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«Pouvoirs et stratégies» (entretien avec J.
Rancière), Les Révoltes logiques, no 4, hiver 1977,
pp. 89-97.
1977 Dits Ecrits Tome
III texte n°218
- N'y a-t-il pas un renversement qui fait de la critique de l'enfermement
le maître mot des néolibéralismes ou des néopopulismes
?
- Je redoute en effet un certain usage du rapprochement goulag-renfermement.
Un certain usage qui consiste à dire : nous avons tous notre
goulag : il est là à nos portes, dans nos villes, dans
nos hôpitaux, dans nos prisons ; il est ici dans nos têtes.
Je redoute que sous prétexte de «dénonciations
systématiques» ne s'installe un éclectisme accueillant.
Et que ne viennent s'y abriter bien des manoeuvres. On embrasse,
dans une vaste indignation, dans un grand «soupir Lamourette»,
toutes les persécutions politiques du monde, et on permet
ainsi au P.C.F. de participer à un meeting où Pliouchtch
doit parler. Ce qui autorise ledit P.C.F. à tenir trois discours
:
- à la cantonade : nous voilà, vous et nous, tous
ensemble, bien malheureux ; les problèmes de l'U.R.S.S. sont
les mêmes que ceux de tous les pays du monde, ni moindres
ni pires, et réciproquement. Partageons nos luttes, c'est-à-dire,
divisons-les ;
- aux partenaires électoraux : voyez comme nous sommes libres,
nous aussi, à l'égard de l'U.R.S.S. Comme vous, nous
dénonçons le goulag : laissez-nous faire ;
- à l'intérieur du P.C. : voyez comme nous sommes
habiles à éviter le problème du goulag soviétique.
On le dissout dans l'eau trouble des renfermements politiques en
général.
Il me semble qu'il faut distinguer l'institution goulag et la question
du goulag. Comme toutes les technologies politiques l'institution
goulag a son histoire, ses transformations et transferts, son fonctionnement
et ses effets. Le renfermement de l'âge classique fait très
vraisemblablement partie de son archéologie.
La question du goulag, elle, marque un choix politique. Il y a
ceux qui posent la question du goulag et ceux qui ne la posent pas.
La poser veut dire quatre choses.
a) C'est refuser d'interroger le goulag à partir des textes
de Marx ou de Lénine, en se demandant par quelle erreur,
déviation, méconnaissance, distorsion spéculative
ou pratique, la théorie a pu être à ce point
trahie.
C'est au contraire interroger tous ces discours, aussi anciens
qu'ils soient, à partir de la réalité du goulag.
Plutôt que de chercher dans ces textes ce qui pourrait condamner
par avance le goulag, il s'agit de se demander ce qui en eux l'a
permis, ce qui continue à le justifier, ce qui permet aujourd'hui
d'en accepter toujours l'intolérable vérité.
La question du goulag ne doit pas se poser en termes d'erreur (rabattement
théorique), mais de réalité.
b) C'est refuser de localiser l'interrogation au seul niveau des
causes. Si on demande tout de suite : qu'est-ce qui est «cause»
du goulag (le retard du développement de la Russie, la transformation
du Parti en bureaucratie, les difficultés économiques
propres à l'U.R.S.S. ?), on fait du goulag une sorte de maladie-abcès,
infection, dégénérescence, involution. On ne
le pense que négativement ; obstacle à lever, dysfonctionnement
à corriger. Le goulag, maladie de maternité dans le
pays qui enfante douloureusement le socialisme.
La question du goulag doit se poser en termes positifs. Le problème
des causes ne peut pas être dissocié de celui du fonctionnement :
à quoi sert-il, quel fonctionnement assure-t-il, à
quelles stratégies est-ce qu'il s'intègre ?
Le goulag doit être analysé comme opérateur
économico-politique dans un État socialiste. Pas de
rabattement historiciste. Le goulag n'est pas un reste, ou une suite.
