Solidarité
ouvrière publia en 1972 une série d’articles intitulée « Syndicalisme
et bolchevisme ».
Il
faut se replacer dans le contexte de l’époque. La période qui
a suivi mai 68 a vu fleurir nombre de groupes léninistes –
trotskistes ou maoïstes – qui
se concurrençaient pour le rôle de direction de rechange du mouvement
ouvrier. Il était absolument nécessaire de leur opposer une doctrine
cohérente et revenir aux principes de base du mouvement ouvrier,
que le mouvement libertaire français n’avait malheureusement pas
pu affirmer.
L’usage
voulait que les articles ne soient pas signés, car nous estimions
qu’ils devaient refléter le point de vue de l’organisation, non
celui d’individus.
Le
dernier article de la série, « Le syndicalisme révolutionnaire,
réponse à l’impasse léniniste » fut écrit par Jacky Toublet.
(René
Berthier, mars 2008.)
Solidarité
ouvrière n° 20
Décembre
1972
Syndicalisme
et bolchevisme
Le syndicalisme révolutionnaire, réponse
à l’impasse léniniste
Jacky Toublet
Au cours de notre étude succincte sur
« Syndicalisme et bolchevisme », nous pensons avoir
détruit un certain nombre de mythes qui courent sur l’action et
la théorie léninistes. En général, les critiques qu’ont portées
les syndicalistes libertaires sur les diverses versions du bolchevisme
ont été le plus souvent sans effet sur la bonne conscience de
ses militants ; que le bolchevisme soit foncièrement anti-démocratique,
ils l’admettent, quelques-ans même avec
une certaine fierté ; qu’il leur faille parfois parler à
la classe ouvrière avec des fusils ne les trouble pas outre mesure.
Ils se pensent comme le facteur historiquement progressif, et
se trouver dans le vent de l’histoire peut tout justifier;
Ce rôle de théorie ouvrière du marxisme-léninisme
est-il réel ?
Lorsqu’on observe les événements historiques
des soixante dernières années, on ne pas ne pas remarquer combien
ceux-ci contredisent cette affirmation. Le bolchevisme n’est pas
né dans les pays industriels les plus développés; son élaboration
a été effectuée dans une région du monde à large majorité agricole,
dans une société à vestiges féodaux assez importants. Son champ
d’action et de réussite s’est étendu sur des contrées en voie
d’industrialisation, dominées par l’impérialisme économique ou
politique des grandes nations industrialisées. Les partis de type
bolchevik – théoriquement avant-garde ouvrière – ont été efficaces pour détruire des sociétés dans
lesquelles la classe ouvrière était très minoritaire, voire quasiment
inexistante. En outre, toutes les révolutions nationalistes ont
été faites sur le modèle bolchevik, quelle que soit l’idéologie
qui les sous-tendait; Algérie, Egypte, Yémen, etc. ont été coupés
en partie du marché capitaliste mondial par l’action révolutionnaire
d’une minorité fortement organisée dirigée par des représentants
de l’intelligentsia – couche
sociale particulière des pays peu industrialisés et dominés par
l’impérialisme.
Au contraire, dans les pays capitalistes
développés, tous les partis de type bolchevik, tous ceux
du moins qui sont suffisamment importants pour influer sur les
événements, sont assimilables à la social-démocratie –
démocratie interne en moins.
De tous ces faits, il nous semble justifié
de tirer la conclusion suivante : le bolchevisme, dans son
aspect réel, et sans tenir compte de sa phraséologie (1),
n’est pas une théorie révolutionnaire du prolétariat ; il
est historiquement la théorie révolutionnaire de la petite bourgeoisie
intellectuelle des pays en voie de développement dominés par l’impérialisme.
Son rôle est de couper les contrées où son pouvoir peut s’implanter
du contrôle et des intérêts de l’impérialisme afin d’y assurer
l’accumulation qui rendra possible l’essor industriel sur des
bases nationales ; en outre, les fameuses conquêtes d’octobre
– planification, nationalisations, monopole
du commerce extérieur – des trotskistes,
bases du prétendu Etat ouvrier dégénéré, sont les fondements socio-économiques
de la nouvelle classe d’exploiteurs de la même manière que la
propriété privée des moyens de production, la liberté du commerce,
la loi de la valeur et le salariat sont les piliers du capitalisme.
