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Les « reportages » d'idées
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome III texte n°250

« I « reportages » di idee » (« Les “reportages” d'idées » ; trad. C. Lazzeri), Corriere della sera, vol. 103, no 267, 12 novembre 1978, p. 1.

Dits Ecrits Tome III texte n°250

Cet article, qui introduit un reportage sur les États-Unis réalisé par Alain Finkielkrault, présente le projet d'ensemble des « reportages d'idées ». Étaient prévus un reportage sur le Viêtnam par Susan Sontag, sur la Hongrie par Arpad Ajtony, sur la démocratisation espagnole par Jorge Semprun, sur le suicide collectif de la secte du pasteur Jones à Guyana par Ronald Laing. Seuls paraîtront les reportages de M. Foucault sur l'Iran, d'Alain Finkielkraut sur les Etats- Unis et d'André Glucksmann sur les boat-people.


Nous avons commencé en septembre une série de reportages * pour le Corriere. Le premier a été consacré à la révolution iranienne. Voici aujourd'hui le deuxième : les États- Unis au milieu du gué de l'administration Carter ou plutôt à la fin de ces Seventies qui ont été pour les Américains si importantes et si glissantes. L'équipe permanente qui travaille avec moi à Paris - pour consacrer des enquêtes aux thèmes de fond de l'actualité, en collaboration avec le Corriere della sera et avec la maison d'édition Rizzoli - a choisi cette fois- ci un jeune auteur : Alain Finkielkraut, Français, vingt- neuf ans, auteur d'un livre devenu tout de suite célèbre : Le Nouveau Désordre amoureux **. Son expérience d'enseignant à Berkeley, sa nouvelle manière de regarder les problèmes d'une époque, son langage dépourvu de préjugés, garantissent la nouveauté d'une exploration sur l'Amérique, assez différente de celles auxquelles nous sommes habitués.

* En français dans le texte (N.d. T.),

** Paris, Éd. du Seuil, 1977. Écrit avec P. Bruckner.

Suivront rapidement d'autres enquêtes que nous avons conçues comme des « reportages d'idées ». Certains disent que les grandes idéologies sont en train de mourir, d'autres qu'elles nous submergent par leur monotonie. Le monde contemporain, à l'inverse, fourmille d'idées qui naissent, s'agitent, disparaissent ou réapparaissent, secouant les gens et les choses. Et cela non seulement dans les cercles intellectuels ou dans les universités de l'Europe de l'Ouest : mais à l'échelle mondiale et, parmi bien d'autres, des minorités ou des peuples que l'histoire jusqu'à aujourd'hui n'a presque jamais habitué à parler ou à se faire écouter.

Il y a plus d'idées sur la terre que les intellectuels souvent ne l'imaginent. Et ces idées sont plus actives, plus fortes, plus résistantes et plus passionnées que ce que peuvent en penser les politiques. Il faut assister à la naissance des idées et à l'explosion de leur force : et cela non pas dans les livres qui les énoncent, mais dans les événements dans lesquels elles manifestent leur force, dans les luttes que l'on mène pour les idées, contre ou pour elles.

Ce ne sont pas les idées qui mènent le monde. Mais c'est justement parce que le monde a des idées (et parce qu'il en produit beaucoup continuellement) qu'il n'est pas conduit passivement selon ceux qui le dirigent ou ceux qui voudraient lui enseigner à penser une fois pour toutes.

Tel est le sens que nous voudrions donner à ces reportages où l'analyse de ce que l'on pense sera liée à celle de ce qui advient. Les intellectuels travailleront avec des journalistes au point de croisement des idées et des événements.