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Origine : http://www.sciences-po.fr/formation/cycle_diplome/projet/articlecharbit.pdf
1 Projet collectif
La liberté sexuelle: une nouvelle conception de la relation
à l’autre ?
Parler (de sexe) pour ne rien dire, les héritières de
la libération sexuelle attendent encore la révolution
Dans le cadre de notre scolarité à sciences po, quatre
d’entre nous avons choisi de participer à un projet collectif
intitulé Liberté sexuelle, une nouvelle conception de
la relation à l’autre ?
La liberté sexuelle donc, vaste question s’il en est.
A priori, nous nous trouvions confrontées à la question
de l’évolution de cette notion de liberté sexuelle
d’une génération charnière à une
autre, de celle de nos parents à la notre.
En effet, si les années 60 et 70 représentaient l’ère
de la révolution sexuelle, il s’agissait de se demander
si cette liberté si récemment acquise avait porté
ses fruits et perdurait, ou s’il s’agissait d’un
simple bug, d’une énième rébellion générationnelle,
particulièrement échaudée celle-ci.
Mais au delà de la question de l’évolution de
la liberté sexuelle, le sujet soulevait bon nombre d’autres
interrogations.
Si cette époque faisait de nos parents la génération
free love, et si l’on pouvait décrire les années
90 d’années SIDA, les années 00, avec leur étalage
érotico-médiatique et voyeuriste, n’étaient-elles
pas en passe de devenir les années showbaise ?
Quels pouvaient être les effets de cette mise en scène
envahissante et banalisée de la sexualité sur le mode
du paraître et de la performance ?
L’apparente libération de la parole et de l’image
sexuelle dans le domaine publique étaitelle représentative
de ce qui se passait réellement dans l’intimité
?
Et si non, quelle y était son influence, et qu’en était-il
alors des acquis de la libération sexuelle dans ce contexte
?
Alors qu’il était devenu de bon ton de ‘parler
cul’, était-il possible que le vieil adage «
Ceux (les sociétés ici) qui en parlent le plus en font
le moins » soit vérifié ?
Pour les jeunes femmes que nous sommes, il semble que ce déballage
publique du sexe cible exclusivement le public masculin, notamment
de par le caractère principalement visuel de cette mode, laissant
entièrement de côté le public féminin,
et notamment celles qui se construisent une sexualité dans
cet environnement, les jeunes femmes de 20-25 ans, celles-là
même dont les corps et les moeurs supposées sont utilisés
pour appâter le chaland.
Nous décidions donc de nous intéresser tout particulièrement
à cette catégorie de femmes, et plus précisément
à un échantillon d’un profil socioculturel similaire
au notre.
Nous choisissions cette catégorie délibérément,
avec le présupposé que la classe bourgeoise moyenne
garantissait, du moins jusqu'à un certain point, que les influences
et les pressions culturelles, religieuses et familiales seraient réduites
à un minimum, puisque c’était celle dont les parents
avaient été acteurs de la révolution sexuelle.
Il s’agissait alors d’explorer avec ces jeunes femmes
(note 1) la construction et le développement de leur liberté
sexuelle, sur le plan théorique et fantasmatique, dans la parole
(ce dont elles s’autorisaient à parler et avec qui) et,
last but not least, dans l’acte lui-même.
Au cours de nos entretiens, il est apparu que, bien à l’opposé
du reflet outrancier véhiculé par les medias sur la
question, ces jeunes femmes semblaient non seulement retourner a ce
que l’on pourrait appeler des valeurs sûres (sages?) de
la sexualité, mais aussi que celles-ci se censuraient sur ce
qui n’était pas dit en matière de sexualité,
sur ce qui ne rentrait pas dans cette notion omniprésente de
‘sexploit’, à savoir sur les tabous de la sexualité
féminine.
Trois tendances claires se dégagent: un 'retour au
couple', le tabou persistant du plaisir solitaire, et enfin l'expérience
féminine de la pression de performance.
