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« L'esprit d'un monde sans esprit » (entretien avec P.
Blanchet et C. Brière), in Blanchet (P.) et Brière (C.),
Iran : la révolution au nom de Dieu, Paris, Éd. du Seuil,
coll. « L'Histoire immédiate », 1979, pp. 227-
241.
Dits Ecrits Tome III texte n°259
Claire Brière et Pierre Blanchet étaient les correspondants
de Libération en Iran. Leur livre, très enthousiaste,
paraît au moment où sont connues les premières
exécutions d'opposants au nouveau régime de Khomeyni.
La critique s'en prend alors à M. Foucault. Rendant compte
de ce livre, Bernard Ulmann, dans L'Express (« Iran, la vengeance
du prophète », no 1449, 20 avril 1979), attribue à
M. Foucault des expressions ou des explications empruntées
à Claire Brière et à Pierre Blanchet et conclut
: « M. Foucault n'est après tout ni le premier ni le
dernier des intellectuels occidentaux à entretenir quelques
illusions sur les lendemains d'une révolution, que ce soit
celle d'octobre 1917, celle des Oeillets du Portugal, ou celle qui
jeta à bas le trône des Pahlavi. » M. Foucault
répondit à l'ensemble de ces critiques dans Le Monde
du 11 mai (voir infra no 269).
Cl. Brière : Pourrait- on partir de la question la plus
simple ? J'ai été comme les autres, comme toi, envoûtée
par ce qui s'est passé en Iran. Pourquoi ?
M. Foucault : J'aimerais retourner aussitôt à une
autre, peut- être moins importante, mais qui peut servir de
voie d'accès : qu'y a-t-il donc eu d'un peu agaçant
dans ce qui s'est passé en Iran pour toute une série
de gens de gauche ou de droite ? L'affaire d'Iran et la manière
dont elle s'est déroulée n'ont pas soulevé
la même forme de sympathie sans problème que le Portugal,
par exemple, ou que le Nicaragua. Je ne dis pas que le Nicaragua,
en plein été, au moment où les gens se doraient
en plein soleil, a soulevé beaucoup d'intérêt,
mais pour l'Iran, j'ai très vite senti une petite réaction
épidermique qui n'était pas de l'ordre de la sympathie
immédiate. Un exemple : cette journaliste que vous connaissez
bien. Elle fait à Téhéran un papier qu'on publie
à Paris, et, dans la phrase finale où elle parlait
de la révolte islamique, elle retrouve la phrase qu'elle
avait écrite avec, ajouté tout crûment, l'adjectif
« fanatique », qu'elle n'avait bien sûr pas écrit.
Ça me paraît assez typique de l'espèce d'agacement
qu'a provoqué le mouvement iranien.
P. Blanchet : Par rapport à l'Iran, tu as plusieurs attitudes
possibles. Tu as l'attitude de l'extrême gauche classique,
orthodoxe. Je cite surtout la Ligue communiste, qui soutient l'Iran,
et l'ensemble de l'extrême gauche, des groupes marxistes-
léninistes, qui disent : ce sont des révoltés
religieux, mais ce n'est pas grave. La religion n'est qu'un paravent.
Donc, on peut les appuyer sans problèmes, c'est une lutte
anti- impérialiste classique, comme celle du Viêtnam,
dirigée par un religieux, Khomeyni, mais qui pourrait être
marxiste- léniniste. Le P.C., quand on lit L'Humanité,
aurait plutôt la même attitude que la L.C.R. *. Par
contre, l'attitude de la gauche, soit P.S., soit de cette gauche
plus marginale qui tourne autour de Libération, est au départ
faite d'irritation. Elle est de dire à peu près deux
choses. La première : la religion, c'est le voile, c'est
l'archaïsme, et une régression au moins en ce qui concerne
les femmes ; la seconde et qu'on ne peut nier, parce qu'on le ressent
: si jamais les religieux viennent au pouvoir, et appliquent leur
programme, ne faut-il pas craindre une nouvelle dictature ?
* Ligue communiste révolutionnaire. Mouvement étudiant
trotskiste ; son équivalent iranien s'était rallié
à Khomeyni.
M. Foucault : On pourrait dire qu'il y a, derrière ces deux
irritations, une autre, ou peut- être un étonnement
et comme un malaise devant ce phénomène qui est, pour
notre mentalité politique, très curieux. Phénomène
qu'on peut dire révolutionnaire au sens très large
du terme, puisqu'il s'agit du soulèvement d'une nation tout
entière contre un pouvoir qui l'opprime. Or nous reconnaissons
une révolution quand nous pouvons repérer deux dynamiques
: l'une qui est celle des contradictions dans cette société,
celle de la lutte des classes ou de grands affrontements sociaux.
