Origine : http://zonekaos.net/ode/spip.php?article175
« Une communauté s’abrutit infiniment plus par
un usage régulier de la répression que par une criminalité
occasionnelle. » Oscar Wilde
"Ce texte est la reproduction d’un document de 10 feuillets
trouvé le 8 novembre 2008 sur une tablette d’un compartiment
classe affaires du TGV Sud-Est.
Des insurrections et autres révoltes populaires
En ces temps de réajustement majeur du marché, l’ordre
social indispensable au fonctionnement de nos sociétés
est gravement menacé. La réorganisation du système
productif, les inconvénients climatiques, sanitaires et environnementaux
inhérents aux indispensables progrès scientifiques
et techniques vont engendrer dans les mois et années à
venir de profonds désordres sociaux aux niveaux national
et international. En France comme ailleurs, les décideurs
et la classe dirigeante (entrepreneurs, financiers, élus
politiques, membres de gouvernances privées comme étatiques)
doivent s’attendre à devoir gérer des contestations,
émeutes, et autres formes de désordres populaires.
Certes, la société moderne, notamment en France, possède
les moyens de surveillance et de coercition nécessaires au
maintien de l’ordre et à la protection des biens. Mais,
en accord avec les principes de base de la gestion des social-démocraties,
la communication et la manipulation des populations doivent être
mises en œuvre en amont de l’usage de la coercition de
grande ampleur. Cet opuscule a pour objet de rappeler, aux décideurs
ayant en charge la gestion des populations, les manipulations à
mettre en place pour saboter toute tentative populaire de remise
en cause de l’ordre établi.
Les cinq phases d’une insurrection et les bonnes
réponses
1. Écouter, Ficher, Infiltrer : Les licenciements,
la nécessaire baisse des aides sociales, la paupérisation
d’une partie de la population vont rapidement provoquer des
désordres qui demeureront limités tant que les partenaires
syndicaux réussiront à éviter les jonctions
entre les secteurs en crise. Il existe cependant une mince frange
de la population, politisée, qui tentera, afin d’établir
un rapport de force en sa faveur, de généraliser la
contestation. Les altermondialistes, les anarchistes et autres groupes
opposés au système doivent être dès le
départ repérés, infiltrés, voire accompagnés,
afin de mieux juger de leurs modes d’action et de leur nocivité
potentielle. En cas de situation confuse, mieux vaut créer
un groupe politisé radical qui drainera les individus les
plus décidés et permettra leur surveillance, leur
manipulation et leur arrestation au moment opportun. Les milieux
militants radicaux, constitués majoritairement d’individus
instruits, ont une propension étonnante à produire
du discours sur toute forme de support (tract, affiche, opuscule,
e-mail, site web, vidéo de scènes de conflit), nous
offrant là une source inépuisable de manipulation
et de sabotage par désinformation. Forces en présence,
individus impliqués, actions prévues : la simple surveillance
du réseau Internet permet aisément de répondre
à ces questions.
2. Mettre en action partenaires syndicaux et partis de
gauche : La contestation s’organise et s’étend
? Mettre en marche la contestation syndicale. Grèves partielles
et limitées, pétitions, manifestations de rue, occupations
provisoires de lieux publics ou d’entreprises, spectacles
de soutien, débordements contrôlés, toutes ces
techniques auxquelles sont rompus les syndicalistes, auront pour
fonction d’appauvrir financièrement les contestataires
et de les épuiser. Laisser la contestation s’exprimer
largement dans les médias. Se souvenir de l’adage :
« mieux vaut un bon conflit syndical que la chienlit ».
Pour être efficace, il convient de prévoir ce mouvement
dans la durée. Commencer par refuser tout dialogue, puis
engager des négociations avec une partie seulement des syndicats.
Parallèlement, activer des groupuscules radicaux afin d’accroître
le morcellement du mouvement en opposant citoyens et activistes.