Il est un présent plein.
c) C'est refuser de se donner, pour faire la critique du goulag,
un principe de filtrage, une loi qui seraient intérieurs
à notre propre discours ou à notre propre rêve.
Je veux dire par là : renoncer à la politique des guillemets ;
ne pas s'en tirer en affectant le socialisme soviétique des
guillemets infamants et ironiques qui mettent à l'abri le
bon, le vrai socialisme -sans guillemets -qui seul donnera le point
de vue légitime pour faire une critique politiquement valable
du goulag. En fait, le seul socialisme qui mérite les guillemets
de la dérision, c'est celui qui, dans notre tête, mène
le vie rêveuse de l'idéalité. Il faut au contraire
que nous ouvrions les yeux à ce qui permet, là-bas,
sur place, de résister au goulag ; ce à partir de quoi
il devient insupportable et ce qui peut donner aux hommes de l'antigoulag
le courage de se lever et de mourir pour pouvoir dire un mot ou
un poème. Il faut savoir ce qui fait dire à Mikael
Stern : «Je ne me rendrai pas» ; et savoir aussi comment
ces hommes et ces femmes «presque illettrés»
qui avaient été réunis (sous quelles menaces
?) pour l'accuser ont trouvé la force de le disculper publiquement.
Ce sont eux qu'il faut écouter et non plus notre petite romance
d'amour séculaire avec le «socialisme». Sur quoi
s'appuient-ils, qu'est-ce qui leur donne leur énergie, qu'est-ce
qui opère dans leur résistance, qu'est-ce qui les
fait se dresser ? Et surtout qu'on ne leur demande pas s'ils sont
bien, toujours et en dépit de tout, «communistes»,
comme si c'était là la condition pour que nous autres
nous acceptions de les entendre 1. Le levier contre le goulag, il
n'est pas dans notre tête, mais dans leurs corps, leur énergie,
dans ce qu'ils font, disent et pensent.
1. À noter qu'en France on ne trouve pas comme dans d'autres
pays cette publication régulière de la contre-culture
soviétique. C'est là, non dans les textes de Marx,
que devrait être pour nous le matériau de réflexion.
d) C'est refuser la dissolution universaliste dans la «dénonciation»
de tous les renfermements possibles. Le goulag n'est pas une question
à poser uniformément à toute société
quelle qu'elle soit. Elle doit être posée spécifiquement
à toute société socialiste, dans la mesure
où aucune d'entre elles depuis 1917 n'est parvenue de fait
à fonctionner sans un système plus ou moins développé
de goulag.
En somme, il faut faire valoir, me semble-t-il, la spécificité
de la question du goulag contre tout rabattement théorique
(qui en fait une erreur lisible à partir des textes), contre
tout rabattement historiciste (qui en fait un effet de conjoncture
isolable à partir de ses causes), toute dissociation utopique
(qui le placerait, avec le pseudo-«socialisme», en opposition
au socialisme «lui-même»), toute dissolution universalisante
dans la forme générale du renfermement. Toutes ces
opérations ont un même rôle -et il n'est pas
trop d'elles toutes pour assurer une tâche aussi difficile :
continuer, en dépit du goulag, à faire courir parmi
nous un discours de gauche dont les principes organisateurs resteraient
les mêmes. Il me semble
que l'analyse de Glucksmann échappe à tous ces rabattements
qu'on pratique si volontiers *.
* Glucksmann (A.), La Cuisinière et le Mangeur d'hommes,
Essai sur les rapports entre t'État, le marxisme et les camps
de concentration, Paris, Éd. du Seuil, coll. «Combats»,
1975.
Cela étant dit sur la spécificité de la question
du goulag restent deux problèmes :
- comment lier concrètement, dans l'analyse et dans la pratique,
la critique des technologies de normalisation qui dérivent
historiquement de l'enfermement classique, et la lutte contre le
goulag soviétique, en tant que péril historiquement
montant? Où sont les priorités? Quels liens organiques
établir entre les deux tâches ?
