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« Téhéran : la fede contro la scia »
(« Téhéran : la foi contre le chah »),
Corriere della sera, vol. 103, no 237, 8 octobre 1978, p. 11.
Dits Ecrits Tome III texte n°244
Le titre proposé par M. Foucault était « Dans
l'attente de l'Imam » (il s'agit du douzième imam de
la tradition chiite). Cette présentation de la religion chiite
porte l'empreinte de la rencontre de M. Foucault avec l'ayatollah
Chariat Madari, à Qom, le 20 septembre 1978. Philosophe éclairé
autant que religieux, Chariat Madari, alors âgé de
plus de quatre-vingts ans, était l'un des plus hauts dignitaires
chiites. Attaché à une conception spirituelle du chiisme,
il convainquit M. Foucault que le chiisme ne pouvait revendiquer
l'exclusivité du pouvoir temporel. Le 24 février 1979,
Chariat Madari entrait en conflit avec Khomeyni en encourageant
la création du Parti républicain populaire, opposé
au Parti de la République islamique. Chariat Madari finit
ses jours en résidence surveillée.
Téhéran. Téhéran se partage en deux,
selon un axe horizontal. La ville riche, au milieu d'énormes
chantiers et d'autoroutes en construction, grimpe lentement sur
les contreforts des montagnes ; elle va vers la fraîcheur
; les villas, avec leurs jardins, sont fermées par de hauts
murs et des portes de métal plein. Au sud, il y a le bazar,
le vieux centre de la ville et les banlieues pauvres ; à
la périphérie, des casernements très bas, à
perte de vue, finissent par se confondre, dans la poussière,
avec la plaine. Un peu plus loin, la ville bascule : d'énormes
excavations ont été creusées, au cours des
siècles, pour en tirer l'argile qui a construit Téhéran.
Cinq cents ou six cents mètres plus bas que le palais royal
et l'hôtel Hilton, la ville a laissé là son
moule vide : au-dessus des trous, on a tendu des toiles rouges
et noires pour faire des logements.
Là où finit la ville et où on sent déjà
le désert, deux vagues de sens contraire se sont rejointes
: celle des paysans chassés de chez eux par l'échec
de la réforme agraire ; et celle des citadins chassés
par les triomphes de l'urbanisation. Phénomène à
l'échelle de l'Iran tout entier : en dix ans, la population
urbaine est passée de neuf millions à dix- sept millions.
Aujourd'hui, comme tous les vendredis, les deux moitiés
de la ville, qui se juxtaposent pendant la semaine, se sont séparées.
Le Nord est allé plus au nord, vers les plages de la Caspienne.
Le Sud, plus au sud vers Char-e Rey et le vieux sanctuaire où
repose le fils de l'iman Reza. Tout autour du mausolée, c'est
un piétinement, une bousculade où l'Européen
a tort, sans doute, de chercher ce qui est de la kermesse et ce
qui est de la dévotion. Le souverain actuel a bien essayé
de capter un peu de ce courant : il a dressé, tout près
de là, le tombeau de son propre père, Reza lui aussi
; il a tracé une large avenue, aménagé des
terre- pleins de béton là où il y avait des
potagers ; il a donné des fêtes et reçu des
délégations étrangères. Pour rien :
dans la rivalité des morts, le fils de l'iman l'emporte,
chaque vendredi, sur le père du roi.
« Que leur reste- t- il d'autre ? dit- on souvent. On les
a coupés de leur existence traditionnelle. Leur vie était
étroite, précaire, c'est vrai. Mais en les arrachant
à leur agriculture et à leurs ateliers d'artisans,
en leur promettant un salaire qu'ils ne trouvent guère que
dans des travaux de terrassements ou de construction (et encore
par à- coups), on les expose en permanence au chômage.
Ainsi déplacés, quel refuge ont-ils, sinon autour
de la mosquée et dans la communauté religieuse ? »
Mais ceux qui restent sur place subissent, sans qu'il y paraisse,
une même « transplantation » : tentatives pour
développer les agroindustries, là où il y avait
des lopins ; tentatives pour créer des cultures d'exportation
pendant qu'on importe des produits autrefois récoltés
sur place ; tentatives pour mettre en place de nouvelles structures
administratives. Voilà plusieurs mois, sur une route déserte,
un panneau souhaitait la bienvenue aux automobilistes qui arrivaient
à Meibod. Mais on pouvait chercher : pas trace de Meibod.
Des gens de la région, interrogés, ne savaient pas
de quoi il s'agissait. Enquête faite, on avait créé
à partir de cinq hameaux dispersés une ville qui n'existait
que pour des bureaucrates. Et sans doute pour quelque spéculateur
foncier. Nul, pour l'instant, ne se souciait encore de cette ville
qu'on venait de plaquer sur le sol comme une géographie sans
racines : mais bientôt ces gens allaient être administrés
autrement, forcés à vivre autrement, liés entre
eux par d'autres rapports et déplacés peut- être.
