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Origine :
https://www.nantes.indymedia.org/article/16161
L’enseignement et la recherche, lieux de première
importance dans le fonctionnement d’une démocratie,
constituent une cible privilégiée des attaques du
président de la République et de son gouvernement.
L’Université est, entre autres, accusée par
de nombreux médias ou par le gouvernement de ne pas suffisamment
collaborer avec le monde de l’entreprise pour former les étudiants
à des métiers utiles à la société
ou pour alimenter l’économie française en nouvelles
découvertes. D’où une avalanche de réformes
marquées par une obsession du court terme et par la défense
des intérêts des grandes entreprises et de leurs actionnaires,
sur fond de croyance illimitée dans les bienfaits de la concurrence.
Même si aujourd’hui, en février 2009, la crise
financière et ses suites remettent en causes les dogmes néolibéraux,
rien n’y fait, et un entêtement aveugle préside
aux réformes. Dans les universités et les organismes
de recherche, l’inquiétude monte et se transforme en
résistance.
Certes, la transformation néolibérale des établissements
d’enseignement supérieur et des laboratoires de recherche
a débuté avant l’élection de Nicolas
Sarkozy à la présidence de la République. Mais
cette élection en a ouvert une phase d’une ampleur
et d’une gravité sans précédent, dans
laquelle des principes fondamentaux comme l’égalité
entre étudiants et entre territoires, la liberté académique
ou la démocratie interne sont bafoués par la mise
en concurrence, par la répartition des moyens publics en
fonction de critères de rentabilité à court
terme, par un accroissement de la précarité du personnel,
et par les renforcements du pouvoir de financeurs privés
et du pouvoir du ministère : « Pacte pour la recherche
» du 18 avril 2006 ; loi relative aux Libertés et responsabilités
des universités (LRU) du 10 août 2007 ; réforme
des Grands organismes de recherche (2008), opération campus
(2008), projet de réforme de la formation et du recrutement
des professeurs de l’enseignement primaire et secondaire (2008)
; projet de modification des statuts des enseignants-chercheurs
(2008). À cette liste s’ajoute une attaque frontale
contre la laïcité, l’accord du 18 décembre
2008 signé avec le Vatican donnant aux facultés catholiques
le droit de collation des grades universitaires, c’est-à-dire
le droit de décerner les diplômes de licence, master
et doctorat. À terme, le baccalauréat, premier grade
universitaire, pourrait être concerné.
L’enseignement supérieur et la recherche nécessitaient
une nouvelle politique, ambitieuse, garante d’indépendance,
de renforcement de la démocratie et de développement
sociétal. Les États généraux de la recherche
de 2004, portés par les personnels de la recherche et de
l’enseignement supérieur, avaient fait de nombreuses
propositions en ce sens. Elles n’ont pas été
reprises.
La loi LRU se décline en trois aspects :
- Tout d’abord, la « gouvernance » de l’université,
avec un président aux pouvoirs fortement accrus. Notamment
en ce qui concerne les personnels, avec un droit de veto au recrutement
des fonctionnaires, l’entière liberté d’embaucher
des personnels sous CDI et sous CDD, les pleins pouvoirs quant à
l’octroi de primes, et enfin la possibilité d’augmenter
(bâton) ou de baisser (carotte) les heures d’enseignement
d’un enseignant-chercheur.
- Ensuite, l’autonomie de gestion – sans financement
public suffisant et en présence d’une baisse du nombre
de personnels fonctionnaires – qui va jusqu’à
permettre aux universités qui le souhaitent de prendre en
charge la gestion de leur patrimoine (immobilier, historique ou
culturel) : achat, vente, location...
- Enfin, le développement des financements privés,
via des fondations.
Se développeront ainsi le recours à une main-d’œuvre
précaire, éventuellement financée sur fonds
privés, des coupes budgétaires dans certaines filières,
voire la revente du patrimoine immobilier ou culturel de l’Université,
ainsi qu’une certaine soumission aux intérêts
des mécènes. Les lettres et les sciences humaines
et sociales sont tout particulièrement menacées, dans
leur existence, sinon dans leur indépendance.
