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«L'angoisse de juger» (entretien avec R. Badinter et
J. Laplanche), Le Nouvel Observateur, no 655, 30 mai-6 juin 1977,
pp. 92-96, 101, 104, 112, 120, 125-126.
Dits et Ecrits tome III texte n°205
P. Henry, après avoir enlevé un jeune garçon
pour obtenir une rançon s'affola et l'étrangla. La
banalité du criminel, son aveu, sa réclamation de
la peine la plus sévère désarçonnèrent
l'opinion. Son procès, à Troyes, devint une affaire
nationale, opposant partisans et adversaires de la peine de mort.
La plaidoirie de Me Badinter, avocat de P. Henry, contribua grandement
à arracher celui-ci à la guillotine. La peine capitale
fut abolie en France en 1981, R. Badinter étant garde des
Sceaux.
J. Laplanche : La peine de mort est une peine absolue, c'est-à-dire
une peine qui abolit le criminel en même temps que le crime.
Or nous n'avons plus les certitudes théologiques, la foi
aveugle qui nous autoriseraient à prononcer une telle peine.
Il me suffirait de savoir que, sur mille condamnés, il y
avait un seul innocent, pour que l'abolition de la peine de mort
soit indispensable : l'erreur judiciaire, quand on voudra la réparer,
son«objet» -le condamné -ne sera plus là.
Je suis donc personnellement, et sans aucune ambiguïté,
favorable à la suppression de la peine capitale.
Cela dit, mon article * est né d'un étonnement inquiet :
je me suis aperçu que, dans ce grand débat, il existait
un accord tacite pour ne se référer qu'à des
arguments utilitaristes. Cela m'a paru particulièrement choquant
de la part des gens qui, se réclamant en gros de la gauche,
se disent partisans de l'abolition de la peine de mort. Devant le
déluge de statistiques «montrant» que la peine
de mort ne décourage pas le crime et qu'elle n'est pas en
somme dissuasive, je me suis dit : comment peut-on parler d'une chose
si sérieuse en acceptant que la mort soit considérée
du seul point de vue de sa fonction d'épouvantail, fût-ce
pour tenter de montrer que celui -ci est inefficace ? Et si d'autres
statistiques «démontraient» que la peine est
dissuasive ? Votre conviction ne changerait pas d'un pouce ?
* À la suite du procès de P. Henry, J. Laplanche
avait publié dans Le Nouvel Observateur un article qui suscita
de nombreuses réactions («Les voies de la déshumanité»,
no 642, 28 février-6 mars 1977, pp. 40-42).
R. Badinter : Vous avez fait, dans votre article, allusion au rôle
de la défense dans les procès d'assises et vous me
reprochez de m'être servi d'arguments «utilitaristes»...
Il y a beaucoup à dire là-dessus ! Mais, avant tout,
je dois préciser que, pour moi, une plaidoirie est morte
à l'instant même où elle a été
prononcée. La plaidoirie est action, non réflexion.
Elle est indissociable du procès dans lequel elle s'insère.
J'ai fait faire une sténotypie complète de tous les
débats du procès de Patrick Henry. Je pensais, comme
tout le
monde, qu'il allait se terminer par une condamnation à mort.
Je souhaitais -et ceci ne surprendra pas Michel Foucault - que les
débats subsistent, comme un document historique. Si Patrick
Henry avait été condamné à mort, j'aurais
publié ce texte immédiatement.
M. Foucault : Vous venez de dire une chose très importante :
personne ne sait ce qui se passe réellement au cours d'un
procès. Ce qui est pour le moins surprenant, dans la mesure
où c'est une procédure, en principe, publique. Par
méfiance de l'écrit et du secret -qui étaient
deux principes de la justice pénale sous la monarchie -,
la nôtre, depuis 1794, est censée être orale
et publique. Les pièces de l'instruction ne sont que des
documents préparatoires. Tout doit se jouer dans un théâtre
où la conscience publique est censée être présente.
Or, concrètement, n'y assistent que cinquante personnes,
quelques journalistes, un président hâtif, des jurés
débordés. Il n'y a pas de doute : en France, la justice
est secrète. Et, après le verdict, elle le reste.
Il est tout de même extraordinaire que, tous les jours, des
dizaines de réquisitoires soient prononcés au nom
d'un «peuple français» qui les ignore pour l'essentiel.
Un débat comme celui de Troyes était terriblement
important. Le crime de Patrick Henry a fait l'objet d'une dramatisation
sans précédent, pendant des mois, dans toute la presse.
Et puis je ne sais s'il faut s'en féliciter, mais, dans ce
procès, l'histoire de la peine de mort se trouvait engagée.
Or, malgré tout cela, personne ne sait vraiment ce qui s'y
est dit, quel argument a fait mouche ; à mon sens, la publication
intégrale des débats est indispensable, quelles que
soient vos réserves.
R. Badinter : Ce que vous venez de dire m'encourage à poser
à Jean Laplanche une question préliminaire, mineure
mais très importante : avez-vous déjà assisté
à un grand procès criminel ?
J. Laplanche : Non, jamais.
R. Badinter : Vous non plus, Michel Foucault ?
M. Foucault : Jamais à un grand procès d'assises.
Et Le Nouvel Observateur ne m'a pas demandé de couvrir le
procès de Troyes, ce que je regrette...
R. Badinter : Jean Laplanche n'a vu qu'artifice et habileté
là où tous ceux qui étaient présents
au procès ont ressenti exactement le contraire. En fait,
il ne s'agissait pour moi que d'amener les jurés à
la lucidité sur ce que représentait pour eux, en tant
qu'hommes, la peine de mort.
