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origine : http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=3185
Publié, le mercredi 3 janvier 2007 Dernière modification
: jeudi 15 octobre 2009
Une lecture de "Il faut défendre la société",
cours au Collège de France de Michel Foucault en 1976 (Hautes
étude, Gallimard, Seuil, 1997)
Le cours de 1976 inscrit dans le travail de Michel Foucault la
marque d’une crise. La première séance de ce
cours annonce le projet de l’année à partir
d’une mise au point quant aux modalités pratiques et
aux enjeux théoriques, mise au point qui est en même
temps une mise en scène de quelque chose comme un moment
critique de la pensée, aux deux sens d’une crise et
d’un tournant à prendre.
Ainsi, davantage sans doute qu’à d’autres, on
pourrait appliquer à ce cours l’idée chère
à Gilles Deleuze, que l’on pense sous la contrainte
de quelque chose qui nous force à penser. Suivant cette indication,
il est possible de se demander : qu’est-ce qui, au moment
où Foucault entame la série de cours qu’il résumera
sous le titre : “ Il faut défendre la société
”, le contraint à penser ?
Il faudrait alors distinguer deux sortes de contraintes : les unes
extérieures au champ d’élaboration de sa pensée
; les autres inhérentes à sa construction conceptuelle
et se transformant avec elle. Au titre des contraintes extérieures
qui, depuis le début des années 70, l’ont forcé
à penser, il y aurait ce qu’il nomme lui-même
des “ offensives dispersées et discontinues ”
qui ont pris pour objectif, dès les années 50, “
l’institution psychiatrique ”, ou encore, plus tardivement,
celles qui visaient “ l’appareil judiciaire et pénal
”, mais aussi celles qui attaquaient “ la morale ou
la hiérarchie sexuelle traditionnelle ”. Au chapitre
des contraintes internes, il faudrait inscrire, cette fois, les
résultats de la série des analyses développées
dans les cours de 1972 à 1975 [1972 : “ Théories
et institutions pénales ” ; 1973 : “ La société
punitive ” ; 1974 : “ Le pouvoir psychiatrique ”
; 1975 ; “ Les anormaux ”.], analyses dont Foucault
propose une liste rétrospective page 5 (...).
Eu égard à cette double série de contraintes,
le danger est chaque fois qu’elles n’opèrent
plus, qu’elles n’obligent plus, c’est-à-dire
qu’il n’y ait plus, de la pensée à elles,
une relation d’écoute, que le lien se relâche,
que la pensée n’ait plus à y répondre
ni à en répondre. Le danger peut s’avérer
en l’espèce d’une pensée qui coifferait
par une théorie unitaire une série d’offensives,
d’attaques, d’analyses critiques locales qui n’en
pourraient mais. Mais aussi, à l’inverse, en l’espèce
d’une dispersion analytique qui ne serait pas à la
hauteur de l’adversaire que les analyses prétendraient
pourtant affronter, et qui se dérobe au combat par indifférence
; le danger, c’est celui de l’effet nul, de l’absence
de réel de pensée. De ce point de vue, réduire
l’adversaire au silence - ce qui est la visée d’une
certaine pratique belliciste de la science aussi bien que de la
politique, visée selon laquelle le premier qui a gagné
est le premier qui a fait taire l’autre - ne saurait être
le but ; et Foucault explique qu’il faut au moins prêter
l’oreille au genre de silence qui nous fait face : page 13,
on lit : “ il est sans doute trop optimiste, à partir
du moment où il s’agit, après tout, d’une
bataille - d’une bataille des savoirs contre les effets de
pouvoir du discours scientifique - de prendre le silence de l’adversaire
pour la preuve qu’on lui fait peur. Le silence de l’adversaire
- [et] c’est un principe méthodologique ou un principe
tactique qu’il faut toujours avoir à l’esprit
- est peut-être, tout aussi bien, le signe qu’on ne
lui fait pas peur du tout ”. Mesurer si la pensée qui
s’inscrit dans la perspective d’une “ mise en
insurrection des savoirs contre l’institution et les effets
de savoir et de pouvoir du discours scientifique ” (p. 13),
est à la hauteur de l’adversaire qu’elle se donne,
mesurer cela, c’est l’obligation à laquelle Foucault
soumet sa propre pensée au début de ce cours de 1976.
J’aimerais questionner ici la manière dont la réponse
qu’il a proposée dans ce cours à ses propres
questions peut constituer pour nous aujourd’hui de nouvelles
obligations, questionner, en d’autres termes, ce qui, dans
les questions, les réponses et les déplacements qui
s’amorcent dans le cours de 1976 nous oblige à penser.
Pour cela, je vais passer par une série de questions emmêlées
qui trouvent leur origine dans ce cours.
Il y a d’abord la question qui porte sur la nature du pouvoir
en jeu dans les analyses généalogiques antérieures
proposées par Foucault. Mais aussi celle de la spécificité
de l’hypothèse du bio-pouvoir, de la façon,
donc, dont cette hypothèse transforme le modèle selon
lequel le pouvoir avait été jusque-là conçu.
Il y aurait aussi une série de questions portant sur le statut
du discours de Foucault en tant qu’analyse généalogique
(généalogies qu’il nomme lui-même des
“ anti-sciences ”), mais aussi en tant que pensée
de la singularité des situations historiques. Enfin, ajointée
à ces questions, il y aurait celle de l’usage politique
que l’on peut faire de sa pensée telle qu’elle
se reconfigure dans ce cours de 1976.
Prenons d’emblée la première question : selon
quel modèle penser le pouvoir ?
À la fin du résumé du cours de l’année
1975 pour l’Annuaire du Collège de France, la projection
des grandes lignes du cours de l’année suivante donne
à penser que la recherche de Foucault arrivait à ce
moment-là à un tournant. Il écrit : “
Depuis 1970, la série des cours a porté sur la lente
formation d’un savoir et d’un pouvoir de normalisation
à partir des procédures juridiques traditionnelles
du châtiment. Le cours de l’année 1975-1976 terminera
ce cycle par l’étude des mécanismes par lesquels,
depuis la fin du xixe siècle, on prétend “défendre
la société” ” (RC, p. 80-81).
Le premier cours de 1976 confirme ce tournant de la pensée,
en lui donnant l’allure d’une autocritique synthétique
amusée : “ Alors, qu’est-ce que je voulais vous
dire cette année ? C’est que j’en ai un peu assez
: c’est-à-dire que je voudrais essayer de clore, de
mettre, jusqu’à un certain point, un terme à
une série de recherches [...] qu’on a faites depuis
quatre ou cinq ans, pratiquement depuis que je suis là, et
dont je me rends bien compte qu’elles ont cumulé, aussi
bien pour vous que pour moi, les inconvénients ” (IFDS,
p. 5).