Ensuite, une dynamique politique, c'est-à-dire la présence
d'une avant- garde, classe, parti ou idéologie politique,
bref, un fer de lance qui entraîne avec lui toute la nation.
Or il me semble que, dans ce qui se passe en Iran, on ne peut reconnaître
aucune de ces deux dynamiques qui sont pour nous les signes distinctifs
et les marques explicites d'un phénomène révolutionnaire.
Qu'est pour nous un mouvement révolutionnaire où l'on
ne peut pas situer la lutte des classes, où on ne peut pas
situer les contradictions internes à la société
et où on ne peut pas non plus désigner une avant-
garde ?
P. Blanchet : À l'université de Téhéran,
il y avait - j'en ai rencontré plusieurs - des marxistes
qui avaient tous conscience de vivre une révolution fantastique.
C'était beaucoup plus même que ce qu'ils avaient imaginé,
souhaité, rêvé. Invariablement, quand on leur
demandait ce qu'ils pensaient, les marxistes répondaient
: « C'est une situation révolutionnaire, mais il n'y
a pas d'avant-garde. »
Cl. Brière : La réflexion que j'ai entendue le plus
souvent sur l'Iran, c'est : on ne comprend pas. Quand un mouvement
est dit révolutionnaire, les gens, en Occident, et nous-
mêmes avons toujours la conception d'un progrès, de
quelque chose qui va se transformer dans le sens d'un progrès.
Tout cela est mis en question par le phénomène religieux.
En effet, la vague de contestation religieuse
se réfère pour s'asseoir et contester le roi à
des notions qui remontent treize siècles en arrière,
tout en avançant en même temps des revendications de
justice sociale, etc., qui auront l'air d'aller dans le sens d'une
pensée ou d'une action progressistes. Or je ne sais pas s'il
vous est arrivé, à vous, en Iran, de déterminer,
de cerner la nature de cette immense contestation religieuse, moi,
je trouve que c'est très difficile. Les Iraniens eux- mêmes
nagent dans cette ambiguïté et ont plusieurs niveaux
de langage, d'engagement, d'expression, etc. Entre le type qui dit
« Vive Khomeyni », qui est vraiment un religieux très
convaincu, celui qui dit « Vive Khomeyni, mais je ne suis
pas tellement religieux, Khomeyni n'est qu'un symbole », celui
qui dit « Je suis moyennement religieux, j'aime Khomeyni,
mais j'aime bien aussi Chariat Madari », qui est un personnage
très différent, entre la fille qui remet le tchador
pour bien montrer qu'elle est une opposante au régime et
une autre fille, en partie laïcisée, en partie musulmane,
qui ne remettra pas le voile mais qui dira aussi : « Je suis
musulmane et vive Khomeyni »..., entre tous ces gens, il y
a tous les niveaux de pensée. Et pourtant, tout le monde
crie à un moment « Vive Khomeyni » avec ferveur,
et ces niveaux différents s'abolissent.
M, Foucault : Je ne sais pas si vous avez lu le livre de François
Furet sur la Révolution française *. Livre très
intelligent et qui pourrait permettre de débrouiller un peu
ce malaise. Il fait une distinction entre l'ensemble des processus
de transformation économique et sociale qui ont commencé
bien avant la révolution de 1789 pour se terminer bien après
et la spécificité de l'événement révolutionnaire.
C'est- à- dire la spécificité de ce que les
gens éprouvent au fond d'eux- mêmes, mais aussi de
ce qu'ils vivent dans cette sorte de théâtre qu'ils
fabriquent au jour le jour et qui constitue la révolution.
Je me demande si, à propos de l'Iran, on ne pourrait pas
un peu appliquer cette distinction. C'est vrai que la société
iranienne est traversée de contradictions qu'il ne s'agit
absolument pas de nier, mais il est certain que l'événement
révolutionnaire qui se déroule depuis maintenant un
an, et qui est à la fois expérience intérieure,
sorte de liturgie sans cesse recommencée, expérience
communautaire, tout cela s'articule certainement sur la lutte des
classes : mais ça ne la manifeste pas de façon immédiate
et transparente ; ça ne la met pas en scène. La religion,
avec l'emprise formidable qu'elle avait sur les gens, la position
qu'elle a toujours occupée par rapport au pouvoir politique,
son contenu qui en fit
une religion de combat et de sacrifice, etc., quel rôle a-t-elle donc ? Non pas celui d'une idéologie qui permettrait
de masquer des contradictions, ou d'assurer une espèce d'union
sacrée entre toute une série d'intérêts
divergents. Elle a été véritablement le vocabulaire,
le cérémonial, le drame intemporel à l'intérieur
duquel on pouvait loger le drame historique d'un peuple qui met
son existence en balance avec celle de son souverain.