* * *
« Pour moi la liberté sexuelle c’est être
libre dans l’envie, vivre ses fantasmes, en parler, s’assumer
sexuellement » Natacha, 25 ans, commerciale dans le luxe «
Je me définirais comme une sartrienne. Pour moi la liberté
sexuelle c’est l’étendue des possibles jusqu’aux
limites que l’on se pose. Le rapport à l’autre
est en second plan » Isabelle, 22 ans, étudiante en journalisme
Les définitions personnelles de la liberté sexuelle
sont aussi nombreuses que le sont celles qui les formulent. Cependant,
toutes ont en commun d’évoquer l’idée d’un
espace offrant une multitude de possibilités à explorer
sans contraintes, au seul gré de son désir et de son
plaisir propre. Un début prometteur, puisqu’il semble
que l’idée de liberté sexuelle perdure bel et
bien.
Selon les termes du ‘free love’, la liberté sexuelle
se traduisait par la multiplicité des partenaires, des expériences
et des situations.
Où en est on alors de cette notion du plaisir pour le plaisir?
«Non, la liberté sexuelle n’est pas liée
au plaisir » lâche Isabelle.
Pardon ?
« L’idée du rapport furtif est l’idée
de la femme qui s’assume. J’aimerais être cette
femme indépendante, ce serait cohérent avec moi. Mais
dans la réalité le plaisir s’inscrit dans des
rapports longs, dans le connu, sinon il y a dégoût »
ajoute-t-elle.
En quelques mots Isabelle vient de révéler ce qui sera
le fil conducteur de tous nos entretiens : si elles se fantasment
en femmes libérées, ces jeunes femmes prennent toutes
le parti de vivre leur liberté sexuelle dans le cadre bien
défini d’une relation de couple.
L’une lance « On est tous bi », sans avoir pour
autant mis en pratique cette théorie. Elle espère le
faire…un jour. En attendant, elle reste en couple.
Or d’où provient ce décalage entre identité
sexuelle fantasmée et effective ?
Comment ces jeunes femmes expliquent-t-elles ce besoin de stabilité
pour leur épanouissement sexuel?
Romantisme ou pragmatisme, qu’est-ce qui motive un
tel compromis de la notion de liberté sexuelle ?
Et si cette conception de la liberté sexuelle peut être
considérée comme un choix et une méthode viable,
que ressort-il de la confrontation de ces conceptions pourtant opposées
que sont la latitude et le mystère de l’expérimentation
sexuelle et le terrain connu et fermé du couple?
Est-il possible de vivre la liberté sexuelle dans le couple
?
« Coup d’un soir, échangisme, dans la réalité
ce serait trop glauque. » Emma, 23 ans, étudiante
Le dégoût semble donc être une préoccupation
récurrente et l’obstacle majeur à l’inconnu.
« Et puis on ne sait jamais sur qui on va tomber, si ça
va valoir la peine. », poursuit-elle.
Valoir la peine ? Que se cache-t-il derrière le prétexte
du dégoût? Où est le risque sousentendu ici? Qu’a-t-elle
donc si peur de perdre ?
« Le contrôle » explique Sarah, 24ans. « On
a peur des MST, de la violence, mais surtout de la perte de contrôle
de son désir, de ses sentiments, de son ego, du respect de
ses partenaires. ».
Là encore se profile une considération commune à
toutes ces jeunes femmes : l’importance accordée au regard
de l’autre. Du partenaire mais aussi des autres, au sens large.
« C’est aussi une question de réputation. L’idée
du coup d’un soir par exemple, socialement, pour une fille,
ça ne se fait pas. », confirme Emma. « Et puis
je ne veux pas lire dans les yeux d’un amant qu’il me
prend pour une ‘salope’. », ajoute Aline, 20 ans.
L’inconnu c’est prendre le risque à la fois de
se laisser aller, et d’en subir les conséquences narcissiques
et sociales. Familiales aussi.
« En ce qui me concerne, ce contrôle c’est la légitimité
nécessaire que le couple donne au rapport sexuel. Ça
vient de mon éducation. Chez moi il y avait une véritable
pression familiale pour ne pas coucher. J’ai eu mon premier
rapport à 19 ans, et ça n’a été
possible que parce que ma mère était à l’étranger.
Juste après j’ai fondu en larmes par peur de sa réaction.
» raconte Natacha.
Pressions sociales, familiales, amour propre fragile, il semble que
notre 'présupposé social' ait été bien
naïf. Dans ces conditions, on peut comprendre que ces jeunes
femmes ressentent la nécessité de s’entourer du
confort rassurant du couple pour laisser libre cours à leur
sexualité.