Qu’est-ce que Foucault reproche à ses propres recherches
? Leur aspect fragmentaire, dispersé, à la fois répétitif
et non lié. S’il explique qu’il y travaillait,
loin de l’effet inhibiteur propre aux théories globalisantes,
à désensabler les savoirs ensevelis de l’érudition
de manière à les faire résonner avec des savoirs
particuliers, disqualifiés comme non scientifiques (tel le
savoir du délinquant, du psychiatrisé ou du malade,
mais aussi le savoir pratique de l’infirmier ou du médecin),
s’il explique qu’il travaillait en quelque sorte à
rendre possible la rencontre entre deux types de “ savoirs
assujettis ”, cette explication par “ l’insurrection
des savoirs assujettis ” ne semble guère suffire. Elle
ne suffit pas, en effet, à évacuer la question du
lien interne entre les généalogies effectuées,
c’est-à-dire finalement à faire apparaître
leur enjeu commun. Foucault formule ainsi cette question : “
qu’est-ce que ce pouvoir, dont l’irruption, la force,
le tranchant, l’absurdité sont concrètement
apparus au cours de ces quarante dernières années,
à la fois sur la ligne d’effondrement du nazisme et
sur la ligne de recul du stalinisme ? Qu’est-ce que le pouvoir
? Ou plutôt - parce que la question “Qu’est-ce
que le pouvoir ?” serait justement une question théorique
qui couronnerait l’ensemble, ce que je ne veux pas - l’enjeu
est de déterminer quels sont, dans leurs mécanismes,
dans leurs effets, dans leurs rapports, ces différents dispositifs
de pouvoir qui s’exercent, à des niveaux différents
de la société, dans des domaines et avec des extensions
si variées. Grosso modo, je crois que l’enjeu de tout
cela serait ceci : l’analyse du pouvoir ou l’analyse
des pouvoirs peut-elle, d’une manière ou d’une
autre, se déduire de l’économie ? ” (IFDS,
p. 13-14).
D’une manière générale, la théorie
du pouvoir aurait selon Foucault toujours été élaborée
sur fond d’un “ économisme ” qui revêt
essentiellement deux formes : le postulat d’une isomorphie
entre le pouvoir et la marchandise, qui fait concevoir le pouvoir
comme une réalité qui circule, s’échange,
et peut être cédée par contrat ; et le postulat
d’une fonctionnalité économique du pouvoir,
qui conduit à voir en lui une simple instance de reconduction
des rapports de production. Au titre d’une conception économiste
du pouvoir se trouvent donc accolées deux approches radicalement
hétérogènes, dont l’une est juridique-souverainiste
et l’autre d’inspiration marxiste [1].
La question qu’il pose en ce début de cours, cherchant
à se démarquer de l’une aussi bien que de l’autre
approche, est de savoir s’il n’est pas possible de proposer
une analyse non économiste du pouvoir, telle que “
l’indissociabilité de l’économie et du
politique ”, qu’il ne s’agit pas pour lui de remettre
en question, “ ne serait pas de l’ordre de la subordination
fonctionnelle, ni non plus de l’ordre de l’isomorphie
formelle, mais d’un autre ordre, qu’il s’agirait
précisément de dégager ” (IFDS, p. 15).
Je laisse pour le moment de côté la question de savoir
comment Foucault concevra cet autre mode d’indissociabilité
entre économie et politique. Toujours est-il que l’identification
de ce fond “ économiste ” des théories
existantes du pouvoir permet l’identification corollaire des
modèles qui se présentent pour penser le pouvoir dès
lors que l’on se dégage des schémas identifiés
comme économistes. Ces modèles se ramènent
pour l’essentiel à la répression d’un
côté et à la lutte ou au rapport de forces de
l’autre. Et ils constituent en fin de compte comme un seul
schéma “ lutte-répression ”, qui fait
face au schéma “ contrat- oppression ” inspiré
de la conception économiste-juridique du pouvoir comme réalité
qui se détient et qui se cède. Foucault inscrit son
propre travail tel qu’il l’a conduit jusque-là
du côté de ce schéma lutte-répression,
schéma qu’il a cependant été, dit-il,
amené à reconsidérer, et cela pour deux raisons
: “ à la fois, bien sûr, parce que sur tout un
tas de points il est encore insuffisamment élaboré
- je dirais même qu’il est tout à fait inélaboré
- et aussi parce que je crois que ces deux notions de “répression”
et de “guerre” doivent être considérablement
modifiées, sinon peut-être, à la limite, abandonnées.
En tout cas, il faut regarder de près ces deux notions, “répression”
et “guerre”, ou, si vous voulez, regarder d’un
peu plus près l’hypothèse que les mécanismes
de pouvoir seraient essentiellement des mécanismes de répression
[hypothèse dont la mise à mal constitue le fond de
la Volonté de savoir], et cette autre hypothèse que,
sous le pouvoir politique, ce qui gronde et ce qui fonctionne, c’est
essentiellement et avant tout un rapport belliqueux ” (IFDS,
p. 17-18). Cette dernière hypothèse, c’est celle
à l’examen de laquelle est consacré l’essentiel
du cours de 1976.
Si l’on trouve, autour de 1976 et des années suivantes,
de nombreuses allusions de Foucault à l’insuffisance
du modèle de la lutte pour penser le pouvoir (c’est-à-dire
aussi, on y reviendra, l’invention politique), et d’aussi
nombreuses critiques à l’encontre du concept de répression
(en particulier dans la Volonté de savoir [2]), ces réserves
n’aboutissent pas tout de suite à l’élaboration
d’un nouveau modèle pour penser les rapports de pouvoir.
Mais c’est dans le champ de cette question que se formule
l’hypothèse du bio-pouvoir. Autrement dit, c’est
dans le champ de cette question quant à l’éventuelle
et double insuffisance du modèle de la guerre et de celui
de la répression pour penser le mode d’exercice du
pouvoir, que se formule, à la fin du cours de 1976 et à
la fin de la Volonté de savoir, l’hypothèse
du bio-pouvoir. Réciproquement, l’hypothèse
du bio-pouvoir est le premier grand jalon à partir duquel
Foucault peut opérer et opèrera l’élaboration
d’un tel modèle.
L’apport décisif de l’hypothèse du bio-pouvoir
est de mettre au jour, par rapport à la composante disciplinaire
analysée jusque-là par Foucault comme caractéristique
des sociétés modernes, une composante nouvelle. Dans
la dernière séance du cours de 1976, il distingue
deux familles de technologies de pouvoir [3] : l’une qu’il
nomme anatomo-politique et l’autre bio-politique. Cette distinction
redessine la perspective des recherches sur le pouvoir menées
depuis le début des année 70. Ainsi, les mécanismes
disciplinaires, mécanismes de dressage des corps individuels,
sont présentés désormais comme une “
première accomodation ” pour rattraper le caractère
inopérationnel sur beaucoup de points de “ la vieille
mécanique du pouvoir de souveraineté ”. Cette
première accomodation, la plus facile, se serait réalisée
la première, aux xviie et début du xviiie siècles,
“ à un niveau local, dans des formes intuitives, empiriques,
fractionnées, et dans le cadre limité d’institutions
comme l’école, l’hôpital, la caserne, l’atelier,
etc. ”. La bio-politique apparaît comme une “
seconde accomodation, sur les phénomènes globaux,
sur les phénomènes de population, avec les processus
biologiques ou bio-sociologiques des masses humaines ”, accomodation
plus tardive (à la fin du xviiie siècle) parce que
plus difficile, impliquant “ des organes complexes de coordination
et de centralisation ” (IFDS, p. 222-223). C’est l’apparition
de ces techniques biopolitiques qui singularise le bio-pouvoir.
Il y a donc bien une singularité historique du bio-pouvoir,
qui est identifiable.
