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Le chah a cent ans de retard
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome III texte n°243

« La scia ha cento anni di ritardo » (« Le chah a cent ans de retard »), Corriere della sera, vol. 103, no 230, 1er octobre 1978, p. 1.

Le titre donné par M. Foucault était le suivant : « Le poids mort de la modernisation ». Cet article fut traduit en farsi et placardé par les étudiants sur les murs de l'université de Téhéran, lors de sa réouverture à la fin du mois d'octobre.

Dits Ecrits Tome III texte n°243


Téhéran. À mon départ de Paris, on m'avait dit sur tous les tons : « L'Iran traverse une crise de modernisation. Un souverain arrogant, maladroit, autoritaire tente de rivaliser avec les nations industrielles, et garde les yeux fixés sur l'an 2000 ; mais la société traditionnelle, quant à elle, ne peut pas et ne veut pas suivre ; blessée, elle s'immobilise, se replie sur son passé et, au nom de croyances millénaires, elle demande abri à un clergé rétrograde. »

Et combien de fois ai- je entendu de bons analystes se demander avec sérieux quelle forme politique pourra demain réconcilier l'Iran profond avec sa nécessaire modernisation : une monarchie libérale, un système parlementaire, un présidentialisme musclé ?

Je suis arrivé à Téhéran avec ces questions dans la tête. Je les ai posées vingt fois. Et j'ai eu vingt réponses : « Que le roi règne, mais ne gouverne pas. » « Qu'on revienne à la Constitution de 1906. » « Qu'on établisse pour un temps une régence, avant de prendre des décisions définitives. » « Le chah doit s'éclipser totalement ou partiellement. » « Les Pahlavi n'ont qu'à quitter le pays et ne jamais plus faire parler d'eux. » Mais toujours, au- dessous de toutes ces réponses, le même leitmotiv : « En tout cas, nous ne voulons pas de ce régime. » Je n'étais guère avancé.

Un matin, dans un grand appartement vide où les rideaux tirés ne laissaient passer que le bruit presque insoutenable des voitures, j'ai rencontré un opposant qu'on m'avait indiqué comme l'une des bonnes têtes politiques du pays. Il était recherché par la police ; c'était un homme très calme, très réservé ; il faisait peu de gestes, mais, quand il ouvrait la main, on y voyait de larges cicatrices : il avait déjà eu affaire à la police.

« Pourquoi vous battez- vous ?

- Pour abattre le despotisme et la corruption.

- Le despotisme d'abord ou la corruption ?

- Le despotisme entretient la corruption et la corruption soutient le despotisme.

- Que pensez- vous de cette idée souvent suggérée par l'entourage du chah qu'il faut un pouvoir fort pour moderniser un pays toujours arriéré ? Et que la modernisation ne peut manquer d'entraîner la corruption dans un pays encore sous- administré ?

- Ce que nous refusons justement, c'est l'ensemble modernisation-despotisme-corruption.

- C'est cela en somme que vous appelez « ce régime ».

- Exactement. »

Et il m'est revenu soudain à l'esprit un tout petit détail qui m'avait frappé la veille lorsque j'avais visité le bazar à peine rouvert après plus de huit jours de grève : par dizaines s'alignaient, sur les éventaires, d'incroyables machines à coudre, hautes et contournées, comme on peut en voir sur les réclames des journaux du XIXe siècle ; elles étaient historiées de dessins en forme de lierre, de plantes grimpantes et de fleurs en bouton, imitant de façon grossière de vieilles miniatures persanes. Ces occidentalités hors d'usage marquées du signe d'un Orient désuet portaient toutes l'inscription : « Made in South Corea. »

J'ai eu alors le sentiment de comprendre que les événements récents ne signifiaient pas le recul des groupes les plus retardataires devant une modernisation trop brutale ; mais le rejet, par toute une culture et tout un peuple, d'une modernisation qui est en elle- même un archaïsme.

Le malheur du chah, c'est de faire corps avec cet archaïsme. Son crime, c'est de maintenir par la corruption et le despotisme ce fragment de passé dans un présent qui n'en veut plus.