Où chercher protection, comment retrouver ce qu'on est,
sinon dans cet islam qui, depuis des siècles, règle
avec tant de soin la vie quotidienne, les liens familiaux, les relations
sociales ? Sa rigueur, son immobilité n'ont- ils pas fait
sa chance. La « valeur refuge », me disait un sociologue.
Il me semble pourtant que cet Iranien, bon connaisseur de l'Iran,
péchait (discrétion, peut- être, devant l'Européen
que je suis) par excès d'occidentalité.
Rappelons- nous. Il y a huit jours, c'était la commémoration
des victimes de l'émeute * : dans l'immense cimetière
de Téhéran, qui porte le nom de « Paradis »
**, et où les morts dorment à fleur de terre sous
une mince pellicule de ciment, les familles, les amis des tués
et des gens pas milliers priaient ; ils gémissaient en levant
les bras ; mais tôt déjà dans l'après-
midi, autour des robes noires et grises des mollahs, on s'était
mis à discuter : et avec quelle violence : renverser le chah,
tout de suite ou plus tard ? Chasser les Américains, mais
comment ? Prendre les armes ou attendre encore ? Soutenir ou dénoncer
les députés d'opposition qui, en attaquant le régime
au Parlement, donnent au monde l'impression que la liberté
est revenue ? Tard dans la soirée, les groupes s'étaient
ainsi formés, dénoués et reformés, autour
des religieux. La fièvre politique n'oubliait pas les morts
; elle était le culte auquel ils avaient droit.
* Voir infra no 241.
** Paradis de Zahra ou Behechr Zahra, oasis aux confins du désert,
à une dizaine de kilomètres de Téhéran.
Et huit jours plus tôt encore, c'étaient des milliers
de manifestants qui, les mains nues devant les soldats en armes,
avaient déferlé dans les rues de Téhéran
en criant : « Islam, Islam ! » ; « Soldat, mon
frère, pourquoi tirer sur ton frère ? viens avec nous
sauver le Coran » ; « Khomeyni héritier de Hossein,
Khomeyni, nous suivons tes pas. » Et je connais plus d'un
étudiant « de gauche » selon nos catégories,
qui, sur le panneau où il avait écrit ses revendications
et qu'il tendait à bout de bras, avait marqué en gros
caractères : « Gouvernement islamique ».
Et il faut remonter plus loin encore. Pendant toute cette année,
la révolte a couru dans tout l'Iran, de fêtes en commémorations,
de culte en prêche et en prière. Téhéran
a honoré les morts de Abadan ; Tabriz ceux d'Ispahan ; et
Ispahan ceux de Qom. On a planté devant des centaines de
maisons, de grosses branches d'arbres où
s'allumaient, la nuit tombée, des ampoules blanches, rouges
et vertes : c'était le « lit de noces » des garçons
qui venaient d'être tués. Et le jour, dans les mosquées,
les mollahs parlaient furieusement contre le chah, les Américains,
l'Occident et son matérialisme ; ils appelaient, au nom du
Coran et de l'islam, à la lutte contre tout ce régime.
Quand les mosquées étaient trop petites pour la foule,
on mettait des haut- parleurs dans la rue : et tout le village,
tout le quartier retentissait de ces voix, terribles comme ont dû
l'être dans Florence celle de Savonarole, celles des anabaptistes
à Münster ou celles des presbytériens au temps
de Cromwell. On a enregistré beaucoup de ces prêches
; des cassettes ont circulé à travers tout l'Iran.
Un écrivain, qui n'était pas, tant s'en faut, un homme
de religion, m'en a fait entendre à Téhéran
- ça ne sentait ni le repli ni le refuge, ni le désarroi
ou la peur.
Je n'ai même pas eu à lui demander si cette religion
qui appelle tour à tour à la bataille et à
la commémoration n'est pas au fond fascinée par la
mort - plus préoccupée peut-être du martyre
que de la victoire. Je savais ce qu'il m'aurait répondu :
« Ce qui vous préoccupe, vous autres Occidentaux, c'est
la mort ; vous lui demandez de vous détacher de la vie ;
elle vous enseigne le renoncement. Nous, nous nous soucions des
morts, car ils nous attachent à la vie ; nous leur tendons
la main pour qu'ils nous lient au devoir permanent de justice. Ils
nous parlent du droit et de la lutte qui le fait triompher. »
Vous savez la phrase qui fait ces temps- ci le plus ricaner les
Iraniens ? Celle qui leur paraît la plus sotte, la plus plate,
la plus occidentale ? « La religion, opium du peuple. »
Jusqu' à l'actuelle dynastie, les mollahs, sur les mosquées,
prêchaient avec un fusil à leur côté.
A 90 % les Iraniens sont chiites. Ils attendent le retour du douzième
imam qui fera régner sur la terre l'ordre vrai de l'islam.
