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« La rivolta dell'Iran corre sui nostri delli minicassette
» (« La révolte iranienne se propage sur les
rubans des cassettes »), Corriere della sera, vol. 103, no
273, 19 novembre 1978, pp. 1- 2.
Dits Ecrits Tome III texte n°252
Article rédigé pendant le second séjour de
M. Foucault en Iran. La presse internationale s'était rendue
à Abadan en quête d'une classe ouvrière organisée
qui, à son tour, après l'armée dont l'Occident
avait attendu on craint une solution, pourrait faire la décision.
Téhéran. En Iran, le calendrier fixe les rendez-
vous de la politique. Le 2 décembre commenceront les fêtes
du Moharram. On y célèbre la mort de l'imam Hussein.
C'est le grand rituel de la pénitence (il y a peu de temps
encore on voyait des processions de flagellants). Mais le sentiment
de la faute qui pourrait faire penser au christianisme est indissolublement
lié à l'exaltation du martyre accepté pour
une juste cause. C'est le moment où les foules sont prêtes
à avancer vers la mort dans l'ivresse du sacrifice. Ces jours-
là, le peuple chiite s'éprend des extrêmes.
On dit que l'ordre se rétablit peu à peu en Iran.
En fait, tout le monde retient son souffle. Espoir d'un conseiller
américain : « Si nous tenons pendant le Moharram, tout
peut être sauvé. Sinon... » Le département
d'État lui aussi attend l'anniversaire de l'imam martyrisé.
Entre les manifestations du ramadan, en septembre, et celles, imminentes,
du grand deuil, que faire ? Solution douce d'abord, avec Charif
Hamani : on libère des prisonniers, on autorise les partis,
on abolit la censure ; on essaie de faire baisser la tension politique
pour que la fièvre religieuse ne puisse s'en nourrir. Puis
soudain, le 5 novembre, solution dure : les militaires arrivent
au pouvoir : à l'armée d'investir le pays avec assez
de vigueur pour que les effets du Moharram soient limités,
mais avec assez de mesure cependant pour qu'ils ne donnent pas lieu
à l'explosion du désespoir.
Il paraît que ce changement de cap a été suggéré
ou imposé au chah par un petit lobby. Le général
Hoveissi, des industriels comme Ayami (des automobiles) et Rezahi
(le cuivre), des politiques, comme Fouroud (ancien maire de Téhéran)
ou Massoudi (du coup d'État de 1953). Peut- être. Mais
si on s'est brusquement décidé à changer l'équipe
pour préparer le Moharram « à la dure »,
c'est à cause de la situation du pays tout entier. Et précisément
des grèves qui courent d'une province à l'autre comme
un feu de prairie : grève du secteur pétrolier et
des aciéries, grève des usines Minoo, des transports
en commun, d'Iran Air, grève des administrations publiques.
Le plus surprenant, c'est qu'on ait cessé le travail dans
les douanes et aux impôts, où l'on ne cesse pas facilement
le travail vu que sa rémunération est décuplée
ou centuplée par les trafics et les pots-de-vin. Si, dans
un régime comme celui du chah, la corruption elle- même
se met en grève...
J'ai voulu savoir ce qu'il en était de ce mouvement dont
la censure cache l'ampleur. À Téhéran, j'ai
rencontré les « privilégiés » de
la grève, le personnel navigant d'Iran Air : appartement
élégant, mobilier en teck, revues américaines.
Mille kilomètres au sud, j'ai rencontré les «
durs », ceux du pétrole. Quel Européen n'a pas
rêvé d'Abadan, des six millions de barils coulant chaque
jour, et de la plus grande raffinerie du monde ? On est bien surpris
de la trouver immense, mais plutôt vieillotte, serrée
entre ces tôles ondulées, avec ces bâtiments
de direction en style britannique, mi- industriel mi- colonial,
que l'on entrevoit au- dessus des torchères et des cheminées
: le palais d'un gouverneur des colonies corrigé par l'austérité
d'une grande filature de Manchester. Mais que ce soit une institution
puissante, respectable et riche, on le reconnaît à
la formidable misère qu'elle a fait naître sur cette
île de sable entre deux fleuves jaunâtres : ça
commence autour de l'usine par une sorte de coron subtropical, puis
très vite on passe aux taudis où les gamins grouillent
entre les châssis de camion et les monceaux de ferraille,
et on finit par les tanières de boue séchée
baignées d'immondices. Là, les enfants accroupis ne
crient ni ne bougent. Puis tout s'efface dans la palmeraie qui conduit
jusqu'au désert, endroit et envers de l'une des richesses
du monde.