Je m'étais dit : le vrai problème pour le juré,
c'est son rapport personnel, secret à la mort. J'ai voulu
leur faire sentir qu'ils ne représentaient finalement, qu'eux-mêmes,
face à un homme assis tout près d'eux. Et qu'ils avaient
le pouvoir aberrant, exorbitant d'interdire à cet homme de
continuer à vivre. Bien sûr, j'ai parlé de l'
«homme coupé en deux». Mais, contrairement à
ce qu'imagine Jean Laplanche, ce n'était pas par goût
de l'effet oratoire. J'ai horreur de toute exploitation rhétorique
de la guillotine, du supplice, C'est justement pour ne pas décrire
que j'ai cherché l'image la plus nue de ce que représente
le fait de décapiter un homme. Et de quelque façon
qu'on prenne la chose, à la fin du supplice, cet homme est
en deux morceaux dans la cour de la Santé. C'est tout. Alors,
au lieu de dire avec un luxe de détails troubles : on va lui
trancher le cou, prendre sa tête et la mettre dans un panier
- ce qui s'est beaucoup fait dans les prétoires -, j'ai choisi
la nudité extrême.
Que cette image évoque pour un psychanalyste des notions
fondamentales comme la castration, c'est possible. Mais, en ce qui
me concerne, c'est le contraire d'un artifice rhétorique.
C'est pourquoi cet article m'a choqué, blessé.
J. Laplanche : Badinter semble penser que je lui ai reproché
des procédés ou des effets. Mais ce n'est pas la sincérité
de l'avocat qui est en question. Au fond, peu importe que j'aie
ou non assisté à ce procès : des procès
comme celui de Troyes sont des procès témoins, ce
sont tous les citoyens qui, au-delà de l'assistance, y sont
interpellés.
Et c'est ici que vient ma seconde remarque : vous êtes nécessairement
en porte-à-faux entre votre fonction de défenseur
d'un homme et votre mission de réformateur d'une loi. J'ai
lu avec beaucoup d'admiration votre livre L'Exécution *.
Vous y montrez que la défense d'un homme ne peut être
qu'une assistance absolue, au corps à corps, qui n'a plus
à se préoccuper de la justice. C'est une position
redoutable et admirable : à supposer que vous ayez utilisé
des effets à cette fin, je n'y verrais rien à redire
! Mais là où votre position est insoutenable, c'est
quand, au même moment, vous entendez engager une action contre
la peine de mort. De deux choses l'une : soit vous vous situez encore
dans une référence à la loi et à la
justice -mais cela entrave votre défense absolue. Ou bien
c'est la notion même de peine que vous ébranlez : or
la critique de la peine de mort qui met l'accent sur son «inutilité»
présuppose que la justice n'a pour objet que l'administration
la meilleure possible des rapports entre les hommes.
* Badinter (R.), L'Exécution, Paris, Grasset, 1973.
R. Badinter : Mais, enfin, le problème de la peine de mort
ne se pose pas seulement en soi, dans l'abstrait ! Il se pose d'abord
concrètement
au moment où un homme qui est là, près de
vous, risque d'être condamné à mort. Il ne prend
tout son sens, croyez-moi, qu'à la minute ultime, sanglante,
dans la cour de la Santé. Là, il n'a plus rien de
théorique, hélas !
J. Laplanche : Vous nous dites que chaque juré ne représente
finalement que lui-même. Mais on peut prétendre la
même chose pour tout prononcé d'une peine, quelle qu'elle
soit ! Supposons que la peine de mort soit abolie. N'est-ce pas
la même situation ? Le juré n'est-il pas alors l'homme
qui ferme le verrou de la cellule du prisonnier ? N'en revient-on
pas, comme pour la peine de mort, à une situation d'homme
à homme, dans laquelle une réelle décision
ne peut plus être conçue que comme une vengeance ?
C'est bien pourquoi la justice n'est possible que si elle est rendue
«au nom de...»Si vous supprimez cette référence
qui dépasse l'individu, vous supprimez la justice ; mais
ce qui s'y substitue, ce n'est pas la liberté, c'est l'administration
contraignante des hommes, avec ses multiples visages : technique,
policier, psychiatrique.
R, Badinter : À aucun moment de sa vie, un homme ne dispose
d'un pouvoir comparable à celui où il dit : «Que
vais-je faire de lui ? Pour combien de temps vais-je l'envoyer en
centrale ? Cinq ans ? Dix ans ?» Et, dès lors, bien
sûr, le premier devoir d'un avocat est de rappeler aux jurés
que cinq ans de privation de liberté, c'est immense. Mais,
dans le cas d'une peine de prison, modifiable par nature, rien n'est
vraiment définitif. Le procès va se poursuivre, dans
l'ombre, dans le cadre de la détention, à l'occasion
de la grâce, de la libération conditionnelle, etc.
Quand il s'agit de la mort, le choix est radical : il change de nature.
Après la décision -et sous réserve du droit
de grâce -, tout est fini. Quand les jurés doivent
se prononcer, c'est la mort qui les regarde en face. Et elle est
escamotée, gommée, masquée par tout le cérémonial
judiciaire.
J. Laplanche : Le cérémonial n'est ridicule et désuet
que lorsqu'il est déserté par sa signification symbolique,
par sa référence «au nom de...» Vous tenez
à individualiser la décision judiciaire. Mais, par
là même, vous rendez toute décision impossible
- ou criminelle. N'y a-t-il pas, tous les jours, de nombreuses circonstances
dans lesquelles la décision d'un seul entraîne la mort
de milliers d'hommes ? Imaginez que vous êtes président
de la République et que vous devez décider si l'on
abaisse la limite de vitesse sur les autoroutes à 90 kilomètres
à l'heure. Il y a de quoi passer quelques nuits blanches.
