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Origine : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-687437,0.html
Aussi dangereuse qu'insidieuse, une campagne obscurantiste se développe.
Elle vise directement la psychanalyse et toutes les psychothérapies
relationnelles qui considèrent que le traitement de la souffrance
psychique ne saurait relever de la seule médecine.
Son premier acte fut, on s'en souvient, l'amendement Accoyer. Celui-ci
subordonnait, dans sa rédaction initiale, toute psychanalyse,
toute psychothérapie relationnelle, à la psychiatrie
et, dans les faits, à une certaine psychiatrie, qui
tend à devenir dominante et s'appuie sur un nouvel avatar
du béhaviorisme : les thérapies comportementales et
cognitives (TCC), pour lesquelles les analyses du comportement expliqueraient
l'ensemble des souffrances psychiques et, donc, prépareraient
leur guérison.
Cette position se fondait sur un rapport de l'Inserm de février
2004 qui présente tous les symptômes de l'artefact.
Un artefact consiste à poser les données d'un problème
de telle manière que la réponse est déjà
inscrite dans celles-ci. Prétendant montrer la supériorité
des TCC sur toute psychanalyse et psychothérapie relationnelle,
ledit rapport, qui étudiait un large échantillon de
textes très majoritairement favorables aux premières,
découvrait... ce que ses auteurs avaient choisi de découvrir.
Il succombait à une conception de l'évaluation en
vertu de laquelle on pouvait sans procéder d'ailleurs
à la moindre analyse concrète comparer l'effet
des TCC et la cure psychanalytique ainsi que diverses formes de
psychothérapies relationnelles. Comme si des démarches
aussi différentes, reposant sur des postulats et procédant
de méthodes aussi dissemblables, pouvaient être comparées
avec des modes d'évaluation qui, de surcroît, plaquaient
purement et simplement les présupposés des premières
sur les secondes. Cela explique que Philippe Douste-Blazy, alors
ministre de la santé, ait retiré la caution officielle
qu'apportait à ce rapport sa présence sur le site
Internet du ministère.
Certains ont cru, un peu vite, que la partie était gagnée.
Mais, entre-temps, le débat parlementaire sur l'amendement
Accoyer avait suivi son cours. Le prédécesseur de
M. Douste-Blazy, Jean-François Mattei, avait cru jouer finement
en exonérant des effets de cet amendement les membres des
sociétés de psychanalystes qui accepteraient de donner
leurs "listes" au ministère, coupant en deux le
milieu des psychanalystes et isolant définitivement les psychothérapeutes.
Par une bizarrerie de l'histoire, ou par un singulier lapsus du
législateur, l'ultime version de l'amendement adoptée
par le Parlement se trouva être contradictoire dans ses termes.
Un alinéa exonérait psychiatres, psychanalystes et
psychologues de toute formation et validation spécifiques
pour exercer la fonction de psychothérapeutes. L'alinéa
suivant... les leur imposait !
Il paraissait impossible d'écrire un décret d'application
sur le fondement d'un article de loi aussi contradictoire. M. Douste-Blazy,
dans le droit-fil de sa décision prise à l'égard
du rapport de l'Inserm, avait d'ailleurs laissé entendre
que les décrets "attendraient" . Mais les promoteurs
de l'amendement Accoyer ne désarment pas.
Aujourd'hui, ils publient un Livre noir de la psychanalyse qui
s'inscrit dans la lignée des attaques innombrables qui, de
Freud à Lacan, ont eu pour objet de discréditer la
psychanalyse. Là n'est pas le plus grave : la psychanalyse
en a vu d'autres ! Le plus grave, c'est la prétention des
mêmes à ériger leur doctrine en science officielle.
Qu'on nous comprenne bien. La pensée créatrice ne
se décrète pas. Nous sommes opposés à
toute doctrine officielle. Nous savons qu'il peut y avoir partout
des "dérives". Mais la psychiatrie dominante n'en
est pas plus exempte que les autres approches.
La diversité et le débat sont nécessaires
à la production d'idées nouvelles, y compris à
l'intérieur des disciplines. Il faut permettre, précisément,
aux corps professionnels, dans leur diversité, de développer
leurs règles internes en se confrontant entre eux. L'issue
au problème révélé par l'amendement
Accoyer serait une mobilisation des professionnels et des représentants
des quatre disciplines concernées psychiatres, psychanalystes,
psychologues et psychothérapeutes pour un travail approfondi
et commun entre eux.
L'objectif serait, par le débat avec les commissions parlementaires
des deux Assemblées, de trouver des règles de déontologie,
un champ de valeurs, s'inspirant des "autorégulations"
déjà mises en oeuvre et éprouvées au
sein de ces professions, toujours appelées à évoluer.
Dans cette démarche, la qualité des "disputes"
professionnelles au contact du réel, la revitalisation d'une
histoire, les nouvelles manières de faire, les différences
cessant d'être indifférentes entre elles, seraient
synthétisées dans une instance à imaginer.
Malheureusement, les promoteurs de l'amendement Accoyer ne sont
pas sur cette ligne. Nonobstant les contradictions évoquées,
ils s'emploient à obtenir la publication de décrets
qui, dans les faits, donneraient à leur conception de la
psychiatrie et à la sphère idéologique des
TCC le monopole sur la formation des psychothérapeutes.
Ils envisagent ainsi très sérieusement la formation,
en trois années d'études supérieures, de praticiens
nourris de comportementalisme qui viendraient suppléer à
bas prix toutes les carences que l'actualité révèle
dans le secteur psychiatrique, pendant que l'enseignement de la
psychanalyse se trouverait de facto écarté des universités.
Leur logique est récurrente. C'était, au départ,
celle de la psychiatrie dominante contre la psychanalyse. Ce fut
celle de la même psychiatrie et de la psychanalyse consentante
contre les psychothérapeutes. Aujourd'hui, une même
logique est à l'œuvre.
Il s'agit d'imposer le primat du comportementalisme et des logiques
médicamenteuses qui lui sont liées sur le discours
psychanalytique, accusé de refuser la réduction de
la psyché à un meccano de déterminismes comportementaux.
C'est une chasse aux sorcières qui frappe notre culture en
son cœur.
Jack Ralite est sénateur (PCF) de la Seine-Saint-Denis,
ancien ministre de la santé.
Jean-Pierre Sueur est sénateur (PS) du Loiret, ancien secrétaire
d'Etat aux collectivités locales.
Article paru dans l'édition du 10.09.05
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