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Origine : http://edc.revues.org/index257.html
Martin David-Blais et Jeffrey Hall , « Le leadership au secours
du gestionnaire traditionnel : étude critique sur le succès
d’une théorie », Études de communication,
28 | 2005,
L’article est consacré à la Théorie
du leader communicateur et animateur (TLCA) dont Kouzes et Posner
sont les représentants les plus célèbres. Cette
théorie occupe de plus en plus de place dans la formation
des gestionnaires. Le présent texte est de l’ordre
des prolégomènes et prépare une critique prochaine.
On y propose une présentation du cœur de la TLCA ainsi
qu’une mise en contexte théorique. On propose surtout
une réflexion sur le succès de cette théorie
pratique : on cherche à identifier les facteurs-clé
de son efficacité persuasive.
La formation de gestionnaire que l’on donne classiquement
dans une école d’administration demeure ancrée
dans le paradigme du Planifier, Organiser, Diriger et Contrôler
(Aktouf, 1999). Cette formation, souvent désignée
par l’acronyme PODC, consiste en un certain nombre d’apprentissages
: celui de la prise de décision rationnelle ; celui de la
planification de projets ; celui de la maîtrise du fonctionnement
d’un service. La formation des gestionnaires tend toutefois
à intégrer de plus en plus une certaine théorie
du leadership qui propose d’incorporer en chaque gestionnaire
un communicateur, un animateur, un coach. La finalité de
cette proposition concerne au premier chef le changement organisationnel.
Il s’agit d’obtenir d’une unité de travail
qu’elle soit hautement productive et, pour cela, qu’elle
devienne souple, créative, capable d’apprendre. Voilà
l’ambition de la Théorie du leader communicateur et
animateur (désormais TLCA).
À la base de la TLCA se trouvent deux convictions. La première
concerne la nécessité du changement : une organisation
désirant être performante doit constamment chercher
à s’adapter et à devancer les tendances des
marchés. La mobilisation des employés, par-delà
la routine et les comportements défensifs, est essentielle.
La seconde conviction est que le mode de gestion du PODC ne suffit
plus et que les incitatifs salariaux n’ont plus l’effet
de motivation que lui accorde la tradition économiste. C’est
ce qui amène la théorie à affirmer l’importance
pour les dirigeants d’acquérir une palette d’intervention
large.
En Amérique du Nord, la Théorie du leader communicateur
et animateur, qui cherche à jouxter la pratique du leadership
de communication au PDOC, est de plus en plus influente. Un duo
emblématique : Kouses et Pozner, auteurs du célèbre
Leadership Challenge (2002). Ce courant réunit une pléthore
d’auteurs, dont Bennis et Nanus (1985), Glasser (1997), Hiam
(2003) et Buckingham (2005). Ces auteurs occupent désormais
une position dominante sur le terrain de la littérature «
grand public » du management et sont une inspiration majeure
pour tous ces instituts qui, de par le monde, organisent stages
et séminaires. Ce courant n’est pas marginal non plus
dans la production académique américaine. Certes,
s’agissant de leadership, les manuels de psychologie organisationnelle
(Auerbach et Dolan, 1997) reproduisent-ils de manière routinière
les résultats classiques de diverses équipes de psychologues
sociaux (l’étude d’Ohio State University, celle
de University of Michigan, etc.), mais force est d’admettre
que, sur ce terrain aussi, la TLCA occupe désormais une place
importante (Robbins, 2000 : 440-462 ; Schermerhorn et alii, 2002
: 377-385).
La TLCA soutient que, si les propositions de changement provoquent
souvent de la résistance de la part des employés,
ceux-ci n’en représentent pas moins la principale ressource
des organisations. Se trouverait en eux une grande force disponible
: provoquer une libération d’énergie constitue
la fonction première du gestionnaire-leader. Selon la théorie,
la concrétisation du changement via la mobilisation du personnel
est tout à fait possible car tant les groupes de travail
que les individus qui les composent éprouvent un puissant
besoin d’actualisation (au sens rodgerien du terme) ; il est
cependant nécessaire qu’agisse un intervenant compétent
qui fait œuvre de déclencheur et de canalisateur.
