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L’œuvre de Jean-Paul Sartre
La liberté n’est pas je ne sais quel pouvoir abstrait de survoler la condition humaine :
c’est l’engagement le plus absurde et le plus inexorable.
par Martin Godon, Cégep du Vieux Montréal

Origine : http://www.cvm.qc.ca/encephi/CONTENU/philoso/Oeuvresartre.htm


L’œuvre de Jean-Paul Sartre est gigantesque. Il a produit des ouvrages dans plusieurs domaines, mais il s’est surtout fait valoir en philosophie et en littérature. Adolescent, Sartre rêvait de devenir un monument de la littérature, cependant, ses premières publications s’inscrivent dans le domaine de la philosophie.

Les premières œuvres philosophiques

De 1935 à 1940, il publie plusieurs traités philosophiques qui s’inspirent d’un courant qu’on nomme la psychologie phénoménologique. À cette époque, il essaie d’expliquer le fonctionnement de certains aspects de l’esprit humain en prenant la conscience comme point de départ de toutes ses explications. Plus précisément, le philosophe français cherche à comprendre comment les images se forment dans notre esprit. À ce sujet, les titres des écrits philosophiques de cette période sont évocateurs : L'imagination; La transcendance de l'ego; Esquisse d'une théorie des émotions et enfin, L'imaginaire.

Dans l’opuscule Esquisse d’une théorie des émotions, Sartre traite l’émotion comme une manière d’aborder le monde. Pour lui, l’émotion n’est pas un accident, ni un désordre mais une façon d’entrer en rapport avec les choses et les autres.

La transcendance de l’ego constitue une critique des théories des philosophes Emmanuel Kant et Edmund Husserl à propos de la conscience. À l’opposé de ces deux penseurs célèbres, le jeune philosophe français affirme qu’il n’y a pas un Je (ego) qui serait à l’origine de la conscience.

L’imaginaire est probablement l’ouvrage le plus important de cette période. Sartre y analyse la structure des images dans notre esprit à partir des théories de Edmund Husserl.

Les premières œuvres littéraires

Juste avant la Seconde Guerre mondiale, Sartre réalise enfin son rêve de jeunesse et il fait publier une première œuvre d’envergure à caractère littéraire. Mais Sartre l’écrivain sera toujours au service de Sartre le philosophe. Pour lui, la littérature sert à exprimer certaines pensées philosophiques auxquelles il est particulièrement attaché. Selon la formule de Simone de Beauvoir, Sartre cherchait à « exprimer sous une forme littéraire des vérités et des sentiments métaphysiques ». En 1938, il publie donc un roman philosophique : La nausée.

Le personnage principal, Antoine Roquentin, écrit un journal personnel afin de mieux comprendre la sensation de nausée qui est apparue en lui depuis peu. L’écriture de ce journal philosophique va le conduire à découvrir que la principale qualité des choses est la contingence. Du coup, sa nausée prend un sens métaphysique : toute existence est superflue, absurde. À partir de cette idée, Sartre nous permet de tirer la conclusion suivante: "J'existe donc je suis de trop."

Entre le début et la fin de la Seconde Guerre mondiale, Sartre publie un recueil de nouvelles, dont Le mur, (déjà publiée en 1937 dans une revue littéraire) et deux pièces de théâtre : Les mouches puis Huis clos. Ces œuvres littéraires nous offrent un accès plus aisé aux réflexions sartriennes concernant le thème de la liberté.

Drame inspiré de la mythologie grecque publié en 1943, Les mouches nous présente l’opposition tragique entre la liberté et la fatalité. Oreste, personnage héroïque, libère sa ville de la tyrannie que les citoyens avaient acceptée et dont ils se repentent. Par l’exemple d’Oreste, Sartre indique à la France soumise aux fascistes la nécessité et la difficulté de choisir la liberté.

En 1944, Sartre illustre le rôle de la mauvaise foi dans les rapports interpersonnels tels que décrits dans L'être et le néant à travers la pièce Huis clos, expression qui signifie « porte fermée ». Dans ce drame, Sartre réussit le tour de force de faire de chacun des trois personnages simultanément le bourreau et la victime des autres. Cette situation paradoxale est rendue possible lorsque nous sommes dépendants du jugement des autres. Nous créons nous-même notre enfer lorsque nous nous soumettons au jugement cruel des autres.