A quel moment alors commence-t-on à avoir des rapports? Pour
Isabelle « Il n’y a pas de règles, si ce n’est
d’être amoureuse». « Le sexe est le pilier
du couple. J’associe vraiment sentiments et plaisir»,
assure Aline. Peut-être est-ce de cette fusion du rapport amoureux
et sexuel que provient une formule qui reviendra dans bon nombre d’entretiens
; l’expression « faire du sexe ».
Sexe et sentiments, émancipation et conformisme semblent
donc faire bon ménage et, à première vue, cette
alliance ne porte pas atteinte à la notion de liberté
sexuelle.
« Je me sens indépendante dans mon choix de liberté
sexuelle. », affirme Isabelle.
Or comment transpose-t-on la notion de liberté sexuelle dans
le couple ?
A priori, celle-ci pourrait se traduire par une émancipation
du désir, l’inversion des rôles traditionnels dans
la prise d’initiative et le rapport lui même, une fantaisie
quant au choix des lieus et des ‘techniques’, la réalisation
de ses fantasmes, l’exploration de nouvelles sensations, une
liberté de la parole…Tout un programme.
Mais lorsque l’on gratte un peu le vernis de félicité
amoureuse en s’attardant spécifiquement sur la question
de la sexualité, le constat n’est pas si rose.
« Au début oui, je me lâchais. Mais aujourd’hui
je suis beaucoup moins chercheuse de sexe qu’avant. »
avoue Hélène. « Plus le couple dure, plus j’évite
certaines pratiques, comme la fellation par exemple. Je ne sais pas,
c’est plus difficile, je le fais juste pour faire plaisir, et
j’ai toujours peur de mal faire. » témoigne Aline.
Hélène confirme : « L’image que j’en
ai me dégoûte. Avant je le faisais parce qu’il
fallait le faire. J’ai arrêté et aujourd’hui
je n’ose plus. ».
Il semblerait qu’au-delà de l’engourdissement sexuel
commun à toutes les relations, de la monotonie relative qui
s'installe insensiblement dans tout couple établit, ce fondement
de familiarité et de complicité qu'ont tant recherché
ces jeunes femmes ne se traduise pas par un terrain d’entente
et de communication, mais les laisse plutôt dans une sorte d’isolation
psychologique et sexuelle.
« Et pourtant ce blocage ne correspond pas du tout à
l’image que j’ai de ma sexualité… Je ne suis
pas libérée. Je pense avoir un potentiel de bestialité
en moi, mais je ne le laisse pas transparaître », Hélène,
20 ans, étudiante en gestion des entreprises culturelles Une
fois encore, fantasme et réalité s’opposent, et
les faits trahissent l’image que ces jeunes femmes ont d’elles
mêmes et de leur sexualité. Et le cadre stable dans lequel
elles ont choisit d’évoluer ne permet pas que se rencontrent
et s’épanouissent toutes les facettes de leur identité
sexuelle.
S’ajoute à cela la pression perçue du regard de
l’autre, une pression qui les a suivi jusque dans le couple.
« J’éprouve le besoin d’être rassurée,
surtout en matière de sexe. Mais même en couple, mon
partenaire ne me met pas suffisamment en confiance. », regrette
Hélène.
« J’ai conscience du fait que ma liberté sexuelle
n’est pas épanouie parce que je l’étouffe
à travers l’importance que j’accorde au regard
de mon partenaire, regard que je perçois comme négatif.
» « Ce n’est peut-être pas le bon partenaire
» conclue-t-elle. Cela étant, il semble qu’il soit
extrêmement difficile de renoncer au confort du couple établit,
même pour remédier à un facteur pourtant définit
comme étant « essentiel » à une relation.
Et si l’idée de l’infidélité semble
généralement tolérée par ces jeunes femmes,
« je n’en ai pas une vision négative, ce n’est
pas un manque de respect », la peur de l’inconnu reprend
vite le dessus. On parle plus de tentations fortes qu'on ne vit de
sensations fortes.
