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«Les têtes de la politique», in Wiaz, En attendant
le grand soir, Paris, Denoël, 1976, pp. 7-12.
Dits Ecrits Tome III texte n°167
(sur la caricature des hommes politiques - problème de la
représentation du corps de ceux qui exercent le pouvoir -
Introduction à des dessins de Wiaz).
Les souverains n'avaient pas de visage. Un roi pouvait courir les
routes, se déguiser en cocher et souper à l'auberge.
Nul ne le reconnaissait, sauf au hasard d'un écu dans le
creux d'une main. On n'avait plus alors qu'à remettre le
fuyard dans sa berline pour le reconduire jusqu'à son trône.
Les rois n'existaient qu'en buste, vieille forme de la divinisation.
Ou de profil, marque déposée sur les monnaies et les
pièces. Ou de face, trônant et en pleine majesté,
sur les sceaux et les médailles. S'ils avaient un nez, des
yeux et une main fermée sur le sceptre, c'était comme
s'ils avaient une couronne: marques et formes visibles de leur pouvoir.
Leur apparition ne pouvait être que de l'ordre de la cérémonie.
Leur corps était support d'un rituel ; il avait place et prenait
effet dans une magie politique. Il se peut que tous les monarques
du monde -et sans doute avec eux tous les pères de
famille - aient plus ou moins perdu la tête pendant la Révolution.
Mais il semble bien aussi qu'ils y aient perdu leur corps. Disparaît,
à ce moment-là, ce miracle de la théologie
et de la politique, le royaume incarné, le temple matériel
de la souveraineté, le sang précieux, le foyer d'où
rayonnent tous les signes du pouvoir : le corps du roi. Naît
la foule des figures politiques.
Et la différence n'est pas seulement que celles-ci sont
nombreuses et fugaces et de peu de puissance. Car il y a des dynasties
entières qui sont passées plus vite et ont été
plus fragiles que des chefs de parti. La différence, c'est
que les hommes politiques ne sont pas faits de la même matière
que les rois ; leur sang n'a pas la même couleur ni le même
pouvoir ; leur chair n'a pas la même densité et n'émet
ni les mêmes ondes ni les mêmes effets. Ils ont un autre
corps. Et s'ils ont eux aussi profil et face, ce ne sont pour eux
que deux manières de montrer leur visage.
La souveraineté fonctionnait au signe, à la marque
creusée sur le métal, sur la pierre ou la cire ; le
corps du roi se gravait. La politique, elle, fonctionne à
l'expression ' bouche molle ou dure, nez arrogant, vulgaire, obscène,
front déplumé et buté, les visages qu'elle
émet montrent, révèlent, trahissent ou cachent.
Elle marche à la laideur et à la mise à nu.
Depuis la monarchie de Juillet, les figures des hommes politiques
ont pris leur vol. Danton, Daumier, puis Léandre ont fait
lever la grande nuée des corbeaux.
Un siècle après les premiers journaux illustrés,
la radio et la télévision ont démultiplié
à nouveau la présence physique de l'homme politique:
raison, sans doute, pour laquelle le portrait-charge est redevenu
nécessaire. Levine en 1960, Wiaz en 1970.
J'hésite à placer le portrait-charge dans le voisinage
de la caricature. Non pour des raisons de dignité ou de hiérarchie
esthétique. Mais parce qu'ils vont, je crois, dans deux directions
différentes. Du visage qu'elle vide, resserre, annule en
partie, ramène à quelques propriétés
formelles et rend reconnaissable par un petit nombre de signes simples,
la caricature va vers le geste, l'attitude, le discours, l'événement,
la situation. Elle prend le bonhomme pour le tirer hors de lui-même
et en faire une marionnette. Elle le piège par l'extérieur.
Elle le place sur des tréteaux. Elle s'apparente au théâtre.
La charge, elle, dérobe tout l'extérieur ; elle gomme
les situations, elle esquive les partenaires. Tout autour du visage,
elle fait le vide. Et, sur fond de ce rien, elle intensifie, dilate
la tête jusqu'au point extrême où elle va la
faire éclater. Elle fait passer au-dedans toutes les convulsions
du dehors. Elle la remplit jusqu'au bord de tout ce qui emplit le
monde. Une charge, en somme, comme on dit «charge d'explosif»
ou encore «charger un canon». Portrait-monde et mappemonde,
figure-histoire, tête-peuple, ou tête-classe, ou tête-bataille.
Mais ce qui a fait le grand portrait-charge, de Grandville ou Daumier
jusqu'à maintenant, ce n'est pas qu'il transforme une figure
en symbole, ce n'est pas qu'il essaie de résumer toute une
histoire dans le prestige d'une seule tête. C'est qu'à
force de la marquer, de la creuser, de la travailler de l'intérieur,
à force d'insister sur ses reliefs, d'approfondir ses trous
et ses ombres il parvient à découvrir qu'elle n'est
rien, rien d'autre que ce qui passe sur elle et à travers
elle, rien d'autre que des événements qui transitent,
des atrocités qui stagnent, des meurtres qui se multiplient,
des haines qui s'acharnent, des oppressions.
