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«I problemi della cultura. Un dibattito Foucault-Preti»
(«Les problèmes de la culture. Un débat Foucault-Preti»
; entretien avec G. Preti, recueilli par M. Dzieduszycki ; trad.
A. Ghizzardi) , Il Bimestre, nos 22-23, septembre-décembre
1972, pp. 1-4.
G. Preti est l'auteur de Praxis e Empirisme (Turin, Einaudi, 1967)
et de Retorica e Logica (Turin, Einaudi, 1968).
Dits Ecrits tome II texte n°109
G. Preti : M. Foucault, vous avez dit que la philosophie comme
discours est surtout une activité diagnostique. Je voudrais
vous poser une question à ce sujet. Faire un diagnostic,
cela ne revient-il pas, peut-être, à se mettre au-dehors,
à s'élever à un niveau différent de
réflexion, à un niveau supérieur par rapport
à celui du champ objectif, auquel s'applique le diagnostic
?
M. Foucault : Je voudrais préciser avant tout qu'il existe
différentes façons de connaître selon un diagnostic.
Par connaissance diagnostique, j'entends, en général,
une forme de connaissance qui définit et détermine
les différences. Par exemple, quand un médecin fait
un diagnostic de tuberculose, il le réalise en déterminant
les différences qui distinguent le malade atteint de tuberculose
du malade qui a une pneumonie ou toute autre maladie. En ce sens,
la connaissance diagnostique se déploie à l'intérieur
d'un certain champ objectif défini par la maladie, par les
symptômes...
G. Preti : Mais, à l'extérieur de la maladie, le
médecin parle de la maladie, ne la vit pas ; et son discours
n'est pas, à son tour, un symptôme de celle-ci ou d'une
autre maladie.
M. Foucault : Oui, à l'intérieur d'un champ objectif,
mais à l'extérieur de la maladie. D'autre part, il
y a, cependant, des formes de connaissance diagnostique qui ne sont
pas placées à l'intérieur d'un champ objectif,
mais qui permettent, en revanche, de faire apparaître un nouveau
champ objectif. Par exemple, quand Saussure a défini ce qu'était
la langue par rapport à la parole, ou bien la synchronie
par rapport à la diachronie, il a fait apparaître un
nouveau secteur d'études potentielles, un nouveau champ objectif
qui n'existait pas avant. Cela aussi est une connaissance par diagnostic,
mais très différente de la première.
G. Preti : Mais, dans tous les cas, il convient d'avoir recours
à un métalangage, un langage pour décrire un
langage.
M. Foucault : Pas toujours ; cela dépend de la science dont
on parle. Je ne pense pas que l'on puisse dire qu'un diagnostic
médical soit un métalangage.
G. Preti : Si nous considérons les symptômes de la
maladie comme des signes, le discours du médecin est métalinguistique
relativement à ces signes.
M. Foucault : Si vous donnez au métalangage le sens très
général de discours sur un système de signes,
il est vrai qu'il s'agit d'un métalangage. Mais seulement
dans la mesure où l'on accepte cette définition très
générale.
G. Preti : Le métalangage est un discours sur un discours.
M. Foucault : Oui, mais alors je vous dirai que je suis quelque
peu inquiet, parce que, aujourd'hui, le terme de métalangage
est employé de façon très large, très
générale et bien peu rigoureuse. On parle de métalangage
à propos de la critique littéraire, de l'histoire
de la science, de l'histoire de la philosophie. Alors, bien sûr,
on peut en parler à propos de la médecine. Je me demande
s'il n'est pas préférable de revenir à une
définition plus rigoureuse du métalangage, définition
selon laquelle il s'agit d'un discours au moyen duquel sont définis
les éléments et les règles de construction
d'un langage.
G. Preti : En effet, en mathématiques, le métalangage
est le langage par lequel on formalise les mathématiques.
Mais, au-delà de la définition, l'aspect important
de la question est ailleurs : c'est-à-dire dans le fait que
la structure du métalangage peut ne pas être la même
que celle du langage.
M. Foucault : C'est possible.
G. Preti : Mais alors, moi, je tiens mon discours à l'intérieur
de l'épistémè de ma civilisation ou à
l'extérieur d'elle ?
