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« Una rivolta con le mani nude » (« Une révolte
à mains nues »), Corriere della sera, vol. 103, no
261, 5 novembre 1978, pp. 1- 2.
Dits Ecrits Tome III texte n°248
Téhéran. Les rois du siècle dernier étaient
en somme assez accommodants. On les voyait partir, au petit matin,
fuyant leur palais dans de grosses berlines noires, après
avoir abdiqué entre les mains d'un ministre impatient et
courtois. Les gens en place étaient-ils plus peureux qu'aujourd'hui,
moins attachés au pouvoir, plus sensibles à la haine,
ou peut- être tout simplement moins bien armés ? Toujours
est- il que les gouvernements tombaient facilement quand les peuples
descendaient dans la rue.
Au XXe siècle, pour renverser un régime, il faut
plus que ces « émotions ». Il faut armes, état-
major, organisation, préparation... Ce qui se passe en Iran
a de quoi troubler les observateurs d'aujourd'hui. Ils ne peuvent
y retrouver ni la Chine, ni Cuba, ni le Viêt-nam, mais un
raz de marée sans appareil militaire, sans avant- garde,
sans parti. Ils n'y retrouvent pas non plus les mouvements de 1968,
car ces hommes et ces femmes qui manifestent avec des banderoles
et des fleurs ont un but politique immédiat ; ils s'en prennent
au chah et à son régime ; et ils sont bel et bien
ces jours- ci en train de les renverser.
Quand j'ai quitté Téhéran, il y a un mois,
on se doutait bien que le mouvement était irréversible.
Mais on pouvait penser qu'il irait lentement. Il pouvait connaître
bien des coups d'arrêt : bains de sang, s'il devenait plus
intense ; dispersion, s'il gagnait en étendue ; assoupissement,
s'il se montrait incapable de se doter d'un programme. Rien de tout
cela ne s'est produit et les choses dès lors ont été
très vite.
Premier paradoxe et première cause de l'accélération
: depuis dix mois, la population s'oppose à un régime
qui est parmi les mieux armés du monde et à une police
qui est parmi les plus redoutables. Cela les mains nues, sans recours
à la lutte armée, avec une obstination et un courage
qui immobilisent l'armée sur place : petit à petit,
elle se fige et hésite à tirer. Il y a deux mois,
elle faisait de trois mille à quatre mille morts autour de
la place Djaleh ; hier, deux cent mille personnes ont défilé
devant des soldats qui n'ont pas bougé. Le gouvernement en
est réduit à lancer des commandos de provocateurs
: ils n'ont aucun effet. Plus la crise décisive approche,
moins le recours aux armes devient possible. Le soulèvement
de toute une société a étouffé la guerre
civile.
Deuxième paradoxe : la révolte s'est étendue
sans qu'il y ait eu dispersion ou conflit. La rentrée universitaire
aurait pu ramener sur le devant de la scène des étudiants
plus occidentalisés, plus marxistes que les mollahs des campagnes.
La libération de plus d'un millier de prisonniers politiques
aurait pu susciter un conflit entre anciens et nouveaux opposants.
Enfin et surtout, la grève des ouvriers du pétrole
aurait pu, d'un côté, inquiéter la bourgeoisie
du bazar et, d'autre part, amorcer un cycle de revendications strictement
professionnelles : le secteur moderne et industrialisé pouvait
se séparer du secteur « traditionnel » (en cédant
aussitôt sur les augmentations de salaire, le gouvernement
faisait ce calcul). Or rien de tout cela ne s'est produit. Mieux
: les ouvriers en grève ont donné au mouvement une
arme économique formidable. L'arrêt des raffineries
tarit les ressources du gouvernement et donne une dimension internationale
à la crise iranienne. Pour les clients de l'Iran, le chah
est devenu obstacle à leur approvisionnement. Jolie réponse
à ceux qui avaient autrefois renversé Mossadegh et
rétabli la monarchie pour mieux contrôler le pétrole.
Troisième paradoxe : l'absence d'objectifs à long
terme n'est pas un facteur de faiblesse. Au contraire. C'est parce
qu'il n'y a pas de programme de gouvernement, c'est parce que les
mots d'ordre sont courts qu'il peut y avoir une volonté claire,
obstinée, presque unanime.
L'Iran est actuellement en état de grève politique
généralisée. Je veux dire en état de
grève par rapport à la politique. Et cela en deux
sens : refus de prolonger d'une quelconque façon le système
en place, de faire fonctionner ses appareils, son administration,
son économie. Mais refus aussi de faire place à une
bataille politique sur la future constitution, sur les choix sociaux,
sur la politique étrangère, sur les hommes de remplacement.
