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La liberté sexuelle : une nouvelle conception de la relation à l’autre ?
Nadia Charbit

Origine : http://www.sciences-po.fr/formation/cycle_diplome/projet/articlecharbit.pdf


1 Projet collectif

La liberté sexuelle: une nouvelle conception de la relation à l’autre ?


Parler (de sexe) pour ne rien dire, les héritières de la libération sexuelle attendent encore la révolution Dans le cadre de notre scolarité à sciences po, quatre d’entre nous avons choisi de participer à un projet collectif intitulé Liberté sexuelle, une nouvelle conception de la relation à l’autre ?
La liberté sexuelle donc, vaste question s’il en est.

A priori, nous nous trouvions confrontées à la question de l’évolution de cette notion de liberté sexuelle d’une génération charnière à une autre, de celle de nos parents à la notre.

En effet, si les années 60 et 70 représentaient l’ère de la révolution sexuelle, il s’agissait de se demander si cette liberté si récemment acquise avait porté ses fruits et perdurait, ou s’il s’agissait d’un simple bug, d’une énième rébellion générationnelle, particulièrement échaudée celle-ci.
Mais au delà de la question de l’évolution de la liberté sexuelle, le sujet soulevait bon nombre d’autres interrogations.

Si cette époque faisait de nos parents la génération free love, et si l’on pouvait décrire les années 90 d’années SIDA, les années 00, avec leur étalage érotico-médiatique et voyeuriste, n’étaient-elles pas en passe de devenir les années showbaise ?

Quels pouvaient être les effets de cette mise en scène envahissante et banalisée de la sexualité sur le mode du paraître et de la performance ?
L’apparente libération de la parole et de l’image sexuelle dans le domaine publique étaitelle représentative de ce qui se passait réellement dans l’intimité ?

Et si non, quelle y était son influence, et qu’en était-il alors des acquis de la libération sexuelle dans ce contexte ?
Alors qu’il était devenu de bon ton de ‘parler cul’, était-il possible que le vieil adage
« Ceux (les sociétés ici) qui en parlent le plus en font le moins » soit vérifié ?

Pour les jeunes femmes que nous sommes, il semble que ce déballage publique du sexe cible exclusivement le public masculin, notamment de par le caractère principalement visuel de cette mode, laissant entièrement de côté le public féminin, et notamment celles qui se construisent une sexualité dans cet environnement, les jeunes femmes de 20-25 ans, celles-là même dont les corps et les moeurs supposées sont utilisés pour appâter le chaland.
Nous décidions donc de nous intéresser tout particulièrement à cette catégorie de femmes, et plus précisément à un échantillon d’un profil socioculturel similaire au notre.

Nous choisissions cette catégorie délibérément, avec le présupposé que la classe bourgeoise moyenne garantissait, du moins jusqu'à un certain point, que les influences et les pressions culturelles, religieuses et familiales seraient réduites à un minimum, puisque c’était celle dont les parents avaient été acteurs de la révolution sexuelle.

Il s’agissait alors d’explorer avec ces jeunes femmes (note 1) la construction et le développement de leur liberté sexuelle, sur le plan théorique et fantasmatique, dans la parole (ce dont elles s’autorisaient à parler et avec qui) et, last but not least, dans l’acte lui-même.

Au cours de nos entretiens, il est apparu que, bien à l’opposé du reflet outrancier véhiculé par les medias sur la question, ces jeunes femmes semblaient non seulement retourner a ce que l’on pourrait appeler des valeurs sûres (sages?) de la sexualité, mais aussi que celles-ci se censuraient sur ce qui n’était pas dit en matière de sexualité, sur ce qui ne rentrait pas dans cette notion omniprésente de ‘sexploit’, à savoir sur les tabous de la sexualité féminine.

Trois tendances claires se dégagent: un 'retour au couple', le tabou persistant du plaisir solitaire, et enfin l'expérience féminine de la pression de performance.

