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Origine : http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=210
Message Internet Date 12 Novembre 2003 Objet: [multitudes-infos] relecture : déjà un classique
! Revue Multitudes - numéro 1 - mars 2000 -
http://www.multitudes.net/Biopolitique-ou-politique/
MULTITUDES - Dans vôtre livre, La mésentente, vous
mettez à l'épreuve le questionnement politique en
le confrontant à la fausse opposition sur dualité
de la voix phônè), comme expression de l'utile, et
de la parole (logos) comme expression du juste, dualité par
laquelle l'animalité serait originairement scindée.
En deçà de cefte opposition, vous repérez le
litige, ou le tort, comme le véritable lieu du politique
- ce tort qui réside précisément dans le rejet
de la majorité des êtres parlants dans le bruit vocal
où s'exprime la souffrance et l'agrément.
Si nous nous sommes adressés à vous pour penser l'usage
qu'il est possible de faire de la catégorie de biopolitique,
c'est que le geste que vous accomplissez nous semble constituer
une tentative singulière pour reconduire la politique à
la vie des sujets et transformer son concept à ce niveau
de radicalité. Mais ce geste paraît comme immédiatement
retenu : tout se passe comme Si la politique prenait toute entière
place dans l'écart qui se creuse entre deux formes de vies
et dans le litige produit par cet écart même. Ne peut-on
alors dire, en se situant dans votre perspective, que la biopolitique
est ce qui reste l'impensé constitutif de la politique elle-même?
Et dans quelle mesure peut-il être investi pour lui-même
?
JACQUES RANCIÈRE - Je n'ai pas "reconduit la politique
à la vie des sujets " au sens où j'aurais montré
son enracinement dans une puissance de la vie. La politique n'est
pas pour moi l'expression d'une subjectivité vivante originaire
opposée à un autre mode originaire de la subjectivité
- ou à un mode dérivé, détourné,
comme dans les pensées de l'aliénation. En revenant
sur la définition aristotelicienne de l'animal politique,
mon objet était de mettre en cause la fondation anthropologique
de la politique la fondation de la politique dans l'essence d'un
mode de vie, l'idée du bios politikos, qu'on a vu refleurir
ces derniers temps à travers des références
plus modernes (Léo Strauss et Hanna Arendt, pour l'essentiel).
J'ai voulu montrer qu'il y avait un cercle vicieux dans cette fondation:
la " preuve d'humanité ", le pouvoir de communauté
des êtres doués du Logos, loin de fonder la politicité,
est en fait l'enjeu permanent du litige qui sépare politique
et police. Mais ce litige n'est pas lui-même l'opposition
entre deux modes de vie. Politique et police ne sont pas deux modes
de vie mais deux partages du sensible, deux manières de découper
un espace sensible, d'y voir ou de n'y pas voir des objets communs,
d'y entendre ou de n'y pas entendre des sujets qui les désignent
ou argumentent à leur sujet.
La police est le partage du sensible qui identifie l'effectuation
du commun d'une communauté à l'effectuation des propriétés
- des ressemblances et des différences - caractérisant
les corps et les modes de leur agrégation. Elle structure
l'espace perceptif en termes de places, fonctions, aptitudes, etc.,
a l'exclusion de tout supplément La politique, elle, est
- et n'est que - l'ensemble des actes qui effectuent une "propriété"
supplémentaire, une propriété biologiquement
et anthropologiquement introuvable, l'égalité des
êtres parlants. Elle existe en supplément à
tout bios. Ce qui s'oppose, ce sont deux structurations du monde
commun : celle qui ne connaît que du bios (depuis la transmission
du sang jusqu'à la régularisation des flux de populations)
et celle qui connaît les artifices de l'égalité,
ses formes de refiguration du " monde donné " du
commun effectuées par des sujets politiques. Ceux-ci n'affirment
pas une vie autre mais configurent un monde commun différent
En tout état de cause, l'idée du sujet politique,
de la politique comme mode de vie développant une disposition
naturelle caractéristique d'une espèce vivante singulière
ne peut être assimilée à ce que Foucault analyse
: les corps et les populations comme objets du pouvoir. L'animal
politique aristotélicienne est un animal doué de politicité,
c'est-à-dire capable d'agir comme sujet participant à
l'agir politique, dans les termes aristotéliciens, un être
participant à la puissance de l'arkhè comme sujet
en même temps que comme objet. 1£ corps concerné
par la " biopolitique " de Foucault est, lui, un corps
objet de pouvoir, un corps localisé dans le partage policier
des corps et des agrégations de corps. La biopolitique est
introduite par Foucault comme différence spécifique
dans les pratiques du pouvoir et les effets de pouvoir: comment
le pouvoir opère des effets d'individualisation des corps
et de socialisation des populations. Or cette question n'est pas
celle de la politique. La question de la politique commence là
où est en cause le statut du sujet qui est apte à
s'occuper de la communauté.