Là encore, l'investissement d'une charge n'est pas un vain
oripeau, mais ce qui permet d'assumer la culpabilité liée
à toute décision. Des présidents, des juges,
des jurés obsessionnellement culpabilisés : est-ce
là ce que nous souhaitons ? Mais alors, en contrepartie,
les commissaires, les technocrates, les spécialistes de l'âme
humaine, eux, ne s'embarrasseront pas de scrupules...
R. Badinter : Je ne vois pas le rapport. En quoi le fait que certaines
décisions politiques ou stratégiques engagent la vie
et la mort d'autrui justifie-t-il la décision judiciaire
de mise à mort ? C'est vrai qu'il est très grave de
décider si un homme restera en prison cinq ans de plus ou
de moins. Mais, dans le système actuel, comment admettre
la peine de mort ? À Troyes, Patrick Henry en a réchappé.
Mais Ranucci * venait d'être guillotiné et, une semaine
après Troyes, Carrein était condamné, peut-être
parce que certains jurés se sentent frustrés de la
mort de Patrick Henry. Ce relativisme-là, à lui seul,
suffit à condamner la peine capitale.
* C. Ranucci, jugé pour l'enlèvement et le meurtre
d'une fillette, fut guillotiné à vingt-deux ans le
28 juillet 1976, à Marseille. La presse fit alors état
de réserves sur sa culpabilité. G. Perrault a reconstitué
l'instruction et ses incertitudes dans Le Pull-Over rouge, Paris,
Ramsay, 1978.
Alors, comment ne pas user de tous les arguments dont on dispose
? En face de vous, voici un procureur qui vous dit : .Si vous ne
condamnez pas cet homme à mort, d'autres enfants innocents
seront assassinés sauvagement.» À ce moment-là
du débat, si vous ne répondez pas sur le même
terrain, si vous ne détruisez pas cet argument -qui n'est
en réalité que le déguisement de la pulsion
de mort qui nous habite tous -, vous êtes perdu. Bien entendu,
on n'exécute pas les criminels pour protéger d'autres
victimes potentielles. On les tue pour bien d'autres raisons que
j'aurais aimé vous entendre, vous psychanalyste, nous expliquer.
Mais, avant d'aborder le fond du débat, il faut démolir
ces arguments pseudo-rationnels. Et, si l'on ne passe pas par là,
ce n'est pas la peine d'essayer de sauver un homme.
J. Laplanche : Assurément, vous êtes en contact avec
la réalité du prétoire. Mais je me demande
si ce milieu du prétoire, et ses argumentations en circuit
fermé, est bien relié à cette autre réalité,
celle du corps social, et de son besoin de justice, que vous réduisez,
à tort, à un besoin de vengeance. Exemplarité
ou inefficacité de la peine ? Ce n'est pas ce qui résonne
au niveau de la population. Ou bien, pour nuancer les choses, il
faudrait distinguer deux aspects de ce qu'on nomme exemplarité.
Une exemplarité purement utilitaire : l'homme est comparé
à un rat qu'on dresse dans un labyrinthe. S'il reçoit
une décharge, il ne prendra pas telle direction. Nous savons
que ce conditionnement -heureusement -est largement inefficace chez
l'homme. Et il est une exemplarité différente, que
l'on peut
nommer symbolique, celle qui atteste de la pérennité
d'un certain réseau de valeurs : la valeur de la vie humaine,
par exemple. Eh bien, je pense, si l'on va au fond des choses, que
la dissuasion réelle n'intéresse que médiocrement
les gens qui réclament, parfois de façon véhémente
ou hideuse, le châtiment. Ce qu'ils veulent simplement, c'est
que le crime soit puni ; l'exemple de la peine est là pour
attester la pérennité de certains interdits, voire
de certains tabous. Or, à ce niveau-là, vous ne leur
répondez pas. Vous ne leur dites jamais, à aucun moment :
«La punition, savez-vous bien ce que c'est ? Savez-vous pourquoi
vous la désirez tellement ?»
M. Foucault : La plaidoirie de Badinter à Troyes m'a paru
forte sur les points, précisément, que conteste Jean
Laplanche. Mais je crois, Me Badinter, que vous ne donnez de ce
que vous avez fait qu'une interprétation minimale. Vous avez
dit aux jurés : «Mais, enfin, votre conscience ne peut
pas vous autoriser à condamner quelqu'un à mort !»
Vous leur avez dit également : «Vous ne connaissez pas
cet individu, les psychiatres n'ont rien pu vous en dire, et vous
allez le condamner à mort !» Vous avez aussi critiqué
l'exemplarité de la peine. Or ces arguments ne sont possibles
que parce que la justice pénale ne fonctionne pas tant comme
l'application d'une loi ou d'un code que comme une sorte de mécanisme
correctif dans lequel la psychologie de l'inculpé et la conscience
des jurés viennent interférer.
Si votre stratégie me paraît fine, c'est qu'elle piège
le fonctionnement de la justice pénale depuis le début
du XIXe siècle. Vous l'avez pris au pied de la lettre. Vous
vous êtes dit : «Dans notre justice, les jurés,
ces gens choisis au hasard, sont censés être la conscience
universelle du peuple. Mais il n'y a aucune raison pour que douze
personnes se mettent tout d'un coup, par la grâce judiciaire,
à fonctionner comme la conscience universelle.» Relevant
ce défi, vous vous êtes adressé à eux :
«Monsieur Untel, vous avez vos humeurs, votre belle-mère,
votre petite vie. Accepteriez-vous, tel que vous êtes, de
tuer quelqu'un ?» Et vous avez eu raison de leur parler ainsi.