* * *

« Pour moi la liberté sexuelle c’est être libre dans l’envie, vivre ses fantasmes, en parler, s’assumer sexuellement » Natacha, 25 ans, commerciale dans le luxe « Je me définirais comme une sartrienne. Pour moi la liberté sexuelle c’est l’étendue des possibles jusqu’aux limites que l’on se pose. Le rapport à l’autre est en second plan » Isabelle, 22 ans, étudiante en journalisme

Les définitions personnelles de la liberté sexuelle sont aussi nombreuses que le sont celles qui les formulent. Cependant, toutes ont en commun d’évoquer l’idée d’un espace offrant une multitude de possibilités à explorer sans contraintes, au seul gré de son désir et de son plaisir propre. Un début prometteur, puisqu’il semble que l’idée de liberté sexuelle perdure bel et bien.
Selon les termes du ‘free love’, la liberté sexuelle se traduisait par la multiplicité des partenaires, des expériences et des situations.

Où en est on alors de cette notion du plaisir pour le plaisir?
«Non, la liberté sexuelle n’est pas liée au plaisir » lâche Isabelle.
Pardon ?

« L’idée du rapport furtif est l’idée de la femme qui s’assume. J’aimerais être cette femme indépendante, ce serait cohérent avec moi. Mais dans la réalité le plaisir s’inscrit dans des rapports longs, dans le connu, sinon il y a dégoût » ajoute-t-elle.

En quelques mots Isabelle vient de révéler ce qui sera le fil conducteur de tous nos entretiens : si elles se fantasment en femmes libérées, ces jeunes femmes prennent toutes le parti de vivre leur liberté sexuelle dans le cadre bien défini d’une relation de couple.

L’une lance « On est tous bi », sans avoir pour autant mis en pratique cette théorie. Elle espère le faire…un jour. En attendant, elle reste en couple.
Or d’où provient ce décalage entre identité sexuelle fantasmée et effective ?
Comment ces jeunes femmes expliquent-t-elles ce besoin de stabilité pour leur épanouissement sexuel?

Romantisme ou pragmatisme, qu’est-ce qui motive un tel compromis de la notion de liberté sexuelle ?

Et si cette conception de la liberté sexuelle peut être considérée comme un choix et une méthode viable, que ressort-il de la confrontation de ces conceptions pourtant opposées que sont la latitude et le mystère de l’expérimentation sexuelle et le terrain connu et fermé du couple?
Est-il possible de vivre la liberté sexuelle dans le couple ?

« Coup d’un soir, échangisme, dans la réalité ce serait trop glauque. » Emma, 23 ans, étudiante
Le dégoût semble donc être une préoccupation récurrente et l’obstacle majeur à l’inconnu.
« Et puis on ne sait jamais sur qui on va tomber, si ça va valoir la peine. », poursuit-elle.

Valoir la peine ? Que se cache-t-il derrière le prétexte du dégoût? Où est le risque sousentendu ici? Qu’a-t-elle donc si peur de perdre ?
« Le contrôle » explique Sarah, 24ans. « On a peur des MST, de la violence, mais surtout de la perte de contrôle de son désir, de ses sentiments, de son ego, du respect de ses partenaires. ».

Là encore se profile une considération commune à toutes ces jeunes femmes : l’importance accordée au regard de l’autre. Du partenaire mais aussi des autres, au sens large.
« C’est aussi une question de réputation. L’idée du coup d’un soir par exemple, socialement, pour une fille, ça ne se fait pas. », confirme Emma. « Et puis je ne veux pas lire dans les yeux d’un amant qu’il me prend pour une ‘salope’. », ajoute Aline, 20 ans.

L’inconnu c’est prendre le risque à la fois de se laisser aller, et d’en subir les conséquences narcissiques et sociales. Familiales aussi.
« En ce qui me concerne, ce contrôle c’est la légitimité nécessaire que le couple donne au rapport sexuel. Ça vient de mon éducation. Chez moi il y avait une véritable pression familiale pour ne pas coucher. J’ai eu mon premier rapport à 19 ans, et ça n’a été possible que parce que ma mère était à l’étranger. Juste après j’ai fondu en larmes par peur de sa réaction. » raconte Natacha.
Pressions sociales, familiales, amour propre fragile, il semble que notre 'présupposé social' ait été bien naïf. Dans ces conditions, on peut comprendre que ces jeunes femmes ressentent la nécessité de s’entourer du confort rassurant du couple pour laisser libre cours à leur sexualité.