M. Foucault : Quel sens attribuez-vous au terme «épistémè»
?
G. Preti : Celui que vous lui donnez, vous.
M. Foucault : Justement, je voudrais savoir quel il est.
G. Preti : Pour mon compte, en bon néokantien, je ferais
référence aux catégories.
M. Foucault : C'est là le problème. Ce que moi, dans
Les Mots et les Choses, j'ai appelé «épistémè»
n'a rien à voir avec les catégories historiques ;
je veux dire, en somme, avec ces catégories qui ont été
créées à un certain moment historique. Quand
je parle d'épistémè, j'entends tous les rapports
qui ont existé à une certaine époque entre
les différents domaines de la science. Je pense, par exemple,
au fait qu'à un certain moment les mathématiques ont
été utilisées pour les recherches dans le domaine
de la physique, que la linguistique ou bien, si vous préférez,
la sémiologie, la science des signes est utilisée
par la biologie pour les messages génétiques, que
la théorie de l'évolution a pu être utilisée,
ou a servi de modèle aux historiens, aux psychologues du
XIXe siècle. Ce sont tous ces phénomènes de
rapports entre les sciences ou entre les différents discours
dans les divers secteurs scientifiques qui constituent ce que j'appelle
épistémè d'une époque. Donc, pour moi,
l'épistémè n'a rien à voir avec les
catégories kantiennes.
G. Preti : Mais quand vous parlez, par exemple, du concept d'ordre
au XVIIe siècle, ne s'agit-il pas, peut-être, d'une
catégorie ?
M. Foucault : Moi, j'ai simplement observé que le problème
de l'ordre (le problème, non la catégorie), c'est-à-dire
de la nécessité d'introduire un ordre entre des séries
de nombres, d'êtres vivants, de valeurs, s'impose de façon
simultanée, au XVIIe siècle, dans de nombreuses disciplines
différentes. Ce qui implique une communication entre ces
différentes disciplines, et, par conséquent, celui
qui se proposait, par exemple, de créer une langue universelle
au XVIIe siècle était assez proche, par sa façon
de procéder, de celui qui se posait le problème de
la façon de cataloguer les êtres vivants. Il s'agit
d'un problème de rapports et de communication entre les différentes
sciences. Voilà ce que j'appelle épistémè
; donc, aucun rapport, selon moi, avec les catégories de
Kant.
G. Preti : Mais moi je les appelle catégories parce qu'elles
sont formelles, elles sont universelles, elles sont vides.
M. Foucault : Considérez-vous, par exemple, que l'historicité
soit une catégorie ?
G. Preti : Oui, c'est une catégorie de la culture du siècle
dernier. M. Foucault : Ce n'est pas là le sens kantien de
«catégorie». G. Preti : Tout dépend de
la façon dont on lit Kant.
M. Foucault : Alors, je reconnais que, dans ce sens, moi aussi
j'ai fait des catégories.
G. Preti : Passons maintenant à un autre sujet. Je voudrais
maintenant vous poser une question concernant votre intérêt
pour Nietzsche. Quel est le Nietzsche qui vous plaît ?
M. Foucault : Évidemment, ce n'est pas celui de Zarathoustra
; c'est celui de L'Origine de la tragédie, de La Généalogie
de la morale.
G. Preti : Ainsi le Nietzsche des genèses ?
M. Foucault : Je dirai, en deux mots, que je trouve chez Nietzsche
une interrogation de type historique qui ne fait pas référence
l'originaire comme bon nombre de recherches de la pensée
occidentale. Husserl et Heidegger remettent en question toutes nos
connaissances et leurs fondements, mais ils le font à partir
de ce qui est originaire. Cette recherche se produit, cependant,
aux dépens de tout contenu historique articulé. Ce
qui, en revanche, m'a plus chez Nietzsche, c'est sa tentative de
remettre en question les concepts fondamentaux de la connaissance,
de la morale et de la métaphysique en ayant recours à
une analyse historique de type positiviste, sans s'en référer
aux origines. Mais ce n'est pas là, évidemment, la
seule chose qui m'intéresse chez Nietzsche. Dans ses écrits,
je trouve un autre aspect plus important : la remise en question
du primat ou, si vous préférez, du privilège
du sujet, au sens où l'entendent Descartes et Kant, du sujet
comme conscience.