L’ampleur croissante de ce courant de pensée oblige
à la réflexion, notamment de la part des théoriciens
critiques. Dans un travail à venir nous ferons valoir qu’il
s’agit d’une autre manifestation de ce que l’on
nomme souvent l’« idéologie de la communication
» (Fortin, 2001), c’est-à-dire ce courant plus
vaste encore qui soutient que l’amélioration des relations
intersubjectives par des interventions adéquates, constitue
la voie royale pour résoudre les conflits (entre individus
ou entre groupes) et induire le changement. Nous entendons arguer
que la TLCA, qui est une théorie pratique, n’a pas
les moyens de ses prétentions en raison de sa propension
à négliger les phénomènes de pouvoir
et de structure. Pour l’heure, nos ambitions sont plus modestes
: il s’agit (1) de situer la TLCA dans l’ensemble de
la littérature sur le leadership et (2) d’en présenter
le cœur et ce, dans le but (3) de mettre en évidence
les caractéristiques de la théorie et l’articulation
d’idées qui la rendent particulièrement attrayante.
Un détour préalable est cependant nécessaire.
Se dresse devant nous la question suivante : est-il possible pour
des observateurs du camp critique d’accorder un certain crédit
à une théorie comme la TLCA qui propose aux gestionnaires
d’investir la communication (maîtriser une vaste gamme
de processus relationnels et symboliques) en plus de la tâche
traditionnelle ? On sait que le thème de la gestion de la
communication en organisation est, depuis quelque temps, passablement
fréquenté par les auteurs critiques. Et en général,
ces auteurs critiques offrent une opinion tranchée pour tout
ce qui concerne la communication, le leadership, le coaching : il
ne s’agit rien de plus que de nouveaux moyens d’assujettissement
des employés. Nous trouvons cette position a priori compréhensible
mais quelque peu injuste ; de notre point de vue, admettre le sérieux
de la TLCA d’un point de vue critique est possible. Tout dépend
du statut que l’on accorde au concept de pouvoir : il est
difficile d’accorder un certain crédit à la
TLCA lorsque l’on pense le pouvoir exclusivement en termes
de domination ; si, par contre, l’on opte pour une version
plus interactionniste du paradigme critique, les thèmes du
leadership, de la communication, etc., apparaissent sous un jour
différent. La première partie du texte est consacrée
à cette question.
La pensée critique et la communication en organisation
Le concept de pouvoir désigne, pour le paradigme critique,
un système de relations inégalitaires fondé
sur un mécanisme de distribution de places dont la logique
de base se ramène à l’éternelle dyade
commandement/obéissance. Certaines places donnent accès
à un quantum élevé de prestige, de ressources
et de possibilités de décision tandis que d’autres
places, beaucoup plus nombreuses, confinent à des rôles
subalternes et contraignent à l’obéissance.
Les théoriciens critiques postulent que le système
de pouvoir a de lourds effets de structure. On peut cependant penser
qu’existent diverses versions d’un tel schéma
ainsi qu’il vient d’être dit ; il est même
loisible d’opposer à la position classique (position
1), qui ne considère que la domination dans les relations
direction/employés, une seconde position qui, acceptant ce
qui précède (le système de places, l’asymétrie
des statuts et des ressources), admet davantage d’hétérogénéité
et d’interaction ouverte dans l’organisation.
La position 1 (Rinehart, 1987 ; Olivesi, 2002) tend à voir
le pouvoir en termes d’asymétrie radicale ou, si l’on
préfère, comme une relation binaire « 1-0 »
où tout favorise les dominants. Le groupe en position de
pouvoir jouit d’un accès illimité aux informations
et aux ressources ; il jouit de la complète possibilité
de cadrer les conditions concrètes des relations ; il possède
la totale capacité d’exiger, de contrôler, de
sanctionner. À l’inverse, les membres du groupe dominé
se trouvent dépouillés de tout cela et ne peuvent
que subir les brimades du dispositif de domination qui est souvent
non résistible (Morgan, 1989 : 337). Une caractéristique
importante de ce type de théorie est qu’elle postule
l’intégration et la fonctionnalité de tout système
de pouvoir : les pratiques et les composantes du système
contribuent nécessairement et efficacement à la domination.