Et se présente le risque que l’université se
tourne vers les étudiants afin de compléter ses ressources
par l’augmentation des droits de scolarité. Cela s’est
produit dans différents pays européens ayant fait
le choix de « l’autonomie » (Pays-Bas, Italie,
Espagne, Royaume-Uni…) ou sur d’autres continents. Ainsi,
Harvard a augmenté ces droits de 5 % en moyenne par an durant
les vingt dernières années, pour arriver en 2007 à
près de 40 000 $ par an, soit 21 % de ses ressources propres.
Harvard, où près de 90 % des étudiants viennent
de familles gagnant plus que le revenu médian, est en tête
du classement de Shanghai [1], référence à
laquelle nombre de nos parlementaires ont fait appel dans les débats
qui ont précédé le vote de la loi LRU. Ce classement
privilégie la taille de l’établissement, le
nombre de publications scientifiques plutôt que la qualité,
et condamne tout système universitaire où l’excellence
se déploie en réseau plutôt que de se concentrer
sur un nombre limité de pôles.
Impact de la loi LRU
Pour les établissements
Une émulation, voire une concurrence au sein d’une
même région, existait déjà entre les
universités françaises. Ainsi, les établissements
disposent depuis 1994 de la capacité de développer,
à côté des diplômes nationaux, des «
produits » propres : les diplômes d’université
(DU), élaborés au niveau de l’université
pour répondre à des besoins de formation locaux ou
régionaux (entreprises, professions libérales, secteur
associatif…). Puis, la réforme LMD [2] de 2002 (issue
du processus européen dit de Bologne) a fait disparaître
le cadre national des diplômes et a ainsi accru le poids de
la concurrence entre les établissements. La LRU franchit
une nouvelle étape en instaurant l’autonomie de gestion
des universités et en bouleversant le fonctionnement interne,
aux fins de développement d’une concurrence entre établissement.
Les mains libres, les présidents d’université
pourront se jeter dans la bataille des classements et des financements,
qu’ils soient publics (issus du plan campus, de l’ANR
et de la répartition de la dotation de l’État)
ou privés.
La mise en concurrence aura probablement des conséquences
dramatiques pour certaines universités de province, appelées
à se spécialiser dans des formations courtes et professionnalisantes
devant répondre aux besoins immédiats des entreprises
locales, tandis que les grandes universités et écoles
auront seules le prestige de fournir des formations « culturelles
», longues et théoriques, offrant des bases utiles
tout au long de la vie professionnelle.
Pour le personnel
Les personnels seront confrontés aux joies du management
moderne, basé sur le « mérite » et sur
une gestion des carrières largement soumise à des
décisions arbitraires des directions locales, avec d’importantes
différences de salaires, grâce au système des
primes. Le recours à des CDD de l’enseignement sera
appelé à se généraliser pour réduire
les coûts, améliorer la « flexibilité
» et assurer le respect de la ligne politique attendue par
les financeurs privés, au détriment de la liberté
académique. C’est déjà ce qui se passe
aux États-Unis :
« Le passage d’une université employant des
enseignants titulaires à une université de travailleurs
précaires résulte des pressions financières,
de la volonté de flexibilité émanant des administrateurs
quant à l’embauche, le licenciement et le changement
dans l’offre des cours, ceci résulte enfin du nombre
croissant d’universités publiques régionales
et locales intéressées uniquement par l’enseignement
basique et la préparation des étudiants à l’embauche
immédiate dans les entreprises. [3] »
Enfin, en application de la LRU, le décret fixant les obligations
de service d’enseignement des enseignants-chercheurs fonctionnaires
est l’objet d’un projet de modification visant à
donner aux présidents des universités la responsabilité
de fixer, pour chaque enseignant-chercheur, au cas par cas, le nombre
d’heures d’enseignement annuel. Il y a là un
pouvoir de sanction ou de récompense qui entre en totale
contradiction avec l’indépendance académique
de tout enseignant et de tout chercheur. Indépendance indispensable
à la démocratie de notre pays, à un développement
pérenne de la recherche, et à la non-régression
du savoir. Le fait d’augmenter les heures d’enseignement
pour les enseignants-chercheurs estimés comme « mauvais
chercheurs » témoigne d’un mépris accordé
à l’enseignement, à ceux qui l’assurent,
ainsi qu’à ceux qui en bénéficient, les
étudiants.