Car la justice fonctionne sur l'équivoque entre le juré-conscience
universelle, citoyen abstrait, et le juré-individu trié
sur le volet selon un certain nombre de critères.
De même, vous avez dit : «Au fond, on juge les gens
non tellement sur leurs actes que sur leur personnalité.»
La meilleure preuve : on fait venir un psychiatre, des témoins
de moralité, on demande à la petite soeur si l'accusé
était gentil, on interroge ses parents sur sa première
enfance. On juge le criminel plus que le crime. Et c'est la connaissance
qu'on prend du criminel qui justifie qu'on lui inflige ou non telle
punition. Mais, relevant toujours le défi, vous en avez tiré
les conséquences : «Les psychiatres n'ont pas su nous
parler de Patrick Henry, il n'est pas vraiment connu de nous. Nous
ne pouvons donc pas le tuer.»
Vos arguments étaient tactiquement habiles, certes. Mais
ils avaient surtout le mérite d'utiliser en pleine lumière,
en la retournant contre elle-même, la logique du système
pénal actuel. Vous avez démontré que la peine
de mort ne pouvait pas fonctionner à l'intérieur d'un
tel système. Mais c'est alors qu'intervient Jean Laplanche
en disant que ce système est dangereux.
j, Laplanche : Si je dis qu'il est dangereux, c'est qu'il nous conduit
à un conformisme bien pire que celui de la loi : celui de
la conformité. Foucault souligne une évolution, mais
il pousse aussi dans le sens de celle-ci. La loi dont il annonce
la mort est remplacée, de façon insidieuse, par la
manipulation de l'homme, au nom d'une norme prétendue rationnelle.
Et la norme, elle, il ne s'en défera pas aussi facilement :
c'est le chiendent qui repousse sans cesse sur le terrain «libéré»
de la loi.
M. Foucault : Imaginons une justice qui ne fonctionne qu'au code :
si tu voles, on te coupera la main ; si tu es adultère, tu
auras le sexe tranché ; si tu assassines, tu seras décapité.
On a un système arbitraire et contraignant de relation entre
les actes et la punition qui sanctionne le crime en la personne
du criminel. Alors, il est possible de condamner à mort.
Mais, si la justice se préoccupe de corriger un individu,
de le saisir dans le fond de son âme pour le transformer,
tout est différent : c'est un homme qui en juge un autre,
la peine de mort est absurde. Me Badinter l'a prouvé, et
sa plaidoirie, en ce sens, est incontestable.
J. Laplanche : Non seulement la peine de mort devient impossible,
mais aucune peine n'est, en vérité, possible.
M. Foucault : En effet. Actuellement, deux systèmes se superposent.
D'une part, nous vivons encore sur le vieux système traditionnel
qui dit : on punit parce qu'il y a une loi. Et puis, par-dessus,
un nouveau système a pénétré le premier :
on punit selon la loi, mais afin de corriger, de modifier, de redresser
; car nous avons affaire à des déviants, à
des anormaux. Le juge se donne comme thérapeute du corps
social, travailleur de la santé publique au sens large.
J. Laplanche : Il me semble un peu raide de proclamer que nous en
avons fini avec la loi pour entrer dans l'univers de la norme même
si c'est pour la contester à son tour. Pour la population,
malgré tout, la notion de justice reste inentamée.
«C'est juste, ce n'est pas juste. Cet homme a fait du mal,
il faut le punir» : on entend cela partout autour de soi. C'est
le besoin d'une loi qui se manifeste dans ce grand murmure collectif.
Il est frappant de voir, chez nos juristes ou criminologistes modernes,
que la notion «rétributive» de la peine est traitée
par le mépris.
C'est pour remonter un peu ce courant, cette dégradation
que j'ai fait allusion à Hegel, qui est allé au-devant
de l'objection majeure : si l'on s'en tient au niveau de la matérialité,
de la souffrance, rien ne justifie qu'on vienne ajouter au crime
un autre mal, une autre souffrance -celle qu'on impose au criminel.
Cela ne change rien, cela ne ressuscite pas le mort ! Les maux,
loin de s'équilibrer, s'additionnent. Or cette objection,
si puissante, ne peut être dépassée que par
la référence à un autre niveau, celui de la
loi. La peine, dit fortement Hegel, n'a de sens que si elle abolit,
symboliquement, le crime. Mais cela, à son tour, ne se comprend
que parce que le crime, lui-même, ne gît pas dans la
violence matérielle où il se manifeste. Il n'existe
que dans et par la loi. Nous sommes des animaux voués aux
symboles, et le crime est adhérent à notre peau, comme
la loi...
R. Badinter : Tout à l'heure, j'évoquais le rapport
qui s'établit entre celui qui a pour mission de juger et
la décision. Vous me dites : la loi survit. C'est vrai. Seulement,
il ne faut pas oublier le jeu des circonstances atténuantes.
Vous pouvez, pour le même crime, être condamné
à mort ou à trois ans de prison avec sursis. Bien
sûr, l'éventail des condamnations possibles n'est pas
infini, mais il est tout de même très large. Et la
diversité des choix offerts confère au juge un grand
pouvoir.
En fait, si l'on s'est ainsi orienté vers un élargissement
du possible, c'est parce que l'institution judiciaire le réclamait.
