Origine : http://permanent.nouvelobs.com/culture/20050914.OBS9217.html
"Faut-il en finir avec la psychanalyse?"
La question continue de susciter des réactions passionnées.
Le dossier que nous lui avons consacré dans le Nouvel Observateur
le 1er septembre 2005, à l’occasion de la publication
par les Editions des Arènes du "Livre noir de la psychanalyse",
a fait couler un torrent d’encre. Les mails, les lettres et
les appels téléphoniques que nous avons reçus
se comptent par dizaines. Notre édition du 15 septembre publie
trois pages d’extraits (http://permanent.nouvelobs.com/culture/20050914.OBS9218.html)
de ce courrier, ainsi qu’une mise au point de Laurent Joffrin.
Nous ouvrons ici une page correspondance (http://permanent.nouvelobs.com/culture/20050916.OBS9405.html)
où seront affichés les messages de nos lecteurs et
les réponses éventuelles d’Ursula Gauthier (cliquez
ici pour lui écrire un mail – ugauthier@nouvelobs.com),
auteur du dossier.
Vous pourrez également discuter de ces questions entre vous
grâce au débat
(http://permanent.nouvelobs.com/cgi/debats/aff_mess?id=200509140125
) que nous ouvrons aujourd’hui.
"L'Obs a-t-il trahi les psys?"
par Laurent Joffrin
En posant une question provocante – "Faut-il en finir
avec la psychanalyse?"- avons-nous déclaré la
guerre à nos amis psychanalystes ? Non. Nous les avons bousculés,
ce qui est désagréable mais très différent.
Et nous avons surtout pensé… aux patients.
Notre journal est né en partie de sa proximité avec
le mouvement psychanalytique. Il ne renie pas ses origines. La pensée
de Freud et de ses continuateurs reste pour nous, en même
temps qu’un monument du XXe siècle, une référence
indispensable.
Mais nous n’avons jamais pensé que la psychanalyse
devait détenir, sur l’étude de l’esprit
humain, une sorte de monopole qui interdirait toute parole différente
ou dissidente, toute critique ou toute remise en question. Pensée
forte, pratique séculaire, la psychanalyse ne peut pas craindre
l’interrogation, serait-elle virulente. Elle en a vu d’autres.
Plusieurs fois, dans le débat sur l’héritage
Dolto, sur les thérapies comportementales, sur l’usage
des psychotropes, nous avons ouvert la discussion, toujours ardente,
toujours passionnante. Cette fois l’exercice était
nouveau : nous nous sommes appuyés à dessein sur un
livre polémique écrit par des adversaires du freudisme,
souvent rattachés à ce qu’il est convenu d’appeler
les "TCC", les thérapies cognitivo-comportementales.
Ceux-ci sont des professionnels du soin, des historiens ou des psychiatres
reconnus internationalement, qui ont pignon sur rue et occupent
souvent des chaires prestigieuses ou des responsabilités
éminentes. Ils cherchent pour l’essentiel à
réduire les symptômes des patients en souffrance en
modifiant leur comportement alors que la psychanalyse remonte aux
causes profondes des troubles dont elle s’occupe, dans un
lent travail des analysés sur eux-mêmes. Deux approches
légitimes, radicalement différentes, peut-être
complémentaires, entre lesquelles les patients doivent se
reconnaître et sur lesquelles, donc, ils doivent être
informés.
Le "Livre noir de la psychanalyse", est à la fois
une somme savante et un réquisitoire brutal. Partial ? Certes.
Mais il nous a semblé qu’il soulevait des questions
qui ne pouvaient rester sans réponse. Freud a-t-il toujours
dit la vérité ? Les concepts de la psychanalyse sont-ils
démentis par la science contemporaine (et la formule a-t-elle
un sens) ? Quid de l’efficacité des thérapies
d’origine freudienne (et la formule a-t-elle un sens) ? Etc.
Ces questions sont aujourd’hui sur la place publique : c’était
notre but.
Pour équilibrer notre dossier, nous avons d’abord
fait appel à l’historienne de la psychanalyse la plus
connue en France, Elisabeth Roudinesco, femme de grande capacité.
C’est là que nos surprises ont commencé. Elisabeth
Roudinesco a d’abord refusé de débattre avec
un quelconque auteur du "Livre noir". Elle nous a ensuite
encouragés à passer sous silence purement et simplement
l’ouvrage et à remplacer les extraits prévus
par un long entretien avec elle. Le livre, disait-elle en substance,
est politiquement louche, à la limite de l’antisémitisme.
Accusation aussi grave que ridicule quand on connaît les auteurs
du livre.
Il nous est vite apparu que la réaction d’Elisabeth
Roudinesco était en fait partagée par un petit groupe
de psychanalystes qui ont déployé toutes sortes d’efforts
rhétoriques et électroniques pour discréditer
à l’avance le "Livre noir" et accessoirement
le journal qui s’en faisait l’écho. Alors même
que l’immense majorité des psychanalystes, confiants
dans la solidité de leurs thèses et de leur pratique,
convaincus que les règles de la délibération
rationnelle suffiront à démontrer la fausseté
des théories adverses, acceptent évidemment le débat,
serait-il tendu. C’est ce qu’a fait dans nos colonnes
Alain de Mijolla, psychanalyste courageux et tolérant, auteur
d’un dictionnaire de la psychanalyse qui fait autorité
dans le monde entier.
Pendant ce temps-là, le petit groupe en question, tout en
mettant en doute les capacités intellectuelles de la direction
de l’Obs (question qui mérite effectivement d’être
posée à tout moment), continue de qualifier de "fascistes",
"d’ultra-libéraux", "d’agents
des trust pharmaceutiques", "de rouages d’une machine
destinée à fournir au capital des individus formatés",
les tenants de la psychothérapie sans Freud. Toutes expressions
pittoresques qui nous ramènent à des temps très
anciens mais qui ne font guère progresser la discussion.
Cette discussion, notre journal continuera de la mener en donnant
la parole à tous les protagonistes, sans se laisser intimider
par un terrorisme intellectuel en peau de lapin qui ne sert pas
les défenseurs de la cause freudienne.
Laurent Joffrin
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