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Karim Landais a mis fin à ses jours dans la nuit du 24 au 25
juin2005
KARIM LANDAIS NOUS A QUITTÉS http://www.mondialisme.org/article.php3?id_article=528
Salut, Karim ! http://www.mondialisme.org/article.php3?id_article=514
L’étude de la domination est toujours d’actualité.
L’impasse idéologique des explications fondées
sur le déterminisme économique a ouvert le champ des
études sur le pouvoir.
Avec cet article, j’ai voulu rompre avec une appréhension
simpliste de la domination, une appréhension dans laquelle
le mouvement anarchiste se complaît. Aspect emblématique
: le phénomène bureaucratique, dont la critique se
réduit souvent à la dénonciation d’un
des multiples avatars du pouvoir. Pouvoir, ce mot magique, une fois
qu’il est prononcé, provoque dans le milieu libertaire
poussées d’urticaire et mélopées à
vocations exorcistes. Mais cette opposition ne repose sur rien de
concret, sur aucune analyse rigoureuse, valide : elle n’a
pour fondement que l’attitude empirique que cultive le mouvement
anarchiste depuis ses balbutiements, craintif comme il l’est
d’un appel à la rigueur et à la discipline,
toutes qualités susceptibles selon lui, suivant un cheminement
magique, d’engendrer l’oppression. Il n’y a donc
pas, dans la tentative de différenciation des notions de
pouvoir et de domination, une simple querelle de mots. Il y a toute
une attitude, tout un rapport à la théorie à
remettre en cause, car ils se poursuivent dans la pratique, dans
la situation de l’anarchisme aujourd’hui. En voulant
revisiter la notion de pouvoir, Amedeo Bertolo et Tomas Ibanez,
entre autres, en se prononçant, l’un pour une conceptualisation,
l’autre pour un pouvoir politique libertaire , ont fait œuvre
de courage. Un colloque fut tenu en 1984, année emblématique,
mais devait aussitôt tomber aux oubliettes, posant de manière
flagrante le problème de l’isolement relatif des intellectuels
et de la marginalisation dommageable de la réflexion sur
l’anarchisme. 19 ans après, en effet, nous continuons
de fustiger le pouvoir et ses méfaits, laissant aux spécialistes
le soin de théoriser ; nous continuons, même si nous
en prônons la nécessité, de conserver une certaine
méfiance envers l’organisation, que l’inconscient
collectif libertaire continue en sourdine d’accuser de porter
en germe la peste bureaucratique. « Géniale intuition
», sans doute, mais ô combien insuffisante, ancrant
notre mouvement dans le règne de l’à-peu-près,
l’arrimant au domaine du sentiment, de l’émotion,
contribuant à son apolitisation et de fait à son inaptitude
à porter un projet de société. Je n’hésiterai
pas à parler de crise de l’anarchisme, non pas comme
une accusation proférée exagérément
par celui qui veut solennellement claquer la porte, mais comme l’affirmation
de la volonté d’un individu, historien novice de son
état, de proposer la formation de groupes de travail interdisciplinaires,
transdisciplinaires, et de proposer la réappropriation collective
de l’anarchisme. C’est le vœu pieu de ces «
Elements d’une théorie de l’organisation »
de démontrer l’impérieuse nécessité
d’une théorie de l’organisation, et de faire
pour cela le bilan des approches scientifiques de l’organisation
et de proposer une réflexion pour une organisation raisonnée
et résolument politique, à la fois en tant que mouvement
et projet de société. Voici mes quelques réflexions.
Appréhendée par Max Weber comme un phénomène
étatique, la notion de bureaucratie a acquis après
la révolution russe une dimension politique polémique
du fait de sa désignation par des courants anti-staliniens
(essentiellement trotskistes et anarchistes) comme responsable de
la « faillite » de la révolution et son identification
à une oligarchie contre-révolutionnaire. C’est
en partie seulement contre le marxisme, que cette notion va acquérir
cette dimension au sein de la large mouvance d’extrême
gauche. Au moment de sa rupture avec le régime, Trotski accuse
la bureaucratie soviétique d’être coupable de
la dégénérescence de l’« Etat ouvrier
», qu’il identifie à une « dégénérescence
thermidorienne », c’est-à-dire un déplacement
des objectifs de la « dictature du prolétariat »,
censée être l’outil de la « classe ouvrière
», mais devenant en réalité son bourreau.
Selon Alfred Sauvy, le mot « bureaucratie » aurait été
employé pour la première fois en 1745 par le physiocrate
Vincent de Gournay . Désignant « un système
dans lequel des bureaux exercent un certain pouvoir » , le
mot a rarement un sens neutre, et souffre parfois d’une déviance,
le bureaucrate étant perçu comme un employé
de bureau. Selon Weber, la bureaucratie n’apparaît qu’avec
l’Etat, le besoin de faire la guerre et de prélever
l’impôt ayant obligé le souverain à passer
par des intermédiaires : plusieurs étapes, dès
le haut Moyen âge, ont permis en France l’apparition
d’une bureaucratie : la division croissante du travail et
la complexification des rapports sociaux exigeant une telle administration.
Sauvy distingue deux forces poussant au développement des
bureaux : l’intérêt public et l’intérêt
des individus , qui s’affrontent, les agents cherchant à
étendre leur activité propre ou leurs attributions
en dehors de toute considération d’intérêt
général ; pour Sauvy, cela « correspond au comportement
habituel de l’homme qui possède une propriété
ou un pouvoir » : « comme bien d’autres, le burelain
finit parfois par perdre de vue l’objectif extérieur
et par considérer son activité comme une fin en soi
» . Toutefois, si les dérives existent (Sauvy parle
de « graisse bureaucratique » ), il n’apparaît
pas moins que l’administration est nécessaire et que
chaque chose correspond à un objectif qui, en soi, est logique.
Reste à savoir si la bureaucratie est ou non une forme spécifique
et non nécessaire de l’administration.
Max Weber est le premier à poser un regard scientifique sur
« le phénomène bureaucratique » (Michel
Crozier). Prenant pour modèle l’administration prussienne,
il en déduit que la bureaucratie est une organisation rationnelle
de l'État qui place l'administration en situation de pouvoir
sur la société. Les caractéristiques en sont
un système hiérarchique, un fonctionnement impersonnel
ainsi qu’un nouveau pouvoir non héréditaire.
Il y voit un système d'avenir. L’administration bureaucratique
représente le type de la domination légale ; elle
est alors la forme d’organisation la plus juste et la plus
efficace, dont les caractéristiques sont :
• Un pouvoir fondé sur la compétence
• Un fonctionnement s’appuyant sur une réglementation
impersonnelle
• Une exécution des tâches divisées en
fonctions spécialisées.
• Une carrière réglée par des critères
objectifs (ancienneté, qualification).
Cette forme de gestion de production s’étend à
toutes les formes d’organisation moderne qui intègrent
la rationalisation des tâches déjà pratiquée
(le taylorisme). Selon lui, il importe toutefois qu’elle soit
délimitée par des règles et que l’Etat
soit légitime. L'évolution historique des sociétés
a donné partiellement raison à Max Weber : le poids
des appareils d'État s'est accru. Mais ce qu'il donnait comme
un acquis positif est considéré aujourd'hui comme
un obstacle à la démocratie et au développement
économique. La bureaucratie est un État dans l'État
faisant obstacle par ses lourdeurs à la volonté des
gouvernés, voire des gouvernants, et au dynamisme du marché.
À l'inverse, les marxistes ont vu dans le capitalisme le
principal responsable du développement de la bureaucratie
: ainsi, la classe capitaliste créerait une administration
surdimensionnée et parasitaire afin de maintenir sa domination.
Toutefois, la bureaucratie est-elle l’apanage d’un système
capitaliste ou même étatique ? Il semblerait en réalité
que ce phénomène transcende les différentes
catégories organisationnelles (de l’Etat aux partis,
des entreprises aux associations et aux syndicats) et puisse désigner,
dans chacune d’elles, un ensemble d’individus en lien
avec les mécanismes de décision et d’administration,
et témoignant par leur comportement, comme le pense A. Sauvy,
d’une confusion entre délégation et exercice
du pouvoir. Signe de structuration, voire de modernisation d’une
organisation, car elle naît de la volonté d’extension
de ses compétences, la bureaucratie représenterait-elle
aussi une forme particulière d’oligarchie ? Beaucoup
l’accusent en effet de former une caste d’individus
rapprochés par leurs liens au pouvoir, agissant comme une
entité parasitaire, cherchant et trouvant des bénéfices
personnels dans l’organisation, celle-ci devenant pour eux
une fin plutôt qu’un moyen. Ainsi, la bureaucratie serait
le facteur et le témoin d’une organisation échappant
à elle-même, dans le cadre d’un processus d’accaparement
par ses leaders, comme l’ont écrit Michels (1912) et
Ostrogorski (1902), c’est-à-dire dans le cadre d’une
lutte inégale entre une « base militante » soucieuse
de maintenir l’orthodoxie et une bureaucratie soucieuse de
préserver ou de conquérir des intérêts
qui lui sont propres, modulant ainsi consciemment ou inconsciemment
« l’esprit » de l’organisation, sa pratique
et sa politique.
Les organisations politiques d’extrême gauche représentent,
dans l’idée de vérification de ces hypothèses,
un sujet d’étude de premier plan, par l’exacerbation
de la dimension polémique de la bureaucratisation à
la gauche du parti communiste, et ce depuis l’exil de Trotski
pour les uns, depuis la répression des mouvements contestataires
(Kronstadt, Makhnovtchina, anarchistes et socialistes, etc.) pour
les autres. Critiquant la bureaucratie, les courants trotskiste
et anarchiste se doivent d’y apporter une réponse politique
: les anarchistes notamment, qui poussent à son extrême
la critique de l’autorité et de la domination. J’ai
choisi délibérément de ne pas confondre «
organisation politique » et « parti politique »
: Maurice Duverger identifie trop, à mon sens, ces deux termes
, une identification susceptible dès le départ de
fausser l’analyse, dans la mesure où une tendance de
l’extrême gauche, l’anarchisme, identifie le parti
politique à une organisation politique coercitive et revendique
pour lui-même une constitution en simples « organisations
», terme que l’on peut alors adopter pour sa neutralité
.
Une telle recherche semble s’apparenter d’abord à
une tradition wébérienne d’analyse du politique.
En effet, pour Weber, et comme le rappelle Frédéric
Sawicki, les partis sont principalement des sociations « ayant
pour but de procurer à leurs chefs le pouvoir » . D’autre
part, malgré les critiques de Georges Lavau envers Maurice
Duverger , il est vrai qu’un premier grand courant d’analyse,
marxien, ne semble pas permettre de répondre de manière
satisfaisante au questionnement sur l’origine et la nature
de la bureaucratie, car trop attaché à subordonner
le politique au socio-économique. Faut-il toutefois, à
l’inverse, en conclure à la totale autonomie de ce
politique ? C’est la voie suivie par un autre courant, l’analyse
entrepreneuriale, ou organisationnelle, représentée
par Weber, mais aussi Michels, puis M. Duverger.
D’autres, comme Pierre Clastres, ont soutenu, contre la tradition
marxienne, « l’antériorité » du
politique. Celui-ci tente de montrer en 1974 que la notion de pouvoir
telle qu’elle est perçue par les ethnologues et anthropologues
est faussée, car identifiée à un pouvoir tel
que celui de l’Etat. Pour lui, cette opinion est le reflet
de l’idéologie dominante , et « pouvoir politique
» ne signifie pas nécessairement « pouvoir coercitif
» : il entend ainsi démontrer, à travers l’exemple
des Tupi-Guarani, une société indienne d’Amazonie,
comment ceux-ci mènent une lutte perpétuelle pour
la survie d’une société où un pouvoir
collectif s’exerce sans domination car sans accaparement oligarchique.
A l’inverse de Karl Marx (et de Friedrich Engels), il pense
que la domination et l’aliénation politiques précèdent
l’aliénation et la domination économiques :
l’Etat n’est pas le simple défenseur d’une
société de classes émergée de la division
du travail, c’est lui qui a déterminé son apparition
. Là encore, « l’oligarchisme » ne serait
qu’un trait culturel face à une possibilité
de démocratie directe.
