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Origine : http://www.magazine-litteraire.com/archives/ar_384.htm
Sartre a symbolisé la figure de l'intellectuel démoniaque.
Examen des charges qui ont pesé contre lui.
Dans la nouvelle édition du « Dictionnaire des idées
reçues », à la rubrique Sartre, on peut lire
ceci : « Hommes de lettres prolifique, tour à tour
romancier, dramaturge, essayiste, pamphlétaire. Philosophe
post-cartésien de la conscience et du projet. S'est toujours
trompé en politique. » Pour parachever la constitution
du mythe Sartre comme figure exemplaire de l'intellectuel démoniaque,
il lui est rituellement opposé la sagesse aronienne, aussi
modeste que la violence sartrienne fut arrogante.
Eh bien, dira-t-on, cette nouvelle vulgate dominante est à
prendre pour ce qu'elle est ; la maque du classique retour de balancier,
quand un grand auteur, mort, rentre dans le pénible temps
de son purgatoire. Il semble que la question Sartre dépasse
ces rituels aléas de l'histoire littéraire et qu'elle
fonctionne comme révélateur de ce que chacun tient
pour l'essence et la légitimité de l'écriture
et de la philosophie.
On connaît les charges qui pèsent sur l'accusé
Sartre. Dans l'ordre politique et éthique : une impardonnable
complaisance avec le totalitarisme, depuis son compagnonnage avec
le PCF, en passant par son soutien enthousiaste aux pires errements
du tiers-mondisme, pour finir par sa pitoyable caution au maoïsme
français ; Pour ce qu'il en est de la théorie, une
incompréhension radicale de la psychanalyse, et, d'une manière
générale, des acquis des sciences humaines structurales
au profit d'un ravalement de la vieille tradition française,
cartésiano-bergsonnienne, une philosophie pour la classe
de philo.
l ne s'agit pas, dans le cadre de cet article, de jouer les avocats
de la défense, et encore moins de porter un jugement philosophique
ou politique d'ensemble sur l'œuvre de Sartre. Plus prosaÏquement,
on s'interrogera sur les modalités et le type de fonctionnement
de l'erreur pour un intellectuel qui se recommande et s'autorise
de la philosophie, et des titres de validité de ceux qui,
au nom de l'évidence du droit et du savoir, se croient aptes
à la repérer et à la critiquer.
C'est une affaire entendue en 1987, nul ne conteste que le «
socialisme existant » est la forme dominante du totalitarisme.
Cela veut-il dire que Sartre a eu intrinsèquement tort, parce
que dans la lutte contre les guerres coloniales d'Indochine, d'Algérie,
dans ses prises de position en faveur des luttes ouvrières
contre le patronat, dans son soutien au mouvement de Mai 1968, il
s'est trouvé plus près de l'extrême gauche que
de la droite libérale ? Le fait qu'il ne se soit jamais inscrit
au PCF et que, bien qu'il ait proclamé que le marxisme était
l'horizon indépassable de notre temps, il se soit toujours
battu contre le stalinisme, devrait déjà nuancer le
jugement : Sartre = dérive totalitaire. Est-ce que dans ces
trois occurrences historiques il faudrait admettre que seuls ont
eu raison ceux qui rétrospectivement portent un jugement
d'autant plus juste qu'il s'énonce au futur antérieur
?
Fallait-il défendre l'empire français, ou à
tout le moins prônet une évolution lente de la colonisation
à l'autonomie car se solidariser avec les guerres de libération
nationale, c'était justifier par avance la dictature, l'extension
de l'empire russe, le martyre des boat-people, la folie sanguinaire
de Sekou Touré ou les atteintes répétées
aux droits de l'homme en Algérie et dans d'autres pays africains
? Contester les injustices de la société française,
mettre en doute l'autorité de droit divin des castes patronales,
mandarinales ou technocratiques, était-ce du même coup
excuser ou justifier le centralisme démocratique du PCF,
ou pire encore le terrorisme sanglant de la Fraction Armée
Rouge en Allemagne ou des brigades rouges en Italie ? Etait-ce une
erreur que de soutenir les mouvements sociaux qui aspiraient à
plus de démocratie, à plus de transparence ? Ceux
qui à l'époque, quand il fallait faire un choix, soutenir
ou condamner, préféraient maudire l'esprit manichéen
de guerre civile et se retirer du jeu pour sauvegarder leur liberté
d'esprit, avaient-ils plus raison ou se trompèrent-ils moins
? Il est certes loisible d'en disserter. Mais rien ne prouve a priori
qu'ils aient, a posteriori, raison, à moins qu'on tienne
pour assuré, en droit et en vérité, que l'état
du monde et les choses, dans nos sociétés libérales,
est intrinsèquement juste et que tout essai de le transformer
place ceux qui s'y risquent dans les camps des fourriers de la démocratie
et des droits de l'homme.