G. Preti : C'est précisément sur ce point que je
voulais vous poser une autre question. J'ai l'impression que pour
vous, comme pour la plupart des philosophes français, le
sujet coïncide avec la conscience.
M. Foucault : Pour moi, cela n'est pas vrai ; mais il est exact
que la grande majorité des philosophes, du XVIIe au XIXe
siècle, a identifié sujet et conscience. Je dirais
même que cela est valable pour les philosophes français
du XXe siècle comme Sartre et Merleau-Ponty. Je crois que
cette identification sujet-conscience au niveau transcendantal est
caractéristique de la philosophie occidentale depuis Descartes
jusqu'à nos jours. Nietzsche a lancé l'une des premières
attaques, ou du moins l'une des plus vigoureuses, contre cette identification.
G. Preti : Il s'agit de la conscience comme sujet du «je
pense». Mais ce que je ne comprends pas, c'est la position
de la conscience comme objet d'une épistémè.
La conscience, tout au plus, est-elle «épistémisante»,
et non «épistémisable».
M. Foucault : Vous parlez de la conscience transcendantale ?
G. Preti : Oui.
M. Foucault : Eh bien moi, je ne suis pas kantien ni cartésien
précisément, parce que je refuse une identification
au niveau transcendantal entre sujet et je pensant. Je suis sûr
qu'il existe, si ce n'est à proprement parler des structures,
des règles de fonctionnement de la connaissance qui sont
apparues au cours de l'histoire et à l'intérieur desquelles
se situent les différents sujets.
G. Preti : J'ai peur que tout cela soit un piège dans lequel
nous sommes prisonniers. Ce que vous dites est sans aucun doute
vrai, mais, d'autre part, c'est justement cette conscience transcendantale
qui conditionne la formation de notre conscience. Il est vrai que
la conscience transcendantale apparaît dans une phase déterminée
de notre histoire et de notre civilisation, dans une situation donnée
; mais il est vrai aussi qu'une fois qu'elle est apparue, elle se
révèle constituante et non pas constituée.
M. Foucault : Je comprends votre position, mais c'est justement
sur ce point que nos positions divergent. Vous me semblez kantien
ou husserlien. Tout au long de ma recherche, je m'efforce, à
l'inverse, d'éviter toute référence à
ce transcendantal, qui serait une condition de possibilité
pour toute connaissance. Quand je dis que je m'efforce de l'éviter,
je n'affirme pas que je suis sûr d'y parvenir. Ma façon
de procéder en ce moment est de type régressif, dirais-je
; j'essaie d'assumer un détachement de plus en plus grand
pour définir les conditions et les transformations historiques
de notre connaissance. J'essaie d'historiciser au maximum pour laisser
le moins de place possible au transcendantal. Je ne peux pas éliminer
la possibilité de me trouver, un jour, face à un résidu
non négligeable qui sera le transcendantal.
G. Preti : Essayons de voir la question d'un autre point de vue.
À partir du moment où l'on dit que vous êtes
un structuraliste (excusez-moi), je voudrais savoir si vous considérez
qu'il existe un rapport quelconque entre le concept de structure
et le concept freudien d'inconscient.
M. Foucault : Je vous répondrai très librement, d'autant
plus que je commencerai par faire une déclaration de principe
: je ne suis absolument pas un structuraliste.
G. Preti : Cela, je le sais ; mais l'opinion publique vous associe
aux structuralistes.
M. Foucault : Je suis obligé de le répéter
constamment. Je n'ai jamais utilisé aucun des concepts que
l'on peut considérer comme caractéristiques du structuralisme.
J'ai mentionné plusieurs fois le concept de structure, mais
je ne l'ai jamais utilisé. Malheureusement, les critiques
et les journalistes ne sont pas comme les philosophes ; ils ne connaissent
pas la différence entre «mention» et «emploi».