Cette question, je crois, n'a jamais intéressé Foucault,
sur le plan théorique en tout cas. Il s'occupe du pouvoir.
Et il introduit le " biopouvoir " comme une manière
de penser le pouvoir et sa prise sur la vie. Il faut se souvenir
du contexte dans lequel il le présente dans " La volonté
de savoir " : celui d'une critique des thèmes de la
répression -et de a libération -sexuelle. Il s'agit
pour lui de s'opposer à un discours de type freudo-marxiste,
de montrer comment une certaine idée de la " politique
de la vie " repose sur la méconnaissance de la manière
dont le pouvoir s'exerce sur la vie et sur ses " libérations
". Il y a un certain paradoxe à vouloir retourner le
dispositif polémique de Foucault pour affirmer un enracinement
vitaliste de la politique. Et Si l'idée de biopouvoir est
claire, celle de biopolitique est confuse. Car tout ce que désigne
Foucault se situe dans l'espace de ce que j'appelle la police. Si
Foucault a pu parler indifféremment de biopouvoir et de biopolitique,
c'est parce que sa pensée de la politique est construite
autour de la question du pouvoir ; qu'il ne s'est jamais intéressé
théoriquement à la question de la subjectivation politique.
Aujourd'hui l'identification des deux termes va dans deux directions
opposées, que je crois étrangères à
la pensée de Foucault, et qui sont en tout cas étrangères
à la mienne.
Il y a, d'un côté, l'insistance sur le biopouvoir comme
mode d'exercice de la souveraineté, qui enferme la question
de la politique dans celle du pouvoir et tire le bio-pouvoir sur
un terrain onto-théologico-politique : ainsi, lorsque Agamben
explique l'extermination des juifs d'Europe comme conséquence
du rapport à la vie indus dans le concept de souveraineté.
C'est une façon de ramener Foucault du côté
de Heidegger par la médiation d'une vision du sacré
et de la souveraineté à la Bataille. Or, s'il est
clair que Si Foucault a des coquetteries de ce côté,
il n'identifie pas simplement le concept de la souveraineté
à celui du pouvoir sur la vie et il pense le racisme moderne
dans les termes d'un pouvoir qui s'applique à majorer la
vie, pas dans ceux du rapport de la souveraineté à
la vie nue. La problématique arendtienne- heideggerienne
en dernière instance - des modes du vivre, qui soutient la
théorisation d'Agamben, me semble très étrangère
à celle de Foucault D'un autre côté, il y a
la tentative de donner un contenu positif à la " bio-politique".
Ily a, à un premier niveau, la volonté de définir
des modes de prise en charge, de rapport subjectif au corps, à
la santé et à la maladie qui s'opposent à la
gestion étatique du corps et de la santé, comme on
a pu le voir notamment dans les combats menés sur les questions
de la drogue et du Sida. Il y a, à un autre niveau, l'idée
d'une biopolitique fondée sur une ontologie de la vie, identifée
à une certaine radicalité d'autoaffirma-tion. Celle-ci
s'inscrit dans une tradition de marxisme anthropologique, héritée
des Grundnisse, qui s'est politiquement retrempée dans l'opéraIs-me
et théoriquement rajeunie dans le vitalisme deleuzien. Cela
revient pour moi à une tentative d'identifier la question
de la subjectivation politique à celle des formes de l'individuation,
personnelle et collective. Or je ne crois pas que rien se déduise
d'une ontologie de l'individuation à une théorisation
des sujets politiques.
MULT!TUDES - Dans La mésentente, vous introduisez votre
définition de la police (que vous opposez à la politique)
par une référence à la généalogie
de la police que propose Foucault dans Omnes et Singulatim, comme
s'étendant à tout ce qui concerne l'homme et son bonheur
Mais que faites-vous du fait qu'aux yeux de Foucault, la police
ne constitue qu'un aspect de cette forme de pouvoir qui s'exerce
sur la vie des individus et des populations ?