Introduire à l’aide de quelques désordres ciblés
(répressions violentes, destruction de biens, arrestation
de casseurs) la notion de légalité et d’illégalité
des actions de contestations. Faire appuyer la partie légaliste
des contestataires par les partis politiques institutionnels de
gauche et l’élite médiatisée de la société
civile. Ces techniques doivent permettre de saboter l’unification
des contestataires et leur ôter ainsi le pouvoir de la masse.
3. Créer le besoin d’ordre : Les
syndicats sont débordés, la contestation s’étend
et s’organise en dehors des institutions ? Dramatiser la situation.
Favoriser les débordements et au besoin les créer.
Augmenter le degré de répression des désordres,
exagérer l’importance des actions violentes des contestataires,
criminaliser les groupes radicaux. Introduire via les médias
des menaces supplémentaires et d’un niveau supérieur
(terrorisme international, pénuries alimentaires ou énergétiques,
crise monétaire) afin de favoriser le sentiment de peur et
d’inquiétude généralisée. Dans
cette phase, les médias ont un rôle prépondérant
à jouer. Il convient d’en conserver la maîtrise
totale. Argumenter pour justifier la répression accrue par
la dérive violente et destructrice de certains des contestataires.
Là encore, les groupes radicaux doivent être judicieusement
manipulés afin de créer un lien objectif entre l’État
et la partie la plus apeurée de la population, réunis
contre les casseurs « terroristes ».
4. Organiser des élections : La contestation
ne faiblit pas ou augmente ? Accroître la pénurie organisée.
Cela permet d’accroître la présence policière
(voire militaire) et de rendre une bonne partie de la population
totalement dépendante des pouvoirs publics. En appeler au
sursaut national, et développer la dramaturgie républicaine
(la République attaquée, la Nation en danger). Organiser
une mise en scène électorale : dissolution des assemblées
parlementaires avec nouvelles élections, appel à la
société civile (les élites en réserve,
les intellectuels médiatiques, promesse de référendum,
nouvelle constitution, réforme de quelques lois). Dans le
même temps, faire cesser de façon ciblée la
pénurie organisée et relâcher de façon
tout aussi ciblée la pression policière et militaire.
Ce ciblage est crucial. La fragmentation de la contestation dépend
en grande partie de cette stratégie de sabotage. Il faut
soulager la frange la plus souple de la population contestataire
et la population déjà acquise au besoin d’ordre.
Par contre la répression de la frange radicale doit être
active et visible. Les organisations non institutionnelles (assemblées
populaires, coordinations, comités) doivent être combattues
avec la plus grande vigueur, d’une part en tentant d’y
introduire la logique syndicale (délégation de pouvoir,
représentativité), d’autre part en les criminalisant.
5. Rétablir l’État régalien
: La contestation s’étend et se coordonne
? Elle organise l’approvisionnement et l’autonomie des
populations en lutte ? Elle met en œuvre des modes d’organisation
collectifs performants en dehors de tout contrôle étatique
ou par l’élite de la société civile ?
Aucune stratégie ne parvient à saboter la révolte
populaire ? La révolution devient une possibilité
? Provoquer la guerre civile et rétablir par la force armée
le pouvoir régalien de l’état, et le fonctionnement
économique et financier.
Les moyens de la coercition
La gestion des situations insurrectionnelles nécessite de
maîtriser parfaitement — et bien avant le début
de la crise — les secteurs-clés de la force légale,
de l’approvisionnement énergétique et alimentaire,
et de la propagande. L’efficacité du sabotage dépendra
de la précocité de notre réponse aux désordres
et de notre capacité d’ajustement entre force d’État,
désinformation et manipulation. Les moyens de la coercition
exigent une maîtrise optimale des domaines suivant : le système
J.A.P. (Justice - Armée - Police), les corporations syndicales,
les partis politiques et les médias.
