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Les têtes de la politique
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome III texte n°167

«Les têtes de la politique», in Wiaz, En attendant le grand soir, Paris, Denoël, 1976, pp. 7-12.

Dits Ecrits Tome III texte n°167

(sur la caricature des hommes politiques - problème de la représentation du corps de ceux qui exercent le pouvoir - Introduction à des dessins de Wiaz).


Les souverains n'avaient pas de visage. Un roi pouvait courir les routes, se déguiser en cocher et souper à l'auberge. Nul ne le reconnaissait, sauf au hasard d'un écu dans le creux d'une main. On n'avait plus alors qu'à remettre le fuyard dans sa berline pour le reconduire jusqu'à son trône.

Les rois n'existaient qu'en buste, vieille forme de la divinisation. Ou de profil, marque déposée sur les monnaies et les pièces. Ou de face, trônant et en pleine majesté, sur les sceaux et les médailles. S'ils avaient un nez, des yeux et une main fermée sur le sceptre, c'était comme s'ils avaient une couronne: marques et formes visibles de leur pouvoir. Leur apparition ne pouvait être que de l'ordre de la cérémonie. Leur corps était support d'un rituel ; il avait place et prenait effet dans une magie politique. Il se peut que tous les monarques du monde -et sans doute avec eux tous les pères de famille - aient plus ou moins perdu la tête pendant la Révolution. Mais il semble bien aussi qu'ils y aient perdu leur corps. Disparaît, à ce moment-là, ce miracle de la théologie et de la politique, le royaume incarné, le temple matériel de la souveraineté, le sang précieux, le foyer d'où rayonnent tous les signes du pouvoir : le corps du roi. Naît la foule des figures politiques.

Et la différence n'est pas seulement que celles-ci sont nombreuses et fugaces et de peu de puissance. Car il y a des dynasties entières qui sont passées plus vite et ont été plus fragiles que des chefs de parti. La différence, c'est que les hommes politiques ne sont pas faits de la même matière que les rois ; leur sang n'a pas la même couleur ni le même pouvoir ; leur chair n'a pas la même densité et n'émet ni les mêmes ondes ni les mêmes effets. Ils ont un autre corps. Et s'ils ont eux aussi profil et face, ce ne sont pour eux que deux manières de montrer leur visage.

La souveraineté fonctionnait au signe, à la marque creusée sur le métal, sur la pierre ou la cire ; le corps du roi se gravait. La politique, elle, fonctionne à l'expression ' bouche molle ou dure, nez arrogant, vulgaire, obscène, front déplumé et buté, les visages qu'elle émet montrent, révèlent, trahissent ou cachent. Elle marche à la laideur et à la mise à nu. Depuis la monarchie de Juillet, les figures des hommes politiques ont pris leur vol. Danton, Daumier, puis Léandre ont fait lever la grande nuée des corbeaux.

Un siècle après les premiers journaux illustrés, la radio et la télévision ont démultiplié à nouveau la présence physique de l'homme politique: raison, sans doute, pour laquelle le portrait-charge est redevenu nécessaire. Levine en 1960, Wiaz en 1970.

J'hésite à placer le portrait-charge dans le voisinage de la caricature. Non pour des raisons de dignité ou de hiérarchie esthétique. Mais parce qu'ils vont, je crois, dans deux directions différentes. Du visage qu'elle vide, resserre, annule en partie, ramène à quelques propriétés formelles et rend reconnaissable par un petit nombre de signes simples, la caricature va vers le geste, l'attitude, le discours, l'événement, la situation. Elle prend le bonhomme pour le tirer hors de lui-même et en faire une marionnette. Elle le piège par l'extérieur. Elle le place sur des tréteaux. Elle s'apparente au théâtre.

La charge, elle, dérobe tout l'extérieur ; elle gomme les situations, elle esquive les partenaires. Tout autour du visage, elle fait le vide. Et, sur fond de ce rien, elle intensifie, dilate la tête jusqu'au point extrême où elle va la faire éclater. Elle fait passer au-dedans toutes les convulsions du dehors. Elle la remplit jusqu'au bord de tout ce qui emplit le monde. Une charge, en somme, comme on dit «charge d'explosif» ou encore «charger un canon». Portrait-monde et mappemonde, figure-histoire, tête-peuple, ou tête-classe, ou tête-bataille.

Mais ce qui a fait le grand portrait-charge, de Grandville ou Daumier jusqu'à maintenant, ce n'est pas qu'il transforme une figure en symbole, ce n'est pas qu'il essaie de résumer toute une histoire dans le prestige d'une seule tête. C'est qu'à force de la marquer, de la creuser, de la travailler de l'intérieur, à force d'insister sur ses reliefs, d'approfondir ses trous et ses ombres il parvient à découvrir qu'elle n'est rien, rien d'autre que ce qui passe sur elle et à travers elle, rien d'autre que des événements qui transitent, des atrocités qui stagnent, des meurtres qui se multiplient, des haines qui s'acharnent, des oppressions.