L’être et le néant

Après sa captivité en Allemagne comme prisonnier de guerre, le philosophe explore ce thème de la liberté dans un essai philosophique devenu célèbre : L'être et le néant. Publié en 1943, ce traité philosophique a profondément influencé la philosophie française durant les années 50 et 60. Dans ce livre dense et parfois difficile, Jean-Paul Sartre se livre à un dialogue critique avec quelques-uns des philosophes les plus célèbres : G. W. F. Hegel, Edmund Husserl et Martin Heidegger. Sartre cherche à dévoiler l'être de la conscience individuelle « à partir d’analyses concrètes de situations qu’on rencontre souvent dans la vie quotidienne » dans une perspective psychologique et morale en opposant deux concepts fondamentaux : l'en-soi et le pour-soi.

L’en-soi caractérise les objets du monde. On nomme en-soi tout ce qui ne peut entretenir un rapport à soi. L’en-soi n’a aucune prise sur lui-même, il est toujours semblable à lui-même. L’en-soi est contingent. C’est-à-dire qu’il est soumis à diverses forces.

Par contre, l’humain est capable de percevoir divers aspects de lui-même au moyen de sa conscience, il possède une part de liberté. Il ne peut pas être un en-soi. Sartre va nommer pour-soi cette faculté humaine d’avoir conscience de ses actions, de son être. Le pour-soi est donc inséparable de la conscience et de la liberté. Il caractérise la manière d'être de l'humain. Le concept de pour-soi désigne cette capacité que j’ai d’être présent à moi-même. Ainsi, la réalité humaine semble être une négation de l’en-soi.

Par exemple, mon vélo ne peut pas se rendre compte qu’il est un vélo. Il est donc un en-soi. À l’opposé, lorsque je fais du vélo, je suis toujours en mesure d’avoir conscience de ce que je suis en train de faire. Je suis donc un pour-soi. Mon vélo est un en-soi car il ne peut pas être autre chose qu’un vélo. Je ne suis pas un en-soi car je puis à tout moment décider que je ne suis plus un cycliste. Ainsi, cette liberté de conscience constitue la caractéristique la plus fondamentale de la condition humaine. Cependant, Sartre fait ressortir que la conscience de ma situation, de ma liberté et de tout ce qui en découle produit de l’angoisse.

L’après-guerre

Entre 1945 et 1949, l’écrivain va publier un cycle de trois romans : Les chemins de la liberté. En adoptant une écriture qui s’inspire du montage cinématographique, Sartre exploite à nouveau le thème de la liberté. Un scandale va entourer la publication des deux premiers tomes. On va beaucoup reprocher à Jean-Paul Sartre une complaisance à montrer des scènes scabreuses et ordurières. Selon l’auteur, c’est la lucidité gênante de ses personnages qui choque ceux parmi ses lecteurs qui préfèrent l’aveuglement et l’hypocrisie.

Peu après la fin de la guerre, le 28 octobre 1946, l’illustre penseur va prononcer une conférence devenue célèbre qui sera publiée quelques mois plus tard sous le titre : L'existentialisme est un humanisme. Plusieurs considèrent cet ouvrage comme une sorte de condensé de la pensée sartrienne. Il doit surtout être vu comme un premier accès à la pensée de Jean-Paul Sartre. Ce petit livre ne nous dispense nullement de lire le reste de l'œuvre. Une réflexion concernant les thèmes de la liberté, de la responsabilité, de l’angoisse et de la mauvaise foi constituent le cœur du texte. Dans son roman L’écume des jours, Boris Vian présente une version magistrale et totalement dérisoire de cette conférence.

Théâtre et critiques littéraires

L’auteur approfondit à nouveau le thème de notre responsabilité et de notre liberté face au destin dans ses pièces de théâtre : Mort sans sépulture jouée pour la première fois à l’automne 1946, La putain respectueuse, montée la même année, Les mains sales, mise en scène pour la première fois au printemps de 1948, Le Diable et le Bon Dieu créée en 1951, Kean sera jouée en 1954, Nekrassov en 1955 ainsi que Les séquestrés d’Altona, présentée en 1959. Dans chacune de ces pièces, on assiste à une confrontation violente entre les nécessités de la vie pratique et les illusions de la morale.