En définitive, il convient de ne pas opposer analyse sociétale
et analyse organisationnelle : une telle recherche se place nécessairement
sous le sceau de la pluralité des approches et de l’interdisciplinarité,
constitutive de la socio-histoire, et notamment par des emprunts
à la sociologie de l’organisation, à la psychologie
sociale, mais aussi à l’ethnologie comme à l’anthropologie,
susceptibles d’apporter des pistes de recherche. L’analyse
de Clastres peut en ce sens m’aider à introduire un
questionnement, en étendant ses commentaires sur la société
à l’étude des organisations d’extrême
gauche au 20ème siècle (puisque, faut-il le rappeler,
la finalité de notre démarche est bien un bilan du
mouvement révolutionnaire et de sa clé, l’organisation),
peut-être comme échantillon représentatif de
toute organisation humaine, en posant la question de la nature du
pouvoir : quels mécanismes sous-tendent le phénomène
bureaucratique, est-il possible à une organisation de se
structurer de manière non-coercitive, quelle est la nature
des liens entre théorie et praxis autour de la question du
pouvoir et de la domination ?
Née pour organiser efficacement une sociation, la bureaucratie
en vient-elle inéluctablement à organiser la domination
? Est-elle le liant nécessaire entre organisation et efficacité
? Comment et en quoi sa transformation conditionne-t-elle l’évolution
structurelle et formelle de l’organisation ? Quels sont les
mécanismes de la domination ? L’analyse des origines
de la bureaucratisation pourrait ainsi s’orienter sur deux
pistes de recherche : celle de la « pratique » organisationnelle
et celle de la « culture politique ». Il convient d’autant
plus de les dissocier que théorie et pratique sont susceptibles
d’évoluer indépendamment et qu’elles n’interagissent
pas nécessairement.
La notion de « pratique politique » est-elle un concept
valide ? En quoi n’est-elle pas un élément constitutif
d’une culture politique ? Cette « pratique » peut
renvoyer à une simple énumération des faits,
des actions d’une organisation politique : l’utilisation
d’une telle notion permet d’appréhender la possibilité
qu’une organisation ait une action politique en inadéquation
avec son discours et sa culture politique. Certains faits peuvent
par exemple être tenus secrets par une organisation ou ses
leaders, ou simplement être intégrés sans contradiction
apparente dans ses traditions politiques sans que personne, consciemment
ou inconsciemment, n’en soulève l’irrégularité.
Jean-François Sirinelli proposait de considérer la
culture politique comme « une sorte de code et… un ensemble
de référents, formalisés au sein d’un
parti ou plus largement diffus au sein d’une famille ou d’une
tradition politiques » . Serge Berstein entend, lui, prendre
la culture dans son sens anthropologique, « c’est-à-dire
comme l’ensemble des comportements collectifs, des systèmes
de représentation et des valeurs d’une société
» , et définir la culture politique comme « l’ensemble
des composantes de cette culture globale qui entrent dans la sphère
du politique » . Il propose en d’autres termes une vision
évolutionniste de la culture, déterminée par
le contexte historique et sociétal, tout en insistant sur
l’homogénéité des cultures politiques
à un moment donné de l’histoire, leurs composantes
étant étroitement solidaires entre elles et devant
être considérées comme un tout cohérent.
E. Jacques définit en 1972 la culture d’une organisation
comme « son mode de pensée et d’action habituel
et traditionnel, plus ou moins partagé par tous ses membres,
qui doit être appris ou accepté, au moins en partie,
par les nouveaux membres pour être acceptés »
. Pour rendre la notion de pratique valide, je propose d’appréhender
la culture politique de manière plus théorique, suivant
par exemple la définition proposée par E. H. Schein
en 1985 : « la culture d’une organisation est l’ensemble
des hypothèses fondamentales qu’elle a inventées,
découvertes, élaborées par l’expérience
pour traiter ses problèmes d’adaptation externe et
d’intégration interne, qui a fonctionné suffisamment
bien pour être considéré comme valide et être
appris aux nouveaux comme étant la façon correcte
de percevoir, réfléchir, penser par rapport à
ces problèmes » . Selon Alain Desreumaux,
L’importance de cette culture tient aux fonctions qu’elle
remplit, de façon quelque peu subreptice, sur le plan du
fonctionnement et de la dynamique de l’organisation. Pour
Harrison, la culture contribue tout à la fois à :
- spécifier les buts et valeurs vers lesquels l’organisation
est dirigée
- prescrire le contrat psychologique qui unit les individus à
l’organisation
- indiquer comment les comportements seront contrôlés
- déterminer le type de relation qui devrait exister entre
participants […]
- déterminer le type de comportement vis-à-vis de
l’environnement (agressif, proactif, […])
Le lien avec l’émergence de tendances oligarchiques
est évident : une culture politique comme celle du fascisme,
par exemple, et suivant l’exemple cité par Maurice
Duverger, revendique la cooptation et la nomination par le haut,
« hautement proclamées comme un indice de progrès
» . Dans le cadre d’une étude des mouvements
d’extrême gauche, plusieurs cultures politiques peuvent
être mises en évidence : une culture socialiste, une
culture marxiste – éventuellement divisée en
culture trotskiste, communiste et « gauchiste » (elles-mêmes
susceptibles d’êtres divisées en pôles
organisationnels) –, et une culture libertaire, dont Gaetano
Manfredonia nous démontre la validité . Toutefois,
les mouvances trotskiste et anarchiste représentent un milieu
plus propre encore à l’analyse. Quelle est donc la
place du pouvoir dans les productions théoriques de ces différents
courants d’extrême gauche au 20ème siècle,
quelle est leur analyse de la bureaucratie et de la bureaucratisation
? L’établissement d’un panorama assez explicite,
censé convaincre de l’utilité de la démarche,
devrait s’articuler sur un axe triple, expliquant par l’histoire
l’intérêt du sujet et du cadre choisi ; présentant
les analyses antérieures – aussi bien militantes que
scientifiques –, et en relation avec le cadre, du phénomène
bureaucratique ; et proposant enfin quelques axes de recherche.
I. La bureaucratie assassine
La bureaucratisation de la révolution russe
La révolution russe a été désignée
comme le fait historique le plus en lien avec le problème
de la bureaucratie, non seulement par son déroulement, mais
aussi par les polémiques qu'elle suscite. Surtout, elle semble,
par son phénomène de « parti-Etat », mettre
en évidence l’universalité du phénomène
bureaucratique, perceptible dans le parti avant de l’être
dans l’Etat.
Il semble que Trotski n’ait pas à première vue
de réponse univoque au problème posé par la
bureaucratisation : il évoque quelquefois des données
individuelles en affirmant la responsabilité de la «
direction du Komintern » et du parti bolchévique dans
la bureaucratisation ; toutefois, on va le voir, son analyse générale,
telle aussi qu’il la définit dans le Programme de transition,
fondateur du trotskisme, reste une analyse marxiste, voire marxienne,
évoquant le poids des infrastructures et l’influence
de la société de classes capitaliste sur le parti
bolchevique. Pour lui, « l’échec » de la
révolution russe serait du à des causalités
extérieures à ce seul parti. Cornélius Castoriadis,
issu avec le groupe Socialisme ou Barbarie d’une « mini-scission
», en 1949, du Parti Communiste Internationaliste (PCI, trotskiste),
reproche cependant à Trotski de contourner le problème
:
A la question : comment la Révolution russe a-t-elle pu
produire un régime bureaucratique ? la réponse courante,
mise en avant par Trotsky […] est celle-ci : la révolution
a eu lieu dans un pays arriéré, qui de toute façon
n’aurait pas pu construire le socialisme tout seul ; elle
s’est trouvée isolée par l’échec
de la révolution en Europe, et notamment en Allemagne, entre
1919 et 1923 ; au surplus le pays a été complètement
dévaste par la guerre civile.
Pour Castoriadis, il s’agit là d’une réponse
de sophiste, qui ne « mériterait pas qu’on s’y
arrête, n’était l’acceptation générale
qu’elle rencontre et le rôle mystificateur qu’elle
joue » :
Car elle est complètement à côté de
la question. L’arriération, l’isolement et la
dévastation du pays, faits en eux-mêmes incontestables,
auraient pu tout aussi bien expliquer une défaite pure et
simple de la révolution, une restauration du capitalisme
classique. Mais ce que l’on demande, c’est pourquoi
précisément il n’y a pas eu de défaite
pure et simple, pourquoi la révolution, après avoir
vaincu ses ennemis extérieurs, s’est effondrée
de l’intérieur, pourquoi elle a « dégénéré
» sous cette forme précise qui a conduit au pouvoir
de la bureaucratie. La réponse de Trotsky, pour utiliser
une métaphore, est comme si l’on disait : cet individu
a fait une tuberculose parce qu’il était terriblement
affaibli. Mais étant affaibli, il aurait pu mourir, ou faire
une autre maladie ; pourquoi a-t-il fait cette maladie-là
? Ce qu’il s’agit d’expliquer, dans la dégénérescence
de la révolution russe, c’est précisément
la spécificité de cette dégénérescence
bureaucratique ; et cela ne peut être fait par le renvoi à
des facteurs aussi généraux que l’arriération
ou l’isolement.
Castoriadis, s’il ne pousse pas jusqu’à l’extrême
la direction de son raisonnement , pose néanmoins le doigt
sur une éventuelle causalité intérieure au
parti, qui a façonné l’Etat à son image
: « [Socialisme ou Barbarie] fait preuve d’une originalité
dans le champ en plaçant au cœur de ses préoccupations
une critique intransigeante des sociétés bureaucratiques
et, plus largement, des phénomènes de bureaucratisation
touchant y compris les mouvements d’émancipation »
. Pour Paul Mattick, également, les conflits politiques entre
partisans de Staline et opposants de gauche à la mort de
Lénine sont en réalité un travestissement du
phénomène bureaucratique en Russie soviétique.
Quoique conseilliste, il s’inscrit dans la lignée de
la pensée du courant anarchiste, s’opposant au courant
trotskiste, et pense que la lutte de Trotski contre Staline est
en fait la lutte d’un camp de la bureaucratie bolchévique
contre un autre, et que la controverse politique qui les sépare
est en réalité « superficielle et le plus souvent
stupide » :
Il est parfaitement possible que tous ces adversaires aient cru
en ce qu’ils disaient ; mais – en dépit de leurs
belles divergences théoriques – ils se comportaient
tous de la même manière dès qu’ils se
trouvaient face à une même situation pratique. Ainsi
apprenons-nous que lorsque Trotsky courait sur un front –
sur tous les fronts – c’était pour défendre
la patrie, et rien d’autre. Au contraire, Staline fut envoyé
sur le front parce que « là, pour la première
fois, il pouvait travailler avec la machinerie administrative la
plus accomplie, la machinerie militaire » - machinerie dont,
soit dit en passant, Trotsky s’attribue tout le mérite.
De même lorsque Trotsky plaide pour la discipline, il montre
sa « main de fer », lorsque Staline fait de même,
il ne montre que sa brutalité. […] Inversement : les
partisans de Staline dénoncent les propositions de Trotski
comme erronées et contre-révolutionnaires, mais lorsque
les mêmes propositions sont avancées sous le couvert
de Staline, ils y voient autant de preuves de la sagesse du grand
chef.
Claude Lefort rappelle d’ailleurs avec raison que Trotsky
fut le premier à ménager Staline, à ménager
la bureaucratie. Le dissident soviétique Anton Ciliga présentait
cette fausse correspondance entre la réalité et l’apparence
comme un système du « mensonge déconcertant
» ; il « démystifie le parti dit d’avant-garde
et montre bien quel fut son rôle dans le processus de bureaucratisation
» :
Le contact étroit que j’eus à Léningrad
avec la bureaucratie communiste complétait en quelque sorte
mes observations sur l’état social de la Russie. Ce
contact qui me révélait sous le masque des phrases
officielles le vrai visage de la bureaucratie, contribua à
forger mon jugement définitif sur la société
soviétique toute entière. Il ne suffisait pas de connaître
la vie et la situation des couches inférieures de cette société.
On arrivait toujours à expliquer l’oppression et les
souffrances des masses en faisant appel à des causes provisoires
et, semble-t-il, « objectives ». Ces explications étaient
évidemment mensongères, mais il était difficile
de les écarter avant d’avoir connu la vie des vrais
acteurs, des vrais maîtres de la société soviétique
: les bureaucrates, les hauts fonctionnaires.
Les marxistes n’évoquent même pas l’hypothèse,
mais tout porte à croire que la bureaucratie soviétique
serait née de la bureaucratie organisationnelle, les mêmes
oligarques étendant leurs fonctions. Il ne s’agirait
pas d’une stratégie consciente : le phénomène
bureaucratique créerait une certaine « schizophrénie
», ou plutôt une interaction entre motivations inconscientes
et pulsionnelles et activité politique. Pour explication,
les socialistes antiautoritaires, ou plus généralement
les opposants au régime, remettent en cause le fonctionnement
pyramidal du parti bolchevique et sa culture politique autoritaire,
que Lénine ou Trotski imputent aux nécessités
de la clandestinité sous le régime tsariste, tout
en défendant le modèle du « centralisme démocratique
» : « La vérité est que le souci premier
de Lénine fut la construction d’un parti d’action,
et que, dans cette perspective, sa construction, sa nature, son
développement et son régime même ne pouvaient
être conçus indépendamment des conditions politiques
générales, du degré des libertés publiques,
du rapport de force entre la classe ouvrière, l’Etat
et les classes possédantes » . Pierre Broué
cite ainsi Lénine, polémiquant contre les mencheviques
: « Nous aussi, nous sommes pour la démocratie, quand
elle est vraiment possible. Aujourd’hui, ce serait une plaisanterie,
et cela, nous ne le voulons pas, car nous voulons un parti sérieux,
capable de vaincre le tsarisme et la bourgeoisie » . Ainsi,
tout en se présentant comme une victime du contexte, l’efficacité
est privilégiée contre la démocratie interne.