SYNDICALISME REVOLUTIONNAIRE
A la même époque où Lénine élaborait le
bolchevisme, naissait en Europe occidentale et aux U.S.A. une
autre théorie révolutionnaire, authentiquement prolétarienne celle-là,
ce qu’on a appelé le syndicalisme révolutionnaire, ou l’anarcho-syndicalisme.
En effet, alors que le léninisme est une synthèse du populisme
et du marxisme de Kautsky (2), c’est-à-dire une réflexion
des intellectuels socialistes, réflexion qui conclut par l’exigence
du rôle dirigeant de ces mêmes intellectuels d’extraction bourgeoise
venus au socialisme, le syndicalisme révolutionnaire est issu
indiscutablement de la pratique ouvrière ; Griffuelhes, qui
fut secrétaire de la C.G.T., pouvait écrire que certains « s’efforcent
de rattacher les origines du mouvement ouvrier actuel aux principes
posés par la conception anarchiste ; les autres s’appliquent
à les trouver dans la conception socialiste... A mon sens, le
mouvement ouvrier actuel ne remonte à aucune de ces deux sources.
Il ne se rattache directement à aucune des deux conceptions qui
voudraient se le disputer : il est le résultat d’une longue
pratique, créée bien plus par les événements que par tels
ou tels hommes... » C’était la pratique ouvrière qui donnait
naissance à une théorie, et non le contraire.
Nous pensons que l’outil révolutionnaire
entrevu à cette époque dans certains pays industriels développés
– le syndicalisme envisagé comme
expression globale du prolétariat –
et le moyen qui en découle –
la grève générale insurrectionnelle et ·expropriatrice –
sont toujours, et seront de plus en plus, l’outil et le moyen
révolutionnaires des sociétés industrielles développées.
Premier
&acte révolutionnaire : la destruction de l’Etat
C’est par la destruction de l’Etat que
commence toute révolution. Détenteur exclusif de l’usage légitime
de la force, celui-ci a toujours été le dernier rempart des classes
privilégiées dans toute l’histoire, que ce soient les patriciens
antiques, les féodaux, les capitalistes modernes ou la nouvelle
classe oligarchique des pays collectivistes d’Etat. La
plus grande erreur du mouvement révolutionnaire a été,
à notre sens, de penser que toutes les formes d’Etat seraient
abattues d’une manière analogue, sans tenir compte de la société
civile dont il est l’émanation et l’aliénation politiques pour
reprendre le vocabulaire proudhonien.
1) Dans les sociétés à large majorité
agricole
Ainsi que le soulignait Saint-Simon, les
couches privilégiées des sociétés agricoles ont toujours été en
leur majorité formées de soldats ; la richesse principale
étant la richesse foncière, celui qui peut couvrir une
contrée et dominer ses paysans, c’est essentiellement l’homme
de guerre. Le noble des sociétés féodales est avant tout un militaire.
Son Etat est fruste, il n’est que l’organisation de bandes
armées et le fisc. Pour les paysans en révolte, le seul moyen
était de battre le soldat sur son terrain. Sa lutte devient tout
de suite une lutte armée contre les forces de répression. L’histoire
fourmille d’exemples : Spartacus, les donatistes, les jacqueries,
la révolte des paysans allemands au XVIe siècle et
partiellement au XXe siècle, la Russie, la Chine, Cuba,
l’Algérie, voire même le Vietnam.
2) Caractéristiques des sociétés industrielles
développées
La mutation
introduite par la naissance de l’industrie n’a pas été assez soulignée
par le mouvement révolutionnaire. La société industrielle est
complexe, imbriquée et fragile. Elle fait une dépense énorme d’énergie
et pour elle les communications sont vitales. L’économie agricole
est stable, peu consommatrice d’énergie, aux moyens de communications
sommaires. Au contraire, le point faible des sociétés industrielles,
c’est l’industrie et l’énergie. Il ne s’agit plus aujourd’hui
de combattre uniquement les forces de répression mais de porter
son effort principal vers le point faible de l’adversaire de classe
et de l’Etat : sa dépendance à l’égard de l’industrie et
de l’énergie.