Oui, la modernisation comme projet politique et comme principe de transformation sociale est en Iran une chose du passé.

Je ne veux pas dire seulement que les erreurs et les échecs ont condamné les formes récentes que le chah a voulu lui donner. C'est vrai que toutes les grandes entreprises du pouvoir depuis 1963 sont maintenant rejetées, et par toutes les classes sociales. Mécontents de la réforme agraire, les grands propriétaires, mais aussi les petits paysans, endettés aussitôt que dotés d'un lopin, et contraints d'émigrer en ville. Mécontents, les artisans et les petits industriels, car la création d'un marché intérieur a profité pour l'essentiel aux produits étrangers. Mécontents, les commerçants des bazars que les formes actuelles d'urbanisation étouffent. Mécontente, la classe riche qui comptait sur un développement industriel national et qui n'a plus qu'à imiter la caste des gouvernants en plaçant ses capitaux dans les banques californiennes ou dans l'immobilier parisien.

La « modernisation » dont on ne veut plus, c'est cette série d'échecs cuisants. Mais c'est aussi quelque chose de plus ancien. Et qui colle à la peau du souverain actuel. Et qui est sa raison d'être.

Quelque chose qui est à la base non seulement de son gouvernement, mais de sa dynastie.

Lorsqu'en 1921, à la tête de sa légion cosaque, Reza Khan fut poussé au pouvoir par les Anglais, il se présentait comme l'émule d'Atatürk. Usurpation du trône, sans doute, mais pour les trois objectifs empruntés à Mustafa Kemal : nationalisme, laïcité, modernisation. Or, les deux premiers objectifs, les Pahlavi n'ont jamais pu les atteindre. En fait de nationalisme, ils n'ont pu ni su desserrer les contraintes de la géopolitique et du trésor pétrolier ; le père s'est placé sous la domination anglaise pour écarter le danger tusse ; le fils a substitué à la présence anglaise et à la pénétration soviétique le contrôle politique, économique, militaire des Américains. Pour la laïcité, la chose était tout aussi difficile : car c'était la religion chiite qui constituait de fait le vrai principe de la conscience nationale ; pour les dissocier, Reza chah essaya de donner vie à une « aryanité » dont le seul support était le mythe de la pureté aryenne qui sévissait ailleurs ; aux yeux du peuple lui-même, que signifiait de se découvrir un beau jour aryen ? Rien de plus que de voir aujourd'hui célébrer sur les ruines de Persépolis la monarchie bi-millénaire.

De tout le programme kémaliste, la politique internationale et les forces intérieures n'ont laissé aux Pahlavi qu'un os à ronger : la modernisation. Et cette modernisation, voilà qu'elle est profondément rejetée. Non pas seulement à cause des revers subis. Mais à cause de son principe même. Avec l'agonie actuelle du régime iranien, on assiste aux derniers moments d'un épisode qui s'est ouvert il y a bientôt soixante ans : une tentative pour moderniser à l'européenne les pays islamiques. Le chah s'y accroche encore comme à sa seule raison d'être. Je ne sais s'il regarde déjà vers l'an 2000. Mais son fameux regard, je sais qu'il date des années vingt.

Il y a en Iran comme en Europe de ces « technocrates bis » qui ont pour fonction de corriger les erreurs des technocrates de la génération précédente ; ils parlent de croissance, mais mesurée, de développement, mais aussi d'environnement ; ils parlent avec respect du » tissu social ». L'un d'eux m'a expliqué que tout pouvait encore s'arranger ; qu'on moderniserait « raisonnablement » en tenant compte de l' « identité culturelle » ; mais à condition que le roi abandonne ses rêves. Et, en se retournant, il m'a montré au mur une immense photo où un petit homme déguisé faisait le paon devant un trône constellé de pierreries : manière de dire, à la façon de Tocqueville : « Tel est l'homme avec qui il nous faudra gouverner l'Iran. »

Cet ambitieux et quelques autres avec lui voudraient encore sauver la « modernisation » en limitant les pouvoirs du chah et en neutralisant ses rêves. Ils n'ont pas compris qu'aujourd'hui c'est la modernisation qui est en Iran un poids mort.