- l'autre problème, qui est lié au précédent
(la réponse à ce dernier conditionnant pour une part
la réponse au premier), touche à l'existence d'une
«plèbe», cible constante et constamment muette
des dispositifs de pouvoir. À la première question
il me paraît actuellement impossible de donner une réponse
péremptoire et individuelle. Il faut essayer d'en élaborer
une à travers les conjonctures politiques que nous avons
maintenant à traverser. À la seconde, en revanche,
il me semble qu'on peut donner une esquisse au moins de réponse.
Il ne faut sans doute pas concevoir la «plèbe»
comme le fond permanent de l'histoire, l'objectif final de tous
les assujettissements, le foyer jamais tout à fait éteint
de toutes les révoltes. Il n'y a sans doute pas de réalité
sociologique de la «plèbe». Mais il y a bien
toujours quelque chose, dans le corps social, dans les classes,
dans les groupes, dans les individus eux-mêmes qui échappe
d'une certaine façon aux relations de pouvoir ; quelque chose
qui est non point la matière première plus ou moins
docile ou rétive, mais qui est le mouvement centrifuge, l'énergie
inverse, l'échappée.
«La» plèbe n'existe sans doute pas, mais il
y a «de la» plèbe. Il y a de la plèbe
dans les corps, et dans les âmes, il y en a dans les individus,
dans le prolétariat, il y en a dans la bourgeoisie, mais
avec une extension, des formes, des énergies, des irréductibilités
diverses. Cette part de plèbe, c'est moins l'extérieur
par rapport aux relations de pouvoir, que leur limite, leur envers,
leur contrecoup ; c'est ce qui répond à toute avancée
du pouvoir par un mouvement pour s'en dégager ; c'est donc
ce qui motive tout nouveau développement des réseaux
de pouvoir. La réduction de la plèbe peut s'effectuer
de trois façons : soit par son assujettissement effectif,
soit par son utilisation comme plèbe (cf l'exemple de la
délinquance au XIXe siècle), soit encore lorsqu'elle
se fixe elle-même selon une stratégie de résistance.
Prendre ce point de vue de la plèbe, qui est celui
de l'envers et de la limite par rapport au pouvoir, est donc indispensable
pour faire l'analyse de ses dispositifs ; à partir de là
peuvent se comprendre son fonctionnement et ses développements.
Je ne pense pas que cela puisse se confondre en aucune manière
avec un néopopulisme qui substantifierait la plèbe
ou un néolibéralisme qui en chanterait les droits
primitifs.
- La question de l'exercice du pouvoir se pense volontiers aujourd'hui
dans les termes de l'amour (du maître) ou du désir
(des masses pour le fascisme). Peut-on faire la généalogie
de cette subjectivisation ? Et peut-on spécifier les formes
de consentement, les «raisons d'obéir» dont elle
travestit le fonctionnement ?
C'est autour du sexe que s'institue selon les uns l'inéluctabilité
du maître, selon les autres la subversion la plus radicale.
Le pouvoir est alors représenté comme interdiction,
la loi comme forme, et le sexe comme matière de l'interdit.
Ce dispositif -qui autorise deux discours contradictoires -est-il
lié à l'«accident» de la découverte
freudienne ou renvoie-t-il à une fonction spécifique
de la sexualité dans l'économie du pouvoir ?
Il ne me semble pas qu'on puisse aborder de la même façon
ces deux notions : amour du maître et désir des masses
pour le fascisme. Certes, dans les deux cas, on trouve une certaine
«subjectivisation» des rapports de pouvoir ; mais elle
n'est pas produite ici et là de la même façon.
