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Qu'est-ce que la philosophie ?
Carole Maigné

Sciences humaines N° Spécial N° 3 - Mai -Juin 2005
Foucault, Derrida, Deleuze : Pensées rebelles
http://www.scienceshumaines.com/

Philosopher, c'est créer des concepts. Tel est le leitmotiv de Gilles Deleuze et Félix Guattari qui les amène, ce faisant, à repenser le rapport de la philosophie à la vérité.

« Peut-être ne peut-on poser la question : "Qu'est-ce que la philosophie ?" que tard, quand vient la vieillesse, et l'heure de parler concrètement. En fait, la bibliographie est très mince. C'est une question qu'on pose dans une agitation discrète, à minuit, quand on n'a plus rien à demander. (Auparavant...) on avait trop envie de faire de la philosophie, on ne se demandait pas ce qu'elle était, sauf par exercice de style ; on n'avait pas atteint à ce point de non-style où l'on peut dire enfin : "Mais qu'est-ce que c'était ce que j'ai fait toute ma vie ?" » Ce que Gilles Deleuze pense avoir fait toute sa vie, en tant que philosophe, est de créer des concepts. C'est dire encore que « les concepts ne nous attendent pas tout faits, comme des corps célestes. Il n'y a pas de ciel pour les concepts, ils doivent être inventés, fabriqués ou plutôt créés, et ne seraient rien sans la signature de ceux qui les créent ». La philosophie n'est donc pas une contemplation mais une activité, dont le premier acte est de créer des néologismes : il s'agit là d'une nécessité, qui relève certes d'un « athlétisme philosophique », mais en rien gratuite, car le philosophe crée ainsi un lieu, un sol où son concept va se déployer, en lui échappant. Car le concept est autoréférentiel, il ne renvoie ni à un auteur qui s'incarnerait en lui, ni ne s'applique à une « réalité », si cela veut dire à une perception naïve de ce qui est.

Dégager l'événement

Ce que G. Deleuze et Félix Guattari appellent leur « constructivisme » suppose une définition originale de la philosophie : elle assume paisiblement, sans drame, son athéisme, ne vise pas à dire l'essence du monde, l'être de la chose, ne s'établit pas dans une discussion (car elle ne se préoccupe pas de trouver des consensus), refuse de se voir réduite à une suite d'arguments, à un enchaînement de propositions (en ce sens, elle n'a rien à voir avec la logique, jugée même haineuse à l'égard de la philosophie). Les analogies dont usent G. Deleuze et F. Guattari pour définir la philosophie travaillent toutes l'image d'un espace horizontal et fragmenté : un concept est constitué de multiplicités, ce qui signifie qu'il n'est pas une entité simple, mais se situe au carrefour de problèmes qui lui sont liés. Il se caractérise par une relativité géographique : il a des contours irréguliers, relève de découpages, de recoupements. Il ne vaut donc pas tout seul, isolé, mais au sein d'un réseau de concepts qui lui sont apparentés, avec lesquels il entretient des relations de voisinage ou de débordement. Ainsi, « autrui » suppose de se demander ce qu'est autrui pour moi, moi pour lui, quelle place il occupe, ce que son visage dit de lui, etc., dans un jeu constant de déplacements de perspectives. Mais cet aspect relatif est complémentaire d'un caractère absolu : le concept a une densité propre, irréductible à tout autre, une consistance particulière qui vient de ce que ses éléments restent inséparables (par exemple, autrui, le monde, le visage s'organisent réciproquement).

Le constructivisme est inséparable d'une philosophie de l'immanence : il s'agit de tracer des lignes conceptuelles horizontales qui refusent toute profondeur, c'est-à-dire la fausse transcendance verticale des choses sur nous, sur notre saisie. Ce qui est vertical est religieux, c'est-à-dire nous écrase en affirmant que nous n'atteindrons pas les choses, quoi que nous fassions. Il faut au contraire affirmer que seul un empirisme radical a un sens, celui qui s'installe dans le monde, dans ce qui est. La tâche philosophique, nous dit-on, est de dégager l'événement. G. Deleuze a souvent répété que son travail avait consisté toute sa vie durant à éclaircir cette notion. Précisons tout de suite qu'une philosophie de l'événement n'est pas ici une réflexion sur l'histoire, sur ce qui fait date, ni sur ce qui marque une évolution. Que faut-il alors comprendre ? L'événement n'est pas ce qui arrive, au sens courant du terme. Ce serait plutôt ce qui porte ce qui arrive, le rend possible. G. Deleuze et F. Guattari réfléchissent sur le réel en pensant qu'il n'est jamais complètement là devant nous, jamais complètement donné dans le perçu, tout en refusant de créer un arrière-monde, un au-delà. La philosophie s'intéresse donc à ce qui pourrait virtuellement exister. Il y a, disent nos auteurs, un brouillard, une nébuleuse d'images virtuelles qui entoure ce qui nous apparaît. Percevoir quelque chose suppose par exemple toujours un fonds de souvenirs, qui ne sont pas explicitement convoqués. Le virtuel dont il est ici question donne à l'événement une dimension inédite : une éternité, une permanence, une indépendance par rapport à ce qui est, a été, est ou non advenu. C'est là que se loge son empirisme radical : certes, devant moi, l'arbre est vert, mais ce qui compte est qu'il « verdoie ». On devine que ce qu'il faut dégager est un processus, un devenir, qui échappe à la discontinuité des moments : verdoyer, c'est encore autre chose qu'être vert ou avoir été vert au printemps. On ne trouve pas de définition précise de l'événement dans notre texte. De toute façon, il ne faut pas craindre d'affirmer que par principe le concept est « flou, vague », ne se laisse emprisonner dans aucun carcan, aucun état du monde, ni aucun vécu privé.

