"Nouveau millénaire, Défis libertaires"
Licence
"GNU / FDL"
attribution
pas de modification
pas d'usage commercial
Copyleft 2001 /2014

Moteur de recherche
interne avec Google
«En abandonnant les Polonais, nous renonçons à une part de nous-mêmes»
Michel Foucault
Dits Ecrits tome IV texte n° 320

«En abandonnant les Polonais, nous renonçons à une part de nous-mêmes» (entretien de Michel Foucault avec P. Blanchet, B. Kouchner et S. Signoret), Le Nouvel Observateur, no 935, 9-15 octobre 1982, p. 52.

Dits Ecrits tome IV texte n° 320


- Vous venez de passer dix jours en Pologne. À quel titre ? Pourquoi maintenant ?

B. Kouchner : C'est le seizième convoi de Médecins du monde depuis l'état de siège. Pour ces convois, nous avons bénéficié de l'aide de la C.E.E. Cette aide aujourd'hui est arrêtée. Il n'y aura donc plus de convois. Nous avons voulu y aller pour cette dernière occasion. Et nous nous sommes posé la question : à quoi a pu servir toute cette aide ? La Pologne n'est pas un pays du tiers monde, et pourtant on l'a aidée comme un pays du tiers monde. Qu'a-t-on financé en Pologne ? Notre bonne conscience. Or les Polonais demandent bien plus qu'une aide humanitaire.

S. Signoret : Depuis neuf mois, on s'est toujours promenés, Montand et moi, avec l'insigne Solidarnosc. Montand a fait apparaître un panneau de Solidarité le 15 décembre sur la scène de l'Olympia. J'ai voulu pousser plus loin un geste qui était jusque-là un peu abstrait.

M. Foucault : Les Polonais ont besoin qu'on leur parle, qu'on y aille. J'y suis allé pour cela. Mais aussi, au retour, pour parler de la Pologne aux Français. Il n'y a pas à l'heure actuelle de débat en France sur la Pologne, sur l'aide qu'on lui apporte et sur le financement de ses dettes. Le problème permanent de la Pologne pose le problème de l'Europe du bloc soviétique, du partage de l'Europe. Or, hormis lors de brèves périodes - celles des invasions ou des coups d'État -, on n'en parle pas. Plusieurs Polonais m'ont dit que la politique française au cours de ce printemps - en particulier l'affaire du gazoduc - les avait mis très mal à l'aise. Il y a eu un début de débat et, depuis, l'autruche a enfoncé sa tête dans le sable.

- Votre première impression en arrivant en Pologne ?

S. Signoret : Épouvantable, irréversible, horrible, insupportable. On a à la fois envie de pleurer tout le temps et de vomir. Il y a d'abord l'impression immédiate qu'on est environné de micros. L'impression est peut-être fausse, mais les Polonais en sont tellement persuadés qu'on finit par attraper le virus de la paranoïa. Et puis il y a cette espèce de délabrement moral qui vous saute à la figure. Les grands hôtels de Varsovie sont pleins de putains comme on en voit rue Saint-Denis. Les pourtours des hôtels grouillent de trafiquants de devises dont tout le monde sait qu'ils sont des indics. Et puis, à côté de ça, les autres, tous les autres. Des queues comme je n'en ai jamais vues, même sous l'Occupation. Et puis le désespoir total après une année merveilleuse.

- Le désespoir ? Il y a pourtant des manifestations, une résistance ?

M. Foucault : Il y a eu des manifestations dans soixante-dix villes. Ce chiffre est intéressant, parce qu'il montre à la fois que les autorités polonaises ont pu contenir une explosion dans les grandes villes mais qu'elles ne peuvent tout contrôler.

En fait, on peut ramener des images parfaitement contradictoires de Pologne. Des images de paix relative ou bien des images montrant l'extrême vivacité de la résistance. On ne peut ramener cette impression d'équilibre fragile qu'il peut y avoir entre le malheur et la vie, entre la possibilité malgré tout d'espérer et le poids d'une dictature omniprésente. Cet impalpable équilibre, c'est ce qu'on appelle le socialisme. Rien à voir avec le tiers monde ou avec une dictature latino-américaine.