Rappelez-vous la thèse de Montesquieu et des constituants :
le juge doit être «la bouche de la loi». C'était
infiniment commode pour lui. Il lui suffisait de se poser la question :
coupable ou non coupable ? S'il était persuadé de
la culpabilité, il prononçait la peine prévue
par les textes. Et il avait le sentiment réconfortant d'avoir
appliqué la volonté générale. Cela devait
être bien agréable. Mais trop commode. Dans le système
actuel, c'est le juge qui assume la responsabilité de la
décision. D'où les tâtonnements, les incertitudes.
Mais c'est, à mon sens, infiniment préférable
à ce couperet automatique de la rétribution abstraite.
Le drame, c'est qu'on n'est pas allé jusqu'au bout de la
personnalisation. Bien sûr, on parle de traiter, de rééduquer,
de guérir. Mais on nous donne une caricature du traitement.
On parle de réadaptation, de réinsertion sociale des
condamnés. Et, en fait, on assiste à une exploitation
politique de la lutte contre le crime. Aucun gouvernement n'a jamais
voulu se donner les moyens de tous ces beaux discours.
J. Laplanche : Si je vous entends bien, nous nous dirigeons à
grands pas vers une psychiatrisation totale de la justice !
R. Badinter : Non. La psychiatrie n'est qu'un moyen parmi
d'autres à la disposition des juges.
J. Laplanche : Je pourrais parler de psychanalysation, ce qui me
paraît aussi grave. La psychanalyse n'est pas là pour
venir, sur commande, guérir la délinquance.
M. Foucault : J'irai plus loin : quel est cet étrange postulat
selon lequel, du moment que quelqu'un a commis un crime, cela signifie
qu'il est malade ? Cette symptomatisation du crime fait problème...
R. Badinter : Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : ce serait
une grossière caricature de ma pensée... Le crime
est une maladie sociale. Mais ce n'est pas en tuant les malades
ou en les confinant à l'écart des soi-disant bien-portants
qu'on lutte contre la maladie.
M. Foucault : Peut-être, mais ce n'est pas une caricature
de ce qui a été dit par toute la criminologie depuis
1880. Nous avons encore, en apparence, un système de loi
qui punit le crime. En fait, nous avons une justice qui s'innocente
de punir en prétendant traiter le criminel.
C'est autour de cette substitution du criminel au crime que les
choses ont pivoté et que l'on a commencé à
penser : «Si l'on a affaire à un criminel, punir n'a
pas grand sens, sauf si la punition s'inscrit dans une technologie
du comportement humain.» Et voilà que les criminologues
des années 1880-1900 se sont mis à tenir des propos
étrangement modernes : «Le crime ne peut être,
pour le criminel, qu'une conduite anormale, perturbée. S'il
trouble la société, c'est qu'il est lui-même
troublé. Il faut donc le traiter.» Ils en tiraient
deux sortes de conséquences : en premier lieu, «l'appareil
judiciaire ne sert plus à rien. Les juges, en tant qu'hommes
du droit, ne sont plus compétents pour traiter cette matière
si difficile, si peu juridique, si proprement psychologique qu'est
le criminel. Il faut donc substituer à l'appareil judiciaire
des commissions techniques de psychiatres et de médecins.»
Des projets précis furent élaborés en ce sens.
Seconde conséquence : «Il faut certes traiter cet individu
qui n'est dangereux que parce qu'il est malade. Mais, en même
temps, il faut protéger la société contre lui.»
D'où l'idée d'un internement à fonction mixte :
de thérapeutique et de préservation sociale.
Ces projets ont suscité de très vives réactions
de la part des instances judiciaires et politiques européennes
dans les années 1900. Pourtant ils ont trouvé de nos
jours un très vaste champ d'application où l'U.R.S.S.
-une fois de plus «exemplaire» -n'est pas exceptionnelle.
R. Badinter : Mais on ne peut tout de même pas préconiser
un retour à la rétribution abstraite de la peine !
Vous parlez crime, Michel Foucault. Mais c'est le criminel que l'on
juge. On peut essayer de réparer les conséquences
d'un crime, mais c'est le criminel que l'on punit. Les juges ne
pouvaient pas refuser d'aller dans la direction du traitement judiciaire.
Pouvaient-ils refuser l'idée qu'on allait changer le criminel
pour le ramener dans la norme ? Qu'en faire ? Le jeter dans un trou
pendant vingt ans ? Ce n'est pas, ce n'est plus possible. Alors
? Le réinsérer en le normalisant. Du point de vue
du technocrate judiciaire - juge ou avocat -, il n'y a pas d'autre
approche possible. Et elle n'est pas forcément pratiquée
selon le système soviétique.
L'autre aspect des choses qui me passionne, c'est cette clameur
qui monte vers le ciel : «À mort ! À mort ! Qu'on
les pende ! Qu'on les torture ! Qu'on les castre !» Pourquoi
! Si j'ai été tellement déçu à
la lecture de l'article de Laplanche, c'est qu'il ne répondait
pas à cette question. Au fond, la seule approche intéressante
du problème de la peine de mort, ce n'est pas celle des techniciens
de la justice, ce n'est pas celle des moralistes, ce n'est pas celle
des philosophes. C'en est une autre que je voudrais voir naître
et qui répondra à tous ceux qui s'interrogent sur
la fonction secrète de la peine de mort.
La peine de mort, en France, cela concerne un tout petit nombre
de criminels. Dans les neuf dernières années, il y
a eu cinq exécutions. Regardez face à ces chiffres,
l'immensité des passions déchaînées !