A quel moment alors commence-t-on à avoir des rapports? Pour Isabelle « Il n’y a pas de règles, si ce n’est d’être amoureuse». « Le sexe est le pilier du couple. J’associe vraiment sentiments et plaisir», assure Aline. Peut-être est-ce de cette fusion du rapport amoureux et sexuel que provient une formule qui reviendra dans bon nombre d’entretiens ; l’expression « faire du sexe ».


Sexe et sentiments, émancipation et conformisme semblent donc faire bon ménage et, à première vue, cette alliance ne porte pas atteinte à la notion de liberté sexuelle.

« Je me sens indépendante dans mon choix de liberté sexuelle. », affirme Isabelle.
Or comment transpose-t-on la notion de liberté sexuelle dans le couple ?

A priori, celle-ci pourrait se traduire par une émancipation du désir, l’inversion des rôles traditionnels dans la prise d’initiative et le rapport lui même, une fantaisie quant au choix des lieus et des ‘techniques’, la réalisation de ses fantasmes, l’exploration de nouvelles sensations, une liberté de la parole…Tout un programme.

Mais lorsque l’on gratte un peu le vernis de félicité amoureuse en s’attardant spécifiquement sur la question de la sexualité, le constat n’est pas si rose.
« Au début oui, je me lâchais. Mais aujourd’hui je suis beaucoup moins chercheuse de sexe qu’avant. » avoue Hélène. « Plus le couple dure, plus j’évite certaines pratiques, comme la fellation par exemple. Je ne sais pas, c’est plus difficile, je le fais juste pour faire plaisir, et j’ai toujours peur de mal faire. » témoigne Aline.

Hélène confirme : « L’image que j’en ai me dégoûte. Avant je le faisais parce qu’il fallait le faire. J’ai arrêté et aujourd’hui je n’ose plus. ».
Il semblerait qu’au-delà de l’engourdissement sexuel commun à toutes les relations, de la monotonie relative qui s'installe insensiblement dans tout couple établit, ce fondement de familiarité et de complicité qu'ont tant recherché ces jeunes femmes ne se traduise pas par un terrain d’entente et de communication, mais les laisse plutôt dans une sorte d’isolation psychologique et sexuelle.

« Et pourtant ce blocage ne correspond pas du tout à l’image que j’ai de ma sexualité… Je ne suis pas libérée. Je pense avoir un potentiel de bestialité en moi, mais je ne le laisse pas transparaître », Hélène, 20 ans, étudiante en gestion des entreprises culturelles Une fois encore, fantasme et réalité s’opposent, et les faits trahissent l’image que ces jeunes femmes ont d’elles mêmes et de leur sexualité. Et le cadre stable dans lequel elles ont choisit d’évoluer ne permet pas que se rencontrent et s’épanouissent toutes les facettes de leur identité sexuelle.

S’ajoute à cela la pression perçue du regard de l’autre, une pression qui les a suivi jusque dans le couple.
« J’éprouve le besoin d’être rassurée, surtout en matière de sexe. Mais même en couple, mon partenaire ne me met pas suffisamment en confiance. », regrette Hélène.

« J’ai conscience du fait que ma liberté sexuelle n’est pas épanouie parce que je l’étouffe à travers l’importance que j’accorde au regard de mon partenaire, regard que je perçois comme négatif. » « Ce n’est peut-être pas le bon partenaire » conclue-t-elle. Cela étant, il semble qu’il soit extrêmement difficile de renoncer au confort du couple établit, même pour remédier à un facteur pourtant définit comme étant « essentiel » à une relation. Et si l’idée de l’infidélité semble généralement tolérée par ces jeunes femmes, « je n’en ai pas une vision négative, ce n’est pas un manque de respect », la peur de l’inconnu reprend vite le dessus. On parle plus de tentations fortes qu'on ne vit de sensations fortes.