C’est tout le sens de l’appel de Lénine dans
Que faire ? : il y promulgue la prise en mains du parti par des
révolutionnaires professionnels , montrant ainsi une vision
élitiste qui veut que la politique n’est pas l’affaire
de tout le monde, ce qui est l’exact contraire du mot d’ordre
marxien « l’émancipation des travailleurs sera
l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».
Le processus de « désencastrement » du politique
par rapport au social, comme l’a appelé Karl Polanyi
, ne présente-t-il pas le risque d’une complète
autonomisation d’un représentant n’étant
en théorie qu’un délégué ? Quel
contrôle les militants exercent-ils sur leurs responsables
et quelles garanties les statuts apportent-ils pour la conservation
de la démocratie interne ? Dans le cadre des mesures strictes
prises dans le contexte de la clandestinité, ce « désencastrement
» ne risquait-il pas de devenir une pratique politique ? Pour
prendre un exemple contemporain, un militant du courant trotskiste
du Parti des Travailleurs (CCI) m’indiquait dans un entretien
que les habitudes prises dans la clandestinité par l’OCI
/ PCI étaient à son sens en grande partie responsables
de certaines pratiques bureaucratiques actuelles .
L’historien et trotskiste P. Broué nuance pourtant
le schéma antidémocratique évoqué par
Lénine en citant une de ses explications postérieures
: profitant d’un certain adoucissement du régime, le
parti aurait « introduit une structure démocratique
pour son organisation publique avec un système électif
» . Pour lui, « rien ne contredit plus ouvertement en
effet la tenace légende du parti bolchévique monolithique
et bureaucratisé que le récit [des] luttes politiques,
[des] conflits d’idées, [des] indisciplines publiques
et répétées, en définitive jamais sanctionnées
», et il présente d’autre part le tableau d’une
organisation multiforme : « l’organisation de Moscou
en 1908, est à la fois plus complexe et plus démocratique
» .
Toutefois, plusieurs problèmes se présentent : c’est
que, tout en critiquant la démarche des historiens et des
hommes politiques puisant dans Lénine comme dans le Bible
des citations choisies judicieusement dans un objectif politique
de discrédit, P. Broué n’est pas totalement
convaincant dans le choix de ses sources, qui font de son travail
une recherche plus historiographique qu'historique ; toute la responsabilité
ne lui en incombe pas, il est vrai, quand on connaît le problème
posé par l’accès aux archives russes à
la date de parution de l’ouvrage. Il aurait cependant été
intéressant de se pencher avec plus de rigueur sur les aspects
statutaires de l’organisation bolchévique et d’en
citer les grandes lignes : dans son ouvrage, aucune référence
n’y est faite.
D’autre part, par quelques recherches menées sur l’antisémitisme
, j’ai pu constater que l’existence d’indisciplines
publiques et répétées, utilisées à
titre d’argument par P. Broué, n’est pas garante
d’une organisation transparente et démocratique : j’évoque
à ce sujet, et entre autres, le cas de Jacquet, militant
du CRC, parti blanquiste lyonnais à la fin du 19ème
siècle, dont les insubordinations publiques, plusieurs fois
relatées dans les rapports de police, à l’égard
de la hiérarchie partidaire et face notamment à l’action
« déviationniste » flagrante du député
Bonard, ne l’empêchent pas, lorsque le choix lui est
posé entre le départ de l’organisation et l’acceptation
de la situation, de devenir le militant le plus loyal et le plus
farouche dans la défense du parti, et de ses « déviances
», contre les socialistes « dreyfusards » qui
dénoncent son caractère nationaliste.
D’autre part, une littérature dissidente met l’accent
sur la culture politique du marxisme, en Russie ou en Europe, qui
serait favorable à la mise en place de structures coercitives
à tous les niveaux de leur action, comme pourraient en témoigner
les idées de Curzio Malaparte . L’originalité
de son essai est son insistance sur la tactique bolchévique
dans le cheminement vers le pouvoir. Il était déjà
possible de nier la légitimité de l’emploi du
terme « coup d’Etat » pour désigner «
l’octobre rouge » : en effet, le coup d’Etat désigne
l’action d’une organisation prenant le contrôle
des institutions existantes ; or, les ouvrages spécialistes
et les témoignages contemporains mettent en évidence
l’existence d’une dualité de pouvoirs entre la
rue et le gouvernement à partir de février 1917 (ou
plus vraisemblablement d’une multiplicité de pouvoirs
), l’autorité de ce dernier disparaissant peu à
peu au fur et à mesure que son action le discrédite.
Dès lors, la prise de l’Etat, telle qu’elle est
recommandée par le Manifeste du parti communiste , n’est
plus nécessaire : le parti bolchévique a, en revanche,
constitué au sein du pouvoir de la rue un embryon d’Etat
qui lui est totalement inféodé . Trotski l’a
bien compris et insiste sur la nécessité de contrôle
des rouages techniques de l’Etat : ainsi, la prise du palais
d’hiver n’est que le témoignage symbolique d’une
passation de pouvoir déjà exercée dans les
faits. A côté de ce « coup de force » (l’expression
qui est à mon sens la plus propre), l’élément
le plus important est en réalité le soutien, ne serait-ce
que critique, dont dispose le parti bolchévique, tel au moins
que l’exprime Trotski . Influencée par une culture
politique autoritaire, et une théorie qui s’est trop
peu penchée sur le problème du pouvoir, la pratique
du bolchévisme consiste en l’encadrement de l’ensemble
des structures de pouvoir valides et dans lesquelles elle est impliquée.
Sa popularité légitime en dernier recours cette prise
de contrôle, ce « noyautage », qui fait que la
bureaucratie étatique était déjà une
bureaucratie partidaire. Seule l’exaspération de la
population, « qui n’avait plus rien à perdre
», a garanti le bon succès de cette tactique.
Le parti tout-puissant et sa bureaucratie
En France, la théorie du syndicat guesdiste, « courroie
de transmission » du parti, a amené en réaction
la constitution de la Confédération Générale
du Travail en 1895, avec notamment l’action de militants favorables
à l’indépendance syndicale comme les blanquistes
(Victor Griffuelhes, premier secrétaire général)
ou les anarchistes (Emile Pouget), qui a mené à la
proclamation de la Charte d’Amiens en 1906, modèle
encore aujourd’hui de ceux qui se disent opposants au «
syndicalisme subsidiaire » et à « l’intégration
européenne », par exemple au sein de Force Ouvrière
. En Russie soviétique, c’est le même schéma
qui est pointé du doigt par les opposants menchéviques
en exil comme Salomon Schwartz :
« C’est en 1902, dans son ouvrage « Que faire
? » […] que Lénine formula une doctrine syndicale
qui, par la suite, ne devait subir que des atténuations ou
des modifications tactiques. L’expression en est presque insoutenable
» .
Car, selon la thèse que l’idéologie syndicale
mène à l’idéologie bourgeoise, «
la conception théorique de Lénine […] plaide
la cause des syndicats « larges » ouverts à tous
les ouvriers » , ce qui constituerait en réalité
« le premier rayonnement de l’idée de la subordination
des syndicats, en fait et en principe, au parti social-démocrate
» , comme le proposait la théorie guesdiste du syndicat.
L’intégration syndicale a été un des
combats les plus difficiles pour les bolchéviques, car elle
a suscité des critiques jusque dans leur propre parti, suscitant
une prise de conscience du problème bureaucratique . Mais
ces critiques internes furent mises au pas.
Cette mise à nu du déroulement de la prise du pouvoir
permet de tracer une relation entre culture politique / pratique
politique / bureaucratisation, avec toutefois et sans doute des
relations de réciprocité. Cette insistance sur la
proximité du « léninisme » et du «
stalinisme » est un terrain piégé car polémique
et donc peu compatible avec l’objectivité du scientifique
; mais l’opinion est à distinguer des faits. De fait,
l’on peut légitimement rejoindre Bachelard :
La science, dans son besoin d'achèvement s'oppose absolument
à l'opinion. S'il lui arrive pour une raison quelconque de
légitimer l'opinion, c'est pour d'autres raisons que celles
qui fondent l'opinion ; de sorte que l'opinion a, en droit, toujours
tort. L'opinion pense mal, elle ne pense pas : elle traduit des
besoins en connaissances. En désignant les objets par leur
utilité elle s'interdit de les connaître. On ne peut
rien fonder sur l'opinion, il faut d'abord la détruire. Elle
est le premier obstacle à surmonter.
Est-ce alors faire une concession à l’opinion que
d’établir une comparaison entre « léninisme
» et « stalinisme », reposant sur un même
substrat marxiste et léniniste ? Non pas, dans la mesure
où il ne s’agit pas de porter un jugement moral, mais
d’établir des comparaisons entre une culture politique
commune, semble-t-il, à Lénine et Trotski (et plus
largement aux « révolutionnaires professionnels »),
qui fait primer dans tout le parti le respect de la structure pyramidale
(c’est-à-dire le respect de l’autorité
et de la légalité révolutionnaires) ainsi qu’entre
le système politique qu’ils ont ébauché,
et le système de Staline. Joseph Gabel parle alors de «
subjectivisme légitime de l’historien » .
Boris Souvarine reprend à son compte la définition
du stalinisme proposée par S.V. Utechin dans sa Concise Encyclopedia
of Russia : ce serait « la théorie et la pratique du
pouvoir quasi-totalitaire de Staline dans l’Union soviétique,
les Etats satellites et le mouvement communiste mondial »
. Pour lui, la définition est juste, mais mérite d’être
nuancée : « il s’agit essentiellement d’un
ensemble composite de pratiques dont certaines ont été
après coup érigées en théories, mais
la plupart restées sans formulations théoriques, voire
même dissimulées sous des formules contraires à
la réalité » . « Le léninisme,
dit Trotski, est orthodoxe, obstiné, irréductible,
mais il n’implique ni formalisme, ni canon ou bureaucratisme
» : selon lui, il faut écarter le lien de causalité
entre culture et système. Encore une fois, donc, un schéma
marxiste est présenté. Toutefois, cette définition
témoigne de l’importance, pour la bureaucratie, du
maintien des apparences orthodoxes, tout en ayant dans la réalité
une pratique tout à fait contraire aux préceptes théoriques.
Le pouvoir bureaucratique nécessiterait une pratique de «
mensonge déconcertant » ou, comme l’écrit
Alain Besançon, son idéologie ne pourrait être
perçue que « comme une superfétation ou comme
un déguisement » .
En 1923, dans Cours nouveau, Trotski, analysant dans le chapitre
« Le bureaucratisme et la révolution » les conditions
essentielles qui « entravent la réalisation de l’idéal
socialiste » , ne mentionne que « les conditions sociales
intérieures de la révolution » et « la
menace contre-révolutionnaire » . Quant aux «
voies politiques » de la « contre-révolution
», il évoque une possible « dégénérescence
progressive » du parti et accuse encore l’hétérogénéité
de sa composition sociale : ce sont les koulaks qui, en s’infiltrant
dans les cellules rurales et militaires, en adoucissent le caractère
révolutionnaire, dans le cadre d’un « traditionalisme
conservateur » ; d’autre part, « l’appareil
étatique est la source la plus importante du bureaucratisme
» : il substitue aux tâches de direction politique les
tâches administratives, une évolution susceptible «
de détacher le parti des masses » . Il donne également
une définition précise de la bureaucratisation :
Il est indigne d’un marxiste de considérer que le
bureaucratisme n’est que l’ensemble des mauvaises habitudes
des employés de bureau. Le bureaucratisme est un phénomène
social en tant que système déterminé d’administration
des hommes et des choses. Il a pour causes profondes l’hétérogénéité
de la société, la différence des intérêts
journaliers et fondamentaux des différents groupes de la
population. Le bureaucratisme se complique du fait du manque de
culture des larges masses. Chez nous, la source essentielle du bureaucratisme
réside dans la nécessité de créer et
de soutenir un appareil étatique alliant les intérêts
du prolétariat et ceux de la paysannerie dans une harmonie
économique parfaite, dont nous sommes encore très
loin. La nécessité d’entretenir une armée
permanente est également une autre source importante de bureaucratisme.