Pourquoi reçoit-on, dès que l'on publie un article
sur la peine de mort, deux cents lettres d'insultes ou de délire
? Pour l'affaire Patrick Henry, je continue à recevoir un
courrier incroyable : «Espèce de salaud, si tu crois
que tu vas sauver ta peau après avoir fait acquitter -le
terme est plaisant s'agissant de perpétuité ! -ce
monstre !» Suivent des menaces de torture sur la personne
de ma femme et de mes enfants.
Pouvez-vous expliquer cette angoisse ? Pourquoi les non criminels
ont-ils un tel besoin de sacrifice expiatoire ?
M. Foucault : Je crois que vous intégrez deux choses dans
la même question. Il est certain que les crimes spectaculaires
déclenchent une panique générale. C'est l'irruption
du danger dans la vie quotidienne. Résurgence exploitée
sans vergogne par la presse.
En revanche, vous n'imaginez pas les efforts qu'il a fallu déployer
pour intéresser un peu les gens à ce qui est -vous
en conviendrez le vrai problème de la pénalité,
c'est-à-dire les flagrants délits, la menue correctionnelle,
les procès minutes où le gars, parce qu'il a volé
un bout de ferraille dans un terrain vague, se retrouve avec dix-huit
mois de prison, ce qui fait qu'il recommencera forcément,
etc. L'intensité des sentiments qui entourent la peine de
mort est entretenue volontairement par le système ; cela
lui permet de masquer les vrais scandales.
Nous voilà donc avec trois phénomènes superposés
qui ne s'accordent pas : un discours pénal qui prétend
traiter plutôt que punir, un appareil pénal qui ne
cesse de punir, une conscience collective qui réclame quelques
punitions singulières et ignore le quoditien du châtiment
qu'on exerce silencieusement en son nom.
J. Laplanche : Il me semble arbitraire de séparer aussi nettement
la population des délinquants et celle des nons-délinquants.
Il existe, des deux côtés, un fonds d'angoisse et de
culpabilité commun. Les grandes vagues d'angoisse dont vous
parlez ne sont pas liées à la peur, mais à
quelque chose de beaucoup plus profond et de plus difficile à
cerner. Si les gens s'interrogent tellement sur la peine de mort,
c'est parce qu'ils sont fascinés par leur propre agressivité.
Parce qu'ils savent confusément qu'ils portent le crime en
eux et que le monstre qu'on leur présente leur ressemble.
Quant aux criminels - que je connais moins bien que Me Badinter
-, ils restent eux aussi fidèles à la loi. N'entend-on
pas, d'une cellule à l'autre : «Ce n'est pas juste,
il a écopé de trop ?» Ou : «Il l'a bien
cherché...»
Non, il n'y a pas, d'un côté, une population blanche
comme l'oie qui s'effraie de la transgression et souhaite la punir
et, d'autre part, un peuple de criminels qui ne vit que dans et
par la transgression. Alors, que vous répondre, sinon qu'il
existe un décalage entre l'angoisse innommable qui vient
de notre propre pulsion de mort et un système qui introduit
la loi ? Et que c'est justement ce décalage qui permet un
certain équilibre psychique. Je ne pense en aucune façon
que l'application de la loi soit le traitement du criminel. La loi
est un élément qui existe implicitement, même
chez celui qui la viole. Inversement, le crime existe en chacun
de nous, mais ce qui est psychiquement dévastateur, c'est,
lorsque quelqu'un a fait passer ce crime implicite dans les actes,
de le traiter comme un enfant irresponsable. On pourrait, ici, se
référer à la psychanalyse et à son évolution
par rapport aux problèmes de l'éducation : on s'est
aperçu que l'absence de loi - ou du moins sa carence partielle,
ou encore son ambiguïté - était très angoissante,
voire «psychotisante», pour l'enfant élevé
dans la «permissivité».
R, Badinter : Il n'est pas question de supprimer la loi. Elle n'a
pas seulement une fonction technique et répressive, mais
aussi une fonction expressive, en ce sens qu'elle exprime ce que
la conscience collective juge convenable.
J. Laplanche : Je dirais, au sens le plus fort, qu'elle a une fonction
subjective, et cela en chacun de nous ; celle des interdits que
nous respectons -en notre inconscient -, du parricide ou de l'inceste...
M, Foucault : Pour Laplanche, le sujet se constitue parce qu'il
y a la loi. Supprimez la loi, vous n'aurez même pas de sujet.
R, Badinter : Je regrette beaucoup que les psychanalystes ne se
soient pas interrogés plus avant sur l'origine du besoin
de punition, qu'ils semblent tenir pour acquis. Dire qu'il y a à
la fois identification avec le criminel et angoisse de cette identification,
ce sont des mots...
M, Foucault : Il me paraît périlleux de demander aux
psychanalystes raison et fondement pour l'acte social de punir.
R. Badinter : Pas raison et fondement, mais explication et clarté.
J. Laplanche : Les psychanalystes, et Freud le premier, se sont
longuement intetrogés sur cette question. S'il fallait en
deux phrases se risquer à résumer leur point de vue,
je dirais qu'il existe deux niveaux de la culpabilité : l'un,
où elle est coextensive à l'angoisse de notre propre
auto-agression ; et l'autre, où elle vient se symboliser
dans des systèmes constitutifs de notre être social :
linguistiques, juridiques, religieux. Le besoin de punition est
déjà une façon de faire passer l'angoisse primordiale
dans quelque chose d'exprimable et, par conséquent, de négociable.
Ce qui peut être expié peut être aboli, compensé
symboliquement...
R, Badinter : Nous nous contentons donc de prendre le besoin de
punition comme un acquis sans en chercher les causes. Mais, une
fois que le public a été informé de la punition,
c'est le deuxième aspect des choses qui commence : le traitement,
l'approche personnalisée du criminel. La justice doit donc
satisfaire le besoin collectif de punition, sans oublier la réadaptation.