Ces deux caractéristiques conduisent à inférer
que les pratiques de communication, de leadership, de coaching,
etc. participent au dispositif d’assujettissement des employés
: elles ne sont que pratiques de manipulation. La seconde position,
qui est nettement moins connue mais à laquelle nous souscrivons
néanmoins plus volontiers, considère davantage d’hétérogénéité
et d’interaction dans le système organisationnel. Bien
qu’elle postule l’existence du pouvoir et de ses lourds
effets de structure, elle reconnaît la présence, au
sein de l’organisation, d’une gamme de relations sociales
distinctes, tant du point de vue des rapports hiérarchiques
(les employés ne vivent pas qu’en relation de subordination
avec la direction) que du point de vue des relations plus horizontales
(ils se trouvent tantôt dans des dyades, tantôt dans
des équipes, etc.). Si la position 2 est davantage interactionniste,
c’est qu’elle reconnaît des ressources et des
capacités d’action au groupe infériorisé
; cela conduit à distinguer le leadership des rapports de
pouvoir. Les rapports de pouvoir ont pour caractéristique
première un recours poussé aux ressources de contrainte
tandis que le leadership, qui se déploie sur un terrain informel,
cherche à atténuer les rigidités du pouvoir
et à proposer des éléments de compromis.
Le parti pris interactionniste de la seconde version du paradigme
critique est justifié par le fait que les employeurs sont
beaucoup plus dépendants de la main d’œuvre qu’au
début de l’ère industrielle. L’«
homme nu » (Marx) qui n’a que sa force de travail et
que l’on peut congédier sans qu’il n’y
ait de problème pour l’entreprise n’existe plus
guère ; les employés sont porteurs de compétences
fines, de savoirs rares, ce qui rend plus difficile l’exercice
unilatéral de la contrainte. Sans pour autant nier que les
entreprises possèdent d’importants moyens de substitution
(délocalisations, mécanisation accrue, décloisonnement
des marchés), on peut arguer que les employés ne font
pas que subir dans leurs rapports à leurs supérieurs.
Ils peuvent imposer de nouveaux enjeux ; ils savent ralentir, bloquer
des processus décisionnels ; ils connaissent l’art
de la rétention d’informations et des représailles
; ils peuvent vivre le désinvestissement psychologique. D’où
la nécessité qui s’impose aux cadres de savoir
pratiquer le compromis et de pouvoir composer avec la motivation
des individus, les relations interpersonnelles, les dynamiques de
groupes, les jeux de personnalités, les styles d’apprentissage,
etc.
C’est pourquoi, a priori, il y a un sens du point de vue
critique à penser que le programme pratique de la TLCA a
une certaine pertinence. Cela ne veut pas dire que la position 1
n’ait aucun intérêt : on pourrait multiplier
les illustrations de camouflage du pouvoir derrière des apparences
de facilitation démocratique. Cela ne veut pas dire non plus
qu’il faille souscrire à l’optimisme débordant
de la TLCA que nous allons maintenant présenter en commençant
par la situer dans l’ensemble de la littérature sur
le leadership.
Trajectoire du concept de Leadership
Jusqu’aux années 1930, le concept de leadership n’existait
pas dans la pensée du management. La question de la productivité,
centrale en contexte de concurrence, était affaire de technologie,
de gestion compétente, de discipline. Taylor et Fayol, auteurs
célébrissimes, ont soutenu que la gestion rigoureuse
des composantes du procès de production constituait la clé
de la productivité (ce qui était audacieux, si l’on
considère que pour beaucoup de dirigeants, la jouissance
du statut était, et est encore, la seule chose importante).
Ces auteurs ont fait une place au facteur humain dans leurs théories
; elle est demeurée limitée puisque leur conception
procédait d’une anthropologie de type économiste.
Le concept de leadership est entré dans la littérature
universitaire au cours des années 1930 lorsque des chercheurs
de l’école des Relations humaines ont proposé
de considérer plus en profondeur la place du facteur humain
dans l’organisation industrielle (Mayo, 1933 ; Roethlisberger
et Dickson, 1933). Cette école aura cherché à
explorer les questions de la motivation et de la productivité
; ce faisant, elle aura complexifié le tableau conceptuel
prévalent jusqu’alors. Un des apports majeurs de l’école
des Relations humaines est d’avoir rompu avec l’idée
de l’acteur strictement mu par des anticipations de revenus.