JACQUES RANCIERE - Il semble y avoir eu une équivoque sur
ma référence à Foucault dans La mésentente.
J'y ai défini la police comme une for-me de partage du sensible,
caractérisée par l'adéquation imaginaire des
places, des fonctions et des manières d'être, par l'absence
de vide et de supplément Cette définition de la police,
élaborée dans le contexte de la polémique des
années quatre-vingt-dix sur la question de l' "identité
" est tout à fait indépendante de l'élaboration
de la question biopolitique chez Foucault. En la proposant, j'ai
eu le souci de bien écarter cette notion des associations
habituelles police/appareil répressif et aussi de la problématique
foucaldienne de la disciplinarisation des corps - ou de la "
société de surveillance ". C'est, dans ce contexte
que j'ai cru utile de rappeler que, chez Foucault lui-même,
la question de la police était beaucoup plus large que celle
de l'appareil répressif et de la disciplinarisation des corps.
Mais il est clair que le même mot de police renvoie à
deux dispositifs théoriques très différents.
Dans Omnes et singulatim Foucault traite de la poli-ce comme dispositif
institutionnel participant du contrôle du pouvoir sur la vie
et les corps. Police, chez moi, ne définit pas une institution
de pouvoir, mais un principe de partage du sensible à l'intérieur
duquel peuvent se définir des stratégies et des techniques
de pouvoir
MULTITUDES - Dans l'interprétation que donne Foucault dans
La volonté de savoir, de la biopolitique comme transformation
du pouvoir souverain, passage du pouvoir de vie et de mort au pouvoir
comme gestion de la vie, l'émergence du social comme nouvel
espace du politique joue un rôle majeur. C'est sur ce point
que se sont concentrées les interprétations foucaldiennes
de l'Etat-Providence, plus récemment nommé (par Balibar,
par Castel) Etat-national-social. Pour vous aussi, le social constitue
un thème fondamental de transformation. Ce vous appelez l'"
incoporation policière ", c'est justement la réalisation
du sujet politique comme corps social. Est-il possible, selon vous,
de court-circuiter cette incorporation en restaurant un autre point
de vue sur le social? Est-il possible de porter sur le social un
regard politique qui échappe à une telle réduction,
et le nom de biopolitique peut-il converitir, au prix: d'un certain
renversement de son usage foucaldien, à désigner cette
intention?
JACQUES RANCIÈRE - Le social est chez Foucault l'objet d'un
souci du pouvoir Foucault a transformé la forme classique
de ce souci (l'inquiétude devant les masses laborieuses/dangereuses)
en une autre forme: l'investissement positif du pouvoir dans la
gestion de la vie et la production de formes optimales &individuation.
Cette préoccupation peut sans doute s'inscrire dans une théorisation
de l'Etat social. Mais l'Etat n'est pas là l'objet de non
étude Pour moi, le social n'est pas un souci du pouvoir ou
une production du pouvoir. Il est l'enjeu du partage entre politique
et police. Il n'est as ainsi un objet univoque, un champ de rapports
- de production et de pouvoir - que l'on pourrait circonscrire.
" Social " veut dire au moins trois choses. Il y a d'abord
" la société ", l'ensemble des groupes,
places et des fonctions, que la logique policière identifie
au tout de la communauté.
C'est dans ce cadre-là que rentrent pour moi les préoccupations
de gestion de la vie, des populations, de production de formes d'individuation,
impliquées dans la notion de bio-pouvoir. Il y a ensuite
le social comme dispositif polémique de subjectivation, construit
par ces sujets qui viennent contester la " naturalité
" de ces places et fonctions, en faisant compter ce que j'ai
appelé la part des sans-part. Il y a enfin le social comme
invention de la métapolitique moderne le social comme la
vérité, us ou moins cachée, de la politique,
que cette vérité soit conçue à la manière
de Marx ou de Durkheim, de Tocqueville ou de Bourdieu.
C'est l'opposition et l'intrication de ces trois figures du social
qui m'a intéressé, et cette intrication ne me semble
pas passer prioritairement par une théorie de la vie et par
la question de ses modes de régulation. Je ne crois s, une
fois encore, qu'on puisse tirer de l'idée du biopouvoir;
qui désigne e préoccupation et un mode d'exercice
du pouvoir, l'idée d'une biopolitique qui serait un mode
propre de subjectivation politique.
-- m u l t i t u d e s - i n f o s
Liste transnationale de la revue "Multitudes"
http://listes.samizdat.net/wws/info/multitudes-infos
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