1. La J.A.P. :
Le système judiciaire est un élément important
de la propagande et de la répression. En période de
tension, la justice doit encore plus qu’aujourd’hui
apparaître à la population comme distante, sévère
et arbitraire. À la notion de « justice pour l’individu
» doit être substituée la notion d’«
intérêt collectif ». Le besoin d’ordre
doit redevenir un intérêt supérieur de la nation.
Si la mise en place des tribunaux d’exception apparaît
évidente dès l’apparition répétée
d’actions dangereuses pour les biens et les personnes, il
convient dès le début des troubles d’accélérer
les procédures judiciaires et de les cibler sur les individus
non contrôlés par des centrales syndicales ou des partis
politiques institutionnels. La propagande menée ces dernières
années en faveur de la lutte anti-terroriste nous permet
dès maintenant de disposer de l’appareil législatif
nécessaire à la neutralisation des individus ou des
groupes les plus influents. Le contrôle par les gouvernances
du système judiciaire au niveau européen est effectif
depuis les années 1993–2000. Au niveau national, les
juges sont aux ordres.
Les forces coercitives doivent elles aussi être adaptées
au degré de crise. Les unités de police et
de gendarmerie doivent savoir faire preuve de retenue ou de brutalité
suivant les besoins. Lorsqu’elles interviennent en appui ou
à la place des forces de police traditionnelles, les forces
armées doivent calquer leur comportement sur les situations
éprouvées de gestion autoritaire des populations lors
des opérations extérieures, notamment en Afghanistan
et lors des conflits africains. Le personnel policier et militaire
doit pouvoir exercer ses missions de coercition avec une totale
garantie d’impunité. L’ensemble des forces de
la J.A.P. est dès à présent opérationnel
pour gérer ces situations de crise. Les événements
du 11 septembre 2001 ont permis d’accélérer
l’adaptation du système J.A.P. à la gestion
moderne des populations hors et en période de crise. Les
opérations de maintien de l’ordre et de déplacement
de populations menées lors des accidents industriels (AZF)
ou climatiques, et les opérations de déminage ou d’isolement
sanitaire (SRAS, vache folle) ont légitimé au yeux
de la population les interventions de police de grande envergure.
Le développement de la téléphonie mobile et
des systèmes de vidéo-surveillance nous assurent un
suivi quasi individuel des individus les plus actifs. Les forces
armées et les forces de police sont opérationnelles
pour une situation de crise aigüe.
2. Les corporations syndicales et les partis politiques
: Il convient de toujours garder à l’esprit
que les centrales syndicales représentatives ont conscience
que leur survie est liée à la survie du système.
Elles ont pour fonction de contenir la contestation et de transformer
le refus en acceptation par la négociation. Il importe donc,
tout au long du conflit, de travailler, phase après phase,
en étroite liaison avec les leaders syndicaux. L’affrontement
médiatisé et les mouvements de rue ne doivent pas
faire oublier l’essentiel : nous défendons le même
modèle de société, la social-démocratie.
De même, les partis politiques légalistes acceptant
l’État et le parlementarisme, y compris les partis
de gauche ou d’extrême gauche, sont nos alliés
objectifs. Ils peuvent représenter l’illusion d’un
changement radical, tout en nous garantissant la conservation du
système politique et économique. En cas de révolte
trop importante et organisée, seul le discours républicain
et citoyen peut faire accepter le retour à l’ordre,
fut-il nouveau. La promesse d’élections générales
et de renouvellement de la gouvernance a par le passé souvent
suffit à rétablir un rapport de force ou tout au moins
une dynamique en notre faveur, en ramenant les populations à
une position d’attente. Tout l’art du politique est
alors de combler ce vide par le discours en substituant, à
l’action des populations, l’attente et l’espérance
de la paix sociale. Partis politiques de gauche et syndicats sont
notre présence au cœur même de la contestation.
À toutes les phases de la contestation, ils représentent
le lien possible entre la population et l’État, et
des sources d’information irremplaçables. En conséquence,
leur mise à l’écart ne doit intervenir que dans
la dernière phase du processus (rétablir le pouvoir
régalien).