Trotski reproduit ici, peut-être en connaissance de cause
(c’est un polyglotte et un homme de grande culture), les théories
de Max Weber : la volonté d’organiser l’Etat,
la volonté d’administrer, conduisent à la mise
en place d’une bureaucratie. Toutefois, sous ce voile politique,
en imputant, en bon marxiste, la responsabilité de la bureaucratisation
à des faits d’ordre strictement socio-économiques,
il s’interdit de comprendre l’essence même du
problème. L’interdiction des fractions dans le parti
(10ème congrès), l’interdiction du pluralisme
partidaire, ne constituent-elles pas, outre l’association
étroite Etat-parti, les marques d’une pratique et d’une
culture autoritaires antérieures ? Victor Serge rapporte
dans ses Mémoires d’un révolutionnaire le sort
réservé à l’Opposition ouvrière,
qualifiée de « déviation anarcho-syndicaliste
incompatible avec le parti » . Il précise qu’elle
n’avait pourtant « rien à voir avec l’anarchisme
» . Trotski n’en dit mot.
Dans Cours nouveau, il met avant un constant souci d’efficacité,
nécessitant des limites à la démocratie interne.
Terrorisme et communisme illustre également cette culture
politique faisant l’apologie de l’efficacité
au détriment d’autres valeurs. Mais, sans démocratie,
quelle garantie de la soumission de l’efficacité au
but authentique de l’organisation ? Trotski connaît
pourtant les conséquences de l’absence de pluralisme
: « Plus l’appareil du Parti est renfermé en
lui-même, plus il est imprégné du sentiment
de son importance intrinsèque, plus il réagit lentement
devant les besoins émanant de la base et plus il est enclin
à opposer aux nouveaux besoins et tâches la tradition
formelle » .
Mais il a ici une remarque surprenante : « la garantie essentielle,
en l’occurrence, c’est une direction juste, l’attention
aux besoins du moment qui se reflètent dans le Parti »
, « le traditionalisme, la routine étaient réduits
au minimum par une initiative tactique clairvoyante, profondément
révolutionnaire » . Pour Trotski, en dernière
analyse, la principale limite au bureaucratisme est l’intégrité
et la valeur des chefs. Cette idée serait à l’organisation
ce que la théorie voltairienne du « despotisme éclairé
» est à l’Etat. Dans la Plate-forme de l’opposition
de gauche, co-rédigée avec Zinoviev en 1927, les mêmes
idées sont reprises, ainsi qu’elles le seront, globalement,
le reste de sa vie durant : le manque de culture des militants de
base, la déprolétarisation du parti et la rupture
de ses élites avec la tradition léninienne de démocratie
intérieure sont mises en avant. Pour le moins contradictoires,
en définitive, les idées de Trotski ne se comprennent
qu’à la lumière de la pratique politique menée
dans le cadre pré et post-révolutionnaire. En affirmant
que l’éducation des militants de l’organisation
et la démocratisation de la culture sont elles aussi une
limite à la bureaucratisation, Trotski témoigne de
son manque de rigueur et du trop-plein idéologique dans l’appréhension
du phénomène bureaucratique, causé peut-être
par une trop grand proximité des faits.
Il s’agit globalement d’une constante au sein de la
mouvance trotskiste ou, plus largement, communiste, de rester évasif
quant à la définition de la bureaucratie et de proposer,
quand les déviances oligarchiques sont reconnues, des remèdes
qui semblent peu adéquats.
Quand Lénine donnait son impatiente définition du
socialisme : « les soviets plus l’électrification
», écrit Michel Crozier, son raccourci illustrait bien
ce désire profond, que les dirigeants révolutionnaires
partageaient avec les industriels et les organisateurs occidentaux,
d’échapper, grâce à la science, aux problèmes
de pouvoir que posent les organisations modernes.
En introduction au recueil de textes de Trotski déjà
évoqué, Melle de Saint-Girons, tout en admettant que
« la question importante, en ce qui concerne la bureaucratie,
est de comprendre comment, dans ce contexte, elle a pu renforcer
et cristalliser son pouvoir sur les appareils de l’Etat et
du parti » et en présentant la proposition de Trotski,
qui est de pointer du doigt « l’essence même du
pouvoir politique grâce auquel la bureaucratie détient
la clé de la distribution du surproduit, et par là
même l’orientation du développement des forces
productives », explique que le problème pour Trotski
« n’est pas de fournir une théorie de la bureaucratie
» et qu’il est ridicule de lui reprocher de ne pas l’avoir
défini, celui-ci empruntant cette définition à
la tradition marxiste-léniniste.
Il est vrai que Staline est néanmoins présenté
comme le « produit du régime russe », et non
comme son responsable, mais l’analyse faite tend à
se placer sur un plan strictement socio-économique, ne prenant
pas en compte des données plus psychologiques, comme le conditionnement
des individus par une organisation bureaucratisée, celle-ci
ayant formé le calque, modèle et préfiguration,
du nouveau régime. Lénine pense lui aussi que la faiblesse
culturelle des travailleurs reproduit la coupure entre un savoir
possédé par de rares spécialistes et un travail
manuel déqualifié : mais il saisit « de plus
en plus nettement dans cette reproduction de l’ancien appareil
dans le nouveau une forme spécifique de lutte de classe liée
à l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie,
qui s’impose jusque dans le parti » . De fait, il semblerait
que des diagnostics lucides aient été d’abord
établis, mais que les responsabilités aient été
en dernière extrémité imputés à
des facteurs extérieurs à l’organisation.
Le symbole de Trotski luttant contre la bureaucratie avant de fuir
l’URSS ne doit pas pousser à l’identification
du « stalinisme » et de la bureaucratie. Est bureaucratique
toute organisation politique dont le fonctionnement interne n’est
pas démocratique – tout jugement moral étant
mis de côté –, c’est-à-dire ne garantit
pas aux individus une égalité d’expression et
d’action : le pouvoir est alors accaparé par les «
bureaux », de manière officielle (statutaire) ou officieuse
(pratique politique liée à la culture), consciente
(théorique) ou inconsciente (processus d’aliénation
de l’individu). Néanmoins, il faut poser le problème,
en référence au stalinisme, et ce à droite
comme à gauche, de toute organisation dont la politique change,
sous la pression de la bureaucratie, qui en modifie peu à
peu les habitudes. Ce que la révolution russe, en tant que
symbole, inflige à la théorie de l’organisation,
c’est le questionnement sur les mécanismes de sa mutation
: pourquoi le parti bolchévique s’est-il ainsi transformé,
ne réalisant pas même son propre programme ? Pourquoi
le schéma-type d’une organisation d’extrême
gauche est-il celui d’une organisation trahissant inévitablement
ses motivations initiales, manifestant, de congrès en congrès,
ce que l’on est bien obligé d’appeler une «
dérive droitière ». L’hypothèse
est d’y voir le résultat de l’action de la bureaucratie,
imposant ou « suggérant » son propre programme
à la faveur de structures favorables aux dirigeants. Peut-on
dire, en ce sens, qu’il existe un schéma communiste
?
Un « modèle communiste » ?
Affirmer que les comportements politiques et les théories
nées de la révolution russe et du modèle bolchévique
ont influencé, directement ou indirectement, toutes les organisations
et les « familles » politiques se réclamant du
bolchévisme, est sans doute une banalité. Pour ce
qui est du Parti Communiste Français (PCF), la chose est
des plus faciles à démontrer : par le Komintern et
ses financements, par le simple rayonnement de la révolution
dont il a pris la tête, le parti bolchévique russe
exerce une influence sur le communisme français qui, non
sans rebellions , se structure néanmoins sur le modèle
russe, extrêmement centralisé et discipliné,
totalement dépendant des ordres du Kremlin.
Le modèle de parti des bolchéviques, « staliniens
» ou trotskistes, est, pour reprendre l’expression de
Paolo Pombeni, un « parti-machine ». En 1924, la social-démocratie
russe « a imposé son modèle aux partis ouvriers
occidentaux fidèles à la nouvelle Internationale fondée
par Lénine » . On estime généralement
que Lénine a vraiment inventé, entre 1902 et 1917,
un « parti de type nouveau », fondé sur 3 points
:
- Un parti d’avant-garde et professionnel. « Le parti
dit avoir une structure aux dimensions limitées, avant tout
à cause des problèmes liés à la clandestinité
[…] les conditions presque générales de lutte
dans lesquelles les partis communistes ont pendant longtemps opéré
ont amené à conserver et renforcer cette mentalité
de parti sectaire, également parce que l’autre thèse
léniniste selon laquelle des forces d’avant-garde devaient
introduire la conscience de classe au sein des masses (qui ne la
possédaient pas spontanément) contribuait à
maintenir ce caractère élitaire du parti » .
- Une organisation basée sur les usines.
- « Le « centralisme démocratique », enfin,
n’était qu’une façon de réglementer
les débats dans une situation très difficile. Le terme
apparut pour la première fois en décembre 1905, mais
il ne signifiait rien d’autre que le moyen de mieux garantir
l’obéissance hiérarchique en dehors des occasions
de débat prévues par les statuts. […] entre
un congrès et un autre, les fractions ne devaient pas être
tolérées » .
Pour s’éclairer quant à l’ampleur de
la soumission du PC français au modèle bolchévique,
il suffit de se référer, à titre d’exemple,
aux quelques citations rapportées par Kostas Papaioannou
. Plus rigoureusement, plusieurs histoires du PCF ont retracé
l’histoire de cette soumission. Le problème du trotskisme
est plus délicat : à la suite de la critique de la
bureaucratie, ce modèle n’a-t-il pas connu, chez les
partisans du « prophète désarmé »
(Isaac Deutscher), quelques modifications ? Ce n’est pas si
évident, car, en identifiant la caste bureaucratique à
un instrument d’une classe sociale, la bourgeoisie, Trotski
refusait des causes strictement politiques au phénomène
: il n’y avait aucune raison que ses successeurs ne fassent
pas de même. Parmi les ouvrages les plus récents sur
le trotskisme, deux livres à prétention panoramique,
écrits par deux militants trotskistes de deux bords différents
, ne soufflent mot de la vision trotskiste de l’organisation.
Y a-t-il, d’abord, une vision trotskiste de l’organisation,
un discours univoque sur le problème organisationnel ? Le
Programme de transition limite le débat par une seule phrase,
trop pressée pour apparaître comme un élément
doctrinal : « Sans démocratie intérieure, il
n'y a pas d'éducation révolutionnaire. Sans discipline,
il n'y a pas d'action révolutionnaire. Le régime intérieur
de la IV° Internationale est fondé sur les principes
du centralisme démocratique : liberté complète
dans la discussion, unité complète dans l'action »
. Le chapitre « Place à la jeunesse ! Place aux femmes
travailleuses ! » illustre le caractère tout à
la fois dérisoire et idéologique des remèdes
à la bureaucratisation, dont on pointe toujours l’origine
strictement sociale :
« Au contraire : contre l'afflux, chez nous, des éléments
petits-bourgeois qui dominent actuellement dans les appareils des
vieilles organisations, de strictes mesures préventives sont
nécessaires; une longue épreuve préalable pour
les candidats qui ne sont pas ouvriers, surtout si ce sont d'anciens
bureaucrates; l'interdiction pour eux d'occuper dans le Parti des
postes responsables durant les trois premières années,
etc. Dans la IV° Internationale, il n'y a pas et il n'y aura
pas de place pour le carriérisme, ce cancer des vieilles
internationales. Ne trouveront accès à nous que ceux
qui veulent vivre pour le mouvement, et non en vivre » .
Cette conception, qui identifie une situation sociale à
une position politique, explique les difficultés du trotskisme
à s’adapter à notre époque : après
les attentats du 11 septembre, les journaux trotskistes témoignaient
de son incapacité à comprendre comment il est possible
de tuer et se tuer au nom de Dieu ; aux attentats islamistes, une
explication sociale est toujours exclusivement appréhendée,
bien évidemment valide, mais non moins évidemment
non exclusive.
Dans la France d’aujourd’hui, 3 principaux « courants
» du trotskisme cohabitent : la Ligue Communiste Révolutionnaire,
le Courant Communiste Internationaliste du Parti des Travailleurs,
Lutte Ouvrière ; les pratiques et les cultures politiques
divergentes, voire antagonistes, illustrent des visions différenciées,
que l’histoire a sans aucun doute multipliées. Ainsi,
le CCI du Parti des Travailleurs est revenu, en 1989, sur la doctrine
syndicale de Trotski en proclamant la nécessité de
l’indépendance syndicale. De même, la LCR, par
la multiplication de ses interventions médiatiques, essaie
de mettre en avant sa transparence organisationnelle. A l’inverse,
LO fait figure de « parti-secte » dont les journalistes
font leurs choux gras. Il ne s’agit là que d’exemples,
car il serait trop long d’y revenir.