* Furet (F.), Penser la révolution, Paris, Gallimard, «
coll. Bibliothèque des histoires », 1978.
P. Blanchet : Ce qui m'a frappé, c'est le soulèvement
de toute une population. Je dis bien toute. Et si tu prends, par
exemple, la manifestation de l’Achura *, fais le compte :
enlève les enfants en bas âge, les impotents, les vieillards
et une proportion de femmes qui restent à la maison. Tu t'aperçois,
alors, que tout Téhéran était dans la rue et
criait « Mort au roi », sauf les parasites qui, vraiment,
ont vécu du régime. Même les gens qui ont été
avec le régime très longtemps, qui étaient
pour une monarchie constitutionnelle il y a encore un mois ont crié
» Mort au roi ». C'est un moment étonnant, unique
et qui doit rester. Évidemment, après, ça va
se décanter, il y aura des strates, des classes.
M, Foucault : Parmi les choses qui caractérisent cet événement
révolutionnaire, il y a le fait qu'il fait paraître
- et ça, peu de peuples en ont eu l'occasion dans l'histoire
- une volonté absolument collective. La volonté collective,
c'est un mythe politique avec lequel les juristes ou philosophes
essaient d'analyser, ou de justifier, des institutions, etc., c'est
un instrument théorique : la « volonté collective
», on ne l'a jamais vue, et personnellement, je pensais que
la volonté collective, c'était comme Dieu, comme l'âme,
ça ne se rencontrait jamais. Je ne sais pas si vous êtes
d'accord avec moi, nous avons rencontré, à Téhéran
et dans tout l'Iran, la volonté collective d'un peuple. Eh
bien, ça, ça se salue, ça n'arrive pas tous
les jours. De plus (et là, on peut parler du sens politique
de Khomeyni), on a donné à cette volonté collective
un objet, une cible et une seule, à savoir le départ
du chah. Cette volonté collective, qui, dans nos théories,
est toujours générale, s'est fixé, en Iran,
un objectif absolument clair et déterminé, ainsi a-t-elle fait irruption dans l'histoire. Bien sûr, dans les
luttes d'indépendance, dans les guerres anticoloniales, on
trouve des phénomènes du même type. En Iran,
le sentiment national a été extrêmement vigoureux
: le refus de la soumission à l'étranger, le dégoût
devant le pillage des ressources nationales, le rejet d'une politique
étrangère dépendante, l'ingérence
américaine partout visible ont été déterminants
pour que le chah soit perçu comme un agent de l'Occident.
Mais le sentiment national n'a été, à mon avis,
que l'une des composantes d'un refus plus radical encore : le refus
par un peuple, non pas simplement de l'étranger, mais de
tout ce qui avait constitué, depuis des années, des
siècles, son destin politique.
* Achura : le 11 décembre 1978, qui fêtait la commémoration
du dixième jour du mois de deuil de Moharram, se déroulèrent
de gigantesques manifestations à Téhéran.
P. Blanchet : Nous avons été en Chine en 1967, c'est-
à- dire à l'époque la plus forte du linpiaoïsme,
et nous avions, à ce moment- là, le sentiment qu'il
y avait le même type de volonté collective. Il y a
eu en tout cas quelque chose de très fort qui s'est passé,
un désir très profond de l'ensemble du peuple chinois,
par exemple sur la question du rapport des villes et des campagnes,
des intellectuels et des manuels, c'est- à- dire sur toutes
ces questions qui se sont réglées, aujourd'hui, de
manière classique en Chine. On avait, à Pékin,
le sentiment que les Chinois formaient un peuple en fusion. Mais,
après, on s'est aperçu quand même qu'on s'était
fait un peu berner. Les Chinois, aussi. Il est vrai qu'on y mettait
du nôtre. C'est pour cela que, parfois, on hésite à
s'émerveiller sur l'Iran. En tout cas, il y a quelque chose
de commun entre le charisme de Mao Tsé-toung et de Khomeyni,
il y a quelque chose de commun entre la façon dont les jeunes
militants islamiques parlent de Khomeyni et celle dont les gardes
rouges parlaient de Mao.