En effet, on peut dire que l’Etat se compose
de trois grands corps : le gouvernement central et ses services,
les administrations centralisées qui couvrent tout le pays (préfets,
etc.) et enfin les forces de répression spécialisées (environ
75 000 policiers, 20 000 gardes mobiles, 50 000
gendarmes, 15 000 CRS). La première tâche révolutionnaire
tendra donc à isoler les trois grands corps les uns des autres
et à rompre leurs relations internes. Ils ne sont efficaces que
dans la mesure où existent entre eux des liaisons ; dans
le cas où ces liaisons sont rompues, ce ne sont plus que des individus
et des services isolés. Qu’est-ce qu’un préfet sans téléphone ?
Autrement dit, aujourd’hui, la destruction
de l’Etat passe en très grande partie par la destruction des communications
entre les grands corps administratifs et le blocage de l’énergie.
Il ne faudrait pas penser que les anarcho-syndicalistes
croient que tout affrontement direct avec les forces de répression
sera exclu ; mais gagner quelques batailles de rues sans
s’attaquer à l’organisation même de l’Etat serait inutilement
sanglant (3).
L’outil. –
La destruction de l’Etat se faisant en grande partie par l’économie,
l’importance des organisations à la base économique des travailleurs
devient énorme, et le nom qu’on donne à ces organisations n’a
que peu d’intérêt. Il faut privilégier le travail des militants
révolutionnaires dans toute forme d’organisation qui trouve sa
causalité dans la condition économique des travailleurs :
organisation de classe, partant de l’entreprise et se fédérant
verticalement par l’industrie et horizontalement par localité,
région, etc. ; aujourd’hui, ce sont les syndicats ;
demain, ce sera peut-être autre chose, une confédération de conseils
ouvriers, par exemple.
Le moyen. –
Rompre les liaisons des parties de l’Etat et arrêter la production
d’énergie, là est le but de la grève générale simultanée de toutes
les industries. Evidemment, un certain nombre de problèmes humanitaires
se posent, et le mouvement révolutionnaire se devra de les poser,
par exemple, la maintenance des hôpitaux et les besoins essentiels
de la population.
DESTRUCTION DE L’ETAT ET CONSTRUCTION
SOCIALISTE
La destruction de l’Etat par la grève
générale est l’acte négatif de la révolution. Ainsi, en mai 1968,
pendant quelques jours, l’Etat n’a pratiquement plus existé, les
forces de répression se démobilisaient, les officiels ne savaient
que faire.
Cette vacance du pouvoir est le but de
l’acte négatif révolutionnaire, mais il est insuffisant.
Ce n’est que par la reprise de la production
sur des bases socialistes que la lutte révolutionnaire montera
d’un cran. Et pour ce faire, il est absolument nécessaire
que préexistent des liaisons entre industries avant le choc révolutionnaire (4).
Pour la construction socialiste, le rôle
de l’organisation économique des travailleurs est encore plus
capital que dans la grève générale. Seule, parce qu’elle est formée
uniquement de travailleurs, elle pourra déterminer sur quelles
bases s’organisera l’autogestion socialiste ; seule, parce
qu’elle est organisée à la fois par l’industrie et localement
dans les usines mêmes, elle pourra relancer la production, l’organiser,
en répartir les résultats.
Dans le cadre d’un article, il est impossible
de détailler ce que pourrait être, par exemple, l’action d’une
union départementale, à la fois pour la production et la répartition,
mais il est évident qu’elle pourrait être de la plus grande importance.
C’est sur la réussite ou l’échec de la
reprise du travail, après l’expropriation de fait, que se jouera
le sort de tout mouvement insurrectionnel ; et en cas d’échec,
c’est le fascisme, quel que soit le nom dont on l’affuble !
Conclusion
Lorsque Lénine dit que l’histoire atteste
que le mouvement ouvrier livré à ses seules forces ne peut dépasser
le réformisme, il se trompe. Son erreur est d’autant plus lourde
qu’il pouvait observer dans le même temps la naissance d’un mouvement
révolutionnaire essentiellement prolétarien ; c’est-à-dire
un mouvement qui, par son auto-organisation, fabriquait sa théorie de classe. Expropriation
capitaliste par l’action révolutionnaire du prolétariat lui-même
sans intermédiaires, tels que partis politiques et parlementarisme ;
organisation de la production sur la base de la gestion ouvrière
collective et coordonnée, d’où disparition des classes et destruction
de l’Etat, cette théorie était indiscutablement socialiste.