Le mot « bureaucratie » a ainsi depuis lors été
employé hors de son champ étatique traditionnel :
la bureaucratie désignant, dans n’importe quelle organisation,
une sorte de caste (Trotski parlait de caste tendant à devenir
une classe) regroupant tous ceux qui participent directement ou
indirectement au pouvoir et qui l’accaparent au lieu d’en
être de simples relais. La question de la bureaucratie est
la question de savoir comment une organisation échappe à
ses « propriétaires » légitimes, à
ceux qu’elle dit défendre, et comment le pouvoir est
accaparé par les chefs et les « techniciens »
à qui il était délégué, et qui
en détournent les fonctions. Il reste à se demander
quel est le lien nouveau entre la culture marxiste en France et
les nouvelles pratiques issues du bolchévisme ? Plus généralement,
quel lien entre la structure d’une organisation et son programme
politique : dans quelle mesure affirmer que l’existence de
tendances oligarchiques module le programme politique et l’essence
originelle de l’organisation ? Il n’est pas certain
que le communisme ait le monopole de la culture autoritaire et,
plus largement, il n’est pas non plus certain que la culture
autoritaire soit seule en cause dans un schéma qui révèle
toutes les ambiguïtés de la psychologie humaine. Bien
que précaire d’un point de vue scientifique, puisqu’il
s’agit de jongler avec des concepts plus politiques que scientifiques
comme celui de « démocratie », ce problème
est un sujet sérieux auquel se sont particulièrement
intéressées la sociologie des organisations et la
psychologie sociale. D’un point de vue historique, l’extrême
gauche trotskiste et anarchiste fournit le double avantage de leur
commune critique de la bureaucratie et de leurs divergences théoriques
et pratiques quant aux problèmes organisationnels.
II. Perceptions militantes et analyses scientifiques de
la bureaucratie.
Aperçu général. Mise à jour
et « remèdes » à la bureaucratisation.
Les nombreuses études sur ce sujet dans les années
1970 ont correspondu à un certain contexte d’exacerbation
des clivages politiques, notamment au sein de la gauche et de l’extrême
gauche, la fin des années 60 et le début des années
70 ayant correspondu, au moins médiatiquement, à une
apogée de la dénonciation des « appareils »
par les révolutionnaires et les gauchistes, engagés
pour certains dans une perspective de guerre sociale et de guérilla
urbaine. Le yippie américain Jerry Rubin clamait ainsi sa
volonté, à la suite de son éloge de la spontanéité
révolutionnaire, de ne pas céder à la bureaucratisation
par l’intégration : « on ne nous cooptera pas,
parce que nous voulons tout » .
Certes, l’étendue de la question ne la limite pas à
l’extrême gauche de l’échiquier politique,
mais les tensions et les enjeux autour de la notion de bureaucratisation
en font un sujet d’étude idéal. C’est
d’ailleurs le cadre qu’avait choisi Robert Michels,
dès 1912, pour publier son étude sur « les tendances
oligarchiques des démocraties », avec comme sujet d’étude
les partis socialistes, et plus particulièrement d’Allemagne
et d’Italie. Il s’agit d’une des premières
tentatives de mener une étude scientifique sur les organisations
politiques : comme le souligne René Rémond en préface
de l’édition de 1971 : avec une « profusion d’exemples
» , « Robert Michels ne se borne pas à constater
le processus : il en scrute les causes » ; « depuis
plus d’un demi-siècle », son livre a la réputation
« même auprès de ceux qui le citent sans l’avoir
lu de près, d’être un grand livre » . L’explication
du phénomène bureaucratique s’arc-bouterait
sur deux axes : un premier relevant de la sociologie de l’organisation,
un autre de la psychologie sociale. Robert Michels mentionne en
introduction de l’édition française, parue deux
ans après l’édition allemande originale, que
son ouvrage a reçu dans la communauté scientifique
internationale un accueil au-delà de toutes ses espérances,
avec la « très rare fortune de provoquer des comptes
rendus aussi remarquables par la quantité que par la qualité
[…] inspirés par une méditation sérieuse
sur les question que j’agite et écrits par des personnalités
dont quelques-unes occupent un rang éminent dans le monde
de la science ou de la politique » . Il regrette toutefois
les qualificatifs de « science pessimiste » attribués
à ses études. Il dit avoir pourtant fait tous ses
efforts « pour n’aborder la question morale que le moins
possible » , une affirmation fortement nuancée par
René Rémond : « le souci de rigueur qui anime
la description n’exclut pas les appréciations subjectives,
ordinairement critiques, sur le comportement ou les motivations
des leaders ; Michels dévie trop souvent à notre gré
de l’analyse scientifique vers le jugement moral » .
Néanmoins, il est vrai que les conclusions apportées
dans son essai par Robert Michels ont de quoi les juger «
pessimistes » : tout en postulant la nécessité
des chefs, dans un souci d’efficacité, il conclut à
l’inévitabilité de leur ascension et de l’accaparement
du pouvoir politique par une minorité. Il parle alors de
« loi d’airain de l’oligarchie ». Les bons
orateurs, les intellectuels, usent de leur charisme pour séduire
ceux qui doivent les élire ou les nommer. La masse respecte
les chefs, adule les chefs, mais ceux-ci, une fois en place, trahissent
ses intérêts, puisqu’ils ne sont plus les leurs
: de moyen, le parti devient pour eux une fin. Leur but est de s’enrichir,
de gagner de l’autorité, partout où cela se
trouve. Le message est sans appel : « L’existence des
chefs est un phénomène inhérent à toutes
les formes de la vie sociale » . Michels réitère
sa seule motivation scientifique : « La science n’a
donc pas à rechercher si ce phénomène est un
bien ou un mal ou plutôt l’un que l’autre. Mais
il est en revanche d’un grand intérêt scientifique
d’établir que tout système de chefs est incompatible
avec les postulats les plus essentiels de la démocratie »
. En clair : quoique nécessaire, toute forme de démocratie
est impossible (« Qui dit organisation, dit oligarchie »
; « La masse ne sera jamais souveraine que d’une façon
abstraite »).
Même si elle doit en rester au statut de profession de foi,
l’on ne peut que respecter une telle aspiration à la
pure scientificité. Mais, de fait, en dehors des critiques
formulées par René Rémond, d’autres réserves
pourraient être avancées. En effet, le phénomène
de la bureaucratisation, ou de la « loi d’airain de
l’oligarchie », est un problème qui a inquiété
très tôt certains individus et courants au sein du
mouvement socialiste. Le socialisme français, peu étudié
par Michels, offre ainsi fin 19ème, avec l’allemanisme,
l’exemple d’une réaction aux déviances
oligarchiques. Les historiens qui se sont intéressés
au personnage de Jean Allemane, ancien communard, et au parti dont
il est le fondateur, le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire
(POSR), sont rares , mais il faut noter l’analyse de Michel
Winock, dans le Bulletin de la Société des études
jaurésiennes (1973), reprise dans sa postface aux Mémoires
d’un communard de J. Allemane (1981), et reprise encore dans
Le socialisme en France et en Europe (1992). Issu d’une scission
du mouvement possibiliste en 1890, qui a donné naissance
à la FTSF broussiste et au POSR d’Allemane, le parti
allemaniste affirme son originalité dès le Congrès
international de Londres en 1896 en revendiquant les droits du «
syndicalisme révolutionnaire », supérieurs à
ceux, méprisables, du « socialisme parlementaire »
. Il s’affirme comme un mouvement antiautoritaire rebelle
à l’autorité des leaders, caractérisé
par « l’anonymat et la discipline » (L. de Seilhac),
méfiant à l’égard des intellectuels.
Marqués par la Commune, les allemanistes « récusent
la prise en main du mouvement révolutionnaire par une poignée
de dirigeants qui se sont arrogé la direction du parti »
. Bien que n’étant pas tout à fait antiparlementaires,
ils font souvent front commun avec les anarchistes, et mettent en
place des mesures originales pour garder le contrôle de leurs
élus : tout en participant aux élections, ils ne préconisent
la participation socialiste que dans le but de prêcher partout
la contestation et de montrer le dégoût de la population.
Se défiant ainsi de leur propre candidat, et de ses possibilités
de se « commettre » une fois élu pour profiter
de sa nouvelle position, ces socialistes vont jusqu’à
lui faire rédiger une lettre de démission en blanc...
Celle-ci sera utilisée sans arrière-pensée
en cas de trahison du programme du parti par les élus : un
exemple en 1896, lorsque l’Union parisienne du POSR dépose
4 démissions auprès des pouvoirs publics pour sanctionner
Faillet, Berthaut, Dejeante et Groussier, qui ont invoqué
leurs charges familiales pour refuser de reverser à l’organisation
leurs indemnités parlementaires…
D’autre part, Michels, quoiqu’il ne soit pas sûr
qu’il ait pu y avoir accès, aurait gagné à
s’intéresser aux écrits de Jan Waclaw Makhaïski.
Révolutionnaire polonais (1866-1926), Makhaïski, sur
la base d’une longue fréquentation des bagnes tsaristes
et des milieux révolutionnaires russes, est parvenu à
une conclusion extrême : le socialisme n’est que l’idéologie
des intellectuels, que ces derniers font valoir auprès des
ouvriers afin de s’imposer comme nouvelle classe dominante.
Mal connu et peu commenté, hormis la compilation de textes
traduits et publiés par un spécialiste de l’anarchisme,
et notamment russe, Alexandre Skirda, qui a conduit à quelques
comptes-rendus comme celui de Michel Sitbon dans le journal Maintenant
la lettre . Pour Makhaïski, l’histoire serait une lutte
permanente des ouvriers pour continuer le combat révolutionnaire,
non pas pour renverser l’Etat mais pour faire pression afin
d’avoir de meilleures conditions de vie. Il s’agit là,
comme un clin d’œil au parti allemaniste, d’un
retour sur le rôle des intellectuels dans le processus de
« perversion » de l’émancipation de l’homme,
telle que la conçoit théoriquement le socialisme,
et une explication de la bureaucratie comme d’une réalité
nécessaire « prévue » par la culture politique
socialiste, fabriquée par des intellectuels bourgeois :
La croissance du progrès capitaliste est impensable sans
la croissance de la société cultivée et de
l’intelligentsia, de l’armée des travailleurs
intellectuels. Même ceux qui ont intérêt à
considérer cette classe comme non possédante, comme
un prolétariat « instruit », ne peuvent dissimuler
le fait que l’intelligentsia se rapproche, par son niveau
de vie, de la bourgeoisie […]
Makhaïski, tout en avançant avant Trotski et avant
la révolution l’hypothèse d’une bourgeoisie
socialiste ayant privatisé le savoir, dénonce ainsi
le caractère mystificateur d’un socialisme «
légal », qui reproduit les schémas de l’ordre
social existant, par opposition à un socialisme « réel
» qu’il défendrait, et son aspiration, tel le
marxisme, à la scientificité alors qu’il ne
s’agit que d’une idéologie comme les autres :
« La fonction commune à toutes les religions de justification
de l’ordre existant, le socialisme du 19ème siècle
l’accomplit sous l’apparence de la science » .
Par son éloge des capacités révolutionnaires
spontanées des masses et sa mise sur une grève générale,
il se rapproche de fait de l’anarchisme. « Cette analyse
originale eut un certain retentissement à l’époque
et inspira une activité révolutionnaire non négligeable
dans la Russie des années 1905-1912, sous le vocable de «
makhaïevchtchina » . Selon Alexandre Skirda, Trotski
aurait eu l’occasion, en déportation, de découvrir
les théories de Makhaïski, vers l’automne 1900,
et de le rencontrer en 1902 ; dans Ma Vie, il affirme que le travail
du militant polonais fut pour lui « un puissant sérum
contre l’anarchisme qui a beaucoup de talent quand il s’agit
de nier, mais qui manque de vie et se montre même timoré
dans les déductions pratiques » . Il identifie cependant
sans doute trop vite les idées de Makhaïski à
l’anarchisme, à l’égard duquel ce dernier
n’était pas non plus très tendre. Celui-ci pense
en effet en adepte du marxisme, même s’il finit par
en dénoncer les « déviances », et même
celles de Marx, qu’il accuse de privilégier le travail
complexe au détriment du travail simple et d’être
le prophète d’une nouvelle classe dominante.
Robert Michels se réjouit dans la préface de Les partis
politiques de l’attention qui lui a été procurée
par les socialistes, qui l’accueillent « avec beaucoup
de faveur » , citant notamment le marxiste Konrad Haenisch
qui admet bien volontiers l’existence de l’oligarchie
tout en en attribuant la cause à un mimétisme d’un
société de classes dont il pense, en bon marxien ou
en bon marxiste, qu’on ne peut s’y soustraire parfaitement.