M. Foucault : Tout de même, la Révolution culturelle,
elle s'est bien présentée comme lutte entre certains
éléments de la population et certains autres, certains
éléments du Parti et certains autres, ou entre la
population et le Parti, etc. Or, ce qui m'a frappé en Iran,
c'est qu'il n'y a pas de lutte entre différents éléments.
Ce qui fait la beauté et en même temps la gravité
de tout ça, c'est qu'il n'y a qu'un affrontement : entre
le peuple tout entier et le pouvoir qui le menace avec ses armes
et sa police. Il n'y a pas à monter aux extrêmes, on
s'y est trouvé porté tout de suite ; d'un côté,
toute la volonté du peuple, de l'autre côté,
les mitrailleuses. Le peuple manifeste, les chars arrivent. Les
manifestations se répètent et les mitrailleuses tirent
à nouveau. Et cela, presque de façon identique, avec
bien sûr, une intensification chaque fois, mais sans que ça
change de forme ou de nature. C'est la répétition
de la manifestation. Les lecteurs des journaux occidentaux ont dû
sans doute se lasser un peu vite. Tiens, encore une manifestation
en Iran. Mais je crois que la manifestation, dans la répétition
même, avait un sens politique intense. Ce mot de manifestation,
il faut le prendre au sens strict : un peuple, inlassablement, rendait
manifeste sa volonté. Ce n'est pas à cause seulement
des manifestations que le chah, en définitive, est parti.
Mais on ne peut nier qu'il était devant un refus indéfiniment
manifeste. Il y a dans ces manifestations un lien entre actions
collectives, rituel religieux et acte de droit public. Un peu comme
dans la tragédie grecque où la cérémonie
collective et la réactualisation des principes du droit allaient
de pair. Il y a eu dans les rues de Téhéran un acte,
politique et juridique, collectivement accompli à l'intérieur
des rites religieux - un acte de déchéance du souverain.
P. Blanchet : Sur la question de la volonté collective,
ce qui m'a frappé - j'étais à la fois envoûté
par l'Iran et parfois aussi assez gêné - , c'est quand,
par exemple, les étudiants venaient en disant : « Nous
sommes tous les mêmes, nous sommes tOus un, nous sommes tous
pour le Coran, nous sommes tous des musulmans, il n'y a pas de différence
entre nous. Et écrivez bien ça, disaient- ils, que
nous sommes tous pareils. » Pourtant, nous savions bien qu'il
y avait des différences, nous savions bien, par exemple,
que les intellectuels, une partie des bazaaris et les couches moyennes
avaient peur d'aller trop loin. Et pourtant, elles ont suivi. C'est
ce qu'il faut expliquer.
M. Foucault : Bien sûr. Il y a un fait très remarquable
dans ce qui se passe en Iran. On avait affaire à un gouvernement
qui était certainement le mieux doté en fait d'armes
et d'armée, le mieux servi par une troupe nombreuse et même
étonnamment fidèle par rapport à ce qu'on pouvait
penser ; on avait affaire à une police qui n'était
certainement pas très efficace, mais dont la violence et
la cruauté remplaçaient souvent la finesse : c'était,
de plus, un régime directement appuyé par les États-
Unis et sur les États- Unis ; il avait reçu finalement
l'aval du monde entier, des pays importants ou non qui l'entouraient,
etc. En un sens, il avait tous les atouts, outre, bien sûr,
le pétrole, qui assurait au pouvoir des revenus dont il pouvait
disposer comme il voulait. Donc, cela étant donné,
un peuple se soulève : il se soulève, bien sûr,
dans un contexte de crise, de difficultés économiques,
etc., mais enfin, les difficultés économiques que
connaissait l'Iran à cette époque- là n'étaient
pas assez grandes pour que les gens, par centaines de milliers et
par millions, descendent dans la rue et aillent affronter, poitrine
nue, les mitrailleuses. C'est de ce phénomène- là
qu'il faut parler.
P. Blanchet : Comparativement, nous connaissons, peut- être,
nous, plus de difficultés économiques.