Si cette distinction entre des mécanismes disciplinaires
et des mécanismes régulateurs est si importante, c’est
que leur articulation définit une modalité d’exercice
du pouvoir qui n’est pas essentiellement répressif
mais producteur. C’est ainsi dans le cadre du problème
posé par l’articulation entre techniques disciplinaires
et techniques de régulation que se comprend le rôle
joué dans les sociétés occidentales modernes
par la sexualité (ce sur quoi insistent les pages 191 à
195 de la Volonté de savoir), mais aussi l’essor de
la médecine comme science et comme technique politique, comme
“ savoir-pouvoir qui porte à la fois sur le corps et
sur la population ” (IFDS, p. 224-225).
Or, cette fonction de jonction du disciplinaire et du régulateur,
dans “ Il faut défendre la société ”,
c’est précisément ce qu’assume la norme,
c’est même, pourrait-on dire, ce qui la définit
: “ La norme, c’est ce qui peut aussi bien s’appliquer
à un corps que l’on veut discipliner, qu’à
une population que l’on veut régulariser. [...] Dire
que le pouvoir, au xixe siècle, a pris possession de la vie,
dire du moins que le pouvoir, au xixe siècle, a pris la vie
en charge, c’est dire qu’il est arrivé à
couvrir toute la surface qui s’étend de l’organique
au biologique, du corps à la population par le double jeu
des technologies de discipline d’une part, et des technologies
de régulation de l’autre ” (IFDS, p. 225).
Le bio-pouvoir a un rapport constitutif à la norme, au-delà
des critiques faciles de nos “ sociétés normalisées
” ; et peut-être, notamment, en cela que les opérations
de pouvoir prennent appui sur la capacité inhérente
aux vivants à instituer des normes, à être eux-
mêmes normatifs. D’où l’indissociabilité
entre la biopolitique et la population comprise comme ensemble “
d’êtres vivants traversés, commandés,
régis par des processus, des lois biologiques ” : ensemble
de vivants dotés de conduites que l’on peut influencer,
sur lesquelles on peut agir. Dans le cours de 1975, la normalisation
nommait les effets, la finalité, des mécanismes de
pouvoir disciplinaires. C’est à elle qu’il revenait
de désigner, de nommer le caractère positif, producteur,
du pouvoir, et de s’opposer à l’idée de
répression. De sorte que, lorsque Foucault, dans “
Il faut défendre la société ”, précise
que la société de normalisation n’est pas “
une sorte de société disciplinaire généralisée
dont les institutions disciplinaires auraient essaimé et
finalement recouvert tout l’espace ” (p. 225), c’est
en correction du point de vue qui était le sien l’année
précédente encore. Dans le cours de 1975, “
société de normalisation ” était en quelque
sorte un équivalent de “ société disciplinaire
généralisée ” ; à la fin du cours
de 1976, l’accent est placé sur le rôle de jonction
que joue la norme entre deux types de technologies de pouvoir hétérogènes
désormais distinguées, dont l’articulation dessine
une figure complexe de pouvoir que Foucault donne à penser
sous le nom de bio-pouvoir.
Il apparaît très nettement que la spécificité
du pouvoir sur la vie réside dans sa composante bio-politique,
c’est-à-dire réside du côté des
processus de régulation et de contrôle que, p. 222,
Foucault désigne par le terme d’homéostasie
(notion forgée en physiologie pour désigner le type
d’équilibre qui règne, dans un organisme vivant,
entre ses diverses variables physiologiques, équilibre qui
est en fait un rééquilibrage permanent selon des causalités
en boucle), notion généralisée dans les années
50 par la cybernétique à des phénomènes
autres que physiologiques ; cette notion, Foucault la choisit donc
pour caractériser la famille des technologies biopolitiques,
la composante régulatrice du bio-pouvoir : “ C’est
une technologie qui vise donc, non pas par le dressage individuel,
mais par l’équilibre global, à quelque chose
comme une homéostasie : la sécurité de l’ensemble
par rapport à ses dangers internes ”. Le nom que Foucault
proposera finalement, dans le cours de 1978, pour désigner
le modèle selon lequel penser le pouvoir, modèle qu’il
substituera au schéma lutte-répression, c’est
celui de gouvernement ; l’exercice biopolitique du pouvoir
sera alors caractérisé comme gouvernementalité.
Rappelons que le mot “ gouverner ” vient du latin gubernare,
directement emprunté au grec kubernan, terme technique du
lexique nautique, qui signifie “ diriger un navire ”,
“ piloter ” ; c’est sur ce mot bien sûr
que l’on a formé également celui de cybernétique.
On comprend à présent ce qu’indiquait le titre,
et qui pourrait s’expliquer de la manière suivante
: s’agit-il de passer d’un modèle polémique-binaire
à un modèle que l’on pourrait dire cybernétique-multipolaire
? Y a-t-il chez Foucault un déplacement tel que, alors qu’il
assume - autour de 1976 - l’appartenance de son propre discours
au régime d’un discours en guerre (les généalogies
sont placées du côté des savoirs assujettis
et de leur insurrection et nommées des “ anti-sciences
”, signifiant qui assume fortement la dimension polémique),
il s’éloignerait ensuite de ce modèle ? N’y
a-t-il pas substitution, à un modèle polémique
de pensée, d’un modèle plural, multipolaire,
attentif aux singularités, que l’on pourrait qualifier
de monadologique ? S’il y avait passage à un régime
cybernétique de discours, celui-ci y aurait le même
statut que dans le régime polémique, c’est-à-dire
qu’il serait en tant que tel un élément de la
réalité dont il rend compte. Foucault penseur de la
gouvernementalité serait-il devenu un cybernéticien
malgré lui ? C’est en tout cas ce que certaines lectures
actuelles de sa pensée voudraient bien donner à penser
en embrigadant les derniers développements de celle-ci au
service d’une amélioration des dispositifs de régulation
dans les entreprises et les institutions.
J’en reviens au modèle de la gouvernementalité
tel que Foucault l’a conçu. Ce modèle, il l’élabore
au cours de la période 1978-1982 ; et c’est seulement
dans “ Le sujet et le pouvoir ”, un texte de 1982 qui
synthétise les déplacements opérés pendant
cette période qui succède immédiatement à
IFDS, qu’il substitue explicitement le modèle du gouvernement
aux modèles de la lutte et du contrat. “ Le mode de
relation propre au pouvoir ne serait donc pas à chercher
du côté de la violence et de la lutte, ni du côté
du contrat et du lien volontaire (qui ne peuvent en être tout
au plus que des instruments) : mais du côté de ce mode
d’action singulier - ni guerrier ni juridique - qui est le
gouvernement ” (DE, IV, p. 237). Il devient alors explicite
que la lutte ne constitue pas le schème à partir duquel
définir les relations de pouvoir, ne permet pas d’en
concevoir la spécificité. Il faut alors se demander
: que devient la guerre ? ou plutôt : qu’est-elle en
train de devenir dans l’économie de la pensée
de Foucault ? Dès lors qu’est mis au jour un bio-pouvoir,
dont une part essentielle consiste en des mécanismes de régulation,
la guerre devient indisponible pour fournir le modèle selon
lequel penser le mode d’exercice des relations de pouvoir.
Cela signifie-t-il qu’elle s’absente ?