En résumé, la liberté sexuelle dans le couple est la liberté de savoir que l’on peut faire ce que l’on veut, mais aussi (et surtout ?) celle de savoir que l’on peut refuser de faire ce que l’on ne désire pas/plus faire.
Garder le contrôle donc.


Mais la ‘liberté du contrôle’, aussi déterminante soit-elle, a-t-elle vraiment sa place dans le contexte de la sexualité. Ne vaudrait-il pas mieux au contraire cultiver une ‘liberté de se laisser aller’ ?

« S’épanouir sexuellement n’est pas super facile. Ça doit venir de soi, d’un travail sur soi. » analyse Natacha.
Et se laisser aller demande une sorte de ‘plénitude sexuelle’, une acceptation et une connaissance de sa sexualité propre, en dehors du couple et de son partenaire.

Or, comme en témoigne ce qui va suivre, il apparaît que cette liberté là est encore bien loin d'être acquise.
« Même si ma psy m’a décrit la masturbation et les fantasmes comme une force, je n’assume pas le fait de me masturber. Ce n’est pas par rapport à moi-même mais par rapport aux autres.» Isabelle, 22 ans.

Le fait que la masturbation féminine soit un des derniers grands tabous en matière de sexualité n’est en rien une révélation. Même si des boutiques de luxe commencent a toucher a l’idée de la sexualité féminine sur le mode du ‘godemiché chic et ludique’, il n’en demeure pas moins que la question est clairement éludée, sauf peut-être lorsqu’elle est reléguée aux magasines pouvant y appliquer la caution de santé, ou utilisée au même titre que la drogue pour susciter une réaction extrême dans l’imaginaire dit porno chic.

Cependant, le fait que la masturbation féminine reste un tel tabou n’est en rien innocent, à croire que la notion de plaisir ‘indépendant’ féminin, loin des hommes ou du devoir de procréation n’est ni concevable ni acceptable.

À l’inverse de la masturbation masculine, banalisée et même célébrée dans un nouveau style cinématographique (dont American Pie reste l’exemple le plus mémorable), la masturbation féminine est limitée à une utilisation pornographique, véhiculée sur le mode du fantasme masculin, à la façon d’une incursion voyeuriste dans le domaine privé et intime. Comme si le plaisir solitaire ne pourrait être justifié que lorsqu’il prend un caractère exhibitionniste, lorsqu’il est pratiqué dans le seul but d’exciter les hommes.
Pas si solitaire donc.

Or comment, dans cet environnement qui souffle ainsi le chaud et le froid, les jeunes femmes vivent-elles cet aspect de leur sexualité?
Lorsque la question est posée d’un ton délibérément candide et désinhibée, plusieurs jeunes femmes admettent pratiquer la masturbation, tandis que d’autres affirment ne jamais y avoir eu recours. « Ça ne m’est jamais venu à l’idée de le faire » confirme Hélène, tout en avouant visionner occasionnellement des films érotiques en privé (L’idée qu’il puisse s’agir là d’une autre forme de plaisir solitaire ne semble pas lui avoir traversé l’esprit.).

Mensonge ou réalité, le fait demeure que ces jeunes femmes se censurent à un niveau où à un autre, dans leur sexualité ou dans la parole.
Quoi qu'il en soit, toutes sont d’accord pour dire qu’il s’agit là du plus grand tabou auquel elles soient confrontées en matière de sexualité. Un interdit qui, disent-elles, engendre la gène et l’hypocrisie.

Tabou dans la parole mais aussi et surtout dans l’acte.

« J’ai commencé a me masturber super tard, à 21 ans »
Natacha, 25 ans.

Non seulement les pressions sociales et familiales et cet héritage du non-dit font passer sous silence une pratique ainsi dénotée comme honteuse, mais, pire encore, il apparaît qu’en opprimant l’acte lui-même jusque tard dans la vie sexuelle de ces jeunes femmes, ces pressions (re)produisent un schéma dans lequel la connaissance et l’acceptation de son propre corps et de ses propres désirs n’interviennent qu’après la construction d’un rapport sexuel à l’autre. Un schéma qui, rappelons-le, vaut exclusivement pour les femmes.