C'est pourquoi, lorsque je parle maintenant de structure et d'inconscient,
je le fais absolument de l'extérieur ; et je ne me considère
pas lié par la réponse que je donne. Du reste, je
suis plutôt incompétent dans ce domaine. Je dirai donc
qu'il me semble que ces dernières années (je suis
en train de parler en historien de la culture) s'est produite une
découverte inattendue : à savoir l'existence de relations
formelles que l'on peut appeler aussi structures, justement dans
les régions qui semblent en tout et pour tout soumises à
la conscience, par exemple dans le langage et dans la pensée
formelle. On a découvert aussi que ces relations existaient
et agissaient sans que le sujet en fût véritablement
conscient ; conscient avant tout au sens psychologique et puis aussi
au sens kantien ou cartésien du terme. C'est ainsi que, par
l'intermédiaire de la linguistique, de la logique et de l'ethnologie,
on arrive à découvrir un secteur qui échappe
à la conscience au sens communément accepté
du mot. Faut-il faire entrer ce secteur dans le règne de
l'inconscient, entendu au sens freudien ? Les spécialistes
de psychanalyse se sont trouvés confrontés à
deux choix. Le premier consiste à affirmer que cet inconscient
structural, si on veut l'appeler ainsi, est subordonné à
l'inconscient, entendu au sens freudien. Par chance, de nombreux
spécialistes ont évité cette erreur ou cette
naïveté et ont posé le problème d'une
façon différente. C'est-à-dire qu'il s'agit
de savoir si l'inconscient, selon Freud, n'est pas à son
tour un lieu où agit ce système de relations formelles,
lesquelles agissent dans le langage, dans la pensée formelle
et se retrouvent aussi dans certaines structures sociales. Peut-être
l'inconscient est-il lui aussi, pour ainsi dire, «traversé»
par cet inconscient structural. C'est là le point auquel
sont arrivées aujourd'hui les recherches de nombreux psychanalystes.
G. Preti : Mais cet inconscient structural ne coïncide-t-il
pas avec l'inconscient de Jung ?
M. Foucault : Bien sûr que non. On peut dire avec certitude
qu'il ne s'agit pas d'un inconscient individuel, au sens où
l'entend communément la psychanalyse. Mais ce n'est même
pas un inconscient collectif, qui serait une sorte de collection
ou de réserve d'archétypes à disposition de
tous les individus. Cet inconscient structural n'est ni l'un ni
l'autre.
G. Preti : Je voudrais que l'on m'explique votre intérêt
pour un écrivain comme Sade. Peut-être à cause
de la dissolution du moi ou pour un aspect particulier de l'érotisme,
cette sorte de combinatoire algébrique qu'il assume dans
ses oeuvres ?
M. Foucault : La grande tentative de Sade, avec tout ce qu'elle
peut avoir même de pathétique, réside dans le
fait qu'il essaie d'introduire le désordre du désir
dans un monde dominé par l'ordre et par la classification.
Voilà ce que signifie exactement ce qu'il appelle «libertinage».
Le libertin est l'homme doté d'un désir suffisamment
fort et d'un esprit suffisamment froid pour réussir à
faire entrer toutes les potentialités de son désir
dans une combinatoire qui les épuise absolument toutes.
G. Preti : Mais, d'après vous, n'arrive-t-on pas chez Sade
à la mort du désir ? Ces combinaisons qui ne connaissent
ni le temps ni la dynamique du désir, mais seulement des
actes sexuels abstraits, ces combinaisons de toutes les modalités
possibles ne conduisent-elles pas à une situation où
il n'y a plus d'éros, où l'éros devient seulement
un prétexte ?
M. Foucault : Je peux vous dire deux choses, à ce propos.
Il est évident que si j'ai envie de faire l'amour (ou mieux,
quand j'ai envie de faire l'amour), je n'ai pas recours aux recettes
de Sade, à ses combinaisons ; non pas que je n'aimerais pas
essayer, mais parce que je n'en ai jamais eu la possibilité.