Certes la conception pragmatico-libérale du monde est parfaitement
respectable. Il est à la fois rationnel et compréhensible
de concevoir qu'un tiens d'une société libre vaut
mieux que deux tu l'auras d'une conquête de nouveaux droits
et de nouveaux espaces de liberté, mais il ne s'en déduit
pas que ceux qui aspirent à une démocratisation plus
radicale dans l'ordre social, institutionnel ou éthique sont
les alliés conscients ou les marionnettes manipulées
des führers, des despotes ou des petits pères des peuples.
Préférer l'idéologie libérale à
l'idéologie critique est une prise de position concevable
; stigmatiser la position critique comme seule relevant de l'enfer
des idéologies est au mieux un tour de passe-passe rhétorique,
au pire un escroquerie intellectuelle.
Or, c'est bien de cela dont il s'agit quand, au nom des leçons
macabres de l'histoire ou de la rigueur scientifique, on statufie
Aron pour mieux disqualifier Sartre. L'un aurait été
un modèle d'objectivité et de tolérance, l'autre
un repoussoir de mauvaise foi et de fanatisme « métaphysique
». Il n'est nul besoin de démonologiser l'un ou l'autre
pour constater qu'ils ne se référaient pas au même
système de valeurs ou de priorités pour juger des
mêmes événements historiques et, que, par conséquent,
leurs évaluations pouvaient être diamétralement
opposées. Cette lapalissade reconnue n'implique nullement
que dans la nuit des jugements, toutes les vaches idéologiques
sont grises. Mais cela veut dire que dans l'espace de débat
démocratique, les critères de jugements ne relèvent
pas de l'éthique scientifique de l'exactitude ou de la vérification,
mais de celle, tout aussi sévère et astreignante,
de la conviction ou de la responsabilité, pour reprendre
les catégories wébériennes. Dès lors
que chacune de ces éthiques n'outrepasse pas les limites
de la loi démocratique, soit l'interdit de la contrainte
violente pour imposer son choix ou son jugement, elles ne peuvent
se prévaloir d'une hiérarchie scientifique, l'une
incarnant le vrai et l'autre l'erreur, mais renvoient à l'irréductibilité
des partis pris philosophiques, qui tout à la fois signent
et fondent la liberté de pensée, socle de la démocratie.
Dès lors subordonner la sphère du philosophique à
la sphère des opinions idéologiques ou politiques
qui peuvent s'en réclamer est non seulement une erreur méthodologique,
mais plus fondamentalement ruine toute légitimité
de la philosophie et par conséquent de la démocratie,
qui n'a d'autre valeur universalisable que la libre lutte des idées,
dont les citoyens sont les seuls juges.
En fait, au-delà des dénonciations politiques, ce
qu'on reproche fondamentalement à Sartre, c'est de penser
seul. Ce qui est visé dans le rejet de son « hyperidéologisme
», c'est l'exercice même de la philosophie, c'est-à-dire
le libre choix de porter un jugement sur l'être et le monde,
non pas du point de vue d'un savoir cumulatif, mais à l'aune
d'un désir de vérité et d'une intention de
sens. Cette prétention ne serait soi disant plus de mise
à l'âge des experts, des spécialistes et d'autres
grands communicateurs. Que le langage soit autre chose qu'un médium,
voilà qui est proprement intolérable à l'heure
de la compétition et de la pensée fonctionnant comme
une banque de données. Pour Sartre, penser et écrire
ce n'est pas produire des stocks, de savoirs instrumentalisés,
ni transmettre des signes, des codes ou des ordres, mais c'est faire
appel à la liberté de l'autre pour produire un monde
non encore connu, toujours à faire, creux toujours en suspens
d'être comblé, par le projet d'un sujet en action et
en extension. Bref, pour Sartre, le monde et l'autre ne sont pas
des choses, mais des situations par rapport auxquelles je peux déployer
une pratique et, derechef, me situer dans l'histoire des hommes.
Cette éthique n'est pas compatible avec le spectacle hallucinatoire
des marchandises et des spots publicitaires que d'aucuns veulent
nous faire accroire comme l'horizon indépassable du réel.
Irrécupérable Sartre, comme son héros des «
Mains sales », donc figure toute désignée pour
le ressentiment. Comme de bien entendu, après Voltaire et
Rousseau, c'est aujourd'hui « la faute à Sartre ».
In magazine littéraire n°248 - Décembre 1987
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