On peut avoir l’impression que, dans le passage qu’opère
la dernière séance, le geste est celui d’un
renversement : d’un pouvoir souverain défini comme
pouvoir de faire mourir et de laisser vivre, qui se comprend par
sa relation à la guerre, et son geste de définition
par la capture du monopole de la violence légitime, captation,
neutralisation, capture d’une guerre de classes, on passe
à un bio- pouvoir que Foucault, ici comme dans la Volonté
de savoir, définit comme pouvoir de faire vivre et de laisser
mourir. De l’un à l’autre, la guerre semble avoir
disparu de l’horizon. Cependant, les choses ne sont pas si
simples. La guerre cesse de constituer le modèle selon lequel
penser le pouvoir ; mais elle est désormais au cœur
d’une question nouvelle.
Il s’agit de rendre pensable les guerres modernes (des guerres
napoléoniennes à la seconde guerre mondiale), dont
la spécificité est d’avoir été
définies par des massacres de masse ; et il s’agit
de rendre pensables ces guerres plus meurtrières que jamais
auparavant, du point de vue de ce pouvoir sur la vie défini
par sa composante régulatrice et le soin pris à la
croissance des forces des populations. Un tel pouvoir, en tant que
souverain, va avoir à rendre possible la mise à mort
(fut-ce sous la forme de laisser mourir ou de rejeter dans la mort).
Or, pour Foucault, cette fonction, c’est celle que rend possible
le racisme. “ La race, le racisme, c’est la condition
d’acceptabilité de la mise à mort dans une société
de normalisation ” (p. 228) ; et le cours s’achève
sur l’hypothèse suivante : “ Comment peut-on
faire fonctionner un bio-pouvoir et en même temps exercer
les droits de la guerre, les droits du meurtre, et de la fonction
de la mort, sinon en passant par le racisme ? ” (IFDS, p.
234). La fonction du racisme est donc en quelque sorte de rendre
compatibles un pouvoir qui se pense dans la forme de la (capture
de la) guerre et un pouvoir régulateur.
Foucault entend par “ racisme ” l’introduction,
dans le continuum biologique de l’espèce humaine, d’une
coupure : “ la coupure entre ce qui doit vivre et ce qui doit
mourir ” (IFDS, p. 227). À partir d’une telle
coupure, le dégénéré, l’anormal,
le délinquant ou l’adversaire politique seront susceptibles
de tomber dans une zone définie comme celle de la race à
éliminer. Un tel “ racisme ”, Foucault y insiste,
ne se définit pas par l’identification biologique des
races mais procède plutôt en biologisant toute différence
susceptible d’apparaître comme un danger. C’est
ainsi que toute population va devenir, à l’intérieur
d’elle-même, toute ou en partie, susceptible d’être
exposée à la mort par son propre État : c’est
seulement ainsi que l’on peut comprendre la possibilité
pour les États de décider de guerres plus meurtrières
qu’il n’y en eut jamais. De ce point de vue, l’État
nazi apparaît comme ayant poussé à son paroxysme
un jeu “ inscrit effectivement dans le fonctionnement de tous
les États ” : “ l’État nazi a rendu
absolument coextensifs le champ d’une vie qu’il aménage,
protège, garantit, cultive biologiquement, et, en même
temps, le droit souverain de tuer quiconque - non seulement les
autres, mais les siens propres ” (IFDS, p. 232). Le bio-pouvoir,
donc, ne se caractérise pas par la subversion pure et simple
du modèle de la guerre, par la suppression de la guerre au
profit de la régulation ; s’y opère plutôt
une subordination de mécanismes guerriers à des mécanismes
de type régulateur.
Si le rôle que joue le racisme au sein du bio-pouvoir est
un rôle médiateur, c’est qu’il rend compatibles
deux réalités qui en elles- mêmes ne le sont
pas, relèvent de deux logiques différentes. Il faut
distinguer entre les mécanismes et les logiques selon lesquelles
ils sont activés. Si des mécanismes guerriers et des
mécanismes régulateurs peuvent devenir compatibles,
la logique de la guerre et la logique de la régulation ne
le sont pas. L’importance de cette analyse du racisme d’État
dans IFDS, est de mettre au jour la manière dont, à
l’intérieur d’un pouvoir qui ne s’exerce
plus dans la forme du pouvoir souverain et selon un modèle
belliqueux, insistent et opèrent des mécanismes guerriers.
Et l’analyse de ce que devient la guerre dans des situations
à l’intérieur desquelles opère un bio-
pouvoir est une question centrale pour l’intelligibilité
même de ceque Foucault nomme ainsi. Une question qu’il
a laissée de côté après IFDS, et que,
en 1981, à l’occasion de conférences données
à Louvain sur la figure de l’aveu dans les modes de
véridiction juridiques, il disait vouloir reprendre après
le cycle d’études sur la sexualité. On comprend
que Foucault n’est pas devenu cybernéticien et que
s’il a pu récemment donner lieu à des lectures
qui peuvent aller dans ce sens, c’est l’effet d’un
opportunisme malhonnête. Jamais la question politique, qui
insistait chez lui jusqu’à la fin à travers
notamment le concept de lutte, n’a été abandonnée
; et jamais il n’a cessé d’avoir des adversaires.
On peut comprendre à partir de là comment est repensée
l’articulation entre économie et politique. Repartons
de l’opposition entre bio- pouvoir et pouvoir souverain ;
quel est le sens de cette opposition ? En quel sens faut-il comprendre
que le bio-pouvoir ne relève pas de la souveraineté
? En ce qu’il a en son cœur des technologies de pouvoir
qui ne sont pas réglementaires ou codificatrices, “
normatrices ” (au sens où les techniques disciplinaires
le sont, qui cherchent à soumettre des comportements à
des normes définies en dehors d’eux), mais des technologies
qui visent à majorer les effets de certains processus appartenant
aux réalités sur lesquelles elles s’appliquent.C’estlàunpointquiva
être central pour la définition de la gouvernementalité
comme modèle selon lequel penser le pouvoir tel qu’il
s’exerce dans les États modernes, ainsi que le lien
étroit qui unit pour Foucault la notion de “ gouvernement
” et celle d’“ économie ”.
Le gouvernement, le résumé du cours de 1978 le définit
comme une activité qui entreprend de conduire les individus
tout au long de leur vie en les plaçant sous l’autorité
d’un guide responsable de ce qu’ils font et de ce qui
leur arrive ” (“ Sécurité, territoire
et population ”, DE, III, p. 719). Ainsi entendu, le gouvernement
est synonyme de pastorat. Or, ce qui intéresse Foucault,
c’est que peu à peu, à partir du xviie siècle,
cette pratique de conduite d’un ensemble d’individus
a été impliquée de plus en plus étroitement
dans l’exercice du pouvoir souverain.
C’est à travers cette notion de gouvernement que Foucault
va enfin proposer une réponse à la question, soulevée
par le cours de 1976 mais que IFDS laisse suspendue, d’un
mode d’indissociabilité entre politique et économie
qui ne soit ni de subordination fonctionnelle ni d’isomorphie
formelle. Dans le cours de 1978 sur “ Sécurité,
territoire et population ”, Foucault appréhende le
problème de l’économie du point de vue de la
reproblématisation du pouvoir en termes de gouvernement.