Après avoir produit, en 1946, une étude littéraire existentialiste sur l’œuvre de Charles Beaudelaire, Sartre fait publier, six ans plus tard, une nouvelle étude littéraire : Saint-Genet, comédien et martyr. Le philosophe prend prétexte de l’œuvre de l’écrivain Jean Genet pour se livrer à un exercice de réflexion de haut niveau : Sartre exploite à la fois les ressources de la psychanalyse existentielle, de la philosophie et de la critique littéraire pour montrer, encore une fois, comment la liberté est aux prises avec le destin.

Les œuvres philosophiques de la maturité

Afin d’accomplir la promesse déjà évoquée dans L’être et le néant, à la fin des années 40, Sartre dépense une énergie colossale afin de mener à terme une synthèse existentialiste de la morale. Mais l’œuvre ne voit jamais le jour. Elle restera inachevée. On peut prendre la mesure du défi qui se posait au philosophe en consultant ses notes de travail publiées en 1983 sous le titre Cahiers pour une morale. Dans cette œuvre, Sartre souhaitait faire ressortir la nécessité où on se trouve de lier toute réflexion à l’action. Selon lui, toute réflexion morale est absurde lorsqu’elle se situe exclusivement au niveau des principes.

En 1957, Sartre présente le marxisme comme «horizon philosophique indépassable de notre temps» dans son livre Question de méthode. Le philosophe montre comment il faut lier marxisme et existentialisme. Puis il se livre à une critique envers le marxisme dogmatique. Pour accomplir son projet, Sartre développe la méthode progressive-régressive qui fait ressortir les aspects dialectiques entre l'individuel et le social.

En 1960, Sartre publie son dernier grand ouvrage philosophique : Critique de la raison dialectique. Ce livre difficile et complexe est le résultat d’une réflexion et d’un travail qui se développe sur une dizaine d’années. Si le titre évoque le fameux livre du philosophe allemand Emmanuel Kant : Critique de la raison pure, le texte revient à nouveau sur la possibilité d’adopter une attitude intellectuelle qui corresponde simultanément aux exigences du marxisme et de l’existentialisme. En fait, Sartre pose la question suivante : « Avons-nous aujourd’hui les moyens de constituer une anthropologie structurale et historique? » Plus concrètement, le fondateur de l’existentialisme français se demande à quelles conditions peut-on développer une compréhension dialectique de l’Histoire. L’auteur y récuse la possibilité d'une dialectique naturelle, d'une dialectique DE la matière.

Dans L'être et le néant, Sartre faisait ressortir le conflit entre l’en-soi et le pour-soi tel qu’il se déploie dans chaque conscience individuelle. La Critique de la raison dialectique cherche plutôt à faire voir le caractère collectif lié à ce conflit originel des consciences.

Les dernières oeuvres

Sartre va consacrer une dizaine d’années à peaufiner un essai autobiographique qui sera tout d’abord publié en 1963 en deux parties dans la revue Les Temps modernes avant d’être édité en un volume en 1964 par les éditions Gallimard : Les mots. Racontant sa jeunesse, Jean-Paul Sartre se livre sur lui-même à un travail d’analyse existentielle. Le résultat est stupéfiant. L’auteur se condamne avec sévérité. Il nous révèle que son désir de devenir écrivain a pour origine une névrose qui l’a conduit à confondre religion et littérature. Du coup, Sartre cesse de considérer la littérature comme un absolu. Dans une lettre préface destinée à la traduction russe de ce livre, il prétend que son propos vise à détruire le mythe de l’enfance attendrissante. Enfin, Sartre profite de cette publication pour nous apprendre comment certains événements de sa jeunesse ont inspiré quelques idées philosophiques les plus célèbres, notamment sa découverte tragique du caractère contingent de toute existence.

Publié en 1971-1972, L’idiot de la famille, un monument de trois tomes, est aux yeux de plusieurs l’œuvre la plus réussie de Jean-Paul Sartre. En appliquant les principes de sa méthode "progressive-régressive" à la vie et à l’œuvre de Gustave Flaubert choisi comme cas concret, Sartre tente de répondre à la question "que peut-on savoir d'un homme aujourd'hui?". Dans sa réponse magistrale, Sartre décrit comment les souffrances provoquées par l’éducation de l’enfant Flaubert ont amené Flaubert devenu homme à écrire un roman de l’envergure de Madame Bovary.

En résumé, on peut dire que l’œuvre de Sartre témoigne de son souci permanent de remettre en question la société dans laquelle il vit en défendant farouchement la liberté humaine.