Évidemment, cela grince parfois, et le public s'indigne :
«On l'a condamné à vingt ans, et il s'en est
sorti après huit ans !» Mais pourquoi le garderait-on
plus longtemps s'il s'est amendé ?
J. Laplanche : On pourrait même se demander pourquoi il faut
absolument punir certains criminels si l'on est sûr qu'ils
se sont amendés avant d'être punis.
R. Badinter : Il ne le faudrait pas. Mais le public réclame
le châtiment. Et si l'institution judiciaire n'assouvissait
pas le besoin de punition, cela produirait une frustration formidable,
qui se reporterait alors sur d'autres formes de violence. Cela dit,
une fois la dramaturgie judiciaire accomplie, la substitution du
traitement à la punition permet la réinsertion sans
toucher au rituel. Et le tour est joué.
M. Foucault : Bien sûr, cela grince, mais voyez aussi comme
tout est bien huilé ! Bien sûr, on est là pour
punir un crime, mais le président, avec son hermine et sa
toque, que dit-il ? Il se penche vers le délinquant : «Qu'a
été votre enfance ? Vos rapports avec votre maman
? Vos petites soeurs ? Votre première expérience sexuelle
?» Qu'est-ce que ces questions ont à faire avec le
crime qu'il a commis ? Certes, cela a à voir avec la psychologie.
On convoque des psychiatres qui tiennent des discours à couper
bras et jambes, tant du point de vue psychiatrique que du point
de vue judiciaire, et que tout le monde fait semblant de considérer
comme des exposés techniques de haute compétence.
C'est au terme de cette grande liturgie juridico-psychologique qu'enfin
les jurés acceptent cette chose énorme : punir, avec
le sentiment qu'ils ont accompli un acte de sécurité-salubrité
sociale, qu'on va traiter le mal en envoyant un bonhomme en prison
pour vingt ans. L'incroyable difficulté à punir se
trouve dissoute dans la théâtralité. Cela ne
fonctionne pas mal du tout.
R. Badinter : Je ne suis pas aussi sûr que vous que le juré
se laisse séduire par cette approche médicale. Il
pense plus simplement : «Il a été abandonné
par sa mère ? Deux ans de moins.» Ou encore : «Son
père le battait ? Quatre années de réclusions
en moins. Il a eu une enfance méritante ? Trois ans de moins.
Il a plaqué sa femme et ses enfants ? Trois ans de plus.»
Et ainsi de suite. Je caricature, bien sûr, mais pas tellement...
J. Laplanche : L'expertise psychiatrique, telle que je l'ai connue,
se préoccupait avant tout de la protection de la société.
Qu'est-ce qui était le plus efficace de ce point de vue :
l'internement ou la prison ? La thérapeutique n'avait pas
grand-chose à voir là-dedans. J'ai vu le cas de délits
mineurs : sachant que l'emprisonnement serait très court,
l'expert conseillait d'interner le délinquant, en recommandant
même aux autorités de tutelle de ne pas suivre l'avis
d'un médecin-chef trop intelligent qui risquerait de le remettre
en liberté.
M. Foucault : Il existe en cette matière une circulaire,
qui date d'après la guerre, selon laquelle le psychiatre
doit répondre, en justice, à trois questions -outre
la traditionnelle «Était-il en état de démence
?» Ces questions sont extraordinaires si l'on y fait attention :
«1° L'individu est-il dangereux ? 2° Est-il accessible
à la sanction pénale ? 3° Est-il curable ou réadaptable
?» Trois questions qui n'ont aucun sens juridique ! La loi
n'a jamais prétendu punir quelqu'un parce que «dangereux»,
mais parce que criminel. Sur le plan psychiatrique, cela n'a pas
plus de signification : que je sache, le «danger» n'est
pas une catégorie psychiatrique. Ni le concept «réadaptable»,
d'ailleurs.
Nous voilà en présence d'un étrange discours
mixte où la seule chose dont il soit question est le danger
pour la société. Voilà le jeu que les psychiatres
acceptent de jouer. Comment est-ce possible ?
J. Laplanche : En effet, la psychiatrie, lorsqu'elle se plie à
ce jeu, assume un double rôle : de répression et d'adaptation.
Pour ce qui concerne la psychanalyse, les choses sont un peu différentes.
La psychanalyse n'a vocation ni à l'expertise ni à
la réadaptation. La criminalité n'est certainement
pas en soi un motif de cure analytique ; à plus forte raison
si le délinquant était adressé au psychanalyste
par les autorités. Cependant, on pourrait très bien
imaginer qu'un délinquant fasse une cure analytique en prison.
S'il exprime une demande en ce sens, il n'y a aucune raison pour
ne pas tenter d'y répondre. Mais, en aucun cas, le traitement
ne saurait être une alternative de la sanction : «Si
tu guéris bien, on te libérera plus vite...»
M. Foucault : Certaines législations prévoient des
décisions judiciaires de traitement obligatoire, dans le
cas des drogués ou dans les tribunaux pour enfants.
J. Laplanche : Mais c'est aberrant ! Quand on sait la difficulté
extrême qu'il y a à aborder les drogués, même
quand ils acceptent de recourir à un traitement...
R. Badinter : Du point de vue du juge, ce n'est pas une aberration.
Cela vaut tout de même mieux que de boucler le drogué
dans une maison d'arrêt pendant plusieurs mois.
J. Laplanche : Mais, précisément à ce propos,
vouloir soustraire le drogué à une éventuelle
confrontation à la sanction pénale, c'est se placer
dans les pires conditions du point de vue même de la psychothérapie.