Elle surgit tout au long de l’histoire
du mouvement ouvrier, pour autant que le prolétariat puisse s’organiser
sur des bases de classe et théoriser librement sa pratique ;
on la retrouve de la Première Internationale aux recherches actuelles,
issues de 1968 et de ses comités de lutte, en passant par la C.G.T.
d’avant 1914, les soviets et les comités d’usine de 1905 à 1917
en Russie, les I.W.W., l’U.S.I., la
C.N.T. d’Espagne, les révoltes de Budapest, de Pologne, de Tchécoslovaquie ;
qu’on la nomme socialisme révolutionnaire en 1870, syndicalisme
révolutionnaire en 1906, anarchosyndicalisme en 1936, socialisme
autogestionnaire en 1968 – chacune
de ces appellations ne recouvrant qu’une partie de sa réalité
et se complétant plutôt que s’opposant –
elle est authentiquement la pensée politique de la classe des
producteurs qui s’oppose à ses oppresseurs et à ses exploiteurs.
Au contraire, le fondement du bolchevisme
est la conviction que la conscience socialiste doit être apportée
du dehors, et c’est au-dehors du prolétariat que l’ouvrier révolutionnaire
doit former son intelligence et affermir sa conviction. Et dans
cette formation est inclus le devoir de se mettre à l’école « des
intellectuels bourgeois venus au socialisme », lequel n’est
pas né des aspirations et de la pratique ouvrières mais jailli
quasiment ex nihilo de
la réflexion de savants.
Le caractère particulier de l’intelligentsia
des pays en voie de développement et le rôle dirigeant qu’elle
revendique apportent la clé qui permet d’élucider le paradoxe
d’une théorie de classe née dans l’esprit d’individus d’une autre
classe et de luttes d’une classe dirigées par des individus d’une
autre classe. En effet, de la même manière que la bourgeoisie
s’est servie du prolétariat naissant et de la paysannerie pauvre
pour asseoir son pouvoir politique contre la noblesse, la petite
bourgeoisie intellectuelle entend se servir du prolétariat pour
combattre le capitalisme et asseoir son pouvoir politique, son
moyen étant le collectivisme oligarchique d’Etat qui exproprie
le capitalisme et la place en gestionnaire –
rôle économique indiscutable – et en propriétaire oligarchique de fait. C’est pour
cette raison que tous les léninistes s’opposent à l’autogestion
– gestion ouvrière collective et coordonnée – et à la propriété collective et indivise des travailleurs
sur les moyens de production, d’échange et de répartition, et
qu’ils s’y opposeront toujours. Autogestion et propriété collective
non étatique nient leur place future de gestionnaires et de propriétaires
collectifs !
La voie de la société sans classes et
sans Etat a été tracée par les générations de militants qui théorisèrent
la pratique ouvrière dans ses organisations de classe. A l’inverse
des affirmations de ses adversaires, le syndicalisme révolutionnaire
et la grève générale insurrectionnelle et expropriatrice sont
bien l’outil et le moyen de la révolution prolétarienne dans les
pays industriels développés.
_________________
(1) Il est intéressant de retourner
contre des marxistes certaines affirmations de Marx. Dans L’idéologie
allemande, Marx dit que le langage des révolutionnaires de
1789 était celui des vieux républicains romains, mais leur action
fut de détruire définitivement la féodalité et d’établir la liberté
du commerce. Ils disaient : « Liberté, égalité, fraternité »,
et permettaient au capitalisme de naître. Plus simplement nous
dirons qu’il faut juger le bolchevisme sur ce qu’il fait et non
sur ce qu’il dit.
(2) Voir à ce sujet l’étude de Nicolas
Berdiaev : Les sources et le sens du communisme russe
(Idées, Gallimard), et un article du journal socialiste révolutionnaire :
« Le messager de la révolution russe », paru en 1903
(Que faire ?,
paru au Seuil) dans lequel il est dit que les thèses de Lénine
s’assimilent aux thèses populistes sur l’intelligentsia et son
rôle d’avant-garde.
(3) Notons que les C.R.S. sont organisés
de manière autonome. Ils peuvent se déplacer dans un pays hostile
ou pendant une grève générale sans être tributaires du ravitaillement
ou de l’énergie « civiles ». Preuve supplémentaire que
l’ennemi connaît ses points faibles.
(4) Par exemple, les mineurs doivent
être en contact avec les industries sidérurgiques, elles-mêmes
liées avec les industries de transformation, etc.