La philosophie ne démontre ni ne prouve rien

Le prix à payer d'une telle conception de la philosophie - certains préféreraient bien sûr parler d'un gain - est le renoncement à la vérité comme critère de la validité du concept. La philosophie se veut « allusion », ce qui la distingue de la science est le refus de la référence à un état de choses, de l'adhérence au réel. La philosophie est délibérément paradoxale car elle établit un sens qui lutte contre le langage courant, l'opinion, un sens qui déborde toujours ce qui est dit ou écrit par le philosophe. Corrélativement, le style d'écriture ou la métaphore valent pour démonstration, d'ailleurs la philosophie ne démontre ni ne prouve rien, ce n'est pas sa vocation. Il est ainsi difficile d'expliquer G. Deleuze sans « faire du Deleuze ». Ce n'est pas snobisme, puisque la philosophie s'adresse par nature selon nos auteurs aux non-philosophes. Ce n'est pas non plus absence de cohérence : le style innerve toute l'oeuvre et construit des résonances constantes entre les concepts créés. C'est plutôt un parti pris, selon lequel « la philosophie ne consiste pas à savoir, et ce n'est pas la vérité qui inspire la philosophie, mais des catégories comme celles d'"intéressant", de "remarquable" ou d'"important" qui décident de la réussite ou de l'échec. Or, on ne peut pas le savoir sans avoir construit. De beaucoup de livres de philosophie, on ne dira pas qu'ils sont faux, car ce n'est rien dire, mais sans importance ni intérêt ».

Une telle position sur la philosophie peut susciter un certain nombre de problèmes. Un des premiers est la manière dont l'analogie devient vite vertigineuse (1). Peut-on par exemple affirmer sans réserve, comme le font G. Deleuze et F. Guattari, que la science opère des « ralentissements » parce qu'elle use de limites et de variables, et qu'elle renonce à l'infini quand la philosophie le promeut nécessairement car elle connaît, elle, la « vitesse » infinie du concept. On rétorquera que ces affirmations sorties de leur contexte ne disent plus rien, mais c'est précisément ce qui est en jeu : quelles affirmations peut-on conserver indépendamment du style qui ici les énonce ? Le second problème est que la philosophie pose son objet sans jamais chercher à répondre à une quelconque question, puisque, comme l'affirme G. Deleuze dans ses Dialogues avec Claire Parnet (1977, rééd. Flammarion, 1992), poser une question, c'est précisément empêcher qu'émerge une question pertinente : les éléments d'une question viennent de « partout, de n'importe où », et surtout s'élaborent ailleurs que dans une discussion, ailleurs que dans un dialogue, encore moins par réaction à des objections. Il n'y a aucun contre-exemple qui vienne tempérer une affirmation, pas non plus d'exactitude requise dans les définitions, puisqu'il « n'y a que des mots inexacts pour désigner des choses exactement ». Il semble bien alors qu'il y ait difficulté à « sortir » du texte deleuzien pour le confronter à d'autres. En fin de compte, il faudrait donc accepter de souscrire à l'idée deleuzienne selon laquelle la philosophie relève d'un goût particulier, goût qui n'est pas la mesure de la valeur des concepts créés, mais au contraire qualité de l'agencement des concepts les uns aux autres, sans avoir à se justifier rationnellement ni raisonnablement. N'est-ce pas alors ramener la philosophie à un goût pour une écriture, dont on apprécierait ou non le pouvoir suggestif ?

Carole Maigné

Maître de conférences à l'université Paris-IV-Sorbonne.


NOTES

[1] Nous paraphrasons ici le titre de l'ouvrage de J. Bouveresse, Prodiges et Vertiges de l'analogie, Raisons d'agir, 1999, écrit en réaction à l'affaire Sokal et Bricmont. Dans ce texte qui tente de défendre la démarche des deux Américains, il s'agit de dénoncer l'usage abusif de métaphores tirées de concepts scientifiques, usage censé justifier le discours philosophique.