La leçon du 1er février 1978 avance que l’art
de gouverner indissociable de l’État moderne est un
pouvoir qui s’exerce “ dans la forme et selon le modèle
de l’économie ” (“ La gouvernementalité
”, DE, III, p. 642), en tant que gouvernement des hommes.
C’est en ce sens que les Pères grecs de l’Église
ont pu nommer le pastorat “ oikonomia psykhôn ”,
“ économie des âmes ”.
Foucault met au jour une zone d’indistinction entre économie
et gouvernement, antérieure à la notion moderne d’économie.
Dans sa tentative de demêler le jeu entre les notions d’économie
et de gouvernement, il repère, au xviie siècle, trois
usages et trois significations de la notion de “ gouvernement
” : le gouvernement de soi (qui relève de la morale),
le gouvernement de la famille (qui relève de l’économie),
le gouvernement de l’État (qui relève de la
politique). Dans toute la littérature sur l’art de
gouverner qui se développe alors, le problème serait
: comment introduire l’économie dans la politique ?
Citant l’article “ Économie politique ”
de Jean- Jacques Rousseau dans l’Encyclopédie, qui
signale que l’économie désigne au départ
“ le sage gouvernement de la maison pour le bien commun de
toute la famille ”, Foucault rappelle que le problème
de Rousseau est : “ comment ce sage gouvernement de la famille
pourra-t- il, mutatis mutandis [...] être introduit à
l’intérieur de la gestion générale de
l’État ? ”. Et, au sujet de l’expression
“ gouvernement économique ”, que l’on trouve
chez Quesnay, il note que le mot “ économie ”
est en train d’y prendre son sens moderne : “ Le terme
“économie” désignait au xvie siècle
une forme de gouvernement ; au xviiie siècle, il désignera
un niveau de réalité, un champ d’intervention
” (DE, III, p. 642).
C’est dans le cours de l’année suivante (“
Naissance de la biopolitique ”) que Foucault propose une généalogie
de la constitution de l’économie comme champ d’intervention,
en étudiant la différence entre le mercantilisme,
associé à l’état de police, et le libéralisme,
associé à l’économie politique. Entre
les deux, la différence concerne notamment le statut de la
vérité, dans la mesure où l’économie
politique et la gestion biopolitique chercheront à appréhender
et à réguler un certain nombre de processus naturels
propres à des types d’objets nouveaux qui apparaissent
alors, tels que la population. L’apport majeur de ce cours
est de mettre au jour comment les mécanismes de gouvernementalité
mobilisent davantage des formes de véridiction que des formes
de juridiction, opèrent non sur le mode de la loi et de la
réglementation extérieure, de l’application
de normes extérieures, mais en faisant jouer des variables
appartenant à des réalités conçues comme
ayant leurs lois propres qui se donnent à connaître.
Au cœur des mécanismes d’un bio-pouvoir qui s’exerce
comme gouvernement, il n’y a pas la décision juridique,
mais la vérité, et plus précisément,
le mode de véridiction scientifique, qui saisit des processus
de façon à rendre possible une action sur eux. Le
gouvernement par l’économie est un gouvernement par
la vérité. S’il y a bien indissociabilité
entre économie et politique, ce n’est donc ni comme
isomorphie ni comme fonctionnalité de l’une à
l’autre, mais au sens où “ économie ”
nomme une pièce essentielle d’un dispositif de gouvernement
politique.
J’en arrive ainsi à la question concernant le statut
du discours de Foucault, que je déplierai en deux moments
:
A) quel est le statut d’une pensée généalogique
comme pensée des singularités ; en d’autres
termes : une pensée des singularités peut- elle rendre
compte de sa propre singularité ?
B) Y a-t-il un usage politique possible de la pensée de Foucault
telle qu’elle se réorganise dans et après IFDS
?
A) Dans les cours de la fin des années 70, Foucault fait
la généalogie des concepts de “ société
” ou d’“ économie ”, de même
qu’il avait pu faire auparavant la généalogie
de la “ sexualité ”. La méthode est celle
qui sera rétrospectivement caractérisée, dans
l’Usage des plaisirs (p. 17-18), comme l’analyse des
pratiques par lesquelles s’élaborent et se modifient
les formes de problématisation qui construisent indémêlablement
un rapport à soi, à la vérité et au
pouvoir. Rendre compte de la genèse de tels concepts ne revient
donc pas simplement à faire l’histoire des mots, pas
davantage celle des représentations et des mentalités.
C’est faire l’histoire du réel, en tant que celui-ci
n’est pas un ordre extérieur aux opérations
qu’effectuent les concepts lorsque ceux-ci sont dotés
d’une consistance suffisante pour le reconfigurer. C’est
aussi bien faire “ l’histoire de la vérité
” (DE III, 54), en tant que celle-ci n’est pas l’histoire
du cheminement vers un noyau de rationalité dégagé
de la gangue des illusions et des erreurs, ne se confond pas, en
particulier, avec une “ histoire de la rationalité
” telle que la pratique l’histoire épistémologique
des sciences développée par Bachelard puis Canguilhem.
Dans cette perspective, à une question comme “ qu’appelle-t-on
“société” ? ”, on répondra
qu’il s’agit du champ aménagé par la technique
de gouvernement libérale ; le champ dans lequel peut s’exercer
la rationalité gouvernementale, pour autant que celle-ci
n’est plus contenue dans les limites du juridique, et que
“ le marché ”, récemment apparu lui aussi,
n’est pourtant pas, par définition, le lieu où
peut s’exercer pour elle-même la gouvernementalité
libérale.
De manière similaire, à une question telle que :
“ qu’est-ce que “l’économie”
? ”, on répondra qu’il ne suffit pas de dire
qu’elle est l’invention d’une idéologie,
laquelle a besoin de séparer des aspects qu’il faut
nécessairement relier (“ économie ” et
“ politique ”). Il ne suffit pas non plus de dire que,
de “ l’économie ”, il n’en existe
qu’en régime libéral, ou dans le monde capitaliste,
et qu’ainsi elle ne constitue en aucun cas un “ invariant
”. C’est vrai, mais cela ne suffit pas : il faut en
faire la généalogie, c’est-à-dire voir
à quelle(s) technique(s) de gouvernement la nécessité
de discerner une “ sphère ” économique
a pu correspondre. Ce n’est, selon Foucault, qu’à
partir du xviiie siècle que l’économie désigne
un “ niveau de réalité ” c’est-à-dire
en l’occurrence le corrélat d’une science, laquelle
permet d’inscrire la “ vérité économique
” au cœur de la rationalité gouvernementale libérale.
Mais qu’est-ce alors que “ le gouvernement ” ?
Ou plus exactement, quel est le statut du concept de gouvernement,
qui permet de rendre compte et de “ l’économie
” et de la “ société ” comme des
opérations sur le réel ou plutôt comme des opérations
réelles ? Que Foucault puisse en proposer une généalogie
n’enlève rien à ceci qu’il l’élève
simultanément au statut de paradigme, capable, on l’a
vu, de se substituer au modèle de la guerre pour rendre compte
des relations de pouvoir.
Il serait aisé de voir dans l’usage que Foucault fait
du paradigme du gouvernement une contradiction avec son propre projet.