En résumé, la liberté sexuelle dans le
couple est la liberté de savoir que l’on peut faire ce
que l’on veut, mais aussi (et surtout ?) celle de savoir que
l’on peut refuser de faire ce que l’on ne désire
pas/plus faire.
Garder le contrôle donc.
Mais la ‘liberté du contrôle’, aussi déterminante
soit-elle, a-t-elle vraiment sa place dans le contexte de la sexualité.
Ne vaudrait-il pas mieux au contraire cultiver une ‘liberté
de se laisser aller’ ?
« S’épanouir sexuellement n’est pas super
facile. Ça doit venir de soi, d’un travail sur soi. »
analyse Natacha.
Et se laisser aller demande une sorte de ‘plénitude sexuelle’,
une acceptation et une connaissance de sa sexualité propre,
en dehors du couple et de son partenaire.
Or, comme en témoigne ce qui va suivre, il apparaît que
cette liberté là est encore bien loin d'être acquise.
« Même si ma psy m’a décrit la masturbation
et les fantasmes comme une force, je n’assume pas le fait de
me masturber. Ce n’est pas par rapport à moi-même
mais par rapport aux autres.» Isabelle, 22 ans.
Le fait que la masturbation féminine soit un des derniers grands
tabous en matière de sexualité n’est en rien une
révélation. Même si des boutiques de luxe commencent
a toucher a l’idée de la sexualité féminine
sur le mode du ‘godemiché chic et ludique’, il
n’en demeure pas moins que la question est clairement éludée,
sauf peut-être lorsqu’elle est reléguée
aux magasines pouvant y appliquer la caution de santé, ou utilisée
au même titre que la drogue pour susciter une réaction
extrême dans l’imaginaire dit porno chic.
Cependant, le fait que la masturbation féminine reste un tel
tabou n’est en rien innocent, à croire que la notion
de plaisir ‘indépendant’ féminin, loin des
hommes ou du devoir de procréation n’est ni concevable
ni acceptable.
À l’inverse de la masturbation masculine, banalisée
et même célébrée dans un nouveau style
cinématographique (dont American Pie reste l’exemple
le plus mémorable), la masturbation féminine est limitée
à une utilisation pornographique, véhiculée sur
le mode du fantasme masculin, à la façon d’une
incursion voyeuriste dans le domaine privé et intime. Comme
si le plaisir solitaire ne pourrait être justifié que
lorsqu’il prend un caractère exhibitionniste, lorsqu’il
est pratiqué dans le seul but d’exciter les hommes.
Pas si solitaire donc.
Or comment, dans cet environnement qui souffle ainsi le chaud et le
froid, les jeunes femmes vivent-elles cet aspect de leur sexualité?
Lorsque la question est posée d’un ton délibérément
candide et désinhibée, plusieurs jeunes femmes admettent
pratiquer la masturbation, tandis que d’autres affirment ne
jamais y avoir eu recours. « Ça ne m’est jamais
venu à l’idée de le faire » confirme Hélène,
tout en avouant visionner occasionnellement des films érotiques
en privé (L’idée qu’il puisse s’agir
là d’une autre forme de plaisir solitaire ne semble pas
lui avoir traversé l’esprit.).
Mensonge ou réalité, le fait demeure que ces jeunes
femmes se censurent à un niveau où à un autre,
dans leur sexualité ou dans la parole.
Quoi qu'il en soit, toutes sont d’accord pour dire qu’il
s’agit là du plus grand tabou auquel elles soient confrontées
en matière de sexualité. Un interdit qui, disent-elles,
engendre la gène et l’hypocrisie.
Tabou dans la parole mais aussi et surtout dans l’acte.
« J’ai commencé a me masturber super tard,
à 21 ans »
Natacha, 25 ans.
Non seulement les pressions sociales et familiales et cet héritage
du non-dit font passer sous silence une pratique ainsi dénotée
comme honteuse, mais, pire encore, il apparaît qu’en opprimant
l’acte lui-même jusque tard dans la vie sexuelle de ces
jeunes femmes, ces pressions (re)produisent un schéma dans
lequel la connaissance et l’acceptation de son propre corps
et de ses propres désirs n’interviennent qu’après
la construction d’un rapport sexuel à l’autre.
Un schéma qui, rappelons-le, vaut exclusivement pour les femmes.