Je suis donc d'accord avec vous sur le fait que, dans ces parfaites
combinaisons successives, il n'est pas possible que le désir
se multiplie ou se divise comme cela se produit, en revanche, dans
les oeuvres de Sade. Mais, moi, je ne cherche pas chez Sade une
recette pour faire l'amour ou bien une stimulation pour le faire.
Pour moi, Sade est le symptôme d'un curieux mouvement qui
se produit au sein de notre culture au moment où une pensée
qui est fondamentalement dominée par la représentation,
par le calcul, par l'ordre, par la classification cède la
place, au moment de la Révolution française, à
un élément qui jusqu'alors n'avait jamais été
pensé de cette façon-là, c'est-à-dire
au désir, à la volupté...
G. Preti : Mais alors, selon vous, Sade serait le dernier défenseur
de l'esprit de géométrie ?
M. Foucault : Exactement. Je dirais que je vois plus chez Sade
le dernier témoin du XVIIIe siècle (il l'était
aussi grâce au milieu dont il était issu) que le prophète
de l'avenir. Il s'agit tout au plus de savoir comment il se fait
qu'aujourd'hui nous nous intéressons à lui de façon
aussi passionnée. Quoi qu'il en soit, moi je ne divinise
pas Sade, je n'en fais pas le prophète de notre temps ; je
m'intéresse à lui avec une certaine constance justement
en raison de la position historique qu'il occupe, intermédiaire
entre deux formes de pensée.
G. Preti : Pourquoi, selon vous, s'intéresse-t-on autant
à Sade à notre époque ?
M. Foucault : Je pense que l'on pourrait donner la réponse
suivante : quand Sade a essayé de faire entrer dans les combinaisons
de la représentation la force infinie du désir, il
a été obligé, presque de surcroît pourrait-on
dire, de retirer au sujet sa position privilégiée.
Le sujet n'est alors plus qu'un élément à l'intérieur
d'une combinaison. Dans la philosophie et dans la pensée
des XVIIe et XVIIIe siècles, le sujet était souverain.
Plus tard, au XIXe siècle, avec la philosophie de la volonté,
le sujet est encore souverain, bien que de façon différente.
Mais, au moment où l'on essaie d'unir les deux courants de
pensée, le sujet est dissocié et dispersé entre
les différentes combinaisons. Je crois que l'une des caractéristiques
majeures de notre temps est la mise en question de la souveraineté
du sujet. Cette dissociation qui caractérise notre temps
est déjà présente chez Sade.
G. Preti : Mais ne croyez-vous pas plutôt que la popularité
de Sade est due à la pansexualité qui caractérise
notre époque, à la contestation de tout ordre et de
toute morale ? Je pense que Sade représente pour beaucoup
surtout la libération de l'éros, l'esprit qui se moque
de la vertu, la victoire de l'anarchiste Juliette (le Vice) sur
la timide et conformiste Justine (la Vertu).
M. Foucault : C'est vrai, mais je considère que le désir
de se libérer des tabous sexuels a toujours existé
à toutes les époques. L'homme a toujours été
affamé, d'un point de vue sexuel ; il n'existe pas de société
sans réglementation de la sexualité et donc sans tentatives
d'échapper aux règles établies. Il s'agit de
voir quelle forme cette revendication assume aujourd'hui. Il est
vrai qu'aujourd'hui on soutient Juliette contre Justine. Mais, en
agissant ainsi, ne finit-on pas peut-être par admettre, par
adopter un type de sexualité qui va au-delà du sujet,
qui se trouve, en quelque sorte, derrière le moi, qui le
dépasse ? Aussi le type de sexualité que l'on réclame
aujourd'hui contribue-t-il, dans la pratique, à la dissociation
du sujet, du moins dans la forme où on l'entend depuis Descartes.
Il est clair, en effet, que le thème fondamental de la Juliette
de Sade est le suivant : «Moi je ferai de toi tout ce que
voudra mon désir, mais il est entendu que tu agiras de même
avec moi. Aucune partie de toi n'échappera à mon désir,
mais cela est valable aussi en ce qui me concerne *.» Ainsi,
aucun des deux ne contrôle plus son propre corps, et l'éros
de l'un communique avec l'éros de l'autre sans que le sujet
même n'exerce un contrôle véritable. C'est justement
ce caractère orgiaque de la sexualité contemporaine
qui finit par remettre en question la position du sujet.