Des travaux d’observation ont donné à penser
que la productivité et l’anticipation d’avantages
monétaires ne sont pas mécaniquement liées
et que des facteurs intermédiaires peuvent faire une différence.
De même a-t-on rompu avec la conception strictement punitive.
Là encore, des recherches ont donné à penser
que la crainte de sanction ne détermine pas automatiquement
le comportement. Aux yeux de ces chercheurs, il y avait là
un acquis considérable, lequel a donné lieu à
un véritable programme de recherche que l’on pourrait
synthétiser comme suit. Les comportements des employés
sont complexes puisque interviennent entre (1) les facteurs dits
environnementaux tels le contrôle ou le salaire (variables
indépendantes) et (2) le comportement individuel (variable
dépendante) diverses variables intermédiaires, telles
la motivation et le style personnel du gestionnaire.
Au cours des années 1950 et 1960, ce programme a été
investi par les psychologues sociaux dont les visées étaient
exclusivement académiques et dont les méthodes se
montraient conformes aux canons du quantitativisme. La psychologie
organisationnelle a produit diverses typologies (considérant
tantôt les traits de personnalité des gestionnaires,
tantôt les styles de comportement, tantôt l’interaction
entre la tâche et le style) et a multiplié les travaux
empiriques aux résultats hétéroclites (McShane,
1995 : 414 et s.). Le fait qu’il y ait, dans cet amoncellement
de recherches, peu d’outils directement opérationnels
aura vraisemblablement découragé les praticiens à
amender significativement le paradigme du PDOC qui est demeuré
techno-centrique et utilitariste.
Il aura fallu passablement de temps avant que ne surgisse une vague
qui frappe les esprits. Elle est advenue au cours des années
1980 aux États-Unis : la Théorie du leader mobilisateur.
Selon plusieurs, c’est l’arrivée de la concurrence
japonaise dans le marché intérieur américain
qui apporta la première mise en cause sérieuse du
paradigme du PDOC. Une question s’est posée avec acuité
: comment obtenir des individus et des groupes qui composent une
organisation qu’ils soient productifs et capables d’être
créatifs à l’instar de ce qui s’observait,
du moins le pensait-on, dans le modèle de gestion japonais
? De ce modèle on disait qu’il reposait sur une anthropologie
non-utilitariste et peu punitive. Le concept de leadership est soudainement
remonté à la surface, dépouillé toutefois
de la méticulosité conceptuelle des travaux universitaires
antérieurs. La notion s’est mise à désigner
une inspiration irrésistible insufflée par les gestionnaires.
Il fut pris pour acquis que les processus d’effervescence
qui adviennent dans une unité organisationnelle sont attribuables
au chef de ladite unité. Pour Burns et Bass, auteurs phare
de cette vague, la nécessaire rupture avec la routine et
les comportements territoriaux est provoquée par un leader
capable de convaincre, d’inspirer, de mobiliser (Conger et
Kanungo, 1987 ; Avolio et Bass, 1988).
Cette proposition n’est pas sans évoquer la fameuse
typologie wébérienne des types d’autorité
(Weber, 1947). Burns et Bass ont fait valoir que, pour relancer
une organisation bloquée ou faire face à la concurrence
extérieure, seul le leadership charismatique est adéquat.
Lui seul peut provoquer un redoublement d’effort et de créativité
chez ses employés et leur apprendre à rompre avec
la routine bureaucratique (paradigme rationnel légal) ou
les considérations d’intérêt (paradigme
utilitariste). Par rapport aux travaux antérieurs de la psychologie
sociale, la Théorie du leader mobilisateur opère une
grande simplification conceptuelle, le concept de leadership désignant
alors un « homme fort », sachant projeter, inspirer.