Pour les étudiants
La mise en concurrence des établissements s’accompagnera
d’un accroissement, probablement considérable, des
inégalités entre les universités. Cela aggravera
les inégalités sociales et géographiques qui
pèsent déjà aujourd’hui sur la réussite
de nombreux étudiants. Seuls les étudiants issus de
familles aisées pourront se déplacer vers les filières
prestigieuses, le plus souvent situées dans des grandes villes
où la croissance de la demande de logement étudiant
va encore pousser les loyers à la hausse. Et dans les filières
courtes, « professionnalisantes », se concentreront
les étudiants dont les familles n’ont pas les moyens
culturels et financiers de leur « offrir » un enseignement
reconnu socialement.
Certes, la mise en place d’une loi de type LRU sans explosion
des droits de scolarité est une exception française,
en partie due à la mobilisation des étudiants, mais
pour combien de temps encore ?
De surcroît, la perte de liberté intellectuelle des
enseignants, en faveur d’une hégémonie de l’idéologie
néolibérale dans les programmes, et l’accentuation
du recentrage déjà en cours des enseignements sur
la formation professionnelle et sur l’adaptation au monde
de l’entreprise s’opéreront au détriment
de la formation de la personne et du citoyen. Le passage par l’université
sera moins que jamais celui d’un épanouissement humain,
et, d’année en année, toujours plus celui d’un
formatage. Seules demeureront peut-être quelques poches de
résistance.
La démocratie universitaire affaiblie
Le recrutement des enseignants-chercheurs fonctionnaires est emblématique
de la régression de la démocratie universitaire consécutive
à la LRU. Il était autrefois effectué par des
commissions de spécialistes, composées d’enseignants-chercheurs
locaux élus par leurs pairs et d’extérieurs
nommés (chercheurs ou enseignants-chercheurs), qui n’étaient
pas exemptes de critiques. La loi LRU, qui les remplace par des
comités de sélection, aggrave les choses.
Sur proposition du président de l’université,
leurs membres sont nommés par le Conseil d’administration
(restreint aux représentants élus des enseignants-chercheurs
et assimilés). Cela conduira à des recrutements de
candidats « amis » de la direction, au risque d’une
absence de représentativité des divers aspects de
recherche ou d’enseignement, et à la fin des politiques
de recrutement des laboratoires et des Unités de formation
et de recherche (UFR).
La dérive marchande européenne
La loi LRU s’inscrit dans un processus européen et
mondial de mise en concurrence et de marchandisation de l’enseignement
supérieur.
Ainsi, l’Accord général sur le commerce des
services (AGCS) prévoit l’inclusion de l’enseignement
et la recherche dans le processus de marchandisation et de libéralisation
du commerce des services. Cet accord, engagé dès 1995
par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), concerne aujourd’hui
153 pays. Dans un premier temps, l’Union européenne
(UE) avait affirmé que l’enseignement public sortait
du champ de l’AGCS, parce qu’il était organisé
par les États. Mais, sous la pression des néolibéraux
de pays anglo-saxons, de l’Organisation de coopération
et de développement économiques (OCDE) et d’entreprises
multinationales, les États européens préparent
l’intégration pleine et entière de l’enseignement
supérieur dans le grand marché mondial.
Ainsi, la Stratégie de Lisbonne (2000) fixe pour l’UE
l’objectif d’une « économie de la connaissance
la plus compétitive » du monde. À cette fin
« l’esprit d’entreprise et les aptitudes sociales
» sont mis explicitement sur la liste des « nouvelles
compétences de base dont l’éducation et la formation
tout au long de la vie doivent permettre l’acquisition »
[4].