Or on est en droit de se demander si cet état de fait pose
véritablement problème, et s’il en découle
nécessairement que pour y remédier il faille étaler
une pratique intime (de plus) dans la sphère publique?
Oui et encore oui.
Car il semble que ce tabou perpétue à la fois la honte,
le manque de légitimité du plaisir et de la sexualité
féminine, mais aussi une réelle méconnaissance
des femmes vis-à-vis de leur corps, de leurs désirs
et de leur sexualité.
« La masturbation, j’y suis arrivée sur le tard,
c’est mon copain qui m’y a incité »
Emma, 22 ans.
En effet, phénomène inattendu, plusieurs des jeunes
femmes interrogées disent avoir été initiées
à l’idée même de la masturbation en fin
d’adolescence, et ce suite aux encouragements de leur partenaire.
La femme moderne connaît-elle si peu son corps que son apprentissage
viendrait des hommes (nul doute eux-mêmes informés par
les films pornographiques) ?
« Jeune, j’ai vu un grand nombre de films pornos, par
soif d’apprendre.» raconte Isabelle, « Je trouvais
ça bien, j’y ai appris comment pratiquer la fellation.».
En fait, si certaines trouvent les réponses à leurs
questions ‘techniques’ dans les articles de magasines,
beaucoup avouent avoir cherché des modèles pratiques
et une ‘connaissance anatomique’ dans les films pornographiques.
« En fait c’est là que j’ai découvert
pour la première fois le corps de la femme ‘de cet angle
là’ ! » atteste Emma. On s’étonne
ainsi peut-être moins du phénomène récent
et néanmoins croissant de la chirurgie esthétique génitale
féminine !
Cependant, si les femmes trouvent leurs références physiques
(au sens charnel et anatomique) dans la pornographie plutôt
que sur leur propre corps et à l’écoute de leurs
propres désirs, elles ne perpétuent pas pour autant
les fantasmes masculins. En effet, en règle générale
les partenaires éclairés de ces jeunes femmes ne récolteront
jamais le fruit de leurs suggestions, puisque aucune des femmes interrogées
ne pratique la masturbation devant son partenaire pendant l’acte
sexuel. « Jamais! Je ne pourrais pas me concentrer ! »,
lance Isabelle. « C’est trop intime, je ne serais pas
à l’aise. Et puis je ne sais pas comment il le percevrait
», poursuit Natacha.
A l’inverse de l’image consacrée, nous sommes donc
bien dans le domaine du privé. Du secret même.
Qu’advient-il alors de la notion de liberté sexuelle
dans ce contexte?
Il semble évident que cette liberté ne peut décemment
pas être proclamée lorsque l’une des parties n’accepte,
ne vit et ne communique pas la libération de sa sexualité.
Si l’on admet que la première des libertés passe
par la maîtrise ou le jeu avec son propre corps, il est alors
nécessaire de mettre un terme à l’hypocrisie qui
entoure ce sujet et occasionne une nouvelle forme d’inégalité
et d’oppression, et ce en libérant d’abord la parole.
Toutefois, il ne s’agit pas de faire de la masturbation féminine
un sujet à la mode, détourné et exploitable à
merci, mais de faire en sorte que la masturbation féminine
soit légitimée, acceptée et banalisée.
Et pour ce faire il n’est pas question de la jeter en pâture
à la sphère publique au sens large, mais plutôt
de déclencher une sorte de libération sociale du dialogue,
à petite échelle et entre femmes d’abord, afin
de s’éloigner du rapport de séduction/exhibition
intrinsèque au dialogue homme/femme sur ce sujet.
Et même s’il est difficile de limiter le cadre du débat,
même si cette question était transformée en phénomène
de mode (/de foire), peut-être faut il en passer par là
pour faire la révolution.
Le soulagement de ‘l’aveu’ n’est pas négligeable,
et ses conséquences ont un réel potentiel de libération
psychologique et sexuelle. Plusieurs des femmes interrogées
ont par la suite indiqué que leur entretien avait déclenché
une réflexion personnelle sur leur conception et la construction
de leur sexualité, ainsi qu’une meilleure communication
avec leur partenaire et leur entourage.