Soulignons au passage qu’au cours des années 1980,
de nombreux Américains se sont mis à douter de la
compétitivité de leur industrie ainsi que du modèle
de gouvernance bâti sous Roosevelt. Beaucoup ont alors rêvé
de Great Awakening, de libéralisme libertaire et d’entreprenariat
visionnaire. Ce fut l’heure de gloire des Lee Iaccocca (Chrysler)
et Jack Welsch (General Electric) qui devinrent de véritables
stars, au même titre que Ronald Reagan, en raison de leur
talent d’inspiration. Il est probable que la Théorie
du leader mobilisateur ait été influencée par
un tel Zeitgeist, mais la vague n’a finalement duré
qu’une dizaine d’années. Peut-être est-ce
dû au fait que les « hommes forts et inspirants »
ne sont pas légion. Ou peut-être encore est-ce la conséquence
du fait que cette théorie donne rapidement une impression
de simplisme (retour à la communication de type « balle
magique »). Toujours est-il que la TLCA lui a rapidement succédé
(années 1990).
Le cœur de la théorie du leader communicateur
et animateur
Notre objectif premier, rappelons-le, est de proposer des éléments
d’analyse permettant de comprendre ce qui fait l’attrait
de la Théorie du leader communicateur et animateur (TLCA)
auprès des gestionnaires et futurs gestionnaires (Kouzes
et Posner, 2002 ; Bennis et Nanus, 1985 ; Hamel et Prahalad, 1994
; James, 1996 ; Glasser, 1997 ; Hamel, 2000 ; Thomas, 2000 ; Hiam,
2003). Du point de vue de la communication persuasive, elle a beaucoup
d’atouts. Premièrement, au moment où elle advient,
les croyances suivantes sont de plus en plus admises : le PODC ne
suffit plus ; il importe de dépasser l’anthropologie
utilitariste (et ses variantes behavioristes) ; il faut gérer
le personnel plus activement. La TLCA s’appuie sur de tels
loci. Deuxièmement, la TLCA abandonne le parti pris élitiste
de la Théorie du leader mobilisateur au profit d’un
projet de pratique professionnelle. De la Théorie du leader
mobilisateur la TLCA reprend la simplicité conceptuelle,
l’orientation pratique, la croyance que le changement est
nécessaire et la conviction que, pour cela, l’action
du leader est absolument décisive. La grande différence
qui toutefois se pose entre les deux théories, c’est
qu’au lieu de tabler sur un individu exceptionnel, la TLCA
propose une approche d’intervention : un gestionnaire efficace
n’a pas à être un individu hors normes, mais
il lui faut devenir un leader, un animateur, un coach. Troisièmement,
on trouve dans la TLCA cet optimisme caractéristique des
intervenants professionnels, pour lesquels il n’y a guère
de situations – personnelles ou en groupe – où
un praticien accompli ne peut induire une dynamique positive.
Cela dit, la TLCA contient en son cœur une théorie
du changement nettement plus élaborée que celle de
la Théorie du leader mobilisateur. Cette théorie repose
sur trois présupposés :
les individus, comme les groupes, éprouvent un puissant
besoin
de s’actualiser et ce, tant dans la vie privée qu’en
milieu organisationnel ;
il existe une compatibilité profonde entre le besoin d’actualisation
et les impératifs et intérêts de l’organisation
;
il est difficile pour les employés de concilier spontanément
leur besoin d’actualisation et les finalités de l’organisation
: il faut qu’ils y soient amenés par un gestionnaire-leader
compétent.
L’idée selon laquelle l’individu et les groupes
cherchent l’actualisation de soi n’est pas récente.
Elle a été soumise par des psychologues cliniciens
tels Goldstein, Rodgers ou Maslow pour qui, chacun éprouve
le besoin fort de concrétiser son talent en quelque chose
« créant sens ». La TLCA propose de canaliser
durablement cette énergie (Hiam, 2003 : 19 et s.).
La TLCA propose une théorie optimiste du changement car
non seulement l’atteinte du changement constitue-t-elle un
objectif réalisable mais il s’agit aussi d’installer
un état durable. Le réalisme de l’objectif tiendrait
au fait qu’existe en sciences humaines un vaste répertoire
de pratiques éprouvées d’interventions. Ce qui
permet de croire au caractère durable du changement est d’un
tout autre ordre : comme l’investissement intellectuel et
affectif dans un travail qui « convient très adéquatement
» est, pour les individus et les groupes, source de bien être
et d’épanouissement profond, une dynamique de mobilisation
organisationnelle devient, une fois lancée, extrêmement
puissante, pour ne pas dire irrésistible. Ceux qui en font
l’expérience ne veulent plus revenir à la médiocrité
de l’état organisationnel antérieur et s’en
trouvent durablement motivés.