Le dessin-charge feint d'imiter le grand portrait d'histoire: voici dans tout son éclat l'homme qui vous gouverne, voici cette grande figure. Il fait comme s'il prenait au sérieux l'homme politique et comme s'il allait chercher notre destin au fond de ce visage. Mais il ne faut pas oublier aussi qu'il est né à l'âge de Lavater, de Gall et de la craniologie, à l'époque où l'âme s'était faite os et bosse : regardez bien ces angles et ces aspérités, tâtez ces reliefs ; ce n'est pas une simple enveloppe, c'est la vérité même, le secret rendu sensible au doigt et à l'oeil.

Peut-être aussi le portrait-charge a-t-il hérité des procédés familiers aux peurs légendaires : bonshommes immenses, gros comme le monde, prêts à tout avaler, monstres paniques. Les portraits-charges présentent toujours des ogres. Grandes figures, grosses têtes, gueules énormes ; éclat du pouvoir, secret des puissants, appétit à dévorer tout un peuple.

La charge fouille, fouine, grossit et entre dans ce visage comme dans un palais d'ombre où se cache la puissance ; et au moment où on croit qu'elle va saisir enfin l'énigme - qui est-il ? comment va-t-il nous manger, ce Minotaure ? - elle éclate de rire et d'effroi. Elle a regardé dans le fond des yeux ces paltoquets qui prétendent regarder au fond des nôtres : il n'y a personne, mais un grouillement de misère et de mort ; les orbites sont des crevasses de bombe ; les rides sont des stries de barbelés ; les ombres, des flaques de sang ; la bouche, le cri des suppliciés. Le portrait-charge est comme la mort. Il fait entrer les figures en décomposition, pour y trouver non la vanité de la vie, mais le plein, le trop-plein de l'histoire.

La caricature joue avec la grandeur, pour la réduire de l'extérieur et en faire apparaître la dure et minuscule vérité. Le portrait-charge joue avec la grosseur, pour la faire éclater de l'intérieur et réduire l'individu à n'être plus que l'apparence d'un monde. L'homme politique serait-il le contraire du grand homme? Non pas le héros hégélien en qui culmine l'âme du temps, mais celui en qui se déposent les déchets inavouables de l'univers ?

Feuilletez l'album de Wiaz. On y trouve cette chose rare : la caricature et la charge ne s'y excluent pas. Elles se côtoient et alternent. Jeux de la caricature avec la grandeur : Kissinger, star empanachée, s'étale ; il n'a pas bien descendu son escalier. Jeux de portrait-charge avec l'énormité: Nixon sourit, ses dents sont des bombes ; le chah scintille, ses médailles sont des pendus.

Mais il y a plus. Wiaz combine la caricature et la charge selon un équilibre exceptionnel: l'énorme avec le minuscule, l'effroyable avec le dérisoire, Gargantua avec Lilliput, la figure d'épouvante avec la marionnette : un vieillard cacochyme, sur sa chaise roulante, tend une dernière fois la main, dernier geste de vie, avidité ultime ; c'est vers le garrot d'un condamné: Franco, le moribond étrangleur. Deux voyous jouent au bras de fer : ce sont les deux hommes les plus puissants du monde ; Nixon et Brejnev mesurent leurs forces ; de leurs mains serrées l'une contre l'autre jaillissent des cadavres écrasés. Juan Carlos siège avec fatuité, couronne en tête ; son trône jette contre le mur l'ombre d'un échafaud. Mécanique de la caricature et explosion panique de la charge: on a là l'extrême tension du dessin politique.

Au trait traditionnel Wiaz substitue le point, le nuage de points. Comme si le trait inclinait trop, soit au schématisme de la caricature, soit à la gravité immobile du portrait. La nuée des points, c'est le brouillard, c'est la forme, mais sans éternité, c'est le relief avec les ombres et les creux, mais sans consistance: bonshommes de brume comme il y a des bonshommes de neige. Le monde endormi a rassemblé ses brumes pour former ces figures de cauchemar : elles sont sans profondeur ni secret ; elles ne sont rien d'autre que la rencontre provisoire des malheurs du monde. Le temps les dissipera, si la chaleur vient avec la lumière.

Et c'est comme pour marquer ce futur que Wiaz a glissé entre Nixon et Brejnev, entre Pompidou et Giscard d'autres visages dessinés de la même façon, tout prêts comme eux à se dissiper dans l'histoire du monde, mais qui sont faits, ceux-là, avec la brume des étangs et les poussières du soleil. Visages de Lowry, de Zapata ou de Buster Keaton.

Il ne faut pas rire de Lamartine qui refusait de laisser faire à je ne sais plus quel dessinateur son portrait-charge: «Ma figure appartient à tout le monde, au soleil comme au ruisseau, mais telle qu'elle est. Je ne veux pas la profaner volontairement.» Il avait compris que le piège, ce n'est pas la laideur qu'on peut tirer de tout visage, comme un peu de beauté peut sortir du plus laid. Le piège, il le sentait, c'est que de son visage d'homme politique on ne pourrait jamais extraire le soleil ni le ruisseau.