Il n’est évidemment pas question de proclamer à
tout va sa pratique de la masturbation, mais simplement, à
l’image des héroïnes de la série Sex and
the City, de l’assumer et de pouvoir en débattre comme
une pratique sexuelle parmi tant d’autres.
Lorsque la masturbation féminine sera entrée dans les
moeurs, alors seulement pourra-ton commencer à parler réellement
de libération sexuelle.
Commencer seulement, parce qu’il se dégage d’autres
entraves à cette libération, dont une qui entre en corrélation
avec ce premier interdit et ses implications en matière de
légitimation de la sexualité féminine, à
savoir le tabou du désir et du plaisir féminin.
Ou plutôt du manque de désir et de plaisir féminin.
« Ça tu le fais vraiment anonyme hein ? » Marie,
23 ans, étudiante
Etrangement, ce n’est que face à la question d’une
éventuelle expérience de ‘panne’ de désir
et/ou de plaisir, que s’est posée la question de l’anonymat
des entretiens. On peut ‘parler cul’, mais il est beaucoup
plus difficile de parler manque.
Alors que les médias et la publicité bombardent les
esprits d’images de la femme-objet, objet de désir et
de plaisir masculin, la femme et le corps féminin demeurent
plus que jamais l’arène dans lequel les hommes entrent
en compétition. Une situation à laquelle la majorité
des femmes collaborent sous la forme d’une attitude de rivalité
basée principalement sur les apparences physiques.
Dans ces conditions, il y a peu de place pour la question du désir
de la femme, puisqu’il est présupposé dans sa
disponibilité et dans l’attente passive de son champion.
Un véritable compte de fées.
Allié à l'impératif d’exploit sexuel, ce
présupposé fait son effet, et sous leur apparent épanouissement,
les jeunes femmes sont confrontées à une pénible
réalité qui n’entre pas dans ce cadre normatif.
En effet, lorsque l’on est déclarées libres et
qu’il est sous-entendu que l’on se doit d’agir en
conséquence, comment explique-t-on son manque d’appétit
sexuel?
Il y a aujourd’hui un diktat de l’orgasme et du désir,
qui met sur les femmes une pression non négligeable et crée
un nouveau tabou.
Les jeunes femmes interrogées font état de deux types
de ‘panne’ sexuelle ; l’une psychologique, et l’autre
physique.
« Ma sexualité se pose dans le cadre d’un problème
: une insuffisance, un problème physique, des moments creux.
» explique Natacha.
La chanson disait donc vrai, être une femme libérée
n’est pas si facile. Quand le cliché d’une sexualité
facile, naturelle, épanouie, tel qu’il est véhiculé
par les magasines, le cinéma et la pornographie, est confronté
à la réalité plus arbitraire et souvent plus
maladroite, les attentes des unes et des autres s’embourbent
dans la frustration et la culpabilité. « C’est
compliqué le sexe. Il faut tenir compte du passé des
deux partenaires, avoir les mêmes désirs, les mêmes
envies au même moment… », argumente Natacha.
Et le manque de désir périodique et prolongé,
manque dont la plupart de ces femmes ont fait l’expérience,
est vécu comme un véritable échec, une faute.
« C’était un cercle vicieux. Plus j’angoissais
sur ce manque, moins le désir venait, et plus je me sentais
coupable. Et pas question d’en parler à l’extérieur
du couple, ça aurait été admettre que je ne valais
rien au lit, que je n’étais pas une vrai femme. »,
explique Aurore, 23 ans, étudiante en communication. «
Quand j’en ai finalement parlé avec mes amies, j’ai
réalisé que toutes avaient déjà vécu
la même situation, chacune de son côté, certaine
d’être la seule dégénérée
à être confrontée à ce problème.
Une fois la situation passée, soulagées, elles avaient
balayé leurs interrogations et leur malaise sous le tapis et
promptement oublié ce moment difficile.» ajoute-t-elle.
En effet, alors que la parole semble plus libérée que
jamais en matière de sexe (et non de sexualité, peut-être
est-ce là le problème), cette expérience de manque
de désir est occultée, un silence qui à son tour
mène à une isolation douloureuse et culpabilisante.