Seulement, les individus se connaissent mal. Il n’est pas
rare qu’ils veulent des choses qui ne leur conviennent pas
et qu’ils aspirent à des fonctions qui ne correspondent
pas à leur personnalité ou à leurs habiletés
naturelles. Laissé à lui-même, chacun a le loisir
de se saboter, ou de s’empêtrer dans des imbroglios
interpersonnels. C’est pourquoi, selon la TLCA, l’individu
ne peut se passer d’un leader, d’un coach (Glasser,
1997 : 29 et s.). Il en va de même pour les dynamiques de
groupe. Si les groupes se montrent fréquemment hostiles aux
propositions concrètes de changement, il n’en demeure
pas moins qu’ils aspirent à s’investir à
fond et à maîtriser les tâches qui pourraient
leur incomber. En général toutefois, les groupes laissés
à eux-mêmes ne sont pas à même de gérer
efficacement les processus de prise de décision et d’orientation.
Il leur arrive de s’enferrer dans des pièges, tels
la délibération bâclée, la discussion
élitiste. C’est pourquoi, là encore, le leadership
du gestionnaire est nécessaire (Bennis et Nanus, 1985 : 110-111).
Nous en savons suffisamment pour commencer à comprendre
le succès de la TLCA. Il va de soi que des ouvrages tels
The Leadership Challenge de Kouzes et Posner ont bénéficié
d’un énorme travail de mise en marché et qu’on
y retrouve aussi le fruit d’une rigoureuse réflexion
rhétorique (ton, lisibilité, degré d’abstraction,
dosage théorie/pratique...). Voyons maintenant comment la
TLCA présente le travail du leader. Il s’agit essentiellement
pour le gestionnaire d’établir un rapport tridimensionnel
aux employés de son service :
* proposer une vision de la tâche, c’est-à-dire
apporter une orientation forte qui coordonnera le travail et les
ressources (Kouzes et Posner, 2002 : 109) ;
* établir une relation de confiance avec ses employés,
ce qui signifie communiquer avec franchise et établir des
relations respectueuses et réciproques (Hiam, 2003 : 49 et
s.) ;
* faciliter le travail de tous au moyen d’interventions de
type animation ou de type coaching.
Pourquoi la définition de la tâche générale
est-elle, pour la théorie, une opération si importante
? Pour répondre, il faut se référer à
un enseignement classique de Kurt Lewin devenu un lieu commun des
praticiens de l’animation : un groupe ne peut vraiment canaliser
son énergie que s’il se consacre à une tâche
précise et exigeante. Ceci aurait pour effet d’inhiber
les pulsions négatives et de donner des ailes aux membres
les plus talentueux et les plus motivés – lesquels
établiraient de nouvelles normes et de nouvelles formes de
relations interpersonnelles. Cependant, la théorie insiste
: les groupes et les individus peuvent difficilement s’extraire
du très court terme, d’où la nécessité
qu’on leur propose une vision. En outre, les groupes peuvent
difficilement gérer efficacement les processus de décision.
Le gestionnaire, du fait de sa place dans la hiérarchie formelle,
part d’une position légitime ; mais il doit devenir
leader, c’est-à-dire qu’il lui faut (1) proposer
une « destination » ; (2) établir des objectifs
réalistes et exigeants ; et (3) poser des gestes structurants.
La TLCA insiste lourdement sur la nécessité de la
clarification des valeurs du leader, une opération de communication
qui s’ajoute à la formulation des objectifs. Selon
la Théorie du leader mobilisateur, la mise en scène
du leader constitue une bonne part de son magnétisme ; pour
la TLCA, il est plutôt question de créer la confiance
par la congruence des actes et des paroles et, plus spécifiquement,
de créer le sentiment durable qu’il n’y a pas
là un détournement du travail à des fins personnelles
dissimulées. Il s’agit alors d’un travail de
communication persuasive visant à contrôler, chez les
employés, les phénomènes spontanés d’inférence
et d’attribution.
