|
« Sfida all’opposizione » (« Défi
à l'opposition »), Corriere della sera, vol. 103, no
262, 7 novembre 1978, pp. 1- 2.
Dits Ecrits Tome III texte n°249
M. Foucault avait proposé deux titres : « L'ordre
a ses dangers » ou « Le week- end de Téhéran
». Il s'agit des samedi et dimanche 4 et 5 novembre, pendant
lesquels les étudiants brisèrent et brûlèrent
tout ce qui symbolisait la dynastie Pahlavi et l'Occident.
Téhéran. Deux événements ont préparé
le week- end de Téhéran :
1) Toute l'opposition venait de se regrouper derrière l'ayatollah
Khomeyni. Une solution, soutenue par les Américains, prévoyait
la demi- retraite du chah et une libéralisation progressive
; cela supposait la neutralité des principaux partis d'opposition.
Or, dans la journée de vendredi, Karim Sandjabi, le leader
du Front national, avait finalement accepté le premier point
de la déclaration de l'ayatollah : la monarchie du chah est
illégitime et illégale. La déchéance
et le départ de la dynastie étaient donc devenus un
préalable à toute reconstitution de la vie politique.
Vendredi soir, le souverain n'avait plus aucun appui, même
indirect, dans l'opposition, donc, aucune possibilité de
manoeuvre. Contre lui, l'opposition avait fait le plein.
2) Or la veille, la presse officieuse soviétique avait estimé
« dangereuse » la revendication d'un gouvernement islamique
en Iran. C'était, d'une part, signifier aux Américains
que l'U.R.S.S. ne faisait pas d'objection à une solution,
même « vigoureuse », qui pourrait barrer la route
à une opposition regroupée derrière Khomeyni.
C'était, d'autre part, signifier au chah qu'en cas de lutte
longue et violente, l'opposition ne trouverait d'appui ni en U.R.S.S.,
ni dans les démocraties populaires fournisseuses d'armes,
ni dans les pays du Moyen- Orient parrainés par les Russes.
Donc, du côté international, c'était le chah
qui, vendredi soir, avait fait le plein et l'opposition qui était
parfaitement isolée.
Une seule carte restait au chah : faire jouer ces données
internationales sur la scène intérieure.
L'occasion fut l'émeute étudiante. On discutera longtemps
pour savoir si elle a été provoquée et par
qui. Le samedi, par les tirs des soldats ? Le dimanche, par leur
retrait ? Le mot « provocation » me gêne toujours,
car il n'y a pas d'action qui ne soit provoquée. Le problème
est de savoir ce qui rend quelqu'un provocable. Pourquoi les étudiants
sont- ils passés, ce week- end, à un type d'action
qui n'était pas celui des mois précédents et
qui n'était pas souhaité, sans doute, par les responsables
même les plus radicaux de l'opposition ? Peut- être
parce qu'il y a eu rivalité entre les groupes les plus politisés
et les groupes les plus religieux. Mais peut- être surtout
parce qu'il y avait, dans la tête de tous, une sorte de défi
entre le radicalisme révolutionnaire et le radicalisme islamique,
aucun des deux ne voulant se reconnaître plus conciliant et
moins courageux que l'autre. Pour cette raison et à cause
d'une situation qui avait beaucoup évolué, le milieu
étudiant s'est trouvé beaucoup plus « détonant
» que l'ensemble de la population avec laquelle ces mêmes
étudiants manifestaient il y a quelques semaines.
Voilà donc Téhéran investi par l'armée
et les principaux officiers à la tête du pays. Est-
ce la prise de pouvoir par les militaires, prédite par certains
? Il ne semble pas, du moins pour l'instant.
En effet, les généraux devenus ministres ne se sont
pas imposés eux- mêmes au chah. Ce sont les hommes
du souverain, désignés par lui depuis longtemps aux
postes les plus élevés. D'autre part, le chah a déclaré
ce matin même que le nouveau gouvernement était là
pour peu de temps et que, l'ordre rétabli, la libéralisation
reprendrait aussitôt. Je ne pense pas que beaucoup d'Iraniens
le croient. Mais c'est une manière de dire à l'opposition
: « Vous me déclariez illégal et vous vouliez
libéraliser après moi. Vous ne pourrez pas le faire
sans moi, non seulement parce que j'ai la force de rester, mais
parce que j'ai la légitimité de l'ordre. » Et
c'est une manière de dire aux Américains et à
leur homme, Ali Amini : « Vous vouliez que je m'éclipse
au profit de mon grand dadais de fils ; mais vous voyez que je vous
suis plus indispensable que jamais pour libéraliser le régime.
»
Bref, l'armée, aujourd'hui, n'est intervenue ni pour réprimer
massivement l'opposition ni pour éliminer à son profit
et le roi et ses adversaires ; le chah l'a fait manoeuvrer pour
casser en deux l'opposition et se retrouver dans une situation de
force lorsqu'il faudra négocier avec l'opposition modérée.
On peut imaginer - mais c'est de ma part pure spéculation
- que le chah a fait son coup avec l'aide des Américains
qui encadrent sur place une grande partie de son armée, mais
pour être capable de résister à Carter et à
ceux qui prévoyaient son nécessaire effacement.
Mais, pour que le calcul du souverain se vérifie, il faudrait
que le pays reste aussi immobile que Téhéran ce matin.
L'armée, ou du moins la partie la plus sûre de l'armée,
a de quoi tenir les grandes villes. Mais peut- elle tenir le pays,
je veux dire non seulement toute l'étendue du territoire,
mais la masse même de la population ? les ouvriers, les fonctionnaires,
les commerçants des bazars qui, depuis des mois et des mois,
font des grèves et bloquent tour à tour les secteurs
les plus divers de la société ? Et c'est là
que le chah se retrouve en face des religieux, des mollahs et de
l'irréductible ayatollah. Ceux- ci peuvent continuer à
animer une résistance qui peut avoir bien d'autres formes
que l'émeute et une tout autre efficacité. À
cette grande grève politique de la semaine dernière
qui visait à l'éliminer, le chah a répondu
en faisant une rentrée bruyante ; il a réapparu comme
maître de l'ordre. Il peut le faire régner dans la
rue. Mais sans doute pas dans la société. L'armée,
alors, risquerait de lui casser entre les mains. Et un officier
pourrait rêver un matin de pactiser avec ce mouvement religieux
qui n'est sans doute pas prêt à céder devant
le chah, fût- il retranché derrière ses tanks.
Le mouvement religieux qui a fini par absorber toute l'opposition
politique pourrait bien briser l'unité apparente de l'armée
et passer alliance avec l'une de ses fractions. L'ordre a de ces
dangers.
|
|