Un an auparavant, en 1999, le Processus de Bologne avait programmé
l’harmonisation du système européen de l’enseignement
supérieur, notamment en vue « d’améliorer
la compétitivité du système d’enseignement
supérieur européen à l’échelon
mondial » et d’établir « un espace européen
de l’enseignement supérieur » [5]. Concrètement,
il s’agissait d’homogénéiser les diplômes,
les acteurs et les pratiques. Mais, par là-même, seraient
finalement réalisées les conditions nécessaires
à la création d’un marché prêt
à s’ouvrir au plan mondial, comme l’indiquait
en 2002 le Dr Andris Barblan, de l’Association européenne
des universités (qui regroupe les présidents des universités
européennes et participe activement au processus) : «
La reconnaissance et la comparabilité de différents
systèmes d’enseignement supérieur, nationaux
ou autres, représentent une étape nécessaire
de collaboration avant que les pays puissent s’accorder sur
la comparabilité des actions qui est nécessaire pour
l’application de l’AGCS. Lorsque les deux premières
étapes de coopération seront accomplies, les procédures
de l’AGCS pourront être appliquées, grâce
à cette nouvelle confiance entre les acteurs, devenus partenaires
dans le champ de l’enseignement supérieur. »
Le système universitaire américain n’est pas
un exemple à suivre
Tous les établissements d’enseignement supérieur
états-uniens, publics et privés, sont payants. Dans
le privé, les frais d’inscription vont de 15 000 à
plus de 40 000 dollars par an. Dans le public, de 3 000 à
10 000. Les bourses sur critères sociaux ne sont pas à
la mesure du coût des études. Ces frais sont souvent
couverts par des prêts bancaires, avec un taux d’intérêt
moyen autour de 8 % par an, et il n’est pas hors du commun
de finir ses études avec une dette de 50 000 à 100
000 dollars.
Par ailleurs, les universités (publiques et privées)
sont en partie, mais parfois à un niveau très conséquent,
financées par des fondations, et par des dotations en capital
qui appartiennent à l’institution même, et qui
sont en partie investies en bourse ou en fonds d’investissement.
Chaque année, l’université fait un appel à
donations, surtout auprès de ses anciens élèves,
mais aussi auprès des entreprises privées, pour renforcer
ces fondations et contribuer aux budgets annuels. Les donations
individuelles sont déductibles des impôts sur le revenu.
L’université de Harvard, la plus riche du monde, avait
ainsi accumulé un capital financier de plus de 30 milliards
de dollars (chiffres de 2007), pour environ 20 000 étudiants.
Ce mode de financement de l’enseignement supérieur
met en place un système à deux vitesses, qui reproduit
et creuse l’écart social. Les diplômés
des « meilleures » universités, lesquelles peuvent
recruter les plus grands noms de leurs domaines avec des salaires
très élevés, trouvent de bons postes, quel
que soit le métier choisi. Par contre, des établissements
publics peu renommés sont dans une spirale de manque de financement,
qui se traduit en mauvais rang dans les classements et en mauvais
taux de réussite professionnelle pour leurs diplômés.
Enfin, les élèves les plus démunis n’accèdent
pas à l’université, soit à cause des
sélections à l’entrée, soit parce qu’ils
ne peuvent se permettre de faire les emprunts nécessaires.
Les entreprises privées ont une grande place dans les universités
américaines, avec des financements de chaires, de laboratoires,
d’annexes entières, et surtout de projets de recherche.
Souvent, dans les disciplines scientifiques, un professeur est obligé
par son université de trouver des modes de financement privé,
afin par exemple de payer le « loyer » de son laboratoire.
Un grand nombre de cours sont donnés par des enseignants
contractuels, et, de plus en plus, les professeurs qui ont un poste
à vie sont remplacés, à leur retraite, par
des contractuels. Ces enseignants, qui sont des docteurs ou des
doctorants, sont obligés de prendre un grand nombre de contrats
pour un semestre ou un an afin de subvenir à leurs besoins.
On le voit, les universités américaines sont gérées
comme des entreprises privées à but lucratif. Les
riches peuvent s’acheter un bon diplôme ouvrant sur
une carrière, et l’écart social se creuse.
Réforme des grands organismes de recherche
Les grands organismes français de recherche ne sont pas
oubliés. En particulier le plus important d’entre eux,
le CNRS. À la suite du lancement de la politique des Pôles
de compétitivité, en décembre 2004, est créée
l’Agence nationale de la recherche (ANR), en février
2005. C’est alors un Groupement d’intérêt
public (GIP), à durée limitée. Puis cette agence
est pérennisée en avril 2006, dans le cadre du Pacte
pour la recherche, et acquiert le statut d’Établissement
public à caractère administratif (EPCA). En même
temps est créée l’Agence de l’évaluation
de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES).