Mais cette croyance n'annonce pas chaque jour pour chaque lendemain
le grand événement ; elle n'accepte pas non plus indéfiniment
tous les longs malheurs du monde. Lorsque je l'ai rencontré,
l'une des premières phrases de l'ayatollah Chariat Madari
(il est sans doute la plus haute autorité spirituelle en
Iran aujourd'hui) fut pour me dire : « Nous attendons le Mahdi,
mais chaque jour nous nous battons pour un bon gouvernement. »
Le chiisme, en face des pouvoirs établis, arme ses fidèles
d'une impatience continue. Il leur souffle une ardeur qui, d'un
seul tenant, est politique et religieuse.
Affaire de croyance, d'abord. Pour les chiites, le Coran est juste
parce qu'il dit la volonté de Dieu, mais Dieu lui- même
a voulu être juste. C'est la justice qui a fait la loi, et
non la loi qui a fabriqué la justice. Cette justice, on doit
la lire, bien sûr, dans « le » texte dicté
par Dieu au Prophète, mais on peut aussi la déchiffrer
dans la vie, les propos, la sagesse et les sacrifices exemplaires
des imams, nés, depuis Ali, dans la maison du Prophète
et persécutés par le gouvernement cotrompu des califes,
ces aristocrates arrogants qui avaient oublié la vieille
justice égalitaire. Et en attendant que le douzième
imam *, en redevenant visible, la rétablisse dans sa perfection,
il faut, par le savoir, par l'amour d'Ali et de ses descendants,
par le martyre même, défendre contre le pouvoir mauvais
la communauté des croyants.
* Le douzième imam, ou Imam caché, ou Messie - Mahdi
- , dont l'occultation donne son sens à la tradition ésotérique
et mystique chiite contre l'islam sunnire, étatique, de l'envahisseur
arabe.
Affaire d'organisation, par conséquent. Dans le clergé
chiite, l'autorité religieuse n'est pas déterminée
par une hiérarchie. On ne suit que celui qu'on veut bien
entendre. Les grands ayatollahs du moment, ceux qui, en face du
roi, de sa police et de l'armée, viennent de faire descendre
dans la rue tout un peuple, nul ne les a intronisés : on
les a écoutés. Et cela est vrai jusque dans les moindres
communautés ; les mollahs des quartiers et des villages regroupent
autour d'eux ceux que leur parole attire ; de ces volontaires leur
vient leur subsistance ; d'eux leur vient de quoi entretenir les
disciples qu'ils forment ; d'eux leur vient leur influence. Mais
d'eux vient aussi une sollicitation incessante : il leur faut dénoncer
l'injustice, critiquer l'administration, s'élever contre
les mesures inacceptables, blâmer et prescrire. Ces hommes
de religion sont comme autant de plaques sensibles où se
marquent les colères et les aspirations de la communauté.
Voudraient- ils être à contre- courant, ils perdraient
ce pouvoir qui tient pour l'essentiel dans le jeu de la parole et
de l'écoute.
N'embellissons pas les choses. Le clergé chiite n'est pas
une force révolutionnaire. Depuis le XVIIe siècle,
il encadre la religion officielle. Les mosquées, les tombeaux
des saints ont reçu de riches donations : des biens considérables
ont été accumulés entre ses mains : de là
bien des conflits et bien des complicités avec les gens du
pouvoir. De là bien des oscillations aussi, même s'il
est vrai que les mollahs, et surtout les plus humbles, ont été
le plus souvent du côté des révoltés.
L'ayatollah Kachani était au comble de la popularité
tant qu'il soutenait Mossadegh ; il changea de camp ; il fut oublié.
Les mollahs ne sont aucunement « révolutionnaires
», même au
sens populiste du mot. Mais cela ne veut pas dire que la religion
chiite n'a à opposer au gouvernement et à la modernisation
abhorrée que le poids de l'inertie ; cela ne veut pas dire
qu'elle constitue une idéologie si répandue dans le
peuple que les vrais révolutionnaires sont contraints, pour
un temps, de s'y rallier ; elle est bien plus qu'un vocabulaire
simple à travers lequel doivent bien passer des aspirations
qui n'ont pas trouvé d'autres mots. Elle est aujourd'hui
ce qu'elle a été plusieurs fois dans le passé
; la forme que prend la lutte politique dès lors que celle-
ci mobilise les couches populaires.
Elle fait, de milliers de mécontentements, de haines, de
misères, de désespoirs, une force. Et elle en fait
une force, parce qu'elle est une forme d'expression, un mode de
relations sociales, une organisation élémentaire souple,
et largement acceptée, une manière d'être ensemble,
une façon de parler et d'écouter, quelque chose qui
permet de se faire entendre des autres et de vouloir avec eux, en
même temps qu'eux.
Étonnant destin de la Perse. À l'aurore de l'histoire,
elle a inventé l'État et l'administration : elle en
a confié les recettes à l'Islam et ses administrateurs
ont servi de cadres à l'empire arabe. Mais de ce même
Islam elle a fait dériver une religion qui n'a pas cessé,
à travers les siècles, de donner une force irréductible
à tout ce qui, du fond d'un peuple, peut s'opposer au pouvoir
de l'État.
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