B. Kouchner : Équilibre jusqu'à un certain point. Les Polonais savent jusqu'où ils peuvent aller. Jaruzelski le savait aussi. «Que peut-on faire de plus, disent les gens en Pologne, qui n'attirerait pas la colère des Soviétiques ?» Rien. Jaruzelski n'a pas eu besoin de faire un coup d'État sanglant. Il y avait l'ombre du grand frère.

M. Foucault : L'ombre du grand frère et notre impuissance à nous, qui nous est reprochée sans arrêt. Non seulement vous nous lâchez, disent les Polonais, mais «vous vous lâchez vous-mêmes», comme si en les lâchant nous renoncions à une part de nous-mêmes.

B. Kouchner : C'est en revenant de Pologne qu'on apprécie la liberté. Tiens, par exemple, la liberté de téléphoner sans une voix en fond sonore qui vous répète : «Attention, votre conversation est écoutée... Attention, votre...» Formidable, le téléphone. À un peu plus de mille kilomètres d'ici, on ne peut s'en servir normalement.

S. Signoret : Au retour, à Orly, on prend tout dans la figure. Simplement, le fait de savoir qu'on prend un chariot pour ses bagages... ça n'a l'air de rien.

- Vous revenez donc avec l'idée que Jaruzelski a gagné, que le pays est normalisé ? Alors, quoi faire ?

M. Foucault : Normalisé, attention. Un pays socialiste est normalisé lorsqu'une situation exceptionnelle se résorbe suffisamment pour qu'on en revienne à la normale. Cette normalité ne veut absolument pas dire acceptation, obéissance ou adhésion de la population. Il y a toujours un refus constant prêt à s'exprimer. Il y a des interstices.

S. Signoret : J'ai été personnellement très fière, là-bas, de ma profession. J'ai connu beaucoup d'acteurs, ailleurs, qui ont été boycottés par leur gouvernement. Je l'ai été moi-même à l'époque de la guerre d'Algérie et du manifeste des 121. Mais je n'avais jamais vu des acteurs qui, dans leur grande masse, boycottent les médias gouvernementaux. C'est ce qui se passe en Pologne. Et les artistes officiels sont boudés par le public. Récemment, une grande pianiste devait donner un concert à Cracovie. Les gens l'ont applaudie quand elle est entrée... et ils ont continué d'applaudir quand elle a joué. Elle a dû partir.

M. Foucault : C'est la même chose dans tous les domaines. Je n'ai jamais vu une inadéquation aussi grande entre un gouvernement et son peuple.

S. Signoret : On peut harceler les dirigeants polonais de l'extérieur. Ça les embête quand même, ce qu'on pense d'eux. On a quitté la France le jour où les informations faisaient état de rumeurs alarmistes sur la santé de Walesa. On est allé au ministère de la Santé. Un représentant du ministère nous a remerciés avec émotion pour toute l'aide médicale qu'on avait apportée. On lui a demandé des nouvelles de Walesa. Ça a jeté un froid. Par la suite, on a appris qu'on devait voir un vice-ministre qui voulait nous recevoir pour remettre à Médecins du monde un trophée pour services rendus. Il y aurait eu des photographes, des petits-fours et on se serait fait piéger. On a envoyé une lettre sèche. Et on a maintenu notre demande de voir Walesa, même si les rumeurs sur sa santé sont sans fondement. L'un d'entre nous est allé à Gdansk rencontrer Mme Walesa.

B. Kouchner : Au ministère de la Santé, ils nous ont proposé de recevoir Walesa en France pour lui faire un check-up. Ils cherchent visiblement à s'en débarrasser,

S, Signoret : Ce qui distingue les dissidents polonais de ceux des autres pays communistes, c'est qu'ils ne sont pas isolés. Ils sont assez nombreux pour ne pas avoir envie de quitter leur pays, pour vouloir y rester, y résister.