Or on est en droit de se demander si cet état de fait pose véritablement problème, et s’il en découle nécessairement que pour y remédier il faille étaler une pratique intime (de plus) dans la sphère publique?
Oui et encore oui.

Car il semble que ce tabou perpétue à la fois la honte, le manque de légitimité du plaisir et de la sexualité féminine, mais aussi une réelle méconnaissance des femmes vis-à-vis de leur corps, de leurs désirs et de leur sexualité.
« La masturbation, j’y suis arrivée sur le tard, c’est mon copain qui m’y a incité »
Emma, 22 ans.

En effet, phénomène inattendu, plusieurs des jeunes femmes interrogées disent avoir été initiées à l’idée même de la masturbation en fin d’adolescence, et ce suite aux encouragements de leur partenaire. La femme moderne connaît-elle si peu son corps que son apprentissage viendrait des hommes (nul doute eux-mêmes informés par les films pornographiques) ?
« Jeune, j’ai vu un grand nombre de films pornos, par soif d’apprendre.» raconte Isabelle, « Je trouvais ça bien, j’y ai appris comment pratiquer la fellation.».

En fait, si certaines trouvent les réponses à leurs questions ‘techniques’ dans les articles de magasines, beaucoup avouent avoir cherché des modèles pratiques et une ‘connaissance anatomique’ dans les films pornographiques.
« En fait c’est là que j’ai découvert pour la première fois le corps de la femme ‘de cet angle là’ ! » atteste Emma. On s’étonne ainsi peut-être moins du phénomène récent et néanmoins croissant de la chirurgie esthétique génitale féminine !

Cependant, si les femmes trouvent leurs références physiques (au sens charnel et anatomique) dans la pornographie plutôt que sur leur propre corps et à l’écoute de leurs propres désirs, elles ne perpétuent pas pour autant les fantasmes masculins. En effet, en règle générale les partenaires éclairés de ces jeunes femmes ne récolteront jamais le fruit de leurs suggestions, puisque aucune des femmes interrogées ne pratique la masturbation devant son partenaire pendant l’acte sexuel. « Jamais! Je ne pourrais pas me concentrer ! », lance Isabelle. « C’est trop intime, je ne serais pas à l’aise. Et puis je ne sais pas comment il le percevrait », poursuit Natacha.
A l’inverse de l’image consacrée, nous sommes donc bien dans le domaine du privé. Du secret même.

Qu’advient-il alors de la notion de liberté sexuelle dans ce contexte?

Il semble évident que cette liberté ne peut décemment pas être proclamée lorsque l’une des parties n’accepte, ne vit et ne communique pas la libération de sa sexualité. Si l’on admet que la première des libertés passe par la maîtrise ou le jeu avec son propre corps, il est alors nécessaire de mettre un terme à l’hypocrisie qui entoure ce sujet et occasionne une nouvelle forme d’inégalité et d’oppression, et ce en libérant d’abord la parole.

Toutefois, il ne s’agit pas de faire de la masturbation féminine un sujet à la mode, détourné et exploitable à merci, mais de faire en sorte que la masturbation féminine soit légitimée, acceptée et banalisée.

Et pour ce faire il n’est pas question de la jeter en pâture à la sphère publique au sens large, mais plutôt de déclencher une sorte de libération sociale du dialogue, à petite échelle et entre femmes d’abord, afin de s’éloigner du rapport de séduction/exhibition intrinsèque au dialogue homme/femme sur ce sujet.
Et même s’il est difficile de limiter le cadre du débat, même si cette question était transformée en phénomène de mode (/de foire), peut-être faut il en passer par là pour faire la révolution.

Le soulagement de ‘l’aveu’ n’est pas négligeable, et ses conséquences ont un réel potentiel de libération psychologique et sexuelle. Plusieurs des femmes interrogées ont par la suite indiqué que leur entretien avait déclenché une réflexion personnelle sur leur conception et la construction de leur sexualité, ainsi qu’une meilleure communication avec leur partenaire et leur entourage.