M. Foucault : Peut- être. À la limite, toute difficulté
économique étant donnée, reste encore à
savoir pourquoi il y a des gens qui se lèvent et qui disent
: ça ne va plus. En se soulevant, les Iraniens se disaient
- et c'est peut- être cela l'âme du soulèvement
: il nous faut changer, bien sûr, de régime et nous
débarrasser de cet homme, il nous faut changer ce personnel
corrompu, il nous faut changer tout dans le pays, l'organisation
politique, le système économique, la politique étrangère.
Mais surtout, il nous faut changer nous- mêmes. Il faut que
notre manière d'être, notre rapport aux autres, aux
choses, à l'éternité, à Dieu, etc.,
soient complètement changés, et il n'y aura de révolution
réelle qu'à la condition de ce changement radical
dans notre expérience. Je crois que c'est là où
l'islam a joué un rôle. Fascination qu'exerce telle
ou telle de ses obligations, tel ou tel de ses codes ? Peut- être,
mais surtout, par rapport à la forme de vie qui était
la leur, la religion était pour eux comme la promesse et
la garantie de trouver de quoi changer radicalement leur subjectivité.
Le chiisme est justement une forme d'islam qui, avec son enseignement
et son contenu ésotérique, distingue entre ce qui
est la simple obéissance externe au code et ce qui est la
vie spirituelle profonde ; quand je dis qu'ils cherchaient à
travers l'islam un changement dans leur subjectivité, c'est
tout à fait compatible avec le fait que la pratique islamique
traditionnelle était déjà là et leur
assurait leur identité ; dans cette façon qu'ils ont
eue de vivre comme force révolutionnaire la religion islamique,
il y avait autre chose que la volonté d'obéir plus
fidèlement à la loi, il y avait la volonté
de renouveler leur existence tout entière en renouant avec
une expérience spirituelle qu'ils pensent trouver au coeur
même de l'islam chiite. On cite toujours Marx et l'opium du
peuple. La phrase qui précède immédiatement
et qu'on ne cite jamais dit que la religion est l'esprit d'un monde
sans esprit. Disons donc que l'islam, cette année 1978, n'a
pas été l'opium du peuple, justement parce qu'il a
été l'esprit d'un monde sans esprit.
Cl. Brière : Pour illustrer un peu ce que tu dis - «
Une manifestation, là- bas, c'est vraiment une manifestation
» - , je pense qu'il faut employer le mot de témoignage.
On parle toujours de Hussein en Iran. Or, qui est Hussein ? Un «
manifestant », un témoin - un martyr - qui, par sa
souffrance, manifeste contre le mal et dont la mort est plus glorieuse
que la vie de son vainqueur. Les gens qui manifestaient avec leurs
mains nues étaient aussi des témoins. Ils témoignaient
des crimes du shah, de la Savak, de la cruauté de ce régime
dont ils ne voulaient plus, du mal que ce régime personnalisait.
P. Blanchet : Je me pose un problème quand on parle de Hussein.
Hussein était un martyr, il est mort. En criant « Martyr,
martyr », inlassablement, la population iranienne a fait partir
le roi.
C'est incroyable et jamais vu. Mais qu'est- ce qui peut se passer
maintenant ? Tout le monde ne va pas crier « Martyr, martyr
», jusqu'à vraiment mourir et jusqu'au coup d'État
militaire. Le chah parti, le mouvement va forcément se scinder.
M. Foucault : Il viendra un moment où ce phénomène
qu'on essaie d'appréhender et qui nous a si fort fascinés
- l'expérience révolutionnaire elle- même -
s'éteindra. Il y a eu littéralement une lumière
qui s'est allumée en eux tous et qui les baigne tous en même
temps. Ça s'éteindra. À ce moment- là
apparaîtront les différentes forces politiques, les
différents courants, il y aura des compromis, ce sera ceci
ou cela, je ne sais pas du tout qui va gagner et je ne pense pas
qu'il y ait beaucoup de gens qui puissent le dire actuellement.
Ça disparaîtra. Il y aura des processus d'un autre
niveau, d'une autre réalité en quelque sorte. Ce que
je voulais dire, c'est que ce à quoi on a assisté
n'a pas été le résultat d'une alliance, par
exemple, entre différents groupes politiques. Ça n'a
pas non plus été le résultat d'un compromis
entre deux classes sociales qui, finalement, cédant les unes
sur ceci, les autres sur cela, sont tombées d'accord pour
revendiquer tel ou tel choix. Pas du tout. Autre chose s'est passé.