Il convient de reconnaître que ces dix dernières années,
les capacités de manipulation des forces politiques et des
syndicats ont fortement régressé, comme en témoigne
la faible participation des citoyens aux processus électoraux.
Les multiples coordinations, comités et autres collectifs
apparus lors des derniers conflits sociaux, et les actions spontanées
s’attaquant aux structures de production révèlent
la faiblesse des appareils syndicaux légalistes. Cette situation
représente un grand danger en cas de troubles de grande ampleur.
Si les centrales syndicales et les partis politiques de gauche ne
parviennent pas à encadrer les opposants, il faudra à
l’aide des médias et des services spéciaux faire
apparaître au plus vite des leaders d’opinion et des
opposants charismatiques, afin d’établir l’illusion
de la représentation populaire. Les partis d’extrême
gauche ont un rôle crucial à jouer pour anéantir
les volontés d’autonomie des populations.
3. Les médias : On distinguera le réseau
Internet du reste des médias classiques (radio, télévision,
presse écrite).
Les médias classiques sont habitués à traiter
les situations de crise et à collaborer avec les gouvernances
publiques ou privées. La propriété ou le contrôle
étatique des grands médias, la pratique habituelle
dans ce milieu de l’autocensure et de la mise à l’écart
des éléments les plus perméables aux idées
des contestataires nous garantissent la collaboration de ces médias
à forte audience. Quel que soit le niveau de crise, ils savent
contenir l’information dans l’événementiel
et éviter d’offrir un espace de remise en cause de
la démocratie d’État et de propagande pour les
éléments subversifs. Les grands médias sont
opérationnels.
Le réseau Internet constitue un monde à part à
traiter spécifiquement en situation de crise. Si nous ne
contrôlons pas les contenus, nous avons la main mise sur les
réseaux physiques de communication. Nous pouvons donc à
tout moment contrôler les données et les informations
qui circulent sur le réseau, y introduire des éléments
de désinformation, et surveiller les individus et les organisations
utilisant ce média. Nous pouvons également suspendre
le fonctionnement du réseau de façon partielle et
ciblée. Le système médiatique et les réseaux
de communication sont totalement aux ordres.
Nos forces et nos faiblesses
Nos forces :
— Une surveillance très performante de la population,
— La maîtrise de l’information,
— Des moyens militaires, policiers et judiciaires opérationnels,
— La maîtrise des moyens de communication et de distribution
de l’énergie.
Nos faiblesses :
— Un système centralisé donc très fragile
en raison de la hiérarchisation de notre organisation. Une
minorité très active et informée peut, en agissant
de façon ciblée, bloquer totalement voire détourner
les circuits de distribution d’énergie, de communication
et de biens de consommation.
— Un encadrement insuffisant de la population contestataire.
Les centrales syndicales risquent de se révéler inefficaces
dans les opérations d’encadrement des conflits sociaux
et de monopolisation de la représentativité.
— Une forte capacité des opposants à s’auto-organiser
et à subvenir de façon autonome à leurs besoins
tant en matière de lutte que de moyens de subsistance. Les
coordinations, comités de lutte, collectifs et autres modes
d’organisation autonomes sont à combattre par tous
les moyens et avec la plus grande fermeté.
Marseillan, le 17 octobre 2008
Document rédigé par l’A.P.E.L. (Association
Pour l’Économie Libérale)
Pour en savoir plus
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Dubord Guy. 1971. « Le situationnisme : 1. La syntaxe ».
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Fargood Alan. 1987. « Impact of military and police activities
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Gore Stephan. 2005. « Measuring subversive capacity of populations
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Vaneigem Roger & Gaston Bourseiller. 2009. « Auto-liquéfaction
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Wilson Oliver. 2001. « Free market and free people : the
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http://nantes.indymedia.org
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