Foucault refuse le couple science/idéologie, encore en vogue
à l’époque, et par conséquent ne peut
faire du gouvernement la réalité que “ l’économie
” ou la “ société ” auraient en
charge de voiler. Le rapport entre les concepts de gouvernement
et de société ne peut impliquer une rupture ontologique.
Autrement dit, le gouvernement ne peut être ici en position
de signifié ultime, par rapport auquel “ la société
” et “ l’économie ” seraient dénoncées
comme des illusions ; c’est la méthode même inventée
par Foucault qui lui interdit de mobiliser un tel jeu d’oppositions.
Comment, dès lors, la singularité des situations historiques
- que Foucault a, un temps, pensée à travers la notion
d’épistémè, avant de délaisser
ce concept trop formel - peut-elle être pensée sans
être réduite ? Comment peut-elles être pensée
par une pensée qui refuse de la réinscrire dans une
théorie générale ? Questions à la fois
décisives - du point de vue de la consistance de la méthode
- et un peu formelles, dans la mesure où elles n’ont
de sens que si l’on admet que la distinction entre singularité
et généralité, et les jeux d’opposition
qui y sont attachés (idéologie/ science ; “
vécu ”/raison, etc.) est incontournable. Ce sont en
tout cas ces questions qui ont été sans cesse renvoyées
à Foucault dès les Mots et les choses.
Les configurations historiques décrites par Foucault sont
des individualités, ou plus exactement, l’analogue
des individualités telles que les décrit Simondon.
Par “ individualité ”, on entendra alors une
zone d’indiscernabilité entre des éléments
singuliers et des éléments généraux
ou typologiques. Pour Simondon, en effet : “ l’individualité
d’un être particulier renferme aussi rigoureusement
le type que les caractères susceptibles de varier à
l’intérieur d’un type. [...] La particularité
originale d’un être n’est pas différente
en nature de sa réalité typologique. L’être
particulier ne possède pas plus ses caractères les
plus singuliers que ses caractères typologiques. Les uns
comme les autres sont individuels ” (l’Individu et sa
genèse physico-biologique, p. 79). Penser les singularités,
c’est penser de telles “ individualités ”.
La méthode fixée par Foucault, qui s’éclaire
peut-être par l’analogie avec la conception simondonienne
de l’individualité, ne permet pas de détacher
modes de véridiction, relations de pouvoir et formes de subjectivation,
des modalités chaque fois “ particulières ”
par lesquelles elles sont mises en œuvre. Ces éléments
ne peuvent être isolés de telle sorte que cet isolement
les rendrait applicables à ce qui constituerait alors autant
d’exemples.
Reste une question : comment une pensée qui entend saisir
la singularité des situations historiques sans les dénier
comme telles, sans les enclore dans une théorie générale,
peut-elle rendre compte de sa propre énonciation ? Autrement
dit, comment une pensée des singularités peut-elle
rendre compte de sa propre singularité ? Ce n’est en
fin de compte que lorsqu’il développera une réflexion
sur les “ régimes de vérité ” (c’est-à-dire
à partir du cours de 198O intitulé “ Du gouvernement
des vivants ”) et sur les modes de subjectivation que Foucault
sera pleinement en mesure de répondre à cette question.
Mais peut-être que jusqu’au bout de son travail se sera
conservée aussi l’idée d’une dimension
stratégique de la pensée, telle que l’exprime
la revendication d’un savoir en lutte. Les généalogies
conservent jusqu’au bout la caractéristique qui les
définit dans IFDS, où Foucault les nomme des “
anti-sciences ” : l’inscription de ce qu’elles
font à l’intérieur de ce dont elles parlent
ou de ce dont elles témoignent.
Pour aborder la question de l’usage politique de l’hypothèse
du bio- pouvoir, il faut insister sur cette dimension agonisitique
de la pensée de Foucault, qui perdure jusqu’après
l’abandon du “ modèle de la guerre ”. Je
voudrais donc revenir un peu sur la guerre comme principe d’intelligibilité.
B) Le modèle de la guerre déborde la question de
l’intelligibilité du pouvoir, puisqu’il est en
question dans l’intelligibilité de ce qui lui fait
face : ce qui est ici en jeu est la façon dont la question
de la politique se pose alors pour Foucault ; question qui se pose
aussi comme question de la guerre - de la lutte de classes ou des
nouvelles formes de luttes (cf. entretien avec Bernard-Henri Lévy,
DE, III, p. 266-267, sur la désirabilité de la révolution)
- et qui est en excès sur le problème de la nature
des relations de pouvoir.
Autour de 1976-1977, Foucault développe une série
de réflexions autour du schéma de la lutte, en dialogue
souvent avec le marxisme et le concept de lutte des classes ; il
souligne - surtout dans les entretiens autour de 1977 - que, là
où les marxistes insistent sur les classes, dont ils se font
même souvent une représentation sociologique, il faudrait
plutôt insister sur la lutte, en cherchant à déterminer
ce que l’on doit entendre par là : à la dialectique
et son opposition, substituer la stratégie et ses directions
[4]. Avec l’analyse du gouvernement, la lutte ne constitue
plus le schème à partir duquel penser la politique
qui affronte les pouvoirs. Pour autant, cela ne signifie pas qu’il
faille l’évacuer purement et simplement.
Qu’est-ce qui, entre IFDS ou La Volonté de savoir
et “ Le sujet et le pouvoir ” se déplace ? À
quelle condition, et de quelle manière, Foucault garde-t-il
quelque chose du concept de lutte ? On peut lire, dans la Volonté
de savoir, que “ là où il y a pouvoir, il y
a résistance ” (p. 125). Faut-il entendre par là
que la résistance est une réaction nécessaire
mais seconde, un simple “ contrecoup ” du pouvoir ?
Ou un principe extérieur au pouvoir et source de toute insurrection
? Ni l’un ni l’autre à vrai dire. Dans la conception
relationnelle des rapports de pouvoir que développe Foucault,
ceux-ci “ ne peuvent exister qu’en fonction d’une
multiplicité de points de résistance ” (p. 126)
qui se développent partout en lui. Ce qui se trouve résumé
dans un entretien de 1977 à travers l’idée que
la résistance “ n’est pas une substance. Elle
n’est pas antérieure au pouvoir qu’elle contre.
Elle lui est coextensive et absolument contemporaine ” (“
Non au sexe roi ”, DE, III, p. 267). La visée de cette
conceptualisation biface du pouvoir et de la résistance est
donc la désubstantialisation de l’une aussi bien que
de l’autre. Il n’y a pas de résistance hors d’un
réseau de relations de pouvoir ; il n’y a pas de relations
de pouvoir sans résistances. Cela signifie-t-il que le pouvoir
est la condition de la résistance, ou la résistance
la condition du pouvoir ?
Si l’on s’en tient aux éléments relatifs
à ce questionnement avancés entre 1976 et 1978, on
dira aussi bien l’un que l’autre. Les relations de pouvoir
peuvent être considérées comme la condition
des résistances au sens où celles-ci ne naissent pas
d’ailleurs : “ les rapports de pouvoir ouvrent un espace
au sein duquel les luttes se développent ” (“
Précisions sur le pouvoir. Réponses à certaines
critiques ”, DE, III, p. 632). Mais aussi bien, puisqu’il
n’existe rien de tel que “ le Pouvoir avec un P majuscule,
sorte d’instance lunaire, supraterrestre ”, puisque
“ le pouvoir naît d’une pluralité de rapports
qui se greffent sur autre chose, naissent d’autre chose et
rendent possible autre chose ”, et que ces rapports de pouvoir
“ s’inscrivent à l’intérieur de
luttes qui sont par exemple des luttes économiques ou religieuses
” (ibid., p. 631), le pouvoir n’est pas d’une
autre nature que les résistances qu’il suscite. À
la limite, on peut même dire que “ le pouvoir n’est
rien d’autre qu’une certaine modification, la forme
souvent différente d’une série de conflits qui
constituent le corps social ” (ibid., p. 632).