G. Preti : Mais beaucoup parlent de la libération de l'éros
comme d'une affirmation du moi ; Marcuse, par exemple.
M. Foucault : Je considère que Marcuse essaie d'utiliser
les vieux thèmes hérités du XIXe siècle
pour sauver le sujet, entendu au sens traditionnel **.
* Sade (D., marquis de), Histoire de Juliette ou les Prospérités
du vice, en Hollande, 1797, 6 vol. (Oeuvres complètes, Paris,
Jean-Jacques Pauvert, t. XIX-XXIV, 1967-1968).
** Marcuse (H), Eros and Civilization. A Philosophical Inquiry
into Freud, Boston, Beacon Press, 1955 (Éros et Civilisation.
Contribution à Freud, trad J.-G. Nény et B. Fraenkel,
Paris, Éd. de Minuit, coll. «Arguments», 1963.)
M. Preti : Je répète que pour moi il n'en va pas
ainsi. La pansexualité est un phénomène analogue
à la contestation ; plus d'autorité, plus de moralité.
La lutte se mène moins contre le sujet que contre la société
établie, l'establishment.
M. Foucault : Mais quand je parle des formes particulières
qu'assume l'érotisme aujourd'hui, je ne veux pas dire qu'il
est le seul à conduire à une dissolution de l'individu.
Je crois que nous sommes en train de vivre une profonde crise de
la société au cours de laquelle on remet en question
le sujet, la personne individuelle dans leur sens traditionnel.
G. Preti : Vous avez écrit que les problèmes moraux
sont aujourd'hui entièrement réductibles à
des problèmes politiques et sexuels. Pourquoi ?
M. Foucault : Il m'arrive souvent de dire une chose pour cesser
d'y penser ; c'est ainsi que par la suite j'éprouve quelques
difficultés à la soutenir. Toutefois, j'ai affirmé
cela parce que je le pensais et que je continue à le penser.
G. Preti : Vous êtes même allé plus loin ; vous
avez dit qu'au fond la sexualité peut être ramenée
à la politique...
M. Foucault : Cela, je l'ai exprimé seulement sous forme
d'hypothèse. De toute manière, je voulais dire ceci
: aujourd'hui, à notre époque (et je vous parle toujours
en qualité d'historien,
même si j'essaie d'être un historien du présent),
les problèmes moraux concernent exclusivement la sexualité
et la politique. Je vous donne un exemple. Pendant une très
longue période, aux XVIIe et XVIIIe siècles, le problème
du travail, ou du manque de travail, était (ou mieux, semblait)
un problème de nature morale. Ceux qui ne travaillaient pas
n'étaient pas considérés comme des malheureux
qui ne trouvaient pas de travail, mais comme des paresseux qui ne
voulaient pas travailler. Il existait, en somme, une éthique
du travail ; il est inutile que j'insiste puisque Max Weber a dit
tout cela bien mieux que moi je ne pourrais le faire. Aujourd'hui,
nous savons très bien que celui qui ne travaille pas est
un homme qui ne trouve pas de travail, qui est chômeur. Le
travail est sorti du règne de la morale et est entré
dans celui de la politique.
G. Preti : Il est évident que vous n'êtes pas italien...
M. Foucault : Quoi qu'il en soit, il me semble difficile de nier
qu'aujourd'hui le travail n'est plus un problème moral. En
somme, je voudrais que l'on me donne un exemple d'un problème
moral, reconnu tel par tout le monde ou par beaucoup de gens, et
qui ne soit pas reconductible à la sexualité ou à
la politique. Pensez-vous que je réduise de façon
un peu trop radicale ?
G. Preti : Moi je suis d'une autre école. Pour moi, la morale
est une hiérarchie entre les valeurs, entre toutes les valeurs
; chaque fois que nous devons opérer un choix entre des valeurs,
nous nous trouvons face à un problème moral.
M. Foucault : Mais ne pensez-vous pas qu'aujourd'hui ce sont la
sexualité et la politique qui définissent ces valeurs
?