Un phénomène a traversé le peuple entier, et
un jour s'arrêtera. À ce moment- là ne resteront
plus que les différents calculs politiques que chacun n'a
pas cessé d'avoir dans sa tête. Prenons le militant
d'un groupe politique quelconque. Quand il défilait, au cours
de l'une de ces manifestations, il était double : il avait
son calcul politique, qui était ceci ou cela, et en même
temps il était un individu pris dans ce mouvement révolutionnaire,
ou plutôt cet Iranien soulevé contre son roi. Et les
deux choses ne se recoupent pas, il ne s'est pas soulevé
contre son roi parce que son parti était fait de tel ou tel
calcul.
CI, Brière : L'un des exemples significatifs de ce mouvement,
c'est ce qui s'est passé pour les Kurdes. Les Kurdes, qui
sont à majorité sunnites, dont les tendances autonomistes
sont connues de longue date, ont tenu le langage de ce soulèvement,
de ce mouvement- là. Tout le monde pensait qu'ils seraient
contre, alors qu'ils l'ont soutenu en disant : « Certes, nous
sommes sunnites, mais avant tout musulmans. » Quand on leur
parlait de leur spécificité kurde, on avait quasi
un mouvement de colère, de récusation. « Quoi,
nous sommes kurdes ! » te répondaient- ils en kurde,
et l'interprète devait traduire du kurde : « Mais non,
pas du tout, nous sommes iraniens avant tout, et nous sommes partie
prenante de tous les problèmes de l'Iran, nous voulons le
départ du roi. » Les mots d'ordre dans le Kurdistan
étaient exactement les mêmes que ceux de Téhéran
ou de Machad. « Vive Khomeyni », « Mort au roi
».
M. Foucault : Je connaissais des Iraniens à Paris : et ce
qui frappait chez beaucoup d'entre eux, c'était la peur.
Peur qu'on sache qu'ils fréquentaient des gens de gauche,
peur que les agents de la Savak apprennent qu'ils lisaient tel ou
tel livre, etc. Arrivant en Iran, aussitôt après les
massacres de septembre, je me suis dit que j'allais trouver une
ville terrorisée puisqu'il y avait eu quatre mille morts.
Or je ne peux pas dire que j'ai trouvé des gens heureux,
mais il y avait une absence de peur et une intensité de courage,
ou plutôt, l'intensité que peuvent avoir les gens quand
le danger, sans être passé, est déjà
dépassé. Ils avaient dépassé dans leur
révolution ce danger des mitrailleuses qui étaient
pour tous, toujours, devant eux.
P. Blanchet : Les Kurdes seront- ils toujours avec les chiites
? Le Front national sera-t-il toujours avec les religieux ? L'intelligentsia
suivra-t-elle toujours Khomeyni ? S'il y a vingt mille morts et
que l'armée réagit, s'il y a une guerre civile larvée
ou une république islamique autoritaire, on risque de voir
de curieux retours en arrière. On dira par exemple que Khomeyni
a forcé la main au Front national. On dira que Khomeyni n'a
pas voulu respecter la volonté de compromis des couches moyennes
et de l'intelligentsia. Toutes choses qui sont vraies et fausses.
M. Foucault : C'est ça. Ce sera exact et, en même
temps, pas vrai. L'autre jour, quelqu'un me disait : tout ce que
vous pensez sur l'Iran en fait n'est pas vrai, et vous ne savez
pas qu'il y a des communistes partout. Mais si, justement, je le
sais. Je sais qu'il y a effectivement beaucoup de gens qui appartiennent
à des organisations communistes ou marxistes- léninistes,
ce n'est pas ça qui est nié. Mais si vos articles
m'ont plu, c'est qu'ils n'essayaient pas, justement, de décomposer
ce phénomène dans ses éléments constituants,
ils essayaient de le laisser comme une lumière dont on sait
bien qu'elle est faite de plusieurs rayonnements. C'est là
le risque et l'intérêt de parler de l'Iran.
P. Blanchet : Je vais te donner un exemple. Un soir, on est sorti
après le couvre- feu avec une fille de quarante ans, très
occidentalisée, qui a vécu à Londres et habite
dans une maison au nord de Téhéran. Un soir, pendant
la période pré-Moharram, elle est venue là
où on habitait, dans un quartier populaire. Ça tirait
de tous les côtés. Nous l'avons emmenée dans
les petites tues, pour aller voir l'armée, pour aller voir
les gens, les cris des toits... C'était la première
fois qu'elle venait dans ce quartier à pied. C'était
la première fois qu'elle parlait avec des gens de condition
assez modeste qui criaient « Allah O Akbar ». Elle était
complètement bouleversée, gênée de ne
pas avoir de tchador, non pas parce qu'elle avait peur de prendre
du vitriol dans la figure, mais parce qu'elle voulait être
comme les autres. Ce n'est pas tellement l'épisode du tchador
qui est important, mais c'est ce que les gens nous disaient. Ils
parlaient de manière très religieuse et disaient toujours
à la fin : « Que Dieu vous garde », et beaucoup
de formules un peu mystiques. Elle répondait de la même
manière, avec le même langage. Elle nous a dit : c'est
la première fois que je parle comme cela. Elle était
très émue.