Se dessine dès lors un paysage de la recherche complètement
transformé.
Par son objet, sa composition et son fonctionnement, l’AERES
réduit le rôle des instances d’évaluation
propres aux grands organismes et conduira à une perte de
la vision globale du paysage scientifique français que ces
instances pouvaient avoir.
De son côté, l’ANR vient financer des projets
pour l’essentiel « finalisés » (en relation
directe avec une application) et sélectionnés en théorie
sur « des critères de qualité scientifique »
et de « pertinence économique pour les entreprises
» [6]. Ses moyens connaissent une montée en puissance
qui marginalise totalement les grands organismes.
Les membres des conseils d’administration de l’ANR
et de l’AERES sont tous nommés par le gouvernement,
voire par le président de la République. Nous avons
ainsi une reprise en main par l’État, mais largement
au service des entreprises, du pilotage de la recherche. C’est
la fin de toute démocratie sociale et l’éviction
des personnels élus (issus ou non des syndicats) des instances
de la Recherche. Mais c’est aussi la fin de la transparence
dans les prises de décision, les avis, les rapports d’évaluation
et les débats. Gagnera-t-on en efficacité avec l’éviction
de chercheurs élus et donc reconnus par leurs pairs des instances
de pilotage ? On peut en douter, car les décisions sont appelées
à être prises par des gestionnaires bien éloignés
des laboratoires. Ces managers auront des critères de décision
bien différents de ceux de la communauté scientifique.
Des critères notamment financiers, souvent camouflés
par des indicateurs pseudo-scientifiques : bibliométrie (nombres
d’articles produits), mais aussi chiffre d’affaires
des contrats industriels. Certes, il restera des scientifiques dans
les instances dirigeantes, mais seuls ceux qui sont « dans
la ligne » seront susceptibles d’y être nommés.
Un objectif du gouvernement est de ne financer la recherche quasiment
que sur projets (souvent d’une durée de trois ans).
Si cette forme peut être intéressante dans le domaine
de la recherche finalisée, elle représente un danger
pour la recherche fondamentale, pour les thèmes jugés
non rentables et pour la recherche appliquée du futur. Les
chercheurs ont besoin d’espaces de liberté non contraints
par une utilité de court terme. C’est une des conditions
de ce qu’on appelle la recherche libre. Ainsi, Albert Fert
explique qu’il n’aurait pas reçu le prix Nobel
de physique pour une recherche financée sur projet. Et que
penser de l’avenir des recherches en lettres ou en sciences
humaines et sociales, qui auront bien du mal à justifier
une quelconque « utilité » ou « rentabilité
», et qui restent pour autant indispensables au bon fonctionnement
et à la richesse d’une société libre
et démocratique ?
Malgré les annonces médiatiques, le financement «
récurrent » des laboratoires sera quasiment constant
en 2008 et il n’y aura pas de création de postes statutaires
de chercheurs, tout juste un renouvellement des départs à
la retraite. En fait, l’essentiel de la hausse des crédits
annoncée (+ 7,8 %) ira d’abord aux dégrèvements
d’impôts pour le secteur privé, puis au rattrapage
de l’inflation et au financement sur projets. Sous cette dernière
forme, un tiers des sommes ira au privé, le reste servira
en grande partie à embaucher des CDD dans le public, et donc
à précariser l’emploi. Puis 2009 verra la suppression
de 1 000 emplois stables dans l’enseignement supérieur
et la recherche. Enfin, se dessine le projet de donner aux universités
la gestion des Unités mixtes de recherche CNRS/Université.
Si on considère qu’un président d’université
de type LRU (donc aux pleins pouvoirs) décide des crédits
attribués à une Unité mixte de recherche (UMR)
en fonction de sa rentabilité (toujours dans l’état
d’esprit LRU), beaucoup d’UMR qui étaient protégées
par le CNRS de par leur caractère « unique »
au niveau national pourraient se voir jugées « inutiles
» par un président d’université souhaitant
ne soutenir que ce qui est rentable pour son rayonnement local.