À l’intérieur d’un champ social pensé
sur le modèle d’un champ de forces, pouvoir et résistance
ne peuvent se concevoir qu’ensemble. Pourtant, ils sont d’emblée
posés comme irréductibles l’un à l’autre.
Et la résistance doit être appréhendée
comme “ quelque chose qui est non point la matière
première plus ou moins docile ou rétive, mais qui
est le mouvement centrifuge, l’énergie inverse, l’échappée
[des relations de pouvoir] ” (“ Pouvoirs et stratégies
”, DE, III, p. 421). Cette résistance, nommée
“ part de plèbe ” dans cet entretien de 1977,
“ c’est moins l’extérieur par rapport aux
relations de pouvoir, que leur limite ” (ibid.). Pour revenir
sur le postulat méthodologique déjà signalé,
on dira donc qu’adopter le point de vue des luttes, ce sera
“ prendre ce point de vue de la plèbe ” (ibid.,
p. 421-422) en tant que point de vue non pas des opprimés
ou des vaincus éternels, mais de la limite que rencontre
le pouvoir lorsque ce sur quoi il s’exerce, et qui n’est
pas une matière passive, se retourne contre lui.
Mais comment mettre en œuvre un tel postulat méthodologique,
c’est-à-dire comment penser autrement que comme une
matière passive ce sur quoi s’exerce le pouvoir, sans
affirmer une primauté de la résistance ? C’est
sans doute confronté à ce problème que Foucault,
qui disait en 1977 de la résistance qu’elle “
n’est pas antérieure au pouvoir qu’elle contre
”, est conduit à affirmer en 1982 : “ La résistance
vient donc en premier ” (“ Michel Foucault, une interview
: sexe, pouvoir et la politique de l’identité ”,
DE, IV, p. 741). Que se passe-t-il entre ces deux énoncés
apparemment contradictoires ? Comment Foucault passe-t-il de l’un
à l’autre ? Et y a-t-il purement et simplement contradiction
entre les deux ?
L’idée selon laquelle la résistance n’est
pas antérieure au pouvoir et celle selon laquelle elle vient
en premier, sont reliées chacune à deux thèses
en apparence très proches mais en réalité différentes.
La première, énoncée dans la Volonté
de savoir, est, on l’a vu, que “ là où
il y a pouvoir, il y a résistance ” ; la seconde, trois
ans plus tard, pose qu’“ il n’est pas de pouvoir
sans refus ou révolte en puissance ” (“ Omnes
et singulatim ”, DE, IV, p. 160). Alors que la première
insiste sur le fait que les relations de pouvoir ouvrent toujours
des possibilités de résistance, et met en avant leur
coexistence à un même niveau (“ là où
il y a... il y a... ”), la seconde insiste sur la manière
dont la révolte, comme limite potentielle du pouvoir, est
aussi sa condition d’existence (“ il n’y a pas
de pouvoir sans... ”).
Ce qui, dans l’entretien de 1982 cité un peu plus
haut, est avancé en guise d’explication de la thèse
selon laquelle la résistance vient en premier : “ s’il
n’y avait pas de résistance, il n’y aurait pas
de rapports de pouvoir ” (“ Michel Foucault, une interview
: sexe, pouvoir et la politique de l’identité ”,
DE, IV, p. 740). Tout se passe comme si, entre la Volonté
de savoir et “ Omnes et singulatim ”, émettre
l’hypothèse de la primauté de la résistance
eût été contradictoire avec le postulat de la
réalité relationnelle du pouvoir, postulat impliquant
une mise au même niveau des résistances et des relations
de pouvoir comme termes conditionnés par une relation unique.
Entre 1976 et 1978, en effet, Foucault ne cesse d’insister
sur la non-extériorité de la résistance au
réseau des relations de pouvoir, et sa non-extériorité
(qui n’est pas synonyme d’intériorité)
est indissociable de sa non-primauté (qui n’est pas
synonyme de secondarité). Dès lors, qu’est-ce
qui, à partir de 1979, motive l’adoption d’une
hypothèse auparavant interdite ?
Si Foucault insistait, depuis quelques années déjà,
sur la réalité relationnelle du pouvoir et sur la
coextensivité entre pouvoir et résistance, c’est
seulement en 1979, avec la notion de gouvernement, que se clarifie
la nature de cette relation qui définit à ses yeux
le pouvoir. Et c’est cette hypothèse selon laquelle
le mode de relation propre au pouvoir serait à chercher du
côté de ce mode d’action qu’est le gouvernement,
qui détermine l’adoption du postulat d’une primauté
de la résistance. Ainsi, la conférence consacrée
aux formes de gouvernement que sont le pastorat et la police, juste
avant de poser qu’il n’est pas de pouvoir sans refus
ou révolte en puissance, énonce : “ Si un individu
peut rester libre, si limitée que puisse être sa liberté,
le pouvoir peut l’assujettir au gouvernement ” (“
Omnes et singulatim ”, DE, IV, p. 160). Ce qui revient à
dire que la relation de pouvoir, dès lors qu’on la
conçoit comme gouvernement, relation qui consiste à
conduire des conduites, à agir sur des actions possibles,
requiert l’existence d’une liberté en celui-même
sur lequel on agit : “ Le pouvoir ne s’exerce que sur
des “sujets libres”, et en tant qu’ils sont “libres”
- entendons par là des sujets individuels ou collectifs qui
ont devant eux un champ de possibilité où plusieurs
conduites, plusieurs réactions et divers modes de comportement
peuvent prendre place ” (“ Le sujet et le pouvoir ”,
DE, IV, p. 237).