Ce qui gêne, dans l'affirmation du désir des masses
pour le fascisme, c'est que l'affirmation couvre le défaut
d'une analyse historique précise. J'y vois surtout l'effet
d'une complicité générale dans le refus de
déchiffrer ce que fut réellement le fascisme (refus
qui se traduit soit par la généralisation : le fascisme
est partout et surtout dans nos têtes, soit par la schématisation
marxiste). La non-analyse du fascisme est l'un des faits politiques
importants de ces trente dernières années. Ce qui
permet d'en faire un signifiant flottant, dont la fonction est essentiellement
de dénonciation : les procédés de tout pouvoir
sont soupçonnés d'être fascistes tout comme
les masses sont soupçonnées de l'être dans leurs
désirs. Sous l'affirmation du désir des masses pour
le fascisme gît un problème historique qu'on ne s'est
pas encore donné les moyens de résoudre.
La notion d'«amour du maître» * pose, je crois,
d'autres problèmes. Elle est une certaine manière
de ne pas poser le problème du pouvoir ou plutôt de
le poser de manière qu'on ne puisse l'analyser.
* Allusion aux travaux de Pierre Legendre : L'Amour du censeur,
Essai sur l'ordre dogmatique, Paris, Éd. du Seuil, 1974 ;
Jouir du pouvoir. Traité de la bureaucratie patriote, Paris,
Éd. de Minuit, 1976.
Et cela par l'inconsistance de la notion de maître, hantée
seulement par les fantômes divers du maître avec son
esclave, du maître avec son disciple, du maître avec
son ouvrier, du maître qui dit la loi et qui dit la vérité,
du maître qui censure et interdit.
C'est qu'à cette réduction de l'instance du pouvoir
à la figure du maître une autre est liée : la
réduction des procédures de pouvoir à la loi
d'interdiction. Cette réduction à la loi joue trois
rôles principaux :
- elle permet de faire valoir un schéma du pouvoir qui est
homogène à quelque niveau qu'on se place et dans quelque
domaine que ce soit : famille ou État, rapport d'éducation
ou de production ;
- elle permet de ne jamais penser le pouvoir qu'en termes négatifs :
refus, délimitation, barrage, censure. Le pouvoir, c'est
ce qui dit non. Et l'affrontement avec le pouvoir ainsi conçu
n'apparaît que comme transgression ;
- elle permet de penser l'opération fondamentale du pouvoir
comme un acte de parole : énonciation de la loi, discours
de l'interdit. La manifestation du pouvoir revêt la forme
pure du «tu ne dois pas».
Une pareille conception procure un certain nombre de bénéfices
épistémologiques. Et cela par la possibilité
de la lier à une ethnologie centrée sur l'analyse
des grands interdits de l'alliance, et à une psychanalyse
centrée sur les mécanismes du refoulement. Une seule
et même «formule» de pouvoir (l'interdit) est
ainsi appliquée à toutes les formes de sociétés
et à tous les niveaux de l'assujettissement. Or, en faisant
du pouvoir l'instance du non, on est conduit à une double
«subjectivisation» : du côté où il
s'exerce, le pouvoir est conçu comme une sorte de grand Sujet
absolu -réel, imaginaire, ou purement juridique, peu importe
-qui articule l'interdit : souveraineté du père, du
monarque, de la volonté générale. Du côté
où le pouvoir est subi, on tend également à
le «subjectiviser», en déterminant le point où
se fait l'acceptation de l'interdit, le point où on dit «oui»
ou «non» au pouvoir ; et c'est ainsi que pour rendre
compte de l'exercice de la souveraineté on suppose soit la
renonciation aux droits naturels, soit le contrat social, soit l'amour
du maître. De l'édifice construit par les juristes
classiques jusqu'aux actuelles conceptions, il me semble que le
problème est toujours posé dans les mêmes termes :
un pouvoir essentiellement négatif qui suppose d'un côté
un souverain dont le rôle est d'interdire et de l'autre un
sujet qui doit bien d'une certaine manière dire oui à
cet interdit. L'analyse contemporaine du pouvoir en termes de libido
est toujours articulée par cette vieille conception juridique.