Il ne resterait plus qu’à mettre les personnels du
CNRS au service direct des universités, et le CNRS serait
alors réduit à une simple agence de moyens, marginalisée
par l’ANR : c’est exactement ce qui a été
annoncé par Nicolas Sarkozy le 22 janvier 2009.
Les missions de l’Université
La LRU inscrit dans la loi une nouvelle mission de l’Université,
« l’orientation et l’insertion professionnelle
», avalisant ainsi une évolution en cours. Cette fonction
permet de former les cadres et techniciens supérieurs dont
a besoin la société, mais elle ne doit pas se réaliser
aux dépens des autres rôles que doit jouer l’enseignement
supérieur. Depuis la loi Savary de 1984, l’Université
se doit de fournir la possibilité d’une « formation
initiale et continue » à tous les citoyens possédant
un baccalauréat et de permettre la « diffusion de la
culture et l’information scientifique et technique ».
Cette mission est essentielle à la démocratie, laquelle
n’est véritable que si tout citoyen peut accéder
au savoir. La loi reconnaît bien entendu la mission de «
recherche scientifique et technique », ainsi que « la
valorisation de ses résultats » et la participation
à la « coopération internationale ». Mais
elle n’en donne ni le cadre ni les objectifs.
Par contre, la loi ne dit mot sur les universités comme
lieux de vie et de formation citoyenne, de débats contradictoires
et de pluralité culturelle et intellectuelle. Rien non plus
sur la conservation et la maîtrise des savoirs anciens et
nouveaux : le savoir ne se conserve pas que dans les livres, mais
bien aussi par transmission orale, par l’exemple et la passion.
Propositions
Nous pensons que l’enseignement et la recherche (y compris
une part de la recherche finalisée) sont des activités
productrices de biens communs de l’humanité. Leur gestion
doit être publique, ainsi que leur financement, en tant qu’investissement
social et démocratique à long terme. Ils ne doivent
en aucun cas être soumis aux règles du marché,
et il faut mettre un terme à la politique du brevet à
tout va, privatisant des savoirs qui doivent être du domaine
public, accessibles à toutes et tous.
Le savoir doit être mieux partagé, le droit aux études
élargi, il faut en défendre la gratuité, le
pluralisme, et lutter contre toute forme de ségrégation.
S’il doit exister des connexions entre les universités
aux plans mondial, européen et national, ce n’est pas
par une logique de concurrence, mais de coopération.
Pour défendre cette autre conception de l’université,
radicalement opposée aux réformes actuelles, il nous
faut agir et lutter à l’échelle européenne,
et permettre une convergence des luttes qui existent dans tous les
pays d’Europe contre la marchandisation de l’enseignement
et de la recherche, pour une université du savoir partagé.
À cette fin, Attac est aujourd’hui engagée avec
des syndicats et des associations dans la constitution d’un
réseau européen d’informations, de débats,
de propositions et de mobilisations. [7]
Il nous faut aussi agir pour un financement public nécessaire
à la réalisation de cette autre université
en Europe. Un financement qui ne vienne pas concurrencer d’autres
besoins sociaux, mais qui au contraire repose sur une réforme
fiscale européenne (harmonisation fiscale vers le haut, création
de taxes européennes sur le capital et ses revenus…)
permettant de répondre progressivement à l’ensemble
de ces besoins.
Notes
[1] Classement annuel des principales universités mondiales,
réalisé depuis l’année 2003 par l’université
Jiao Tong de Shanghai.
[2] Sigle pour les trois principaux grades mis en place par la
réforme : Licence, Master, Doctorat.
[3] New York Times, 20 novembre 2007.
[4] Conclusions du Conseil européen de Lisbonne, 23 et 24
mars 2000.
[5] Déclaration de Bologne, 19 juin 1999.
[6] Cf. le site internet de l’ANR : http://www.agence-nationale-recherche.fr/
.
[7] Voir dans ce cadre l’appel à une mobilisation
européenne du 18 au 20 mars 2009 : http://www.france.attac.org/spip.php?article9513
Liens:: http://www.france.attac.org/spip.php/ecrire/spip.php?ar...e9529
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