À cela s’ajoute, bien entendu, la nécessité
pour le leader de posséder une vaste palette de stratégies
ponctuelles d’intervention, soit de type animation, soit de
type coaching. Il s’agit pour lui de pouvoir effectuer avec
efficacité une foule de réglages spécifiques.
S’agissant d’animation, le gestionnaire leader se doit
de maîtriser diverses techniques de gestion de discussion,
de prise de décision, d’exploration collective, etc.
Car comme il est dit dans de nombreux manuels d’animation,
les groupes peuvent avoir de mauvaises habitudes ; de même,
aucune équipe n’est à l’abri d’un
déraillement de processus. Dans le même ordre d’idées,
le leader doit pouvoir penser et intervenir en tant que coach, ce
qui signifie par exemple analyser ce qui peut intervenir au niveau
de la motivation des uns et des autres ; distinguer les talents
; identifier ce qui très spécifiquement donne de l’énergie
à tel ou tel employé ; comprendre les façons
de collaborer de chacun ; analyser les problèmes provoqués
par la diversité des styles de communication et de personnalités.
Ou encore : analyser et comprendre les relations complexes qui se
créent entre les individus, les places, les tâches
et les équipes. On aura compris que le leader – qui
est aussi animateur et coach – doit, après avoir montré
la voie à suivre, pouvoir réussir de multiples opérations
d’aiguillage.
Conclusion
La réflexion critique sur la question du leadership et une
théorie comme la TLCA ne fait que commencer. Dans ce texte,
nos objectifs étaient limités : nous avons situé
et explicité le cœur de la TLCA pour tenter de comprendre
en gros ce qui peut provoquer son succès.
Il y avait dans notre analyse l’esquisse d’une étude
de cas en communication persuasive dont l’articulation se
présente comme suit. Premièrement, la TLCA est intervenue
dans un champ théorique (théories pratiques) où
s’était progressivement construit un problème,
soit la nécessité de dépasser le PDOC. Deuxièmement,
la TLCA reprend cette problématisation et apporte une stratégie
de solution directement ciblée qui est à la fois plus
accessible et plus sophistiquée que ce que proposait avant
elle la Théorie du leadership mobilisateur. À cela
s’ajoute le fait que la TLCA est optimiste, simple du point
de vue conceptuel et qu’elle se présente avec une batterie
de savoir-faire spécifiques et prétendument éprouvés.
Il est un ingrédient que nous n’avons peut-être
pas suffisamment mis en évidence mais dont l’impact
est sûrement non négligeable : le contrôle de
l’ensemble des processus de changement demeure la prérogative
exclusive des gestionnaires...
Dans un travail à venir, nous esquisserons une première
critique. Le premier axe concernera la représentation de
la tâche des gestionnaire : on comprend que les gestionnaires
en devenir comme les gestionnaires établis aient envie de
se présenter comme étant capable de maîtriser
tous les processus, techniques et humains, cette tâche n’en
demeure pas moins peu réaliste – notamment parce qu’elle
ne tient aucunement compte des contraintes de temps et de définition
de la charge de travail. Le second axe concernera la tendance lourde
de la TLCA à éluder la question du pouvoir et les
effets de structure : comme on a pu le voir, la théorie conçoit
les conflits et tensions exclusivement dans des cadrages intrapsychiques
interpersonnels, ce qui n’est pas sans conséquences
pratiques.
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Martin David-Blais
Martin David-Blais est professeur adjoint au programme de communication
à l’Université Saint-Paul (Ottawa – Canada).
Jusqu’à récemment son travail de recherche principal
était en pragmatique mais il s’intéresse depuis
quelque temps aux phénomènes organisationnels. Adresse
électronique : mblais at ustpaul.ca.
Jeffrey Hall
Jeffrey Hall est consultant à Ottawa et assure des sessions
de formation au Human Systems Intervention Program de Concordia
University (Montréal – Canada). Sa réflexion
principale est d’ordre épistémologique et porte
sur la méthodologie de la recherche action en organisation.
Adresse électronique : frjeffhal at rogers.com.
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