Il n’est évidemment pas question de proclamer à tout va sa pratique de la masturbation, mais simplement, à l’image des héroïnes de la série Sex and the City, de l’assumer et de pouvoir en débattre comme une pratique sexuelle parmi tant d’autres.
Lorsque la masturbation féminine sera entrée dans les moeurs, alors seulement pourra-ton commencer à parler réellement de libération sexuelle.

Commencer seulement, parce qu’il se dégage d’autres entraves à cette libération, dont une qui entre en corrélation avec ce premier interdit et ses implications en matière de légitimation de la sexualité féminine, à savoir le tabou du désir et du plaisir féminin.
Ou plutôt du manque de désir et de plaisir féminin.

« Ça tu le fais vraiment anonyme hein ? » Marie, 23 ans, étudiante
Etrangement, ce n’est que face à la question d’une éventuelle expérience de ‘panne’ de désir et/ou de plaisir, que s’est posée la question de l’anonymat des entretiens. On peut ‘parler cul’, mais il est beaucoup plus difficile de parler manque.

Alors que les médias et la publicité bombardent les esprits d’images de la femme-objet, objet de désir et de plaisir masculin, la femme et le corps féminin demeurent plus que jamais l’arène dans lequel les hommes entrent en compétition. Une situation à laquelle la majorité des femmes collaborent sous la forme d’une attitude de rivalité basée principalement sur les apparences physiques.
Dans ces conditions, il y a peu de place pour la question du désir de la femme, puisqu’il est présupposé dans sa disponibilité et dans l’attente passive de son champion.

Un véritable compte de fées.

Allié à l'impératif d’exploit sexuel, ce présupposé fait son effet, et sous leur apparent épanouissement, les jeunes femmes sont confrontées à une pénible réalité qui n’entre pas dans ce cadre normatif.
En effet, lorsque l’on est déclarées libres et qu’il est sous-entendu que l’on se doit d’agir en conséquence, comment explique-t-on son manque d’appétit sexuel?

Il y a aujourd’hui un diktat de l’orgasme et du désir, qui met sur les femmes une pression non négligeable et crée un nouveau tabou.
Les jeunes femmes interrogées font état de deux types de ‘panne’ sexuelle ; l’une psychologique, et l’autre physique.
« Ma sexualité se pose dans le cadre d’un problème : une insuffisance, un problème physique, des moments creux. » explique Natacha.
La chanson disait donc vrai, être une femme libérée n’est pas si facile. Quand le cliché d’une sexualité facile, naturelle, épanouie, tel qu’il est véhiculé par les magasines, le cinéma et la pornographie, est confronté à la réalité plus arbitraire et souvent plus maladroite, les attentes des unes et des autres s’embourbent dans la frustration et la culpabilité. « C’est compliqué le sexe. Il faut tenir compte du passé des deux partenaires, avoir les mêmes désirs, les mêmes envies au même moment… », argumente Natacha.

Et le manque de désir périodique et prolongé, manque dont la plupart de ces femmes ont fait l’expérience, est vécu comme un véritable échec, une faute.
« C’était un cercle vicieux. Plus j’angoissais sur ce manque, moins le désir venait, et plus je me sentais coupable. Et pas question d’en parler à l’extérieur du couple, ça aurait été admettre que je ne valais rien au lit, que je n’étais pas une vrai femme. », explique Aurore, 23 ans, étudiante en communication. « Quand j’en ai finalement parlé avec mes amies, j’ai réalisé que toutes avaient déjà vécu la même situation, chacune de son côté, certaine d’être la seule dégénérée à être confrontée à ce problème. Une fois la situation passée, soulagées, elles avaient balayé leurs interrogations et leur malaise sous le tapis et promptement oublié ce moment difficile.» ajoute-t-elle.

En effet, alors que la parole semble plus libérée que jamais en matière de sexe (et non de sexualité, peut-être est-ce là le problème), cette expérience de manque de désir est occultée, un silence qui à son tour mène à une isolation douloureuse et culpabilisante.
Le deuxième type de ‘panne’ est d’ordre physique, et lui non plus ne fait pas couler beaucoup d’encre. A tel point que certaines jeunes femmes, murées dans leur silence, convaincues de leur anormalité, restent prisonnières d’un sentiment de culpabilité, sans savoir que leur mal possède à la fois un nom et une issue.