Entre les grévistes d'Iran Air qui vous reçoivent
dans leur salon et ceux d'Abadan rencontrés en secret après
d'obscurs rendez- vous, il y a d'étonnantes ressemblances.
Ne serait- ce que celle- ci : ils faisaient la grève pour
la première fois, les premiers parce qu'ils n'en avaient
pas eu envie, les seconds parce qu'ils n'en avaient pas eu le droit.
En outre, toutes ces grèves enchaînent directement
les motifs politiques sur les revendications économiques.
Les ouvriers de la raffinerie avaient reçu 25 % d'augmentation
en mars dernier. Après le 23 octobre, début de la
grève, ils ont obtenu sans trop de discussions des avantages
sociaux, puis 10 % du salaire, puis 10 % de « primes d'usine
» (« il fallait bien trouver un terme pour justifier
cette augmentation », dit un représentant de la direction),
puis cent rials quotidiens pour le déjeuner. On a l'impression
qu'ils pourraient continuer indéfiniment. De toute façon,
comme les pilotes d'Iran Air qui ne peuvent pas se plaindre de leurs
salaires, ce qu'ils veulent, c'est l'abolition de la loi martiale,
la libération de tous les prisonniers politiques, la dissolution
- disent certains - de la Savak, la condamnation de ceux qui ont
volé ou torturé.
Ni les uns ni les autres (et cela m'a paru étrange sur le
moment) ne demandent le départ du chah ou la « fin
du régime ». Chacun, pourtant, affirme le désirer.
Prudence ? Peut- être. Le fait est que cette revendication,
première et dernière, ils considèrent que c'est
au peuple tout entier de la formuler et, le moment venu, de l'imposer.
Il suffit pour le moment que le vieux saint en exil à Paris
le demande pour eux, sans défaillir. Aujourd'hui, ils ont
tous conscience de faire une grève politique, parce qu'ils
le font en solidarité avec le pays tout entier. Un commandant
de bord d'Iran Air m'a expliqué qu'il était, pendant
le vol, responsable de la safety des passagers. S'il ne vole pas
aujourd'hui, c'est qu'il doit veiller à la safety du pays.
À Abadan, les ouvriers disent que la production n'a jamais
tout à fait cessé, et qu'elle a maintenant repris
partiellement car il faut faire face aux besoins du pays : les trente-
huit tankers qui attendent dans la baie attendront encore. Simples
déclarations de principe ? Sans doute. Elles sont pourtant
significatives de ces mouvements dispersés : ils ne forment
pas une grève générale, mais chacun s'assigne
une fonction nationale.
C'est pourquoi ils peuvent si facilement se tendre la main. Les
instituteurs d'Abadan et les ouvriers du pétrole se sont
déclarés solidaires. Le 4 novembre, les ouvriers d'Iran
Nippon, de l'Iran Japan Petroleum Company et du complexe pétrochimique
se sont unis à ceux de la raffinerie en un meeting commun.
De là aussi le fait que le départ des étrangers,
qu'il s'agisse des techniciens américains, des hôtesses
françaises ou des manoeuvres Afghans est continûment
demandé. « Nous voulons que notre pays soit nationalisé.
» Transformer ces grèves à signification nationale
en une grève générale ? C'est le problème
du moment. Aucun parti n'en a la force (la grève du pays
tout entier recommandée pour le 12 novembre par quelques
hommes politiques n'a même pas échoué comme
on l'a dit, elle n'a tout simplement pas eu lieu). D'un côté,
l'extraordinaire vigueur du mouvement s'appuie localement sur quelques
organisations clandestines et disséminées (elles dérivent
d'ex-mouvements de guérillas islamiques ou marxistes, comme
l'Estadié Kommunist * dont on m'a parlé à Abadan).
Mais, d'un autre côté, le point de cohésion
se trouve hors du pays, hors des organisations politiques, hors
de toute négociation possible : chez Khomeyni, dans
son inflexible refus, dans l'amour que chacun nourrit individuellement
pour lui. C'était impressionnant d'entendre un pilote de
Boeing parlant au nom de ses camarades : « Vous avez en France
le bien le plus précieux que l'Iran possède depuis
un siècle. À vous de le protéger. » Le
ton était impérieux. Plus impressionnant encore d'entendre
les grévistes d'Abadan : « Nous ne sommes pas particulièrement
religieux. - A qui donc faites- vous confiance ? À un parti
politique ? - Non, à aucun. - A un homme ? - Non à
aucun, sauf à Khomeyni, et à lui seul. »
* Estadié Kommunist : Eittehadieh Communist Iran, mouvement
d'ouvriers et d'étudiants rentrés de l'étranger.
