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origine: http://www.ehess.fr/centres/grihl/CR_Grihl/CRCavail069.htm
L’ouvrage présente d’abord une édition
soignée du fameux Discours de La Boétie, d’après
le manuscrit de Henri de Mesme (B.N. Fonds français, n°
839). Le choix s’appuie sur les analyses de N. Gontarbert
montrant, contre F. Brayard (éd. de l’Imprimerie Nationale,
1992), qu’il s’agit bien du texte le plus fiable dont
nous disposons. Les variantes significatives entre les différentes
versions manuscrites et imprimées sont données en
appendice à la fin du texte (et non du volume, comme annoncé
p. 20).
Le livre contient ensuite un recueil d’études, composées
pour la plupart par de jeunes interprètes du Discours et
introduites par l’un d’entre eux, surtout connu pour
ses travaux sur Giordano Bruno : Tristan Dagron. Celui-ci relève
les orientations communes du recueil, qui forme en effet un ensemble
cohérent, en observant d’abord que la notion de paradoxe,
pour qualifier la servitude volontaire, se trouve au centre de ces
travaux : la force et l’originalité de La Boétie
consistent à penser la tyrannie « en termes de contrariété,
comme un défaut relatif seulement, mais sous l’espèce
de la contradiction, comme paradoxe » (p. 8). Ce paradoxe
de la servitude volontaire ne se laisse résorber ni par une
théorie de la connaissance, ni par un dispositif juridique,
ni par la forme du contrat (contre, notamment, l’interprétation
de S. Goyard-Fabre).
C’est ce que font apparaître les contributions qui
confrontent La Boétie à la pensée éthico-politique
antérieure – les théories aristotéliciennes
et cicéroniennes de l’amitié, les théories
médiévales de la tyrannie (Thomas d’Aquin et
Bartole), les doctrines naturalistes et théologiques de la
servitude (Aristote et Augustin) –, mais aussi des textes
consacrés à la réception du Discours (Marat),
à ce qui unit les vues de La Boétie à la théorie
de l’échange-don (Mauss) et à son actualité.
A partir de l’affirmation de La Boétie selon laquelle
la servitude est contre-nature, Laurent Gerbier (« Les paradoxes
de la nature dans le Discours de la servitude volontaire de La Boétie
») montre d’une part l’opposition du Discours
à la conception de la servitude telle qu’elle est ramenée
par la tradition chrétienne à la condition pécheresse
de l’homme (et jugée par là nécessaire)
et d’autre part à la tentative aristotélicienne
consistant à fonder la servitude, comme premier modèle
du lien civil, sur la nature même (p. 115). Le paradoxe de
La Boétie consiste à affirmer la nature contre-nature
de la servitude, mais en même temps le « devenir nature
de la servitude comme coutume antinaturelle » (p. 127). C’est
aussi ce que souligne Oliver Remaud : « dans la servitude
volontaire (…) le sujet politique réfute sa propre
nature » (« Une idée vraie de la servitude volontaire
est-elle pensable ? Le débat Marat-La Boétie »,
p. 137). Ainsi La Boétie désigne-t-il comme «
dénaturation » ce point aveugle, l’alliance paradoxale
et permanente entre servitude volontaire et domination. C’est
ce que le révolutionnaire inspiré par Spinoza, dans
Les Chaînes de l’esclavage n’aperçoit pas,
lorsqu’il réduit la servitude volontaire à une
domination acceptée, qu’une idée vraie pourrait
corriger. Mais La Boétie nous avertirait que « la servitude
volontaire déborde la domination » : elle demeure un
« « mystère » qu’aucune « idée
vraie ne peut annuler ».
T. Dagron (« Amitié, avarice et lien social chez La
Boétie ») souligne, pour l’intelligence de la
servitude volontaire, l’importance du thème de l’avarice,
qui tyrannise le lien social, opposée à l’amitié,
lien fondamental, « indépendamment de toute hiérarchie,
de toute proportionnalité et de tout ordre distributif »
(p. 75. Voir aussi Ph. Audegean écrivant que l’amitié
est pour La Boétie « le modèle de la communauté
politique », p. 112). De sorte qu’il y a indiscutablement
priorité de l’amitié sur la justice. Et, il
est remarquable que, pour l’ami de Montaigne, la reconnaissance
d’une inégalité naturelle des hommes ne justifie
aucune servitude, aucune domination des plus forts ou des plus sages,
mais permet au contraire à la communauté de se construire
comme « fraternelle affection » (p. 77-78). L’inégalité
naturelle est ainsi à l’origine des prestations libérales
et « prend à revers les légitimations traditionnelles
de la domination naturelle » (p. 84). « Ce que tâche
de prévenir La Boétie, c’est que l’échange
soit source d’obligations aliénantes, que le don engendre
devoirs et subordinations et que les liens ou les « nœuds
» sociaux n’entraînent la servitude » (p.
80). Aussi cette contribution est-elle parfaitement complétée
par l’article de L. Tournon qui lit le Discours à travers
les concepts formulés par Mauss : la tyrannie est peut-être
d’abord le règne de la rivalité généralisée
autour des biens (« l’avarice », dans le vocabulaire
de La Boétie) et de la volonté de domination («
ambition »), et réclame à ce double titre la
disparition de l’univers de « l’échange-don
» (« Tyrannie et échange-don. Le Discours de
la servitude volontaire à la lumière de l’Essai
sur le don de Marcel Mauss »).