La psychothérapie ne saurait être une alternative à
la prison qu'en se sabordant elle-même.
R. Badinter : Cela dit, notre justice n'a jamais vraiment voulu
jouer le jeu du traitement jusqu'au bout.
J. Laplanche : Ce n'est pas parce que le cadre pénitentiaire
est détestable qu'il faut le remplacer par un cadre psychiatrique
non moins détestable.
R. Badinter : Ce n'est pas d'un cadre psychiatrique que je parle.
Il ne s'agit pas de donner au psychiatre les pleins pouvoirs. Ce
que je dis, c'est qu'on ne peut pas l'ignorer. Jusqu'à présent,
il a été utilisé essentiellement comme alibi.
Jamais à des fins curatives.
M. Foucault : Vous semblez considérer la psychiatrie comme
un système qui existerait réellement, comme un merveilleux
instrument tout préparé d'avance. «Ah ! si enfin
de vrais psychiatres venaient travailler avec nous, comme ce serait
bien !» Or je crois que la psychiatrie n'est pas capable,
et qu'elle ne le sera jamais, de répondre à une pareille
demande. Elle est incapable de savoir si un crime est une maladie
ou de transformer un délinquant en non-délinquant.
Il serait grave que la justice se lave les mains de ce qu'elle
a à faire en se déchargeant de ses responsabilités
sur les psychiatres. Ou encore que le verdict soit une sorte de
décision transactionnelle entre un code archaïque et
un savoir injustifié.
R. Badinter : Il ne s'agit certes pas d'une délégation
de responsabilité. Mais la psychiatrie est un instrument
parmi d'autres. Mal ou peu utilisé jusqu'à présent
en justice.
M. Foucault : Mais c'est sa valeur qu'il faut justement mettre en
question.
R. Badinter : Mais alors, faut-il exclure de la vie judiciaire toute
recherche psychiatrique ? Retourner au début du XIXe siècle
? Préférer l'élimination, le bagne, envoyer
les condamnés le plus loin possible pour les y laisser crever
dans l'indifférence ? Ce serait une effroyable régression.
J. Laplanche : La psychiatrie est de plus en plus infiltrée
de concepts psychanalytiques. Or la psychanalyse ne peut en aucun
cas se prononcer sur l'irresponsabilité d'un délinquant.
Au contraire : l'un des postulats de la psychanalyse, c'est que les
analysés doivent se retrouver responsables, sujets de leurs
actes. Se servir de la psychanalyse pour les «irresponsabiliser»,
c'est un renversement absurde.
M. Foucault : Il suffit d'écouter ces «experts»
qui viennent vous analyser un bonhomme. Ils disent ce que dirait
n'importe qui dans la tue : «Vous savez, il a eu une enfance
malheureuse. Il a un caractère difficile...» Bien sûr,
tout cela est assaisonné de quelques termes techniques, qui
ne devraient abuser personne. Or cela fonctionne. Pourquoi ? Parce
que tout le monde a besoin d'un modulateur de la peine : le procureur,
l'avocat, le président du tribunal. Cela permet de faire
fonctionner le code comme on veut, de se donner bonne conscience.
En fait, le psychiatre ne parle pas de la psychologie du délinquant :
c'est à la liberté du juge qu'il s'adresse. Ce n'est
pas de l'inconscient du criminel mais de la conscience du juge qu'il
est question. Quand nous publierons les quelques expertises psychiatriques
que nous avons réunies ces dernières années,
on mesurera à quel point les rapports psychiatriques constituent
des tautologies : «Il a tué une petite vieille ? Oh,
c'est un sujet agressif !» Avait-on besoin d'un psychiatre
pour s'en apercevoir ? Non. Mais le juge avait besoin de ce psychiatre
pour se rassurer.
Cet effet modulateur joue d'ailleurs dans les deux sens, il peut
aggraver la sentence. J'ai vu des expertises portant sur des sujets
homosexuels formulées ainsi : «Ce sont des individus
abjects.» «Abject», ce n'est tout de même
pas un terme technique consacré ! Mais c'était une
manière de réintroduire, sous le couvert honorable
de la psychiatrie, les connotations de l'homosexualité dans
un procès où elles n'avaient pas à figurer.
Tartuffe aux genoux d'Elmire lui proposant «de l'amour sans
scandale et du plaisir sans peur». Substituez sanction et
châtiment à plaisir et amour, et vous aurez la tartuferie
psychiatrique aux pieds du tribunal. Rien de mieux contre l'angoisse
de juger.
R. Badinter : Mais c'est angoissant de juger ! L'institution judiciaire
ne peut fonctionner que dans la mesure où elle libère
le juge de son angoisse. Pour y parvenir, le juge doit savoir au
nom de quelles valeurs il condamne ou absout. Jusqu'à une
période récente, tout était simple. Les régimes
politiques changeaient. Pas les valeurs de la société.
Les juges étaient à l'aise. Mais, aujourd'hui, dans
cette société incertaine, au nom de quoi juge-t-on,
en fonction de quelles valeurs ?
M. Foucault : Je crains qu'il ne soit dangereux de laisser les juges
continuer à juger seuls en les libérant de leur angoisse
et en leur évitant de se demander au nom de quoi ils jugent,
et de quel droit, qui, quels actes, et qui ils sont, eux qui jugent.
Qu'ils s'inquiètent comme nous nous inquiétons d'en
rencontrer parfois de si peu inquiets ! La crise de la fonction
de justice vient juste de s'ouvrir. Ne la refermons pas trop vite.
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