Origine :
http://www.evene.fr/cinema/actualite/interview-christian-rouaud-lip-imagination-pouvoir-725.php
‘LIP’. Un nom d’OVNI peut-être ? Visionner
ces deux heures de film-documentaire revient à plonger dans
une période très proche, mais pourtant fort méconnue
: les années 1970. Période du krach pétrolier,
c’est à un nouveau visage du monde de l’entreprise
que l’on est confronté. LIP a eu sa part dans cette
métamorphose. Ce qui est passionnant du point de vue politique
et sociologique, c'est qu'il y a eu un avant et un après
LIP. Retour sur un grand combat social.
Christian Rouaud a eu la gentillesse de revenir sur le sujet de
son film, et s’il est une chose certaine : la période
LIP l’a passionné. Avouons-le, il est également
passionnant... Ne tarissant pas d’informations sur les années
qui ont secoué la manufacture horlogère, déversant
nombres d’anecdotes et de petites histoires, faut-il voir
dans sa formation d’enseignant ses prouesses pédagogiques
? Un entretien très intéressant, dans l’exact
prolongement de son film.
Quelques mots pour vous présenter ?
Né en 1948 : 20 ans en 68 et 25 en 1973 quand les événements
de LIP ont eu lieu. J'ai été professeur de lettres
une dizaine d'années, ensuite j'ai fait des formations dans
l'audiovisuel pour les profs et des films pour l'Education nationale.
J'ai démissionné à 45 ans pour devenir un saltimbanque
et faire les films que je désirais faire : envie d'avoir
un public plus large, d'être diffusé a la télévision
et de traiter les sujets qui m'intéressaient vraiment. Devenu
documentariste, je travaille principalement pour la télé
- source de financement incontournable - sauf pour 'LIP' qui sort
en salle. Ce film se devait d'être un film de cinéma,
c'était une histoire cinématographique.
La réalité rattrape la fiction…
Il y a une force fictionnelle dans ces événements
qui est incroyable. Je voulais que ce soit vu en groupe : que l'on
rie ensemble, que l'on pleure ensemble. Qu'il y ait un écho
à la solidarité présente dans le film. Le plaisir
de voir ensemble. Le regarder seul sur son canapé est difficilement
envisageable.
Avez-vous participé activement aux événements
qui sont le sujet du film ?
Oui. Sauf que j'habitais en banlieue et pas à Besançon.
J'ai fait des panneaux pour soutenir la lutte des LIP, on a vendu
des montres, des amis sont partis manifester là-bas, je n'ai
pas pu les accompagner, mais ma femme y est allée…
C'était la lutte de toute une génération et
cela a déplacé des foules. Il y des gens qui venaient
en vacances chez LIP : ils prenaient 8 jours, 15 jours, pour accompagner
le combat.
Lire la critique du film ‘Les Lip, l’imagination au
pouvoir’
"C'est possible, les LIP l'ont fait." Racontez-nous.
LIP était une manufacture familiale - on y fabriquait tout
de A à Z - dans laquelle s'est succédé une
dynastie de patrons, jusqu'à Fred Lip. Il était complètement
fou : un jour, il s'était caché sous la table avant
une réunion de cadres. Quand il a entendu dire du mal de
lui, il est sorti de sa cachette avec une trompette de cavalerie
pour mettre à la porte le fautif. Il se fait racheter peu
à peu. Conséquence de la restructuration : le licenciement
de 500 personnes sur un total de 1.200. Il y eut différentes
péripéties : séquestration des cadres, vol
des montres et des machines. Ils cachèrent les montres partout
dans la région, chez des curés notamment, et décidèrent
de les revendre pour se payer et remettre en route une partie de
l'usine. Cela donnera les fameuses payes sauvages.
Seul moment de dissension d'ailleurs entre tous les protagonistes...
Ca a été dur. Raguenes, le plus favorable a l'égalité
totale souhaitait montrer en quoi l'usine était différente
des autres et qu'il fallait en profiter pour discréditer
le principe de hiérarchie de salaires. Pour d’autres,
pères de famille, avec des traites, ils n'étaient
pas d'accord. S'ils avaient fait salaire égal, beaucoup seraient
partis. Comme Raguenes tenait beaucoup au principe de communauté,
il a abandonné l'idée.
Vous parlez beaucoup des grévistes, mais le pendant
du "patronat" est quelque peu délaissé.
Présenter les deux points de vue ne m'intéresse pas.
Je ne suis pas journaliste, je ne prétends pas faire le tour
de la question. Je ne crois pas à l'objectivité, à
ce que j'appelle la pensée "micro-trottoir". A
la télé, quand on souhaite traiter une question, on
a un "pour", un "contre" et un "je ne sais
pas", et le problème est résolu. Ce n'est pas
comme ça que la pensée marche. Moi, j'ai choisi mon
camp. J'ai décidé de faire un film du point de vue
des Lip qui peuvent expliquer ce qui s'est passé, comment
eux ont réagi. Et à la fin, c'est le patron qui prend
leur place (Claude Neuschwander), parce que c'est lui qui a pris
le pouvoir. Cela m'a été reproché. Il est déstabilisant,
il est de gauche. Un type plein de contradictions mais très
intéressant. Il avait une conception humaniste de l'entreprise.
Un patron de gauche ne peut pas exister, et pourtant à cette
période si !