Par un autre biais, Philippe Audegean (« Morale et politique
de la servitude volontaire : le thème classique de la servitude
des maîtres dans le Discours d’Étienne de La
Boétie ») montre comment le concept paradoxal de servitude
volontaire déstabilise le discours juridico-politique sur
la tyrannie. Pour celui-ci, la tyrannie est injustice, et l’acte
injuste est acte commis contre la volonté de celui qui, par
cet acte, devient une victime. Étant contre la volonté,
l’acte est commis par la force qui se fait craindre. La Boétie
conteste le postulat selon lequel la volonté serait mesure
du droit, et montre que la volonté doit être comptée
au nombre des fondements de la tyrannie. Ainsi peut-il dénoncer
du même coup des actes tyranniques dissimulés derrière
une apparence de légitimité. Car « le tyran
agit comme un virus qui s’étend et se propage en produisant
sa propre invisibilité, c’est-à-dire en dissimulant
son propre fondement ou en sécrétant son propre secret
» (p. 109). En régime de tyrannie la « force
se cache » de deux manières : « dans son éparpillement
et dans sa dissémination », ensuite dans les faux semblants
d’une société où les hommes sont séparés
d’eux-mêmes « le visage riant et le cœur
transi » (p. 111, selon une inspiration virgilienne à
laquelle Torquato Accetto donnera une importance centrale dans son
traité De la dissimulation Honnête, un siècle
plus tard). On retrouve cette idée de séparation de
soi-même, dans le texte de F. Lillo (« L’actualité
de La Boétie), sous la forme exacerbée du «
renoncement à soi », qui caractériserait en
chacun la vie tyrannique (p. 167). Pour cet auteur, dans notre lecture
du Discours, il faut donc faire passer l’individuel avant
le politique, pour bien appréhender comment la servitude
est en premier lieu « renoncement à soi ». De
sorte que dans une opposition aux commentaires « qui réduisent
la question de la domination à celle, politique, de la tyrannie
» (p. 161), F. Lillo affirme que le renoncement à soi
réinstitue de manière continue la domination (p. 169).
Or, il me semble que ce n’est pas du tout ainsi que procède
La Boétie : son écrit ne relève pas d’abord
de la morale privée, mais du politique dans la méditation
sur la servitude volontaire comme âme et moteur de la tyrannie.
C’est bien d’abord la tyrannie comme pathologie politique
qui affecte la vie des individus et les séparent d’eux-mêmes,
en les séparant les uns des autres, point sur lequel insiste
La Boétie. En outre cette même contribution défend
l’idée selon laquelle n’apparaîtraient
dans le Discours que des « pseudo-concepts » (p. 160)
; il serait un « texte vide, mais bien écrit ».
Ce caractère rhétorique du texte ne serait en aucun
cas la marque d’un défaut de pensée, mais celle
d’une pensée nécessairement sans contenu »
(p. 161). Parce que, explique l’auteur (lien que je ne parviens
pas à saisir), « nous sommes invités à
nous comprendre comme lieu où se croisent et s’enchevêtrent
tous les fils de la domination : celle qu’on subit et celle
qu’on exerce, tant dans le commerce avec les choses qu’avec
nos semblables ». Si F. Lillo dit vrai, il réduit à
néant les efforts de tous les autres intervenants, qui fondent
leur propos sur la pertinence et non la vacuité conceptuelle
du Discours. Du reste, on peut simplement remarquer que la force
rhétorique d’un texte n’implique nullement l’absence
de contenu. D’autre part, je ne comprends pas pourquoi cette
absence même serait la condition d’une saisie réflexive
des rapports qui nous lient à la domination. Mais surtout,
à recentrer le texte sur la réflexivité de
l’individu, on le décentre de lui-même, qui est
l’appréhension de la tyrannie (concept auquel La Boétie
conserve toute sa force et sa spécificité politique)
à travers le paradoxe de la servitude volontaire.
Sous une forme atténuée, j’adresserai d’ailleurs
une critique similaire à la mise en relief trop exclusive
du motif moral et économique de « l’avarice »
comme élément destructeur de « l’amitié
» : la question fondamentale du Discours serait, pour T. Dagron,
celle du « statut de la propriété » p.
86. Ce motif est bien présent, et très important dans
le Discours, mais il y est entièrement pris dans l’analyse
politique de la servitude volontaire comme source et moteur de la
tyrannie. Autrement dit, la question de la tyrannie, disséminée
dans les relations de servitude et de domination qui structurent
la société ayant renoncé à sa liberté
naturelle, comme le montre bien Ph. Audegean, me semble comprendre
et dépasser le constat de la perversion engendrée
par l’instauration tyrannique de ce que T. Dagron appelle
la chrématistique généralisée («
qui tend à faire des échanges marchands le modèle
unique des relations sociales », p. 86). Aussi, on regrettera
que ces études n’aient pas donné lieu à
une confrontation plus systématique avec la fameuse édition
coordonnée par A. Abensour (Payot 1976), où intervenaient
Lefort et Clastres, et qui mettait au centre de la réflexion,
conformément aux priorités critiques d’une époque,
la relation de la société civile à l’État.
Évoquant cette différence d’approche, T. Dagron
formule la supposition suivant laquelle le présent recueil
se bornerait finalement « à prendre acte d’une
modification de la conjoncture historique survenue en ces dernières
décennies » (p. 13). L’intérêt du
recueil dépasse sans aucun doute la simple réactualisation
conjoncturelle, mais il est vrai qu’il témoigne d’une
modification considérable dans l’approche des questions
politiques, dans les discours et les pratiques courantes, comme
dans la réflexion philosophique.
J. P. Cavaillé
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