Ce n'est pas qu'on n'en discute pas ; mais on fait en sorte que
ces questions ne puissent pas donner prise à un jeu politique
de la part de qui que ce soit. Tous ses piquants dehors, le peuple
iranien fait le hérisson : sa volonté politique, c'est
de ne pas donner prise à la politique.
C'est une loi de l'histoire : plus la volonté d'un peuple
est simple, plus la tâche des hommes politiques est complexe.
Sans doute parce que la politique n'est pas ce qu'elle prétend
- l'expression d'une volonté collective ; elle ne respire
bien que là où cette volonté est multiple,
hésitante, confuse et obscure à elle- même.
Pour l'instant, deux solutions se présentent pour donner
une forme politique à cette volonté de tout un peuple
de changer de régime. Il y a la solution d'Ali Amini, ancien
Premier ministre du chah et homme de compromis. Elle suppose qu'il
ne s'agit dans tout cela que d'un rejet, presque affectif, de la
personne du chah et de sa manière de gouverner : que le souverain
s'éclipse, qu'on libéralise le régime, et le
jeu politique pourra reprendre de lui- même. Karim Sandjabi,
leader du Front national et survivant de l'équipe de Mossadegh,
voit plus loin, et plus clair sans doute, en voulant que le rejet
de la dynastie prenne la forme d'un référendum. C'est
un moyen d'écarter le chah avant même l'issue d'une
consultation dont le principe même remettrait en question
le pouvoir dont il a hérité depuis trente- cinq ans.
C'est aussi une manière de provoquer, avant même la
fin légale de la monarchie, toute une reconnaissance de la
vie politique et de l'activité des partis dont la campagne
du référendum serait l'occasion : au lendemain d'une
consultation dont l'issue ne fait pas de doute, l'Iran se retrouverait
sans souverain et peut- être sans Constitution, mais avec
une scène politique déjà bien en place. Tout
indique que le Front national ne donnera le feu vert à une
expérience Amini que si celui- ci s'engage à organiser
un référendum sur le maintien de la dynastie.
Mais il y a là une difficulté. L'ayatollah Khomeyni
et les religieux qui le suivent veulent obtenir le départ
du chah par la seule force de ce mouvement populaire qu'ils ont
animé, en dehors des partis politiques. Ils ont forgé
ou, en tout cas, soutenu une volonté collective assez forte
pour mettre aux abois la monarchie la plus policière du monde.
Ils ne tiennent certainement pas à ce qu'un référendum
ne transforme cette volonté en une coalition politique. Mais
il est certain qu'il est très difficile de refuser au nom
de la volonté populaire toute forme de consultation électorale.
C'est pourquoi Khomeyni vient, ce matin même, de proposer
un autre référendum : il aurait lieu après
le départ du chah obtenu sous la seule pression du mouvement
actuel, et il porterait sur l'adoption d'un « gouvernement
islamique ». Les partis politiques se trouveraient alors dans
une position très embarrassante : ou bien il leur faudrait
rejeter l'un des thèmes essentiels du mouvement populaire
(les politiques s'opposeraient alors aux religieux et ne gagneraient
certainement pas) ; ou bien il leur faudrait se lier les mains à
l'avance en acceptant une forme de gouvernement où leur jeu
serait de toute façon très limité. L'ayatollah
a, en même temps, brandi deux menaces : la guerre civile si
le chah ne partait pas et l'exclusion du mouvement pour toute personne
ou parti qui accepterait, même de façon provisoire,
le maintien de la dynastie, fût- elle privée de pouvoir.
C'est relancer clairement le mot d'ordre de « grève
de la politique ».
L'interrogation aujourd'hui n'est plus : Mohammed Reza partira-
t- il, oui ou non ? Sauf retournement imprévisible, il partira.
Mais la question est de savoir quelle forme prendra cette volonté
nue et massive qui, depuis longtemps, a dit non à son souverain,
qui a fini par le désarmer. La question est de savoir quand
et comment la volonté de tous va céder la place à
la politique, la question est de savoir si elle le veut et si elle
le doit. C'est le problème pratique de toutes les révolutions,
c'est le problème théorique de toutes les philosophies
politiques. Avouons que nous serions nous autres Occidentaux mal
placés pour donner, sur ce point, un conseil aux Iraniens.
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