Le dessin-charge feint d'imiter le grand portrait d'histoire: voici
dans tout son éclat l'homme qui vous gouverne, voici cette
grande figure. Il fait comme s'il prenait au sérieux l'homme
politique et comme s'il allait chercher notre destin au fond de
ce visage. Mais il ne faut pas oublier aussi qu'il est né
à l'âge de Lavater, de Gall et de la craniologie, à
l'époque où l'âme s'était faite os et
bosse : regardez bien ces angles et ces aspérités,
tâtez ces reliefs ; ce n'est pas une simple enveloppe, c'est
la vérité même, le secret rendu sensible au
doigt et à l'oeil.
Peut-être aussi le portrait-charge a-t-il hérité
des procédés familiers aux peurs légendaires :
bonshommes immenses, gros comme le monde, prêts à tout
avaler, monstres paniques. Les portraits-charges présentent
toujours des ogres. Grandes figures, grosses têtes, gueules
énormes ; éclat du pouvoir, secret des puissants, appétit
à dévorer tout un peuple.
La charge fouille, fouine, grossit et entre dans ce visage comme
dans un palais d'ombre où se cache la puissance ; et au moment
où on croit qu'elle va saisir enfin l'énigme - qui
est-il ? comment va-t-il nous manger, ce Minotaure ? - elle éclate
de rire et d'effroi. Elle a regardé dans le fond des yeux
ces paltoquets qui prétendent regarder au fond des nôtres :
il n'y a personne, mais un grouillement de misère et de mort ;
les orbites sont des crevasses de bombe ; les rides sont des stries
de barbelés ; les ombres, des flaques de sang ; la bouche,
le cri des suppliciés. Le portrait-charge est comme la mort.
Il fait entrer les figures en décomposition, pour y trouver
non la vanité de la vie, mais le plein, le trop-plein de
l'histoire.
La caricature joue avec la grandeur, pour la réduire de
l'extérieur et en faire apparaître la dure et minuscule
vérité. Le portrait-charge joue avec la grosseur,
pour la faire éclater de l'intérieur et réduire
l'individu à n'être plus que l'apparence d'un monde.
L'homme politique serait-il le contraire du grand homme? Non pas
le héros hégélien en qui culmine l'âme
du temps, mais celui en qui se déposent les déchets
inavouables de l'univers ?
Feuilletez l'album de Wiaz. On y trouve cette chose rare : la caricature
et la charge ne s'y excluent pas. Elles se côtoient et alternent.
Jeux de la caricature avec la grandeur : Kissinger, star empanachée,
s'étale ; il n'a pas bien descendu son escalier. Jeux de portrait-charge
avec l'énormité: Nixon sourit, ses dents sont des
bombes ; le chah scintille, ses médailles sont des pendus.
Mais il y a plus. Wiaz combine la caricature et la charge selon
un équilibre exceptionnel: l'énorme avec le minuscule,
l'effroyable avec le dérisoire, Gargantua avec Lilliput,
la figure d'épouvante avec la marionnette : un vieillard cacochyme,
sur sa chaise roulante, tend une dernière fois la main, dernier
geste de vie, avidité ultime ; c'est vers le garrot d'un condamné:
Franco, le moribond étrangleur. Deux voyous jouent au bras
de fer : ce sont les deux hommes les plus puissants du monde ; Nixon
et Brejnev mesurent leurs forces ; de leurs mains serrées
l'une contre l'autre jaillissent des cadavres écrasés.
Juan Carlos siège avec fatuité, couronne en tête ;
son trône jette contre le mur l'ombre d'un échafaud.
Mécanique de la caricature et explosion panique de la charge:
on a là l'extrême tension du dessin politique.
Au trait traditionnel Wiaz substitue le point, le nuage de points.
Comme si le trait inclinait trop, soit au schématisme de
la caricature, soit à la gravité immobile du portrait.
La nuée des points, c'est le brouillard, c'est la forme,
mais sans éternité, c'est le relief avec les ombres
et les creux, mais sans consistance: bonshommes de brume comme il
y a des bonshommes de neige. Le monde endormi a rassemblé
ses brumes pour former ces figures de cauchemar : elles sont sans
profondeur ni secret ; elles ne sont rien d'autre que la rencontre
provisoire des malheurs du monde. Le temps les dissipera, si la
chaleur vient avec la lumière.
Et c'est comme pour marquer ce futur que Wiaz a glissé entre
Nixon et Brejnev, entre Pompidou et Giscard d'autres visages dessinés
de la même façon, tout prêts comme eux à
se dissiper dans l'histoire du monde, mais qui sont faits, ceux-là,
avec la brume des étangs et les poussières du soleil.
Visages de Lowry, de Zapata ou de Buster Keaton.
Il ne faut pas rire de Lamartine qui refusait de laisser faire
à je ne sais plus quel dessinateur son portrait-charge: «Ma
figure appartient à tout le monde, au soleil comme au ruisseau,
mais telle qu'elle est. Je ne veux pas la profaner volontairement.»
Il avait compris que le piège, ce n'est pas la laideur qu'on
peut tirer de tout visage, comme un peu de beauté peut sortir
du plus laid. Le piège, il le sentait, c'est que de son visage
d'homme politique on ne pourrait jamais extraire le soleil ni le
ruisseau.
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