M. Foucault : Pourtant, tout cela deviendra un jour, aux yeux des
historiens, le ralliement des classes supérieures à
une gauche populaire, etc. Ce sera une vérité analytique.
Je crois que c'est l'une des raisons pour lesquelles on a un certain
malaise quand on revient d'Iran et que les gens, voulant comprendre,
demandent qu'on leur donne le schéma analytique d'une réalité
déjà constituée.
Cl. Brière : Je pense à une autre grille d'interprétation
que nous, les journalistes et les Occidentaux, avons eue fréquemment.
Ce mouvement a obéi à une logique tellement singulière
qu'à plusieurs reprises les observateurs occidentaux, comme
on dit, l'ont enterré. Le jour de la grève du Front
national, en novembre, qui avait été un échec.
Ou le quarantième jour de deuil du vendredi noir. Le vendredi
noir avait été très dur, atroce. On pouvait
imaginer que le quarantième jour de deuil serait très
profond, très douloureux. Or, le quarantième jour,
beaucoup de magasins étaient rouverts et les gens n'avaient
pas l'air endeuillé. Pourtant, le mouvement est reparti avec
sa logique propre, son rythme, sa respiration. J'ai l'impression
qu'en Iran, malgré le rythme trépidant de Téhéran,
le mouvement obéissait à un rythme qu'on pourrait
comparer à celui d'un homme - ils marchent comme un seul
homme - qui respire, qui se fatigue, qui reprend son soufle, qui
repart à l'attaque, mais vraiment avec un souffle collectif.
Dans ce quarantième jour de deuil, il n'y a pas eu de grande
manifestation funèbre. Les Iraniens, après le massacre
de la place Djaleh, reprenaient leur souffle. Le mouvement a été
relancé par la contagion étonnante des grèves
qui se sont développées à ce moment- là.
Puis il y a eu la rentrée universitaire, le coup de colère
des Téhéranais qui ont mis le feu aux symboles occidentaux.
M. Foucault : Une chose aussi me paraît curieuse : c'est
la manière dont l'arme du pétrole a été
utilisée. S'il y avait en effet un point immédiatement
sensible, c'était bien le pétrole, à la fois
cause du mal et arme absolue. On saura peut- être un jour
ce qui s'est passé. Mais il semble bien que cette grève
et ses tactiques n'ont pas été calculées à
l'avance. C'est sur place, sans qu'il y ait eu de mot d'ordre central,
qu'à un moment donné les ouvriers se sont mis en grève,
se coordonnant entre eux, de ville en ville, de manière absolument
libre. D'ailleurs, ce n'était pas une grève au sens
d'un arrêt de travail et d'un blocage de la production. C'était
manifestement l'affirmation que le pétrole appartenait au
peuple iranien et pas au chah, ni à ses clients, ni à
ses commanditaires. C'était une grève de réappropriation
nationale.
Cl. Brière : Alors, a contrario, car il ne serait pas honnête
de le taire, il faut dire que quand toi, individu, journaliste étranger,
femme, tu es confrontée à cette unicité, à
cette volonté commune, il y a un choc formidable. Moral et
physique. Comme si cette unicité exigeait que l'on s'y conformât.
Gare, en un sens, à celui qui n'est pas conforme. On a tous
eu des problèmes de ce type en Iran. D'où, peut- être,
les réticences que l'on sait en Europe. La beauté
d'un soulèvement, oui, mais...
M. Foucault : On a eu des manifestations, verbales au moins, d'antisémitisme
virulent. On a eu des manifestations de xénophobie et pas
seulement à propos des Américains mais aussi des ouvriers
étrangers qu viennent travailler en Iran.
P. Blanchet : C'est effectivement cette contrepartie de l'unicité
qui peut être odieuse à certaines gens. Par exemple,
une fois, il est arrivé à un photographe de prendre
quelques coups de poing dans la figure parce qu'on le prenait pour
un Américain. Il a protesté : « Non, je suis
français. » Les manifestants l'ont alors embrassé.
