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Préface à Enquête dans vingt prisons, Paris,
Champ libre, coll. «Intolérable», no 1, 28 mai
1971, pp. 3-5.
Dits Ecrits tome II texte n°91
Présentation non signée de la première brochure
réalisée par le G.I.P. Cette brochure suivait l'ordre
des rubriques des questionnaires qui avaient circulé clandestinement
dans une vingtaine de maisons d'arrêt et de centrales. M.
Foucault avait veillé lui-même à sa confection
à partir des questionnaires retournés.
Les tribunaux, les prisons, les hôpitaux, les hôpitaux
psychiatriques, la médecine du travail, les universités,
les organismes de presse et d'information : à travers toutes
ces institutions et sous des masques différents, une oppression
s'exerce qui est à sa racine une oppression politique.
Cette oppression, la classe exploitée a toujours su la reconnaître
; elle n'a jamais cessé d'y résister ; mais elle a
bien été contrainte de la subir. Or voilà qu'elle
devient intolérable à de nouvelles couches sociales
-intellectuels, techniciens, juristes, médecins, journalistes,
etc. Elle prétend toujours s'exercer à travers eux,
avec leur aide ou leur complicité, mais sans tenir compte
désormais de leurs intérêts ni surtout de leur
idéologie. Ceux qui sont chargés de distribuer la
justice, la santé, le savoir, l'information commencent à
ressentir, dans ce qu'ils font eux-mêmes, l'oppression d'un
pouvoir politique. Cette intolérance nouvelle vient à
la rencontre des combats et des luttes menés depuis longtemps
par le prolétariat. Et ces deux intolérances jointes
retrouvent les instruments que le prolétariat, au XIXe siècle,
avait formés : en premier lieu, les enquêtes faites
sur la condition ouvrière par les ouvriers eux-mêmes.
Ainsi se situent les enquêtes-intolérance qu'on entreprend
maintenant.
1) Ces enquêtes ne sont pas destinées à améliorer,
à adoucir, à rendre plus supportable un pouvoir oppressif.
Elles sont destinées à l'attaquer là où
il s'exerce sous un autre nom -celui de la justice, de la technique,
du savoir, de l'objectivité. Chacune doit donc être
un acte politique.
2) Elles visent des cibles précises, des institutions qui
ont un nom et un lieu, des gestionnaires, des responsables, des
dirigeants - qui font des victimes, aussi, et qui suscitent des révoltes,
même chez ceux qui les ont en charge. Chacune doit donc être
le premier épisode d'une lutte.
3) Elles regroupent autour de ces cibles des couches diverses que
la classe dirigeante a tenues séparées par le jeu
des hiérarchies sociales et des intérêts économiques
divergents. Elles doivent faire tomber ces barrières indispensables
au pouvoir, en rassemblant détenus, avocats et magistrats
; ou encore, médecins, malades et personnel hospitalier.
Chacune doit, en chaque point stratégiquement important,
constituer un front, et un front d'attaque.
4) Ces enquêtes sont faites non pas de l'extérieur
par un groupe de techniciens : les enquêteurs, ici, sont les
enquêtés eux-mêmes. À eux de prendre la
parole, de faire tomber le cloisonnement, de formuler ce qui est
intolérable, et de ne plus le tolérer. À eux
de prendre en charge la lutte qui empêchera l'oppression de
s'exercer.
La première cible, ce sont les prisons. Pourquoi ?
Depuis Mai 68, l'appareil judiciaire -instrument relativement silencieux
et docile jusque-là -a été «surutilisé»
: pour réprimer les ouvriers français et immigrés,
pour réprimer les étudiants, pour réprimer
les commerçants et les paysans. Camions de C.R.S., rafles
dans la rue, matraques et lacrymogènes, gardes à vue,
sévices policiers, flagrants délits, détentions
préventives, jugements à la tête (c'est-à-dire
à la classe, à l'opinion politique et à la
couleur de peau) des clients, libérations arbitraires, tout
cela a rendu intolérable la justice de classe. Mais celle-ci
commence à ne plus se supporter elle-même dans les
institutions et les hommes qu'elle s'est elle-même choisis.
Bien des avocats, bien des juges et des employés de la pénitentiaire
ne tolèrent plus le métier qu'on leur fait faire.
Il y a plus encore ; le pouvoir d'État ne supporte plus ses
propres juges : il les décrète lâches.
En faisant la grève de la faim l'hiver dernier, les militants
politiques incarcérés ont donné une forme nouvelle
à ce qui n'était encore qu'un malaise sourd. Ils ont
regroupé autour de leur action beaucoup de détenus
; ils ont à l'extérieur provoqué un mouvement
contre les conditions de la détention ; ils ont permis que
se regroupent, de part et d'autre des murs de la prison, ceux qui
veulent lutter contre le même intolérable : une justice
qui sert la classe dominante. C'est ici que prend place l'enquête
sur les prisons.
Cette brochure n'est pas un bilan : elle fait partie intégrante
du déroulement de l'enquête. Il s'agit de donner aux
détenus des différentes prisons le moyen de prendre
la parole au même moment sur les conditions de détention,
d'incarcération, de sortie.
Il s'agit aussi de pénétrer dans les prisons et de
révéler sur le moment même ce qui s'y passe
-sévices, suicides, grèves de la faim, agitation,
révoltes.
Le questionnaire a été rédigé avec
d'anciens détenus et modifié à partir des premières
réponses. Actuellement, près d'un millier de questionnaires
sont en circulation.
Il a permis la constitution de groupes d'enquête, réunissant,
autour d'un certain nombre de prisons, d'anciens détenus,
des familles de détenus, divers employés de la pénitentiaire
révoltés par leur travail, des avocats, des magistrats,
des étudiants, des intellectuels.
Il a été distribué par ces groupes aux portes
des prisons, dans les files d'attente de visiteurs. Malgré
la censure des parloirs, certaines familles se sont faites enquêtrices,
faisant connaître ainsi à l'intérieur l'action
engagée à l'extérieur.
Pour redistribuer l'information le plus rapidement possible, nous
avons rédigé cette brochure à partir des premiers
questionnaires :
- à titre d'exemple, deux questionnaires remplis ont été
intégralement reproduits ;
- ont été également retranscrits deux récits
qui suivent l'ordre des questions posées ;
- ont été regroupées, sous les principales
rubriques du questionnaire, les réponses les plus caractéristiques.
A partir de ces documents, et d'autres qui vont être publiés,
différentes campagnes seront organisées pour dénoncer
les conditions révoltantes de la détention et le système
judiciaire tout entier qui les produit et les soutient. Parmi les
demandes immédiates des détenus et de leur famille
figure en tout premier rang l'abolition du casier judiciaire :
- le casier judiciaire disqualifie d'entrée de jeu la prétention
hypocrite de faire passer la prison pour un lieu de rééducation
;
- en interdisant l'accès de la fonction publique aux détenteurs
du casier judiciaire, l'État juge tous les jours la valeur
de son propre système pénitentiaire ;
- le système judiciaire contredit le droit au travail : il
condamne les anciens détenus au chômage, à l'arbitraire
des employeurs, aux travaux les plus exploités ;
- avec le casier judiciaire, il n'y a pas de libération,
il n'y a que des sursis.
L'abolition du casier judiciaire sera le thème de notre
prochaine campagne.
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