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« Il mitico capo della rivolta dell’Iran » («
Le chef mythique de la révolte de l'Iran »), Corriere
della sera, vol. 103, no 279, 26 novembre 1978, pp. 1- 2.
Le titre proposé par M. Foucault était « La
folie de l'Iran ».
Dits Ecrits Tome III texte n°253
Téhéran. Une année de troubles va s'achever
en Iran. Sur le cadran de la politique, l'aiguille a à peine
bougé. Le gouvernement semi-libéral de septembre
a été remplacé en novembre par un gouvernement
à moitié militaire. En fait, tout le pays est atteint
: villes, campagnes, centres religieux et régions pétrolières,
bazars, universités, fonctionnaires, intellectuels. Les rats
privilégiés eux-mêmes quittent le navire. Tout
un siècle d'Iran est remis en question : le développement
économique, la domination étrangère, la modernisation,
la dynastie, la vie quotidienne, les moeurs. Rejet global.
Je ne sais pas faire l'histoire du futur. Et je suis un peu maladroit
à prévoir le passé. J'aimerais cependant essayer
de saisir ce qui est en train de se passer, car ces jours- ci rien
n'est achevé et les dés sont encore en train de rouler.
C'est peut- être cela, le travail du journaliste, mais il
est vrai que je ne suis qu'un néophyte.
L'Iran, jamais, n'a été colonisé. Anglais
et Russes l'ont partagé au XIXe siècle en zones d'influences,
selon un mode précolonial. Vint le pétrole, vinrent
les deux guerres mondiales, le conflit du Moyen- Orient, les grands
affrontements de l'Asie. D'un bond, l'Iran est passé à
une situation néo-coloniale dans l'orbite des États-Unis. Longue dépendance sans colonisation directe : c'est
dire que les structures sociales du pays n'ont pas été
radicalement détruites. Elles n'ont même pas été
complètement bouleversées par l'afflux du revenu pétrolier,
qui a certes enrichi les privilégiés, favorisé
la spéculation, permis le suréquipement de l'armée,
mais n'a pas créé de nouvelles forces dans la société.
La bourgeoisie des bazars a été affaiblie ; les communautés
villageoises ont été entamées par la réforme
agraire. Mais les unes et les autres ont survécu, assez pour
souffrir de la dépendance et des changements qu'elle a apportés,
assez également pour résister au régime qui
en était responsable.
Or cette même situation a produit un effet inverse sur les
mouvements politiques. Dans la pénombre de la dépendance,
ils ont subsisté eux aussi, mais ils n'ont pu se maintenir
comme forces réelles à cause de la répression,
mais à cause aussi de leurs propres choix. Le Parti communiste
? Il fut lié à l'U.R.S.S., compromis dans l'occupation
de l'Azerbaïdjan sous Staline, ambigu dans son soutien au «
nationalisme bourgeois » de Mossadegh. Quant au Front national,
héritier de ce même Mossadegh, il a depuis quinze ans
attendu, sans bouger, l'heure d'une libéralisation qu'il
ne croyait pas possible sans l'accord des Américains. Pendant
ce temps, certains cadres impatients du Parti communiste devenaient
des technocrates du régime : ils rêvaient d'un gouvernement
autoritaire pour mener une politique nationaliste. Bref, les partis
politiques ont été victimes de cette « dictature
dépendante » qu'était le régime du chah
; au nom du réalisme, les uns jouaient l'indépendance,
et les autres la liberté.
Absence d'un colonisateur- occupant, et présence en revanche
d'une armée nationale et d'une police considérable
: à cause de cela, les organisations politico- militaires
qui ont ailleurs animé les luttes de la décolonisation
et qui, le moment venu, se sont trouvées en condition de
négocier l'indépendance et d'imposer le départ
de la puissance coloniale, n'ont pas pu se former. Le rejet du régime
est en Iran un phénomène de société
massif. Ce qui ne signifie pas qu'il soit confus, affectif, peu
conscient de soi. Au contraire, il se propage d'une manière
singulièrement efficace, des grèves aux manifestations,
des bazars aux universités, des tracts aux prédications
par le relais de commerçants, d'ouvriers, de religieux, de
professeurs et d'étudiants. Mais aucun parti, aucun homme,
aucune idéologie politique ne peuvent pour le moment se vanter
de représenter ce mouvement. Personne ne peut prétendre
en prendre la tête. Il n'a dans l'ordre politique aucun correspondant
ni aucune expression.