Pourquoi le privilège séculaire d'une pareille analyse
? Pourquoi le pouvoir est-il si régulièrement déchiffré
dans les termes purement négatifs de la loi d'interdiction?
Pourquoi le pouvoir est-il immédiatement réfléchi
comme système de droit? On dira sans doute que, dans les
sociétés occidentales, le droit a toujours servi de
masque au pouvoir. Il semble que cette explication ne soit pas tout
à fait suffisante. Le droit a été un instrument
effectif de constitution des pouvoirs monarchiques en Europe, et
pendant des siècles la pensée politique a été
ordonnée au problème de la souveraineté et
de ses droits. D'autre part, le droit a été, surtout
au XVIIIe siècle, une arme de lutte contre ce même
pouvoir monarchique qui s'en était servi pour s'affirmer.
Enfin, il a été le mode de représentation principal
du pouvoir (et par représentation il ne faut pas entendre
écran ou illusion, mais mode d'action réelle).
Le droit n'est ni la vérité ni l'alibi du pouvoir.
Il en est un instrument à la fois complexe et partiel. La
forme de la loi et les effets d'interdits qu'elle porte sont à
replacer parmi bien d'autres mécanismes non juridiques. Ainsi
le système pénal ne doit-il pas être analysé
purement et simplement comme un appareil d'interdiction et de répression
d'une classe sur une autre ni non plus comme un alibi qui abrite
les violences sans loi de la classe dominante ; il permet une gestion
politique et économique à travers la différence
entre légalité et illégalismes. De même,
pour la sexualité : l'interdit n'est sans doute pas la forme
majeure selon laquelle le pouvoir l'investit.
- L'analyse des techniques de pouvoir s'oppose aux discours sur
l'amour du maître ou le désir du fascisme, Mais est-ce
qu'elle ne leur laisse pas aussi la place libre en absolutisant
le pouvoir, en le présupposant comme toujours déjà
là, persévérant dans son être face à
une guérilla également persévérante
des masses, et en laissant tomber la question : à qui et à
quoi sert-il? Derrière cela est-ce qu'il n'y aurait pas un
rapport duplice de l'anatomie politique au marxisme : la lutte des
classes refusée comme ratio de l'exercice du pouvoir fonctionnant
pourtant comme garantie dernière d'intelligibilité
du dressage des corps et des esprits (production d'une force de
travail apte aux tâches que lui assigne l'exploitation capitaliste,
etc.) ?
- Il est vrai, me semble-t-il, que le pouvoir est «toujours
déjà là» ; qu'on n'est jamais «dehors»,
qu'il n'y a pas de «marges» pour la gambade de ceux
qui sont en rupture. Mais cela ne veut pas dire qu'il faut admettre
une forme incontournable de domination ou un privilège absolu
de la loi. Qu'on ne puisse jamais être «hors pouvoir»
ne veut pas dire qu'on est de toute façon piégé.
Je suggérerais plutôt (mais ce sont là des hypothèses
à explorer) : - que le pouvoir est coextensif au corps social ;
il n'y a pas, entre les mailles de son réseau, des plages
de libertés élémentaires ;
- que les relations de pouvoir sont intriquées dans d'autres
types de relation (de production, d'alliance, de famille, de sexualité)
où elles jouent un rôle à la fois conditionnant
et conditionné ;
- qu'elles n'obéissent pas à la forme unique de l'interdit
et du châtiment, mais qu'elles sont de formes multiples ;
- que leur entrecroisement dessine des faits généraux
de domination, que cette domination s'organise en stratégie
plus ou moins cohérente et unitaire ; que les procédures
dispersées, hétéromorphes et locales de pouvoir
sont réajustées, renforcées, transformées
par ces stratégies globales et tout cela avec des phénomènes
nombreux d'inertie, de décalages, de résistances ;
qu'il ne faut donc pas se donner un fait premier et massif de domination
(une structure binaire avec d'un côté les «dominants»
et de l'autre les «dominés»), mais plutôt
une production multiforme de rapports de domination qui sont partiellement
intégrables à des stratégies d'ensemble ;
- que les relations de pouvoir «servent» en effet,
mais non point parce qu'elles sont «au service» d'un
intérêt économique donné comme primitif,
mais parce qu'elles peuvent être utilisées dans des
stratégies ;
- qu'il n'y a pas de relations de pouvoir sans résistances ;
que celles-ci sont d'autant plus réelles et plus efficaces
qu'elles se forment là même où s'exercent les
relations de pouvoir ; la résistance au pouvoir n'a pas à
venir d'ailleurs pour être réelle, mais elle n'est
pas piégée parce qu'elle est la compatriote du pouvoir.