G. Preti : Ils définissent la partie la plus visible et
la plus discutée des problèmes moraux. Je dirais qu'ils
définissent plutôt l'éthique (la Sittlichkeit
de Hegel). Vous avez raison en ce qui concerne la Sittlichkeit,
mais pas en ce qui concerne la moralité (la Moralität
de Hegel). Les deux choses ne sont pas du tout identiques. L'éthique
est représentée par les moeurs, le comportement habituel
(ou tout au moins celui qui est requis) d'un homme dans un groupe
social, dans ses rapports avec les membres et avec les institutions
du groupe même, ou du moins face à eux. Les moeurs
ont leurs obligations et leurs interdits, leurs idoles et leurs
tabous, qui varient historiquement, d'une époque à
l'autre, d'un lieu à un autre (il suffit d'une barrière
de douane à une frontière pour modifier l'éthique).
La moralité est bien plus vaste et comprend l'éthique
comme l'un de ses aspects particuliers. Mais elle est le respect
pour les valeurs en tant que telles et en général
(pour toutes les valeurs) en tant qu'objet de volonté (fins)
; elle est, en outre, le respect pour la hiérarchie des valeurs,
chaque fois que les réalisations de certaines d'entre elles
n'apparaissent pas comme unifiables, et donc quand il y a un conflit
(la nécessité de choisir), Robinson Crusoé,
sur son île déserte, n'a pas de problèmes éthiques
; mais il continue à avoir une moralité et, éventuellement,
des problèmes moraux. La moralité est une catégorie
de l'esprit objectif, l'éthique, seulement une valeur donnée
(et, peut-être, purement instrumentale, s'il est vrai, comme
je le pense, que la personne isolée représente une
valeur plus grande que le groupe).
M. Foucault : Nous sommes toujours face au même problème
: vous croyez au transcendantal, moi pas.
G. Preti : Mais pourquoi la sexualité, selon vous, peut-elle
être ramenée à la politique ?
M. Foucault : C'est une question que je me suis posée ;
mais je n'en suis pas du tout certain. Je voulais dire que l'on
pourrait peut-être soutenir que si certains aspects de notre
vie sexuelle (le mariage, la famille, le détournement de
mineurs...) font naître des problèmes moraux, cela
se produit en fonction d'une situation politique donnée.
G. Preti : Mais tout ce que nous faisons a un rapport avec la situation
politique. Nous ne sommes plus dans la forêt de Rousseau ;
dans tous les secteurs de notre vie, nous trouvons toujours face
à nous les lois et les institutions.
M. Foucault : Je ne parlais pas de cela. Je me demandais de quelle
façon la sexualité pouvait faire naître des
problèmes moraux ; je ne dis pas des problèmes de
répression, je pense aux problèmes exclusivement moraux.
En quel sens le fait d'abandonner ou de ne pas abandonner une femme
peut-il constituer un problème moral ? Je ne pense pas aux
lois qui varient d'un pays à l'autre. Je pense que cela se
produit parce que certaines actions ont des liens avec les rapports
politiques qui définissent notre société.
G. Preti : Mais quelle différence y a-t-il, selon vous,
entre rapports politiques et rapports sociaux ?
M. Foucault : J'appelle «politique» tout ce qui concerne
la lutte des classes et «social» tout ce qui en dérive
comme conséquence dans les rapports humains et dans les institutions.
G. Preti : Pour moi, le politique, c'est tout ce qui concerne la
lutte pour le pouvoir et qui ne constitue donc, si l'on veut, qu'un
aspect de la lutte des classes. Le social, c'est tout ce qui concerne
les rapports entre les hommes en général.
M. Foucault : Si nous donnons au terme «politique»
le sens que vous lui attribuez, vous, lequel est plus précis
(je dois le reconnaître), ma définition n'est plus
valable. Moi aussi, j'attribue à la politique le sens de
la lutte pour le pouvoir ; mais il ne s'agit pas d'un pouvoir entendu
au sens de gouvernement ou d'État, il s'agit d'un terme qui
comprend aussi le pouvoir économique.
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