« Surtout ne racontez pas ça dans la presse. »
Je pense aussi à ces demandes impérieuses des manifestants
: « Dites bien qu'il y a eu tant et tant de milliers de victimes,
tant et tant de millions de manifestants dans la rue. »
Cl. Brière : Ça, c'est un autre problème :
c'est le problème d'une culture différente, d'une
idée différente de l'exactitude. En outre, cela faisait
partie du combat. Quand tu as les mains nues, si tu accumules les
morts réels et imaginaires, tu conjures la peur, et tu te
fais plus convaincant.
M. Foucault : Ils n'ont pas le même régime de vérité
que le nôtre. Lequel d'ailleurs est bien particulier, même
s'il est devenu quasi universel. Les Grecs avaient le leur. Les
Arabes du Maghreb en ont un autre. Et en Iran il est, pour une bonne
part, modelé sur cette religion à forme exotérique
et contenu ésotérique. C'est- à- dire que tout
ce qui est dit sous la forme explicite de la loi renvoie en même
temps à un autre sens qui parle. Donc, dire une chose qui
veut en dire une autre, non seulement ce n'est pas une ambiguïté
condamnable, mais c'est au contraire une surcharge nécessaire
et valorisée. Et alors que, ma foi, on dise quelque chose
qui, au niveau des faits, n'est pas vrai, mais qui renvoie à
un autre sens profond, inassimilable en termes d'exactitude et d'observation...
Cl. Brière : Ce n'est pas ce qui me gêne. Mais je
suis irritée quand on me dit, quand on me répète
que l'on respectera toutes les minorités et quand, dans le
même temps, on ne les respecte pas. J'ai un souvenir halluciné
- et je tiens quand même à ce que cela figure quelque
part - de la manifestation de septembre où, en tant que femme,
j'étais voilée. J'avais un tchador. On a voulu m'empêcher
de monter sur la camionnette des journalistes. J'en avais assez
de marcher. Quand j'ai été dans la camionnette, les
manifestants qui étaient autour ont voulu m'empêcher
de me lever. Ensuite des types se sont mis à hurler - c'était
haineux - parce que j'avais des sandales sans chaussettes : une
énorme impression d'intolérance. Autour, quand même,
il y avait une cinquantaine de personnes qui disaient : «
C'est une journaliste, elle a besoin d'être dans le cortège,
il n'y a pas de raison qu'elle ne soit pas dans la camionnette.
» Mais quand des gens te disent à propos des juifs
- c'est vrai qu'il y a eu des propos antisémites - qu'ils
ne les toléreront que s'ils ne soutiennent pas Israël,
quand des petites lettres anonymes sont envoyées, la crédibilité
du mouvement est un peu atteinte. C'est la force du mouvement d'être
unique. Dès qu'il aperçoit des petites différences,
il se sent menacé. Je crois que l'intolérance est
là, nécessaire.
M, Foucault : Ce qui a donné son intensité au mouvement
iranien a été un double registre. Une volonté
collective politiquement très affirmée et, d'autre
part, la volonté d'un changement radical dans l'existence.
Mais cette double affirmation ne peut prendre appui que sur des
traditions, des institutions qui portent une part de chauvinisme,
de nationalisme, d'exclusion, et qui ont une force d'entraînement
vraiment très grande pour les individus. Pour affronter un
pouvoir armé aussi redoutable, il ne faut pas se sentir seul
ni partir de rien. En dehors des problèmes de succession
immédiate du chah, un autre enjeu m'intéresse au moins
autant : c'est de savoir si, justement, ce mouvement unitaire qui
a dressé un peuple, pendant un an, devant les mitrailleuses
va avoir la force de franchir ses propres frontières et de
dépasser les choses sur lesquelles il s'est appuyé
pendant un certain temps. Est- ce que ces limites- là, est-
ce que ces supports vont s'effacer une fois l'élan pris,
ou est- ce qu'au contraire ils vont s'ancrer et se renforcer ? Beaucoup
ici, et quelques- uns en Iran, attendent et espèrent le moment
où la laïcité enfin reprendra ses droits, et
où on retrouvera la bonne, la vraie, l'éternelle révolution.
Je me demande, moi, jusqu'où les mènera ce chemin
singulier où ils cherchent, contre l'entêtement de
leur destin, contre tout ce qu'ils ont été pendant
des siècles, « tout autre chose ».
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