Elle existe d'autant plus qu'elle est là où est le
pouvoir ; elle est donc comme lui multiple et intégrable à
des stratégies globales.
La lutte de classes peut donc n'être pas la «ratio
de l'exercice du pouvoir» et être pourtant «garantie
d'intelligibilité» de certaines grandes stratégies.
- L'analyse de la guérilla masses/pouvoir peut-elle échapper
aux pensées réformistes qui font de la révolte
le clignotant qui oblige en haut à une nouvelle adaptation
ou le leurre par quoi s'institue une nouvelle forme de la maîtrise?
Peut-on penser le refus hors du dilemme du réformisme et
de l'angélisme? L'entretien avec Deleuze de L'Arc 1 donnait
à la théorie la fonction d'une boîte à
outils au service de sujets politiques
1. «Les intellectuels et le pouvoir. Entretien Michel Foucault
et Gilles Deleuze», L'Arc, no 49 : Deleuze, 1972 (voir supra,
no 106).
nouveaux, sur la base d'expériences comme celle du G.I.P.
Aujourd'hui que les partis traditionnels ont réinstallé
leur hégémonie à gauche, comment faire de la
boîte à outils autre chose qu'un instrument de recherche
sur le passé ?
- Il faut distinguer la critique du réformisme comme pratique
politique de la critique d'une pratique politique par le soupçon
qu'elle peut donner lieu à une réforme. Cette seconde
forme de critique est fréquente dans les groupes d'extrême
gauche et son utilisation fait partie des mécanismes de micro-terrorisme
avec lesquels ils ont souvent fonctionné. Elle consiste à
dire : «Attention! Quelle que soit la radicalité idéale
de vos intentions, votre action est si locale, vos objectifs si
isolés que l'adversaire pourra sur ce point précis
aménager la situation, céder s'il le faut, sans rien
compromettre de sa situation d'ensemble ; mieux, il repérera,
à partir de là, les points de transformation nécessaires ;
et vous voilà récupérés.» L'anathème
est lancé. Or il me semble que cette critique «par»
le réformisme repose sur deux erreurs :
- la méconnaissance de la forme stratégique que revêtent
les processus de la lutte. Si on admet que la forme à la
fois générale et concrète de la lutte, c'est
la contradiction, il est certain que tout ce qui peut la localiser,
tout ce qui permet de composer avec elle aura valeur de frein ou
de blocage. Mais le problème est de savoir si la logique
de la contradiction peut bien servir de principe d'intelligibilité
et de règle d'action dans la lutte politique. On touche là
à une question historique considérable : comment s'est-il
fait que depuis le XIXe siècle on ait si constamment tendu
à dissoudre les problèmes spécifiques de la
lutte et de sa stratégie dans la logique pauvre de la contradiction?
