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Pour une chronique de la mémoire ouvrière
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome II texte n°117

«Pour une chronique de la mémoire ouvrière» (entretien avec José et un journaliste de Libération), Libération, n° 00, 22 février 1973, p. 6.

Dits Ecrits Tome II texte n°117

M. Foucault avait proposé à Libération, alors en préparation, d’ouvrir une chronique de la mémoire ouvrière.


M. Foucault : Il existe dans la tête des ouvriers des expériences fondamentales, issues des grandes luttes : le Front populaire, la Résistance... Mais les journaux, les livres, les syndicats ne retiennent que ce qui les arrangent quand ils n'«oublient, pas, tout simplement. À cause de tous ces oublis, on ne peut donc pas profiter du savoir et de l'expérience de la classe ouvrière. Il serait intéressant, autour du journal, de regrouper tous ces souvenirs, pour les raconter et surtout pour pouvoir s'en servir et définir à partir de là des instruments de luttes possibles.

José * : Comment vous, intellectuel, ami des ouvriers, interprétez-vous les dernières luttes où les syndicats ont été débordés ?

* José Duarte, ouvrier licencié pour son action militante au sein des usines Renault de Billancourt.

M. Foucault : Ce n'est pas nouveau. Toutes les grandes luttes sont passées par un débordement des syndicats. Par exemple, en 1936. Par exemple, les grandes grèves des chemins de fer au début du siècle. Cela s'est fait contre les syndicats, en allant plus loin qu'eux. Rapidement, le travail du syndicat a consisté à rabattre les luttes sur un certain nombre d'objectifs précis et limités. C'est une constante qu'il faut connaître.

José : Alors, les ouvriers se sont faits récupérer. On les a rattrapés et mis dans les rangs !

M. Foucault : C'est pourquoi je pensais qu'il serait intéressant de raconter des souvenirs beaucoup plus anciens. Il y a toute une tradition de la lutte ouvrière depuis le XIXe siècle, mal racontée et mal connue. On voit comment les ouvriers à partir de leur propre expérience, et sans être encore encadrés, ni par les syndicats ni par les partis politiques, ont parfaitement su lutter contre la bourgeoisie.

Actuellement, alors que se pose le problème de savoir si les syndicats et les partis sont les bons instruments de la lutte de la classe ouvrière, il pourrait être intéressant de se rapporter à l'exemple de ces luttes anciennes.

Libération : Dans le cadre de la chronique «mémoire ouvrière», ne pourrait-on pas dégager, sur une période présente, les grands thèmes des luttes ouvrières et rechercher en quoi elles se rattachent aux luttes du passé ?

M. Foucault : On peut concevoir une sorte de feuilleton collectif. On dirait : voilà, actuellement, il y a tel thème important; par exemple, les cadences ouvrières. On demande à un certain nombre d'ouvriers de raconter leurs souvenirs, leurs expériences, d'envoyer tout ce qu'ils peuvent savoir. On bâtit ainsi un feuilleton avec l'aide des ouvriers, des correspondants, avec l'aide de tous les gens qui envoient des renseignements. On publie ainsi un certain nombre de documents, dont les uns sont très anciens et les autres tout récents. Le feuilleton pourrait paraître une ou deux fois par semaine. Il progresserait jusqu'au moment où la veine se tarirait. On passerait à un autre thème. Ce qui n'empêche pas, si un événement important se produit, d'ajouter à ce feuilleton des documents concernant cet événement nouveau, un mouvement d'agitation paysanne, par exemple.