Cinquante ans plus tard, le même constat est loin d’être
établi par Jean Robelin : pour lui, Les partis politiques
« n’a pas rencontré dans le marxisme l’écho
qu’il méritait » , et il rajoute que «
le marxisme est resté prisonnier d’une idéologie
faisant de l’organisation l’incarnation de la conscience
de classe, étrangère à l’étatisation
» . Cependant, s’il est vrai que le marxisme –
et non Marx – insiste grandement sur le rôle de l’organisation,
il serait faux de croire qu’aucune voix en son sein ne s’est
élevée contre une « bureaucratisation du parti
bolchévique ».
Parmi les plus connus, citons Rosa Luxemburg, dont la thèse
d’économie fit autorité, et aux idées
de laquelle la mort dans le contexte du Berlin révolutionnaire
assura la postérité. Quoique respectée par
Lénine, elle manifesta de vives critiques à l’égard
des méthodes du bolchévisme et notamment envers un
centralisme jugé excessif, et ce dès 1904 : «
en accordant à l’organe directeur du Parti des pouvoirs
si absolus d’un caractère négatif, comme le
veut Lénine, on ne fait que renforcer jusqu’à
un degré très dangereux le conservatisme naturellement
inhérent à cet organe […] Tout son souci tend
à contrôler l’activité du Parti, et non
à la féconder ; à rétrécir le
mouvement plutôt qu’à le développer »
. Luxemburg préfère à la centralité
et à la discipline militaires du parti « guide du prolétariat
» des bolchéviques, l’idée d’une
organisation se construisant spontanément en période
révolutionnaire. Pour Lénine, puis pour les trotskistes,
l’échec de la révolution allemande sera l’échec
du spontanéisme luxembourgiste.
La plupart des marxistes se sont montrés, pour employer un
euphémisme, beaucoup plus timorés dans leur critique
du modèle organisationnel bolchévique, tel Georg Lukàcs.
Dans Histoire et conscience de classe, il s’en prend à
la brochure de Rosa Luxembourg et lui reproche sa défense
des « droits à la liberté », « la
liberté de ceux qui pensent autrement » . Il distingue
très nettement, dans le cadre de la révolution russe,
les « ennemis de la révolution » et les «
révolutionnaires qui divergent », les premiers pouvant
légitimement être privés de ces droits. Toutefois,
en son nom, l’idéologie marxiste, centrée sur
la méthode dialectique, ne précise pas sur quels critères
précis des différences peuvent être établis
entre les deux catégories : comme on l’a vu avec l’Opposition
ouvrière, le caractère subjectif de la doctrine permet
son utilisation pour légitimer toute action. Pour un Lukàcs
engagé dans la défense des bolchéviques, être
un « ouvrier conscient », c’est aussi être
un « ouvrier bolchévique ». Cette conception
théorique dogmatique, propre à légitimer l’absence
de démocratie au nom de principes flous, peut être
un élément d’explication d’un refus de
la démocratie organisationnelle sous le prétexte que
la bureaucratie est garante de l’orthodoxie ou que les idées
exprimées par la contestation ne sont pas conformes au marxisme.
L’anarchisme
La critique de Michels n’épargnait pas non plus les
libertaires : « La constitution d’oligarchies au sein
de multiples formes de démocratie est un phénomène
organique et par conséquent une tendance à laquelle
succombe fatalement toute organisation, fût-elle socialiste
ou même anarchiste » ; toutefois, il semble qu’il
s’agisse plus d’une déclaration de principe,
la spécificité structurelle et théorique de
l’anarchisme n’ayant pas été prise en
compte. Le mouvement anarchiste est sans conteste, au-delà
d’un socialisme moins dogmatique ou « anti-autoritaire
», le courant d’extrême-gauche à avoir
critiqué avec le plus de virulence les tendances oligarchiques
et bureaucratiques des partis communistes, dans la logique de sa
dénonciation de toute forme de domination. Très tôt,
en témoigne la lutte de Bakounine au sein de la Première
Internationale contre ce qu’il appelle l’autoritarisme
marxien et contre ses velléités centralisatrices,
le mouvement anarchiste veut s’affirmer comme « le »
mouvement anti-autoritaire. Sa dénonciation de l’Etat
(« Anarchia è parola che viene dal greco, e significa
propriamente senza governo : stato di un popolo che si regge senza
autorità costituite, senza governo » ) se généralise
en la dénonciation de toute structure anti-démocratique,
accusée dès Bakounine d’être porteuse
d’un germe dictatorial. Une critique très empirique
du pouvoir coercitif s’élabore, comme l’exprime
Louise Michel : « Le pouvoir est maudit, voilà pourquoi
je suis anarchiste » . Communiste ou syndicaliste (l’individualisme
condamnant parfois le principe même d’organisation politique),
l’anarchisme essaie de se prémunir contre toute possible
« oligarchisation » de l’organisation.
Professeur de sociologie à l’université de St
Etienne et militant libertaire, Daniel Colson définit l’organisation
anarchiste comme obéissant à « une logique fondée
sur l’affinité, l’intimité et l’autonomie
» . Le centralisme et la discipline sont rendues responsables
de la bureaucratisation, elle-même très tôt pointée
comme responsable de la mise en avant de chefs, signe « évident
» de la dégradation des idéaux révolutionnaires.
Le groupe d’anarchistes est un lieu de rencontres et de débats
: chaque individu agit en totale autonomie, et n’obéit
à aucune consigne. Il est libre de suivre ou de ne pas suivre
l’opinion générale. Mais c’est aussi au
nom de ce principe d’autonomie que, après la fin de
l’Association Internationale des Travailleurs , tout lien
entre les groupes disparaît au niveau régional et au
niveau national. Les groupes n’ont donc pas d’existence
durable, comme l’exige la pensée anarchiste elle-même
: « Nous ne croyons pas [...] aux associations, fédérations,
etc., à long terme. Pour nous, un groupement [...] ne doit
s’établir que sur un point bien déterminé,
d’une action immédiate ; l’action accomplie,
le groupement se reforme sur de nouvelles bases, soit entre les
mêmes éléments, soit avec de nouveaux... »
. L’anarchisme est un mouvement d’individus, dont le
nombre peut égaler celui des tendances . Au nom de la liberté,
c’est peut-être l’efficacité qui a complètement
été sacrifiée, cause première de l’échec
durable – hormis en Espagne et en Ukraine – des principes
libertaires, plus susceptibles de circuler ou de réapparaître
périodiquement sous forme d’idées que de bâtir
un mouvement de masse. Toutefois, avec l’essor de l’anarcho-syndicalisme
(dès la fondation de la CGT), et après la révolution
russe, l’anarchisme, conscient également de ce que
peut lui apporter la nouvelle science de la psychologie, va tenter
de structurer de manière moins empirique sa critique de l’autorité
et son type idéal d’organisation.
Ce cheminement ne va pas se faire sans heurts, comme l’illustrent
les violentes polémiques entre « synthésistes
» et « plate-formistes », après la révolution
russe. Ce débat a pris corps dans les années 1925-1930,
essentiellement en France, où, dès avant la 1ère
guerre mondiale, les anarchistes étaient en proie à
des problèmes organisationnels, du fait de la multiplication
de groupes sans véritables liens entre eux. La Synthèse
Anarchiste de Sébastien Faure, rédigée en 1926,
distinguant les 3 grands courants anarchistes que sont l’anarcho-syndicalisme,
le communisme libertaire et l’individualisme anarchiste, attribue
à la « guerre au couteau » qu’ils se livrent
les raisons de la désorganisation chronique du mouvement.
Pour lui, la solution se trouve dans la Synthèse, déjà
appliquée en Italie, en Ukraine et dans certains groupes
en France : ces courants sont distincts, mais non contradictoires,
et leur combinaison en une seule organisation doit renforcer le
mouvement : « chaque groupe fixera lui-même son mode
de recrutement et d’organisation intérieure »
. Jusqu’à aujourd’hui, un reproche constant est
néanmoins adressé aux organisations synthésistes,
celui de leur immobilisme, du fait de la recherche constante de
consensus.
En 1927, quelques exilés russes, Piotr Archinov en tête,
publient la « Plate-forme » (Plate-forme d’organisation
de l’Union générale des anarchistes), qui reprend
en réalité les idées d’un groupe anarchiste
russe auquel participaient Nestor Makhno, Ida Mett, et ayant pour
revue Dielo Trouda . Comme le mentionnent les groupes d’Angers,
le groupe Dielo Trouda se trouve à la convergence de deux
mouvements : le mouvement anarchiste français cherchant à
s’organiser, et le mouvement anarchiste russe (en partie)
ayant connu maints échecs et la victoire d’une organisation
révolutionnaire ; il élabore alors une proposition
organisationnelle pour rompre avec le dilemme « liberté
ou efficacité », et propose un mode plus structuré
et exclusivement communiste libertaire : il « répond
par une organisation de type unitaire avec pour corollaire la marginalisation
des individualistes » . La « Plate-forme » est
d’une infinie rigueur et est à la fois un manifeste
(« Partie générale »), une proposition
d’organisation sociétale (« Partie constitutive
», examinant la production, la consommation, la répartition
et le travail de la terre, la défense de la révolution),
et un projet d’organisation politique (« Partie organisationnelle
») exigeant l’unité théorique, l’unité
tactique, la responsabilité collective et le fédéralisme.
En beaucoup de points, la « Plate-forme » se trouve,
soit en rupture, soit en position d’innovation par rapport
aux traditions anarchistes. De très vives critiques lui sont
adressées, dont la plus célèbre est celle de
Malatesta :
Les mobiles des promoteurs sont excellents. Ils déplorent
que les anarchistes n'aient pas eu et n'aient pas sur les événements
de la politique sociale une influence proportionnée à
la valeur théorique et pratique de leur doctrine, non plus
qu'à leur nombre, à leur courage, à leur esprit
de sacrifice, et ils pensent que la principale raison de cet insuccès
relatif est l'absence d'une organisation vaste, sérieuse.
Effective. Jusqu’ici, en principe, je suis d’accord
[…]
Mais il est évident que pour atteindre leur but, les organisations
anarchistes doivent, dans leur constitution et dans leur fonctionnement,
être en harmonie avec les principes de l'anarchie. Il faut
donc qu'elles ne soient en rien imprégnées d'esprit
autoritaire, qu'elles sachent concilier la libre action des individus
avec la nécessité et le plaisir de la coopération,
qu'elles servent à développer la conscience et la
capacité d'initiative de leurs membres et soient un moyen
éducatif dans le milieu où elles opèrent et
une préparation morale et matérielle à l'avenir
désiré.
Le projet en question répond-il à ces exigences ?
Je crois que non. Je trouve qu'au lieu de faire naître chez
les anarchistes un plus grand désir de s'organiser, il semble
fait pour confirmer le préjugé de beaucoup de camarades
qui pensent que s'organiser c'est se soumettre à des chefs,
adhérer à un organisme autoritaire, centralisateur,
étouffant toute libre initiative. En effet, dans ces statuts
sont précisément exprimées les propositions
que quelques-uns, contre l'évidence et malgré nos
protestations, s'obstinent à attribuer à tous les
anarchistes qualifiés d'organisateurs.
Moins critiquées aujourd’hui, mais sans doute parce
que le mouvement anarchiste est encore plus divisé et plus
marginalisé qu’il ne l’était, les organisations
plate-formistes représentent néanmoins un pas en avant
vers le communisme.
La Confederacion Nacional del Trabajo (CNT), qui regroupe dès
avant 1936 plusieurs centaines de milliers d’adhérents
, tente, elle, sans rompre avec la tradition libertaire, de prendre
des mesures pour éviter toute forme de bureaucratisation
: si la CNT « a toujours eu ses politiciens, ses démagogues
politiques et ses crises « idéologiques » internes
» , elle n’en aurait pas souffert comme « toute
autre organisation différente de la CNT ». Vernon Richards
pointe lui aussi une double causalité pour expliquer le caractère
atténué du phénomène bureaucratique
au sein de la CNT :
- Une raison d’ordre statutaire, du fait de la « structure
décentralisée » de l’organisation. Une
série de mesures ont en effet été prises :
« La CNT, ainsi que le veulent ses statuts, n’employait
pas de fonctionnaires ni de personnes rétribuées.