Le deuxième type de ‘panne’ est d’ordre physique,
et lui non plus ne fait pas couler beaucoup d’encre. A tel point
que certaines jeunes femmes, murées dans leur silence, convaincues
de leur anormalité, restent prisonnières d’un
sentiment de culpabilité, sans savoir que leur mal possède
à la fois un nom et une issue.
« Pendant longtemps mes rapports étaient douloureux,
à tel point que j’ai du arrêter.
Mon blocage était du vaginisme, une réaction psychosomatique,
une abstinence forcée. Mais ça m’a pris un temps
fou avant de comprendre de quoi il s’agissait, je n’en
parlais pas, et je ne trouvais nul part la réponse à
mes questions. », raconte Marie.
« Finalement j’ai trouvé la réponse dans
un livre. Ça a duré deux ans, j’ai été
suivie par un sexologue après avoir consulté un gynéco.
La thérapie a durée un an, il semble que j’avais
peur du sexe et de la perte de contrôle. » Ce n’est
pas là le seul témoignage de ce type, formulé
par des femmes jeunes, par ailleurs socialement, professionnellement
et sentimentalement épanouies.
L’une d’elles, après une longue période
d’incompréhension, refuse de faire face à la possibilité
d’un tel diagnostique, et n’agit pas en conséquence.
Dans le cas de Marie, ses partenaires sont restés mais n’ayant
pas de « relation complète » à leur offrir,
elle s’est mise à accepter de leur part certaines choses
qu’elle n’aurait pas accepté par ailleurs, «
histoire de compenser, par compromis ».
Si elle en avait parlé à l’époque, peut-être
aurait-elle pu savoir plus tôt ce dont elle souffrait, et si
elle acceptait d’en parler aujourd’hui, elle pourrait
certainement aider d’autres jeunes femmes qui continuent de
souffrir en silence, sans comprendre.
Mais le vaginisme n’est pas un sujet à la mode, c’est
le moins que l’on puisse dire, et le manque, la panne sexuelle,
qu’elle soit psychologique ou ‘physique’, n’est
pas assumé.
Or, la notion de ‘manque’ implique déjà
en soi une défaillance par rapport à la norme, un échec.
Mais qu’est ce que la norme, et qui la détermine
?
Selon les termes de la liberté sexuelle tels qu’ils sont
posés aujourd’hui, les femmes se doivent-elles de continuellement
et invariablement éprouver du désir et de la jouissance?
Est-ce vraiment là une liberté ?
On peut se demander si la liberté sexuelle telle qu’elle
a été conçue jusqu’ici provient bien d’une
volonté partagée d’émancipation sexuelle,
et ce dans le cadre d’une observation fidèle des rapports
distincts des deux genres à la sexualité, ou si les
dés ne sont pas pipés d’avance, s’il ne
s’agit pas plutôt d’une manoeuvre menant à
la primauté d’un sexe et de ses désirs sur l’autre.
Cet état de faits expliquerait peut être la tendance
du ‘retour au couple’, comme une manière pour ces
jeunes femmes de contrôler et de faire accepter une sexualité
qui n’est pas toujours en adéquation avec son image publique.
Une façon de vivre une sexualité moins contraignante
sous couvert de cette fameuse ‘liberté de ne pas faire
ce qu’elles ne désirent pas/plus faire’.
* * *
En ce qui concerne cette génération de femmes, la liberté
sexuelle est donc à la fois limitée (au couple), inachevée
(dans l’appropriation par les femmes de leur propre corps) voir
même biaisée (dans sa construction même).
Réputation, famille, médias, autant de pressions qui
font que ces jeunes femmes se retrouvent ballottées entre ces
deux alternatives maudites que sont être 'trop femme' ou 'pas
assez'.
Finalement, la question de la liberté sexuelle n’appelle
pas tant à une réflexion sur l’évolution
d’un héritage, qu’à l’appropriation
et la transformation de ce qui peut être décrit comme
une occasion manquée.
Peut-être est il temps pour les femmes de révolutionner
la révolution sexuelle, et ce sur leurs propres termes.
Nadia Charbit
(1) 27 jeunes femmes parisiennes de 20 à25 ans ont été
interviewées sous formes d’entretiens semi directifs
suivis sur une période de 3 mois.
Origine : http://www.sciences-po.fr/formation/cycle_diplome/projet/articlecharbit.pdf
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