigne Solidarnosc. Montand a fait apparaître
un panneau de Solidarité le 15 décembre sur la scène
de l'Olympia. J'ai voulu pousser plus loin un geste qui était
jusque-là un peu abstrait.
M. Foucault : Les Polonais ont besoin qu'on leur parle, qu'on y
aille. J'y suis allé pour cela. Mais aussi, au retour, pour
parler de la Pologne aux Français. Il n'y a pas à
l'heure actuelle de débat en France sur la Pologne, sur l'aide
qu'on lui apporte et sur le financement de ses dettes. Le problème
permanent de la Pologne pose le problème de l'Europe du bloc
soviétique, du partage de l'Europe. Or, hormis lors de brèves
périodes - celles des invasions ou des coups d'État
-, on n'en parle pas. Plusieurs Polonais m'ont dit que la politique
française au cours de ce printemps - en particulier l'affaire
du gazoduc - les avait mis très mal à l'aise. Il y
a eu un début de débat et, depuis, l'autruche a enfoncé
sa tête dans le sable.
- Votre première impression en
arrivant en Pologne ?
S. Signoret : Épouvantable, irréversible, horrible,
insupportable. On a à la fois envie de pleurer tout le temps
et de vomir. Il y a d'abord l'impression immédiate qu'on
est environné de micros. L'impression est peut-être
fausse, mais les Polonais en sont tellement persuadés qu'on
finit par attraper le virus de la paranoïa. Et puis il y a
cette espèce de délabrement moral qui vous saute à
la figure. Les grands hôtels de Varsovie sont pleins de putains
comme on en voit rue Saint-Denis. Les pourtours des hôtels
grouillent de trafiquants de devises dont tout le monde sait qu'ils
sont des indics. Et puis, à côté de ça,
les autres, tous les autres. Des queues comme je n'en ai jamais
vues, même sous l'Occupation. Et puis le désespoir
total après une année merveilleuse.
- Le désespoir ? Il y a pourtant des manifestations, une
résistance ?
M. Foucault : Il y a eu des manifestations dans soixante-dix villes.
Ce chiffre est intéressant, parce qu'il montre à la
fois que les autorités polonaises ont pu contenir une explosion
dans les grandes villes mais qu'elles ne peuvent tout contrôler.
En fait, on peut ramener des images parfaitement contradictoires
de Pologne. Des images de paix relative ou bien des images montrant
l'extrême vivacité de la résistance. On ne peut
ramener cette impression d'équilibre fragile qu'il peut y
avoir entre le malheur et la vie, entre la possibilité malgré
tout d'espérer et le poids d'une dictature omniprésente.
Cet impalpable équilibre, c'est ce qu'on appelle le socialisme.
Rien à voir avec le tiers monde ou avec une dictature latino-américaine.
B. Kouchner : Équilibre jusqu'à un certain point.
Les Polonais savent jusqu'où ils peuvent aller. Jaruzelski
le savait aussi. «Que peut-on faire de plus, disent les gens
en Pologne, qui n'attirerait pas la colère des Soviétiques
?» Rien. Jaruzelski n'a pas eu besoin de faire un coup d'État
sanglant. Il y avait l'ombre du grand frère.
M. Foucault : L'ombre du grand frère et notre impuissance
à nous, qui nous est reprochée sans arrêt. Non
seulement vous nous lâchez, disent les Polonais, mais «vous
vous lâchez vous-mêmes», comme si en les lâchant
nous renoncions à une part de nous-mêmes.
B. Kouchner : C'est en revenant de Pologne qu'on apprécie
la liberté. Tiens, par exemple, la liberté de téléphoner
sans une voix en fond sonore qui vous répète : «Attention,
votre conversation est écoutée... Attention, votre...»
Formidable, le téléphone. À un peu plus de
mille kilomètres d'ici, on ne peut s'en servir normalement.
S. Signoret : Au retour, à Orly, on prend tout dans la figure.
Simplement, le fait de savoir qu'on prend un chariot pour ses bagages...
ça n'a l'air de rien.
- Vous revenez donc avec l'idée que Jaruzelski a gagné,
que le pays est normalisé ? Alors, quoi faire ?
M. Foucault : Normalisé, attention. Un pays socialiste est
normalisé lorsqu'une situation exceptionnelle se résorbe
suffisamment pour qu'on en revienne à la normale. Cette normalité
ne veut absolument pas dire acceptation, obéissance ou adhésion
de la population. Il y a toujours un refus constant prêt à
s'exprimer. Il y a des interstices.
S. Signoret : J'ai été personnellement très
fière, là-bas, de ma profession. J'ai connu beaucoup
d'acteurs, ailleurs, qui ont été boycottés
par leur gouvernement. Je l'ai été moi-même
à l'époque de la guerre d'Algérie et du manifeste
des 121. Mais je n'avais jamais vu des acteurs qui, dans leur grande
masse, boycottent les médias gouvernementaux. C'est ce qui
se passe en Pologne. Et les artistes officiels sont boudés
par le public. Récemment, une grande pianiste devait donner
un concert à Cracovie. Les gens l'ont applaudie quand elle
est entrée... et ils ont continué d'applaudir quand
elle a joué. Elle a dû partir.
M. Foucault : C'est la même chose dans tous les domaines.
Je n'ai jamais vu une inadéquation aussi grande entre un
gouvernement et son peuple.
S. Signoret : On peut harceler les dirigeants polonais de l'extérieur.
Ça les embête quand même, ce qu'on pense d'eux.
On a quitté la France le jour où les informations
faisaient état de rumeurs alarmistes sur la santé
de Walesa. On est allé au ministère de la Santé.
Un représentant du ministère nous a remerciés
avec émotion pour toute l'aide médicale qu'on avait
apportée. On lui a demandé des nouvelles de Walesa.
Ça a jeté un froid. Par la suite, on a appris qu'on
devait voir un vice-ministre qui voulait nous recevoir pour remettre
à Médecins du monde un trophée pour services
rendus. Il y aurait eu des photographes, des petits-fours et on
se serait fait piéger. On a envoyé une lettre sèche.
Et on a maintenu notre demande de voir Walesa, même si les
rumeurs sur sa santé sont sans fondement. L'un d'entre nous
est allé à Gdansk rencontrer Mme Walesa.
B. Kouchner : Au ministère de la Santé, ils nous
ont proposé de recevoir Walesa en France pour lui faire un
check-up. Ils cherchent visiblement à s'en débarrasser,
S, Signoret : Ce qui distingue les dissidents polonais de ceux
des autres pays communistes, c'est qu'ils ne sont pas isolés.
Ils sont assez nombreux pour ne pas avoir envie de quitter leur
pays, pour vouloir y rester, y résister.
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