Dans les locaux de la CNT, il y avait généralement
un concierge. Ces normes avaient pour but de combattre la bureaucratie
syndicale » . L’absence de permanents syndicaux, une
généralité dans le monde syndical, est censée
empêcher l’existence d’individus identifiant leurs
intérêts à ceux de l’organisation, celle-ci
devenant une fin en soi au lieu d’un simple moyen. Durruti
résume ainsi l’idéologie anarchiste : «
Aucun anarchiste dans les comités syndicaux, si ce n’est
à la base. Dans ceux-ci, en cas de conflit avec le patron,
le militant est obligé de transiger pour arriver à
un accord. Les contacts et les activités qui en découlent
poussent le militant vers le bureaucratisme. Conscients de ce risque,
nous ne voulions pas le courir. […] Aucun militant ne devait
prolonger sa gestion dans les comités, au-delà du
temps qui lui était imparti. Pas de permanents et d’indispensables
» .
Pour les anarchistes, bureaucratie et « réaction »
sont intrinsèquement mêlés. Il s’agit
de dé-professionnaliser la politique, et de maintenir la
stricte différence entre délégué et
« représentant », dans le cadre de la démocratie
directe.
- Une raison d’ordre culturel, liée à la «
grandeur » des militants de base, qui ont conservé
« un esprit révolutionnaire ». L’autonomie
des individus dans les organisations anarchistes est une garantie
du respect des statuts et de l’idéal libertaire, et
les anarchistes ont souvent opposé aux communistes, qui affirmaient
que le centralisme et la discipline étaient la garantie de
l’efficacité, l’idée que la culture anarchiste
faisait des militants des individus autonomes, capables d’initiatives
en toute circonstance, contrairement à un militant communiste
bloqué par la pesanteur de sa hiérarchie et par son
incapacité à agir lorsqu’il est privé
de celle-ci. Dans sa biographie de l’anarchiste Buenaventura
Durruti, Abel Paz relève l’étonnement du théoricien
allemand Rudolf Rocker devant la culture politique de la CNT, créatrice
de meetings fort silencieux, les militants n’applaudissant
pas aux discours des orateurs pour ne pas créer de distinction
entre les individus, première dérive vers le culte
de la personnalité. Pour Durruti, le triomphe de la révolution
nécessite « que l’homme apprenne à vivre
en liberté et développe en lui ses facultés
de responsabilité individuelle » . Pour Richards, «
tout mouvement, et spécialement un mouvement de masse qui
n’est pas fossilisé, doit continuellement soumettre
à la discussion ses idées et sa tactique » :
« un mouvement où il y a toujours unanimité
n’a généralement que des moutons et des bergers
» .
Il est toutefois intéressant de relativiser la profession
de foi idéaliste des anarchistes espagnols. La participation
de militants libertaires au gouvernement de front républicain
(Federica Montseny, Juan Garcia Oliver) illustre en effet un schéma
différencié entre représentants et militants
de base : pour beaucoup de militants, cette participation fut une
collaboration contre-nature avec un ennemi de classe, sur lequel
on avait de plus l’avantage. Cet épisode révéla
les tensions et les oppositions au sein de la centrale syndicale
et confirma aux yeux de beaucoup la véracité de l’association
bureaucratisation/trahison ; ce fut le constat d’un échec
: l’incapacité à construire une organisation
garantissant le respect de l’orthodoxie politique par le contrôle
des leaders, matérialisée aux yeux de beaucoup par
l’échec de la révolution espagnole.
Cependant, malgré cet échec, l’anarchisme a
persisté dans sa volonté de contrecarrer le phénomène
bureaucratique en affectant aux statuts le rôle de rempart
entre l’homme et ses pulsions. Il est même possible
de dire que cette volonté a depuis encore été
structurée et amplifiée. Les « Principes de
base » de la Fédération Anarchiste sont à
cet égard sans ambiguïté :
1) Possibilité et nécessité de l’existence
de toutes les tendances libertaires au sein de l’organisation
2) Autonomie de chaque groupe
3) Responsabilité personnelle et non collective
4) L’organe du mouvement, Le Monde Libertaire, ne peut être
l’organe d’une seule tendance ; celles-ci ont donc toute
possibilité d’éditer des organes particuliers,
avec l’assurance que l’organe du mouvement leur accordera
toute publicité, ainsi d’ailleurs qu’à
toute activité s’exerçant dans le cadre de la
culture, de la recherche, de l’action ou de la propagande
anarchiste
Ces mesures ne sont pas l’exclusivité de la Fédération
Anarchiste (FA), organisation « synthésiste »
; elles se retrouvent en effet chez les communistes libertaires
et les anarcho-syndicalistes. Les statuts de l’organisation
« plate-formiste » Alternative Libertaire (AL), définie
comme « une association d’individus libres » ,
témoignent ainsi d’une démarche similaire :
AL « est une organisation fédéraliste et autogérée
qui rassemble à égalité et solidairement tous
ses membres » :
Chaque membre adhérent participe à l’autogestion
de l’organisation, [dont il est] co-responsable. Il a ainsi
toute possibilité de rédiger des contributions qui
ne peuvent être refusées pour le Bulletin Interne.
Dans le cadre de son collectif local, il a tout pouvoir pour définir
et contrôler les orientations et activités de l’organisation.
Pour éviter au maximum le passage du nationalisme au centralisme
(même dit « démocratique »), les liaisons
et communications horizontales entre militants et collectif local,
soit à travers le Bulletin Intérieur, soit par correspondance
directe, sont non seulement prévues mais recommandées.
Même une organisation « anecdotique » et controversée
comme l’Union des Anarcho-Syndicalistes (UAS), qui rassemble
des militants anarchistes luttant dans le syndicat Force Ouvrière,
présente des statuts destinés à « imposer
» l’égalité entre individus, ou tout au
moins à la garantir :
Le groupe est la cellule vivante de l’union. Il est autonome
et par conséquent libre en toutes circonstances de déterminer
ses positions de principe et ses moyens d’action. Il est une
association affinitaire d’individus […] Dans certains
cas, un vote peut être émis, mais uniquement à
titre indicatif, et seulement lorsqu’il n’existe plus
de possibilité d’unanimité. Une fraction des
membres composant le groupe, ne peut, sous prétexte qu’elle
est majoritaire, contraindre aucun des autres membres à agir
à l’encontre de ses convictions […] Dans le cas
où une rupture de l’affinité de pensée
qui justifie l’existence du groupe est constatée entre
les membres, la scission qui s’ensuit implique le partage
des fonds dont dispose le groupe en proportion de ses composants.
Toutefois, sans omettre de signaler les divergences certaines entre
courants et le seul caractère panoramique de cette énumération
, la question que doit avant tout se poser le chercheur en histoire
immédiate, à la lumière du décalage
présenté, dans le cas de la CNT espagnole, entre théorie
et pratique, est celle des résultats d’une telle volonté
de faire du pouvoir un pouvoir collectif et non-coercitif, dans
le cadre de la démocratie directe. Pour être plus polémique,
j’ajouterais, comme hypothèses de travail, que l’anarchisme
se montre toujours très empirique dans sa critique du phénomène
bureaucratique, s’interdisant ainsi d’en comprendre
parfaitement les ressorts, et que le trotskisme, par son attachement
à la notion marxiste d’infrastructures déterminantes,
s’interdit à son tour d’avoir une réflexion
cohérente et pertinente, donc une réaction efficace,
quant au même phénomène. Il importe alors de
se poser les questions : Quels sont les ressorts du phénomène
bureaucratique à la lumière de l’histoire ?
Comment ébaucher une analyse historienne de l’organisation
politique et de la « loi d’airain de l’oligarchie
» ? Il apparaît comme raisonnable, en premier lieu,
de s’imprégner des méthodes et des concepts
utilisés par les chercheurs d’autres disciplines, et
traditionnellement plus attachés aux recherches scientifiques
sur l’organisation politique.
Anthropologie historique et interdisciplinarité
Dans « L’application de la psychanalyse à la
recherche historique », Wilhelm Reich expose son idée
que « la sociologie ne peut pas renoncer à la psychologie
dès qu’il s’agit de questions de ladite «
activité subjective » des hommes et de la formation
de l’idéologie » . « Qu’est-ce que
la psychanalyse peut avoir à dire sur la bureaucratie ?,
se demande encore Pierre Legendre. Je l’ai déjà
dit : très peu de choses, et même apparemment rien
» , avant que de rajouter : « Il n’y a pas, il
n’y a jamais eu d’autre question politique que celle-là,
le rapport des sujets à la jouissance » .
Pour les psychologues, il s’agit en effet et par exemple de
se pencher sur le concept de « pulsion d’emprise »,
parfois dénommée pulsion de maîtrise ou pulsion
de pouvoir, auxquelles correspond, peut-être plus justement,
l’anglais « instinct to master ». Roger Dadoun,
professeur à l’université de Paris VII-Jussieu,
rappelle l’ancienneté de sa mise à jour, avec
Freud, qui la considérait déjà comme une «
force antépremière » , mais affirme aussi qu’elle
est « peu considérée ». Il est vrai que
la bibliographie s’y rattachant est plutôt mince. Pourtant,
R. Dadoun la décrit comme « le geste premier du vivant
» et pense que « le politique offre à la pulsion
d’emprise son terrain d’élection » , puisqu’il
est fondamentalement « expression et exercice de la pulsion
de pouvoir » : « Si l’individu peut plonger dans
le Parti jusqu’à être le Parti, il est alors
tout-puissant et immortel » . « Freud et les psychanalystes
en général ne semblent pas en avoir fait grand cas,
et ne la nomment qu’en passant – alors même qu’elle
devrait être tenue pour une force de première importance,
et pouvoir même être considérée comme
la pulsion par excellence » . On comprend à quel point,
en soulevant l’hypothèse du rôle fondamental
de la structure politique d’une organisation, et de la culture
politique dans laquelle elle baigne, dans le phénomène
bureaucratique, on accorde du crédit à une telle notion.
C’est ce que pense aussi Roger Dadoun, partie prenante du
premier courant d’extrême gauche à critiquer
la bureaucratie : « ces quelques brèves indications
[…] disent assez combien la pensée anarchiste gagnerait
à se retremper dans les sources freudiennes » .
La récente multiplication des recherches sur le thème
des rapports de l’individu au groupe permet également
de nuancer le constat d’un champ d’étude peu
battu. Dès les années 50, des chercheurs américains
(Ohio, Michigan) cherchaient par exemple à décrire
les comportements des leaders ; ces dernières années,
les études et les colloques se sont multipliés. J’ai
cité Pierre Legendre, mais l’on peut évoquer,
de manière plus pertinente, le psychanalyste et sociologue
Gérard Mendel, fondateur de la sociopsychanalyse et auteur
en 2002 d’une très intéressante Histoire de
l’autorité. Il rapporte une expérience réalisée
par le professeur Stanley Milgram, de l’université
de Yale, et qui trace le lien entre pulsion d’emprise et soumission
à l’autorité. G. Mendel, quoiqu’il présente
tout de suite les limites de l’expérimentation, ne
craint pas néanmoins d’en dégager la valeur
scientifique ainsi qu’une conclusion qui a de quoi faire sursauter
: « les deux tiers des civilisés se changent d’une
minute à l’autre en abominables tortionnaires pour
peu que l’autorité le leur commande » …
on comprend en quoi ces conclusions soulèvent le problème
d’une organisation aliénante et déshumanisante,
véritable Frankenstein : l’homme adhère à
l’organisation en tant qu’individu, et n’est généralement
bientôt plus qu’un rouage technique de cette matrice,
dominé à défaut d’être dominant.
Milgram, avec l’idéologie qui lui est propre, conclut
d’une manière lapidaire : « Aucune société
ne pourrait […] exister sans hiérarchie et, selon lui,
pas de hiérarchie qui soit sans autorité » .
C’est ce type de conclusions que l’histoire est amenée
à revisiter.
L’hypothèse d’une causalité réciproque
entre phobies sociales ou « troubles comportementaux »
/ pathologies et comportements politiques me paraît être
un sujet d’une importance capitale pour l’avancement
des travaux de définition d’une théorie de l’organisation.
Toutefois, à ce domaine dans lequel nous ne sommes pas spécialistes,
nous ne pouvons emprunter que des références, et la
sociologie de l’organisation apporte des pistes bien plus
appréhensibles par l’historien. Celle-ci se concentre
avec plus d’attention sur le cadre entrepreneurial, «
au mieux » sur le cadre étatique, mais elle fournit
néanmoins des pistes, par son approche globale, théorique,
de l’organisation, à l’historien du politique.
Le parti politique n’est-il pas, comme le pense Michel Offerlé,
une entreprise politique, c’est-à-dire « un type
particulier de relation dans laquelle un ou des agents investissent
des capitaux pour recueillir des profits politiques en produisant
des biens politiques » ?