J'ai toujours regretté que la corruption qui attire tant de personnes sans scrupules intéresse si peu les gens honnêtes. Connaissez- vous un traité d'économie politique, des livres d'histoire ou de sociologie qui vous présentent une analyse sérieuse et détaillée des spéculations, prévarications, détournements, escroqueries qui sont le pain quotidien de notre commerce, de notre industrie, de nos finances ?

A Téhéran, enfin, j'ai rencontré mon homme : un économiste austère, avec des yeux de malice.

« Non, m'a- t- il dit, la corruption n'a pas été la malchance qui a compromis le développement du pays, elle n'a pas été la faiblesse de la dynastie : elle a toujours été sa façon d'exercer le pouvoir et un mécanisme fondamental de l'économie. C'est elle qui a fait tenir ensemble despotisme et modernisation. Considérez bien qu'elle n'est pas ici un vice plus ou moins caché. Elle est le régime. »

J'ai eu droit alors à un superbe exposé sur la « corruption Pahlavi ». L'habile professeur en savait long : par sa naissance, il était assez lié à la richesse traditionnelle du pays pour bien connaître les ruses d'autrefois ; et sa compétence lui avait permis de bien comprendre les procédés d'aujourd'hui.

Il m'a montré comment Reza Chah, cet inconnu venu au pouvoir sans autre appui que de l'étranger, s'était inscrit aussitôt dans l'économie du pays par les prédations du vainqueur : confiscation de quelques grands trésors féodaux, puis d'immenses étendues de terres fertiles sur les bords de la Caspienne. Il m'a ensuite expliqué le système de l'équipe actuelle. Méthodes modernes par le jeu des prêts d'État, des écritures bancaires, des établissements de prêts, comme la fondation Pahlavi * ; mais formes très archaïques aussi, puisqu'il s'agit de concessions accordées à un parent, de revenus affermés à un favori. « À l'un des frères, l'immobilier. À la soeur jumelle, la drogue. Au fils de celle-ci, le commerce des antiquités. Le sucre à Félix Agaian. Les armes à Toufanian. Le caviar est pour Davalou. » Même la pistache a été attribuée. Toute la « modernisation » a donné lieu à un gigantesque prélèvement : les bénéfices de la réforme agraire ont abouti, grâce à la banque Omran, entre les mains du chah et de sa famille ; les quartiers à construire de Téhéran ont été répartis comme des dépouilles.

* À l'origine, organisation de bienfaisance qui recevait des contributions publiques et privées considérables au point de devenir le budget occulte de l'Iran. À la fin de septembre 1978, le gouvernement de Charif Hamami, dans l'espoir de restaurer son Crédit, fit examiner par une commission la situation financière des fondations et des institutions dirigées par les membres de la famille Pahlavi.

Un tout petit clan de bénéficiaires mêle aux entreprises du développement économique les droits du conquérant. Et si on ajoute que le gouvernement dispose de tout le revenu pétrolier que lui laissent les compagnies étrangères, qu'il peut ainsi se doter de « sa » police, de « son » armée et signer des contrats fabuleux et fructueux avec les Occidentaux, comment ne pas comprendre que le peuple iranien voit dans les Pahlavi un régime d'occupation ? Un régime qui a la même forme et le même âge que tous les régimes coloniaux qui ont asservi l'Iran depuis le début du siècle.

Alors, je vous en prie, ne nous parlez plus en Europe des heurs et malheurs d'un souverain trop moderne pour un trop vieux pays. Ce qui est vieux ici en Iran, c'est le chah : cinquante ans, cent ans de retard. Il a l'âge des souverains prédateurs, il porte le rêve vieillot d'ouvrir son pays par la laïcisation et l'industrialisation. L'archaïsme aujourd'hui, c'est son projet de modernisation, ses armes de despote, son système de corruption. L'archaïsme, c'est « le régime ».