Le paradoxe est qu'il constitue pourtant une volonté collective
parfaitement unifiée. Il est étonnant de voir ce pays
immense, avec une population éparpillée autour de
deux grands plateaux désertiques, ce pays qui a pu s'offrir
les dernières sophistications de la technique à côté
de formes de vie immobile depuis un millénaire, ce pays bridé
par la censure et l'absence de libertés publiques et qui
fait preuve malgré tout d'une si formidable unité.
C'est la même protestation, c'est la même volonté
qui est exprimée par un médecin de Téhéran
et un mollah de province, par un ouvrier du pétrole, par
un employé des postes et par une étudiante sous le
tchador. Cette volonté a quelque chose de déconcertant.
Il s'agit toujours d'une même chose, d'une seule et très
précise : le départ du chah. Mais cette chose unique,
pour le peuple iranien, cela veut dire tout : la fin de la dépendance,
la disparition de la police, la redistribution du revenu pétrolier,
la chasse à la corruption, la réactivation de l'islam,
un autre mode de vie, de nouveaux rapports avec l'Occident, avec
les pays arabes, avec l'Asie, etc. Un peu comme les étudiants
européens des années soixante, les Iraniens veulent
tout ; mais ce tout n'est pas celui d'une « libération
des désirs », c'est celui d'un affranchissement à
l'égard de tout ce qui marque dans leur pays et dans leur
vie quotidienne la présence des hégémonies
planétaires. Et justement ces partis politiques - libéraux
ou socialistes de tendance proaméricaine ou d'inspiration
marxiste - , mieux, la scène politique elle-même,
leur paraissent être encore et toujours les agents de ces
hégémonies.
De là le rôle de ce personnage presque mythique qu'est
Khomeyni. Aucun chef d'État, aucun leader politique, même
appuyé sur tous les médias de son pays, peut aujourd'hui
se vanter d'être l'objet d'un attachement aussi personnel
et aussi intense. Ce lien tient sans doute à trois choses
: Khomeyni n'est pas là : depuis quinze ans, il vit dans
un exil dont lui- même ne veut revenir qu'une fois le chah
parti ; Khomeyni ne dit rien, rien d'autre que non - au chah, au
régime, à la dépendance ; enfin, Khomeyni n'est
pas un homme politique : il n'y aura pas de parti de Khomeyni, il
n'y aura pas de gouvernement Khomeyni. Khomeyni est le point de
fixation d'une volonté collective. Que cherche donc cet entêtement
que rien ne vient distraire ? La fin d'une dépendance où,
derrière les Américains, on reconnaît un consensus
international et un certain « état du monde »
? La fin d'une dépendance dont la dictature est l'instrument
direct, mais dont les jeux de la politique pourraient bien être
les relais indirects ? Il ne s'agit pas d'un soulèvement
spontané auquel manque une organisation politique ; c'est
un mouvement pour se dégager à la fois de la domination
par l'extérieur et de la politique à l'intérieur.
Quand je suis parti d'Iran, la question qu'on me posait sans cesse
était bien sûr : « Est- ce la révolution
? » (c'est à ce prix qu'en France toute une opinion
consent à s'intéresser à ce qui n'est «
pas de chez nous »). Je n'ai pas répondu. Mais j'avais
envie de dire : ce n'est pas une révolution, au sens littéral
du terme : une manière de se mettre debout et de se redresser.
C'est l'insurrection d'hommes aux mains nues qui veulent soulever
le poids formidable qui pèse sur chacun de nous, mais plus
particulièrement, sur eux, ces laboureurs du pétrole,
ces paysans aux frontières des empires : le poids de l'ordre
du monde entier. C'est peut- être la première grande
insurrection contre les systèmes planétaires, la forme
la plus moderne de la révolte et la plus folle.
On comprend l'embarras des hommes politiques. Ils échafaudent
des solutions ; elles sont plus faciles à trouver qu'on ne
le dit ; elles vont du régime militaire pur et simple à
une transformation constitutionnelle qui conduirait de la régence
à la république. Toutes passent par l'élimination
du chah. Que veut donc le peuple ? Ne désire- t- il au fond
rien de plus ? Tout le monde sait bien justement qu'il veut tout
autre chose. C'est pourquoi on hésite tellement à
ne lui proposer que cela, voilà pourquoi on est dans l'impasse.
En effet quelle place peut- on faire, dans les calculs de la politique,
à un mouvement comme celui- là ? À un mouvement
qui ne se laisse pas disperser dans des choix politiques, un mouvement
traversé par le souffle d'une religion qui parle moins de
l'au- delà que de la transfiguration de ce monde- ci.
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