On apprend beaucoup de choses dans votre film sur une période
un peu délaissée.
C'est une des raisons de 'LIP'. J'ai l'impression qu'il y a un
black-out sur les années 1970 ; 1968 semble avoir été
vécu et présenté comme un événement
parisien, isolé, dont les conséquences s'arrêtent
avec les accords de Grenelle. Il y a eu dix ans de bagarre derrière
!
Où sont les ouvriers “lambdas” ? Tous
les intervenants de votre film sont des personnes avec des responsabilités,
syndicales ou autres, importantes.
Le film explique que les gens se sont vus métamorphosés,
se sont sentis impliqués. Les femmes par exemple. Fatima
en est une parfaite illustration. Aucune responsabilité syndicale,
et elle se retrouve pourtant embarquée dans le comité
d'action. Effectivement, Raguenes est un personnage totalement à
part : ancien aumônier, près des étudiants en
1968, il a exercé des tas de métiers pour être
au plus près des gens. Il a atterri à Besançon
un peu par hasard et s'est tenu à l'écart de toute
activité syndicale. Sollicité, il crée avec
d'autres jeunes le Comité d'action ; on croit souvent que
celui-ci date de 73 mais il est né bien avant. Il y a toute
une génération de vieux syndiqués et des jeunes
plus turbulents, et pourtant le consensus peut se faire.La connexion
entre le syndicat et les “non-syndicat” : c'est ce qui
a été extraordinaire chez LIP.
Ce qui frappe, c'est la lucidité, la sagesse des
acteurs. Jamais de fausse note ou alors on joue une autre partition.
Cela a duré deux ans, comment l'expliquez-vous ?
Plusieurs explications. Tout d'abord il y a le côté
catholique des personnages : ils sont tous à l'ACO (Action
catholique ouvrière), réclamant une exigence morale
très dure. Ils ont aussi l'idée du groupe : pas de
licenciements signifie que personne ne doit être laissé
sur le bord du chemin. Quand 1973 arrive, ils ont déjà
pas mal d'expérience derrière eux. La publication
des fiches de paye, l'organisation de réunions, 1968 qui
a été en quelque sorte une répétition
générale. Autre exemple, l'histoire des montres :
un jour, ils ont bloqué les stocks de montres et ont vu le
pouvoir que cela leur apportait.
C'est très empirique comme démarche !
Oui, ce sont des pragmatiques, et non des théoriciens. Un
problème se pose, comment le résoudre ? Cela a pour
résultat de toujours conserver une longueur d'avance. Quand
les forces de l'ordre investissent l'usine, ils avaient déjà
prévu de cacher les machines pour monter un atelier clandestin,
les stocks… Il est intéressant de noter que LIP a plus
fait rêver les autres qu'eux-mêmes. Ils restaient dans
le concret. Mais ils ont soulevé tellement de questions que
c'est devenu le mythe de l'autogestion ; ils ont mis des idées
en pratique.
Cette cristallisation dans la cohésion sociale est
surprenante : tout est "raccord". Vous avez eu un script
?
J'avais 500 pages d'interviews avant de tourner. Je savais quelle
histoire j'allais raconter, avec eux bien sûr, mais c'est
mon histoire. C'est moi qui décide à quel moment interviennent
les uns et les autres et ce qu'ils vont dire. Je suis persuadé
que le film raconte ce qui s'est passé à ce moment-là.
Ils sont surtout très lucides et ils ont vu qu'ils pouvaient
me parler. Il y a eu un long travail d'approche avant que le film
ne commence. Le côté utopie enfantine s’explique
par leur conscience de cette démocratie directe : les conflits
n'étaient jamais éludés. Un jour, lors d'une
assemblée générale, un mec a dit une bêtise,
tout le monde était d'accord sur cela, mais quelqu’un
a sifflé. Piaget l'a pris à parti en lui expliquant
que tout le monde avait le droit de s'exprimer et que s'il n'était
pas d'accord, tant pis pour lui, il devrait faire avec. C'est du
Voltaire : Tu es contre moi, mais je me battrai pour que tu puisses
défendre tes idées jusqu'à la mort. C'est un
fonctionnement contre lequel on ne pouvait protester : toute bonne
idée est prise, aucune mauvaise proposition n'est décriée
; un système plus facile à mettre en place sur une
population de 1.000 personnes que sur l'ensemble d'un pays.
Est-ce un film d'histoire ?
Ce serait un film d'histoire si l’on admet que l'histoire
est le point de vue de celui qui écrit. L’histoire
est égale à la somme de récits partiels, partiaux.
Dans cette acception, je veux bien envisager LIP comme film d'histoire.
C'est un point de vue, c'est mon point de vue.
Acte politique ?
Acte pédagogique plutôt. Je voudrais que ce film s'adresse
à la génération qui n'a pas connu les années
1970 mais qui vit dans le mythe de 1968. Je souhaiterais éclairer
la légende. Comme ceux qui n'ont pas connu la Libération,
ceux qui n'ont pas connu la guerre d'Algérie, il y a ceux
qui n'ont pas fait Mai 68. Il y a certainement plein de leçons
politiques à retirer de cette histoire. Dans les débats
d'après film, c'est parfois animé ! Que le film serve
a discuter me plaît beaucoup. Mon premier désir reste
tout de même de faire du cinéma.
Propos recueillis par Guillaume Monier pour Evene.fr - Mars 2007
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