Il y a à cela toute une série de raisons qu'il faudra
bien tenter d'analyser un jour. Il faut en tout cas essayer de penser
la lutte, ses formes, ses objectifs, ses moyens, ses processus selon
une logique qui sera affranchie des contraintes stérilisantes
de la dialectique. Pour penser le lien social, la pensée
politique «bourgeoise»du XVIIIe siècle s'est
donné la forme juridique du contrat. Pour penser la lutte,
la pensée «révolutionnaire» du XIXe s'est
donné la forme logique de la contradiction : cela ne vaut
sans doute pas mieux que cela. En revanche, les grands États
du XIXe siècle se sont donné une pensée stratégique,
alors que les luttes révolutionnaires, elles, n'ont pensé
leur stratégie que d'une façon très conjoncturelle,
et en essayant toujours de l'inscrire sur l'horizon de la contradiction
;
- la phobie de la réplique réformiste chez l'adversaire
est liée aussi à une autre erreur. C'est le privilège
qu'on accorde à ce qu'on appelle sans rire la «théorie»
du maillon le plus faible : une attaque locale ne devrait avoir de
sens et de légitimité qu'à être pointée
vers l'élément qui, en sautant, permettra la rupture
totale de la chaîne : action locale donc, mais qui par le choix
de son emplacement, agira, et radicalement, sur le tout. Là
encore, il faudrait se demander pourquoi cette proposition a eu
un tel succès au XXe siècle et pourquoi on l'a érigée
en théorie. Bien sûr, elle a permis de penser ce qui
avait été pour le marxisme l'imprévisible :
la révolution en Russie. Mais, d'une façon générale,
il faut bien reconnaître qu'il s'agit là d'une proposition
non pas dialectique, mais stratégique -fort élémentaire
d'ailleurs. Elle a été le minimum stratégique
acceptable pour une pensée commandée par la forme
dialectique et elle est restée toute proche encore de la
dialectique puisqu'elle énonçait la possibilité,
pour une situation locale, de valoir comme la contradiction du tout.
De là la solennité avec laquelle on a érigé
en «théorie» cette proposition «léniniste»
qui relève tout juste du premier apprentissage d'un sous-lieutenant
de réserve. Et c'est au nom de cette proposition qu'on terrorise
toute action locale par le dilemme suivant : ou bien vous attaquez
localement, mais il faut être sûr que c'est le maillon
le plus faible dont la rupture fera tout sauter ; ou bien le tout
n'a pas sauté, le maillon n'était pas le plus faible,
l'adversaire n'a eu qu'à réaménager son front,
la réforme a résorbé votre attaque.
Il me semble que toute cette intimidation par la peur de la réforme
est liée à l'insuffisance d'une analyse stratégique
propre à la lutte politique -à la lutte dans le champ
du pouvoir politique. Le rôle de la théorie aujourd'hui
me paraît être justement celui-là : non pas formuler
la systématicité globale qui remet tout en place ;
mais analyser la spécificité des mécanismes
de pouvoir, repérer les liaisons, les extensions, édifier
de proche en proche un savoir stratégique. Si «les
partis traditionnels ont réinstallé leur hégémonie
à gauche», et sur des luttes diverses qu'ils n'avaient
pas contrôlées, l'une des raisons -parmi bien d'autres
-en fut qu'on ne s'est guère donné pour analyser leur
déroulement et leurs effets qu'une logique profondément
inadéquate.
La théorie comme boîte à outils, cela veut
dire :
- qu'il s'agit de construire non un système, mais un instrument :
une logique propre aux rapports de pouvoir et aux luttes qui s'engagent
autour d'eux ;
- que cette recherche ne peut se faire que de proche en proche,
à partir d'une réflexion (nécessairement historique
dans certaines de ses dimensions) sur des situations données.
N.B. : Ces questions m'ont été posées par écrit.
J'y ai répondu de la même façon, mais en improvisant
et sans pratiquement rien changer à la première rédaction.
Non pas par croyance aux vertus de la spontanéité,
mais pour laisser un caractère problématique, volontairement
incertain, aux affirmations avancées. Ce que j'ai dit là
n'est pas «ce que je pense», mais souvent ce dont je
me demande si on ne pourrait pas le penser.
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