Dans le jeu complexe qu’elle entretient avec le pouvoir,
la liberté apparaît ainsi comme la condition pour que
du pouvoir existe. Ce qui, précise Foucault, signifie deux
choses : d’abord, qu’elle est le “ préalable
” du pouvoir, au sens où “ il faut qu’il
y ait de la liberté pour que le pouvoir s’exerce ”
; ensuite, qu’elle en est le “ support permanent ”,
dans la mesure où, “ si elle se dérobait entièrement
au pouvoir qui s’exerce sur elle, celui-ci disparaîtrait
du fait même et devrait se trouver un substitut dans la coercition
pure et simple de la violence ” (“ Le sujet et le pouvoir
”, DE, IV, p. 238). On dira alors qu’un esclave est
soumis à un rapport de pouvoir lorsqu’il a la possibilité
physique de s’échapper ou de se révolter, mais
non lorsqu’il est aux fers, sa situation relevant alors de
la contrainte [5]. Cependant, que la liberté soit la condition
d’existence du pouvoir n’empêche nullement qu’elle
entre en lutte avec ce qu’elle conditionne ; au contraire,
elle “ ne pourra que s’opposer à un exercice
du pouvoir qui tend en fin de compte à la déterminer
entièrement ” (ibid.). Dès lors que l’exercice
du pouvoir est pensé sur le modèle du gouvernement
(c’est-à-dire dans les recherches postérieures
à 1979), il n’est pas contradictoire de montrer que
la liberté est une condition du pouvoir et de remarquer en
même temps qu’elle a nécessairement avec lui
un rapport de lutte. Cela signifie seulement que, étant donnés
l’existence de la liberté et ce mode d’exercice
du pouvoir (qui la suppose), il ne pourra en découler qu’une
opposition de celle-là à celui-ci. Une telle relation
d’opposition ne définit ni la liberté ni l’exercice
du pouvoir, mais elle est de l’ordre d’un effet nécessaire
de leur rencontre. Ainsi, pour que l’énoncé
de 1977 selon lequel l’exercice du pouvoir ouvre un espace
de luttes à l’intérieur duquel la liberté
s’oppose à lui reste tenable après 1979, il
faut ajouter que cela ne se peut que parce que cette liberté
est la condition d’existence du pouvoir. Dès lors,
dire que la liberté est coextensive à l’exercice
du pouvoir ne signifie pas qu’elle lui soit contemporaine
: qu’elle l’accompagne, qu’elle soit toujours
présente avec lui n’empêche pas qu’elle
soit là avant lui. Si cet avant n’est pas chronologique
(la liberté n’existant jamais sans relations de pouvoir),
indiquant plutôt une primauté qu’une antériorité,
seule cette primauté de la liberté permet de sortir
du schéma d’un conditionnement réciproque -
schéma qui semble sous-jacent à la conception foucaldienne
des relations entre rapports de pouvoir et résistance entre
1976 et 1979 - pour lui substituer celui d’une relation “
d’incitation réciproque et de lutte ”, “
agonisme ” plutôt qu’“ antagonisme ”
(ibid.). Si l’antagonisme est la rencontre de deux opposés,
l’affrontement d’un adversaire qui nous définit
dans le moment ou du moins le mouvement de la confrontation, sans
doute faut-il entendre par agonisme une capacité subversive
portée par une singularité, et qui ne se définit
pas par opposition à l’adversaire affronté.
Deux remarques pour conclure, qui déplacent peut-être
certains éléments de la méthode et certains
éléments liés à la situation. Une liberté
telle que Foucault l’entend n’existe peut-être
finalement dans sa consistance réelle que si elle se soutient
d’une politique construite. C’est une telle politique
qui est en relation agonistique avec le pouvoir, c’est-à-dire
qui est en capacité d’affirmation à partir d’elle-même
et qui, précisément pour cette raison, inscrit une
pratique d’irréconciliation avec les mécanismes
de pouvoir et en particulier aujourd’hui avec les mécanismes
régulateurs et intégrateurs de bio-pouvoir. De ce
point de vue, il s’agit d’ouvrir une conception positive
de la politique qui ne renonce pas à une part de guerre.
D’autre part, Foucault insiste, pour définir les mécanismes
de bio- pouvoir, sur le déplacement des formes de juridiction
vers les formes de véridiction. On assiste peut-être
aujourd’hui à la mise en place de mécanismes
de rejuridicisation ; ce qui ne remet pas en cause cette thèse
dans la mesure où ils sont en connexion étroite avec
les biotechnologies, à l’intérieur desquelles
les opérations du droit jouent un rôle important. En
particulier, les modifications en cours du droit de la propriété
intellectuelle, qui visent à ouvrir et à réguler
un marché des matières vivantes et conjointement des
savoirs sur les vivants, c’est-à-dire concourent à
organiser la capture conjointe des vivants et des savoirs sur les
vivants dans le champ de l’accumulation, témoignent
de ce que le droit est peut-être en train de redevenir un
terrain de lutte.
Mise en ligne le : 3 janvier 2007
Notes :
[1] Ce qui n’empêche pas Foucault de porter par ailleurs
au crédit de Marx le fait de rendre possible une conception
non-juridique et positive du pouvoir ; en particulier, dans “
Les mailles du pouvoir ”, une conférence de 1976, où
il est fait référence au Capital, livre II, comme
proposant une approche du pouvoir qui s’intéresse non
à sa représentation mais à son fonctionnement
effectif, et qui pense le pouvoir comme une réalité
dont l’activité n’est pas de réprimer
ou d’interdire mais de produire des effets, d’engendrer
des aptitudes, des dispositions, etc. (DE, IV, p. 186-187).
[2] Notamment p. 12-13 et p. 51, où Foucault montre comment
un discours issu du marxisme peut invoquer l’hypothèse
répressive pour expliquer la mise au travail par le capitalisme
(fût-ce en trahissant une direction importante de la pensée
de Marx).
[3] La distinction entre anatomo-politique et bio-politique comme
deux familles de technologies de pouvoir est très clairement
exposée dans “ Les mailles du pouvoir ”, une
conférence prononcée à l’université
de Bahia en 1976. Foucault y explique que “ La découverte
de la population [entendue non pas au sens d’“un groupe
humain nombreux” mais au sens d’un ensemble d’“êtres
vivants traversés, commandés, régis par des
processus, des lois biologiques”] est, en même temps
que la découverte de l’individu et du corps dressable,
l’autre grand noyau technologique autour duquel les procédés
politiques de l’Occident se sont transformés. [...]
La vie est devenue maintenant, à partir du xviiie siècle,
un objet du pouvoir. La vie et le corps. ” (DE, IV, p. 193
et p. 194).
[4] Par exemple : “ Ce qui me frappe, dans la plupart des
textes, sinon de Marx, du moins des marxistes, c’est qu’on
passe toujours sous silence (sauf peut-être chez Trotski)
ce qu’on entend par lutte quand on parle de lutte des classes.
Que veut dire lutte, ici ? Affrontement dialectique ? Combat politique
pour le pouvoir ? Bataille économique ? Guerre ? ”
(“ Le jeu de Michel Foucault ”, DE, III, p. 310-311)
; sur la stratégie contre la contradiction, voir aussi “
Pouvoirs et stratégies ”, DE, III, p. 426-427, et,
sur une vision stratégique de la lutte opposée à
une vision sociologique de la classe, voir “ Méthodologie
pour la connaissance du monde : comment se débarrasser du
marxisme ”, DE, III, p. 606.
[5] C’est Foucault qui donne cet exemple : “ [...]
l’esclavage n’est pas un rapport de pouvoir lorsque
l’homme est aux fers (il s’agit alors d’un rapport
physique de contrainte), mais justement lorsqu’il peut se
déplacer et à la limite s’échapper ”
(“ Le sujet et le pouvoir ”, DE, IV, p. 237-238) ; un
exemple très proche avait été donné
dans “ Omnes et singulatim ”, mais indiquait, en même
temps qu’une différence entre assujettissement et soumission,
une indissociabilité entre pouvoir et coercition : “
Un homme enchaîné et battu est soumis à la force
que l’on exerce sur lui. Pas au pouvoir. Mais si on peut l’amener
à parler, quand son ultime recours aurait pu être de
tenir sa langue, préférant la mort, c’est donc
qu’on l’a poussé à se comporter d’une
certaine manière. Sa liberté a été assujettie
au pouvoir ” (DE, IV, p. 160).
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