Michel Crozier fit rééditer en 1971 un ouvrage déjà
paru en 1963, et perçu à bien des égards comme
fondateur en sociologie de l’organisation . Examinant l’exemple
de l’agence comptable parisienne et le cas du monopole industriel,
il étudie le phénomène bureaucratique et dénonce
les exorcismes réclamés par « libéraux
» et « gauchistes » au détriment de l’analyse
scientifique : selon son analyse, quelques années encore
avant la parution de son ouvrage, les approches idéologiques
étaient telles que « l’étude objective
des problèmes de pouvoir […] ne semblait pas avoir
progressé beaucoup depuis les analyses de Machiavel ou de
Marx » . Pour lui, les données culturelles expliquent
en grande partie la « négativité » du
« bureaucratisme » : la persistance du phénomène
bureaucratique tiendrait à une persistance nécessaire
d’un pouvoir de type charismatique, dont on parviendrait peu
à peu à atténuer les effets. En conclusion
de son ouvrage, il expose une opinion « rassurante »
quant au problème de deux parties aux intérêts
inconciliables : « contrairement aux craintes formulées
constamment par les penseurs humanistes et révolutionnaires,
l’avenir nous offre plus de promesses de libération
que de menaces de « robotisation » de l’homme
» ;
La « bureaucratisation » au sens wéberien du
terme a beau s’accroître, elle n’a pas les conséquences
dysfonctionnelles que Weber redoutait […], l’élimination
ou du moins l’atténuation de la rigidité des
systèmes bureaucratiques d’organisation, au sens dysfonctionnel,
constitue une condition indispensable de la croissance de la «
bureaucratisation » au sens weberien.
Michel Crozier se rattache cependant à un courant d’analyse
« fonctionnaliste ». Carole Bournonville, évoquant
les diverses théories de l’organisation s’étant
succédé, attribue la cause de cette multiplicité
à la diversité des écoles de pensée
constituées « au fur et à mesure de l’évolution
économique et sociale et du développement scientifique
» , à la « diversité des formes d’organisation
selon le secteur auquel elles appartiennent [et] selon leur âge
», et à la « variété des approches
possibles » (caractéristiques internes, rapports avec
l’extérieur, etc.). Néanmoins, elle met en évidence
l’existence de deux grands courants :
- un courant (ou paradigme) fonctionnaliste, pour qui l’organisation
est un système de coopération harmonieuse et en équilibre.
- un courant (ou paradigme) critique, pour qui l’organisation
est un lieu où existent des intérêts divergents
et des conflits.
On peut supposer qu’en émettant l’hypothèse
de tendances oligarchiques inhérentes à toute forme
d’organisation, on se rattache à ce courant critique.
En effet, les fonctionnalistes « postulent l’existence
de buts communs à tous les membres de l’organisation.
[Car], si l’organisation existe, c’est que l’ensemble
de ses membres poursuivent des buts communs » : une telle
opinion ne laisse aucune place à l’analyse de la bureaucratie
comme rupture de l’harmonie organisationnelle, et même
l’étude des tentatives de résister à
la bureaucratisation suppose qu’une telle harmonie n’est
pas naturelle. De plus, « contrairement au courant fonctionnaliste,
l’analyse critique essaie de comprendre comment les relations
sociales se forment et se transforment dans le temps. Elle se préoccupe
donc de l’histoire » : « toute analyse fonctionnaliste,
en effet, écrit Michel Crozier, court le risque de se limiter
à une description complaisante de l’équilibre
du moment » . Plus généralement, le courant
critique se caractérise dans son ensemble par six conceptions
de l’organisation, étudiée selon des perspectives
« sociologique, historique, dialectique, démystificatrice,
actionnaliste, et enfin, émancipatrice » .
David Courpasson évoque un despotisme lié à
une double dimension du pouvoir dans les organisations contemporaines
: « concentration du pouvoir et mécanismes de menace
» . Selon lui,
l’analyse des moyens par lesquels les dirigeants des organisations
parviennent aujourd’hui à faire obéir les hommes,
c’est-à-dire à faire accepter leur domination,
va permettre de comprendre l’apparente ambivalence entre le
despotisme évoqué ici et le libéralisme affiché
dans les organisations.
Un des problèmes centraux de l’étude
de la bureaucratie dans les organisations est bien de comprendre
comment, en articulant discours et action, officiel et officieux,
fonds et forme, elle parvient à faire accepter l’inacceptable
:
Cette éternelle question de l’obéissance est
d’autant plus à réinvestir qu’en dépit
des espoirs mis par les gouvernants dans le libéralisme organisationnel,
certaines questions restent sans réponse : pourquoi les salariés
acceptent-ils de se soumettre aux impératifs d’initiative,
de responsabilité, de mobilité, et à toutes
les autres exigences du libéralisme organisationnel, alors
que celui-ci est loin d’avoir tenu ses promesses ? Le bateau
n’est toujours pas arrivé à bon port. Qu’est-ce
qui explique alors que les « marins » continuent à
suivre les ordres d’un « navigateur » souvent
impuissant et qui semble ne les guider nulle part ? Qu’est-ce
qui justifie qu’ils ne renoncent pas à atteindre le
port le plus proche, et ne provoquent ni mutinerie, ni changement
de cap ?
Encore une fois, il n’est pas certain que le schéma
de l’entreprise diffère beaucoup de celui de l’organisation
politique. L’employé d’une entreprise peut être
conditionné (« aliéné », disent
les marxistes ) par son éducation tout au long des écoles
qu’il a fréquenté (système érigé
en norme et défini comme un idéal) ou même être
mu par la crainte du chômage, il peut même avoir peur
de rencontrer la même situation dans une autre entreprise
: le militant peut être conditionné par le discours
de la bureaucratie (ou plus largement par la culture politique de
son milieu partisan), par la crainte de retrouver la même
situation dans une autre organisation, ou encore de subordonner
le problème posé par les « déviances
» aux nécessités pratiques qui ont conditionné
son engagement politique . On le voit, si la sociologie de l’organisation
se concentre plus, pour des raisons « pratiques », sur
le modèle entrepeneurial, ses hypothèses sont extensibles
au domaine politique.
Quelle peut donc être, à côté de deux
champs de recherches aussi pointus et aussi « efficaces »,
la légitimité et la pertinence d’une démarche
historique ? En réalité, comme le soulignent beaucoup
de sociologues, la démarche de la sociologie de l’organisation
est aussi une démarche historique. En ce sens, l’histoire,
engagée depuis plusieurs années dans un souci de combinaison
des disciplines, notamment avec l’anthropologie historique
ou la socio-histoire, a tout autant de légitimité
à s’intéresser au phénomène de
bureaucratisation, qui s’inscrit dans la durée.
Conclusion : Comment mener une recherche sur le sujet ?
Ainsi, c’est sur le modèle de l’anthropologie
historique que l’on peut fonder une approche ancrée
dans l’interdisciplinarité. Intéressantes, donc,
l´anthropologie culturelle, qui examine des « pratiques
collectives sans théorie » (A. Varagnac) comme les
croyances traditionnelles et les rites folkloriques afin d’ouvrir
un nouveau chantier pour l’histoire, ou encore l’anthropologie
politique, qui s’efforce de démontrer l’enracinement
de la politique dans des formes traditionnelles de la vie en société.
C’est bien sous leur parrainage que peut, ou doit, s’effectuer
une inscription dans la recherche d’une théorie de
l’organisation.
Lorsque Maurice Duverger conclut son ouvrage, Les partis politiques,
il adopte une position particulière, équivalant au
célèbre « Tout ce qui est réel est rationnel
» de Hegel :
Nous vivons sur une notion tout à fait irréelle de
la démocratie, forgée par les juristes à la
suite de philosophes du XVIIIe siècle. […] belles formules,
propres à soulever l’enthousiasme et à faciliter
les développements oratoires. Belles formules qui ne signifient
rien. On n’a jamais vu un peuple se gouverner lui-même,
et on ne le verra jamais . Tout gouvernement est oligarchique, qui
comporte nécessairement la domination d’un petit nombre
sur le grand. Rousseau l’avait bien vu, que ses commentateurs
ont oublié de lire : « A prendre le terme dans la rigueur
de l’acception, il n’a jamais existé de véritable
démocratie et il n’en existera jamais […] »
.
Cette conclusion est sans aucun doute plus celle du philosophe
que du scientifique ; de toute évidence, l’historien
doit se garder de telles considérations, au moins tant qu’il
n’a pas dressé le patron de sa théorie de l’organisation
(une tâche dont M. Duverger souligne fort justement la difficulté),
et la notion de « science pessimiste » développée
par Michels, mais aussi par Ostrogorski, devrait rester une oxymore
puisque nous devrions en rester à sa profession de foi :
éviter de porter tout jugement moral ou prédictif,
c’est-à-dire rentrant dans le domaine de l’opinion.
L’histoire est une science, qui laisse à la philosophie
le soin de la dépasser et de lui apporter tout à la
fois jugement et subjectivité. En tant que mouvement s’axant
sur la rationalité et la justice, l’anarchisme se doit
de préserver l’intégrité de cette démarche
scientifique : il doit échapper à l’idéologie.
D’autre part, Maurice Duverger ne conclut-il pas trop vite
? Ne manque-t-il pas à son analyse, immédiatiste,
une analyse historique de l’organisation politique, propre
à mettre en évidence la pluralité des modes
de fonctionnement, à confronter avec les théories,
dans le but d’ébaucher un schéma général
évolutif de l’organisation politique ? Démarche
contradictoire, juge Maurice Duverger, qui pense qu’il «
est impossible aujourd’hui de décrire sérieusement
les mécanismes comparés des partis politiques »
: « On est enfermé dans un cercle vicieux : seules,
des monographies, préalables, nombreuses et approfondies,
permettront de construire un jour la théorie générale
des partis ; mais ces monographies ne pourront pas être réellement
approfondies tant qu’il n’existera point une théorie
générale des partis » . Frédéric
Sawicki, lui, souligne la nécessaire diversité des
approches pour l'étude des partis politiques : « Parler
de sociologie des partis politiques a quelque chose d’abusif.
Il ne devrait pas y avoir, en toute rigueur, de sociologie des partis
politiques au singulier, à moins de restreindre abusivement
cette qualification aux recherches recensant les propriétés
socio-démographiques de leurs membres » .
Ces deux commentaires convergent et, puisqu’ils n’abrègent
pas sa démarche, poussent l’historien novice que je
suis vers une direction : l’inscription dans un cadre interdisciplinaire,
qui seul peut avancer dans la définition d’une théorie
générale des organisations. Démarche interdisciplinaire,
non seulement au sein même de l’étude historienne,
mais aussi par la combinaison de celle-ci avec des recherches proprement
psychologiques, sociologiques, anthropologiques.
L’extrême gauche n’a bien sûr qu’une
valeur d’exemple, un exemple emblématique. L’étude
des tendances oligarchiques et bureaucratiques dans les organisations
s’inscrit légitimement dans une perspective de mise
en évidence d’éléments d’une théorie
de l’organisation. Peut-être permettra-t-elle de constater
l’universalité de ces tendances, et d’élargir
ensuite le problème à toute sociation : parti, syndicat,
association… Il semble que le rapport interne à la
démocratie soit en lien étroit avec son rapport externe,
entre le fonctionnement d’une organisation et sa pratique
politique. Se transformant peu à peu en institutions, les
organisations modernes, au moment du développement de la
psychologie sociale et de la sociologie des organisations, ont été
« analysées comme des systèmes humains et sociaux,
autrement dit comme des systèmes dans lesquels se posent
des problèmes de liaison, de participation au pouvoir, de
contrôle des activités, de rapport entre des hommes
» ; or, « c’est au cœur des institutions
– l’Eglise, la République, le Parti, –
que se cachent les secrets de leur pouvoir, la théorie qui
les légitime » . Pour les anarchistes, l’enjeu
est immense : c’est celui de l’apport d’un crédit
scientifique à ses postulats. « Que signifie bureaucratique
? », s’interrogeait Claude Lefort. « Le mot désigne
des méthodes, des mentalités, des comportements, une
disposition à suivre un modèle établi, à
obéir aux règles, à s’en remettre aux
ordres d’en haut, sans souci des cas concrets et des innovations
nécessaires » . En défendant l’iconoclasme
permanent, en érigeant l’insoumission, comme le disait
Durruti, en commencement de la civilisation, en refusant de suivre
les modèles, non pas par esprit de contradiction, mais parce
qu’ils sont modèles, l’anarchiste ne serait plus
seulement le rêveur d’absolu mais l’instaurateur
d’un contre-pouvoir permanent, le génial visionnaire
instrument du possible : l’insoumission comme fait culturel
et le contrôle des techniciens comme fait statutaire représentent
sans doute des pistes d’harmonie entre démocratie et
efficacité. Une chose est certaine : une théorie de
la bureaucratie, c’est avant tout une théorie de la
révolution.
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