« Pendant longtemps mes rapports étaient douloureux, à tel point que j’ai du arrêter.
Mon blocage était du vaginisme, une réaction psychosomatique, une abstinence forcée. Mais ça m’a pris un temps fou avant de comprendre de quoi il s’agissait, je n’en parlais pas, et je ne trouvais nul part la réponse à mes questions. », raconte Marie.
« Finalement j’ai trouvé la réponse dans un livre. Ça a duré deux ans, j’ai été suivie par un sexologue après avoir consulté un gynéco. La thérapie a durée un an, il semble que j’avais peur du sexe et de la perte de contrôle. » Ce n’est pas là le seul témoignage de ce type, formulé par des femmes jeunes, par ailleurs socialement, professionnellement et sentimentalement épanouies.

L’une d’elles, après une longue période d’incompréhension, refuse de faire face à la possibilité d’un tel diagnostique, et n’agit pas en conséquence.
Dans le cas de Marie, ses partenaires sont restés mais n’ayant pas de « relation complète » à leur offrir, elle s’est mise à accepter de leur part certaines choses qu’elle n’aurait pas accepté par ailleurs, « histoire de compenser, par compromis ».
Si elle en avait parlé à l’époque, peut-être aurait-elle pu savoir plus tôt ce dont elle souffrait, et si elle acceptait d’en parler aujourd’hui, elle pourrait certainement aider d’autres jeunes femmes qui continuent de souffrir en silence, sans comprendre.

Mais le vaginisme n’est pas un sujet à la mode, c’est le moins que l’on puisse dire, et le manque, la panne sexuelle, qu’elle soit psychologique ou ‘physique’, n’est pas assumé.
Or, la notion de ‘manque’ implique déjà en soi une défaillance par rapport à la norme, un échec.

Mais qu’est ce que la norme, et qui la détermine ?
Selon les termes de la liberté sexuelle tels qu’ils sont posés aujourd’hui, les femmes se doivent-elles de continuellement et invariablement éprouver du désir et de la jouissance?

Est-ce vraiment là une liberté ?
On peut se demander si la liberté sexuelle telle qu’elle a été conçue jusqu’ici provient bien d’une volonté partagée d’émancipation sexuelle, et ce dans le cadre d’une observation fidèle des rapports distincts des deux genres à la sexualité, ou si les dés ne sont pas pipés d’avance, s’il ne s’agit pas plutôt d’une manoeuvre menant à la primauté d’un sexe et de ses désirs sur l’autre.
Cet état de faits expliquerait peut être la tendance du ‘retour au couple’, comme une manière pour ces jeunes femmes de contrôler et de faire accepter une sexualité qui n’est pas toujours en adéquation avec son image publique. Une façon de vivre une sexualité moins contraignante sous couvert de cette fameuse ‘liberté de ne pas faire ce qu’elles ne désirent pas/plus faire’.

* * *
En ce qui concerne cette génération de femmes, la liberté sexuelle est donc à la fois limitée (au couple), inachevée (dans l’appropriation par les femmes de leur propre corps) voir même biaisée (dans sa construction même).
Réputation, famille, médias, autant de pressions qui font que ces jeunes femmes se retrouvent ballottées entre ces deux alternatives maudites que sont être 'trop femme' ou 'pas assez'.

Finalement, la question de la liberté sexuelle n’appelle pas tant à une réflexion sur l’évolution d’un héritage, qu’à l’appropriation et la transformation de ce qui peut être décrit comme une occasion manquée.

Peut-être est il temps pour les femmes de révolutionner la révolution sexuelle, et ce sur leurs propres termes.

Nadia Charbit

(1) 27 jeunes femmes parisiennes de 20 à25 ans ont été interviewées sous formes d’entretiens semi directifs suivis sur une période de 3 mois.
Origine : http://www.sciences-po.fr/formation/cycle_diplome/projet/articlecharbit.pdf