Le gouvernement des militaires s'est donné pour tâche
première l'arrêt des grèves : expédient
classique, donc incertain. La Savak, cette police politique qui
a été la honte du régime, est devenue en retour
son échec le plus cuisant. Ses membres, qui ont renoué
avec leur ancienne vocation de bagarreurs brutaux, sont envoyés
un peu partout pour provoquer, brûler, jouer de la matraque.
Le tout est ensuite attribué aux grévistes et aux
manifestants avec le risque que la provocation ne souffle sur le
feu et ne suscite une authentique explosion comme à Téhéran.
Même l'armée intervient. Elle a pénétré
dans la raffinerie d'Abadan ; elle a laissé derrière
elle des blessés et elle stationne derrière les usines
avec des engins blindés. Les soldats se sont rendus dans
les maisons des ouvriers pour les conduire de force à la
raffinerie. Mais comment les contraindre à travailler ?
Durant les deux mois du gouvernement Hamami, les nouvelles transmises
chaque jour par des journaux redevenus libres avaient « allumé
» les grèves les unes après les autres. Les
militaires ont dû rétablir la censure. À quoi
les journalistes ont répondu en refusant de faire paraître
les journaux. Ils savaient très bien qu'ils laissaient la
place libre à tout un réseau d'information ; celui
que quinze ans d'obscurantisme avait permis de mettre au point,
celui des téléphones, des cassettes *, des mosquées
et des sermons, des cabinets d'avocats et des cercles d'intellectuels.
* Les sermons diffusés des terrasses des maisons par magnétophone
défiaient le couvre-feu.
J'ai pu voir fonctionner une de ces « cellules de base »
de l'information. Près d'une des mosquées d'Abadan.
Décor habituel d'une grande pauvreté à l'exception
de quelques tapis. Le mollah, adossé à une bibliothèque
de livres de religion, et entouré d'une douzaine de fidèles,
était assis près d'un vieux téléphone
qui sonnait sans cesse : le travail a cessé à Ahwaz,
plusieurs morts à Lahidjan, etc. Au moment même où
le directeur des relations publiques de la N.I.O.C. ** fabriquait
devant les journalistes la « vérité inter
nationale » de la grève (revendications économiques
satisfaites, aucune exigence politique, reprise générale
et continue), j'ai entendu le mollah fabriquer de son côté
la « vérité iranienne » à propos
du même événement. Il n'y a aucune revendication
économique, tous les objectifs sont politiques.
** National Iranian Oil Company.
Il paraît que de Gaulle a pu résister au putsch d'Alger
grâce aux transistors. Si le chah devait sombrer, ce sera
pour une part grâce aux cassettes. C'est l'instrument par
excellence de la contre- information. Dimanche dernier, je me suis
rendu au cimetière de Téhéran, le seul endroit
où la loi martiale tolère les réunions. Les
gens se tenaient derrière des banderoles et des couronnes
de lauriers, maudissant le chah. Puis ils se sont assis. Tour à
tour, trois hommes, dont un religieux, se sont levés et se
sont mis à parler avec une grande intensité, presque
avec violence. Mais, au moment de sortir, deux cents soldats au
moins bloquaient les grilles, avec des fusils- mitrailleurs, des
voitures blindées et deux tanks. Les orateurs ont été
arrêtés, ainsi que tous ceux qui portaient des magnétophones.
Mais on peut trouver à la porte de la plupart des mosquées
de province pour quelques milliers de lires les cassettes des orateurs
les plus réputés. Il arrive qu'on rencontre dans les
rues même les plus fréquentées des enfants qui
marchent un magnétophone à la main. Et ils font hurler
si fort ces voix qui viennent de Qom, de Mesched et d'Ispahan qu'elles
couvrent le bruit des voitures, et que les passants n'ont pas besoin
de s'arrêter pour entendre. Et de ville en ville, les grèves
commencent, s'éteignent, recommencent, comme des feux qui
clignotent avant les nuits de Moharram.
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