Origine : http://www.eleves.ens.fr/home/colonna/illich-education.html
"Vouloir assurer l'éducation universelle par l'école
représente un projet irréalisable; les chances de
réussite seraient plus grandes si c'était là
l'affaire d'organismes orientés dans la direction inverse
de celle prise par l'école d'aujourd'hui.
En effet, il ne suffit pas de vouloir modifier l'attitude des maîtres
face aux élèves, ni d'avoir recours à un matériel
pédagogique, électronique ou non, sans cesse plus
encombrant, ni encore de vouloir étendre la responsabilité
du pédagogue jusqu'à lui permettre d'envahir la vie
privée de ses "disciples". Ces efforts-là
ne sauraient conduire à l'éducation universelle."
Ce qui suit constitue des notes prises à la lecture du livre
de Ivan Illich Une société sans école (Deschooling
Society, 1971), essentiellement des premiers chapitres.
Ce sont des idées délicates (supprimer l'école!),
contre lesquelles on a spontanément une réaction de
rejet. Pourtant, si on lit le livre, on est converti, on se demande
comment on a pu se faire avoir jusque là à tel point.
J'espère parvenir un peu à faire comprendre ces idées,
et si ça ne suffit pas je revendique toute les fautes et
la responsabilité.
Encore une remarque: en première lecture, on peut penser
que Illich est encore un utopiste qui parle d'une société
idéale et demande de tout changer. Cependant, contrairement
à tous les révolutionnaires usuels, les idées
d'Illich ont de fascinant qu'on peut les appliquer graduellement,
chacun dans son petit coin, sans attendre que tous le fassent. Ce
qui permet de faire un premier pas vers le grand changement, et
incitera les autres à suivre.
C'est ainsi, qu'il faut bien comprendre que supprimer les écoles
primaires où l'on apprend à lire et écrire
n'est pas la priorité de Illich, ce sont les dernières
qui disparaîtront. Par contre, au niveau supérieur,
chacun peut de son côté choisir de privilégier
la compétence réelle au diplôme, chercher à
apprendre de la bonne façon, moins insister sur les programmes
imposés, etc...
1. L'institutionnalisation des valeurs
2. Inefficacité de l'école
3. Les méfaits de l'école
4. La solution de remplacement
5. Phénoménologie de l'école
1) L'institutionnalisation des valeurs
* On confond de plus en plus valeur (éducation, santé,
sécurité) et service institutionnalisé (école,
hopital, police), si bien qu'on assimile par exemple éducation
et temps passé à l'école, compétence
et diplôme.
* L'institutionalisation des valeurs conduit à la pollution
du milieu physique, la ségrégation sociale et un sentiment
d'impuissance. Et ce processus s'accélère car les
besoins non-matériels sont alors perçus comme une
demande accrue de biens de consommation et d'institutions.
Le remplacement d'un besoin fondamental par une demande en bien
de conso conduit à une nouvelle définition de la pauvreté:
ne pas avoir accès aux biens produits par l'institution,
alors qu'on n'en sentait pas le besoin auparavant (ex: mourir chez
soi, faire 3 ans en moins de scolarité). L'institution crée
une dépendance, si bien qu'on ne peut plus s'en passer. En
plus on se méfie de tout apprentissage qui ne passe pas par
l'école (vouloir apprendre par soi-même).
* Le mécanisme de la contre-productivité: l'institution
détruit ou dévalorise les capacités productives
autonomes (qui ne passent pas par elle), si bien que les gens sont
obligés de faire appel à elle. Comme le service fourni
par l'institution n'a pas la qualité et convivialité
de celui autonome (puisqu'il est déshumanisé), on
ressent un malaise et une insatisfaction que l'on cherche à
combler par une consommation accrue du bien institutionalisé
(c'est le seul qui reste). Ceci entretien le mécanisme de
la contreproductivité.
2) Inefficacité de l'école
* Si on y réfléchit, les apprentissages importants
(parler, une langue étrangère, goût de la lecture)
proviennent de circonstances aléatoires ou extra-scolaires.
Bien sûr, si quelqu'un souhaite pour un impératif personnel
quelconque acquérir un savoir nouveau, il y a des moyens
de lui donner (ex: répétiteur), il sera très
motivé, et ça reviendra moins cher. Si on a besoin
d'un savoir préalable à une activité, faut-il
devoir justifier comment on l'a acquis? (actuellement on oblige
les gens à passer par l'école).
* Aux USA, il faudrait plus que doubler le budget pour assurer des
conditions convenables d'enseignement primaire et secondaire, selon
les éducateurs (le supérieur c'est pire). L'idéal
de scolarité obligatoire et égalitaire est irréalisable,
ne serait-ce que par manque de fonds. De plus, l'Etat donne plus
(10 fois aux USA, plus dans PVD) aux plus riches qu'aux pauvres
(car les impôts des pauvres servent à financer une
partie des études longues des riches, partiellement subventionnées
par l'Etat).
Un exemple d'investissement énorme aux USA qui n'a servi
a rien.
Ex: en 1956 le diocèse de New-York doit former des éducateurs
parlant l'espagnol. On fait appel par radio à des immigrés
de Harlem (sans études), avec une formation d'une semaine
pour utiliser un manuel de langues. Les résultats sont excellents.
On manque de profs car on exige d'eux d'être passés
par école. Des études montrent que les artisans ou
hommes de métier enseigneraient mieux. De même, beaucoup
de jeunes se révèlent meilleurs que des profs qualifiés
pour faire connaître la science (astronomie, plantes, technologie).
Il s'agit de séparer l'acquisition d'une compétence
professionnelle (répéter des gestes en situation)
de l'éducation culturelle (initiative et créativité),
de nature différente et souvent opposée, alors que
l'école prétend présenter les deux simultanément.
Donnée: pour apprendre une langue occidentale, ça
coute 500 dollars, alors que les 12 ans de scolarité coutent
15000 (et ça permet tout juste d'avoir un emploi de balayeur).
* On croit que échecs de l'école prouvent que l'éducation
une tâche coûteuse et très complexe.
* Le vrai but, réalisable, c'est donner à tous des
possibilités éducatives égales. A ne pas confondre
avec scolarité obligatoire (ce serait comme confondre salut
et Eglise).
3) Les méfaits de l'école
* L'école apprend aux gens que toute promotion sociale doit
passer par elle, et leur inculque la hiérarchie. Encore plus
dans les pays où les gens ne profitent pas d'une scolarité
prolongée. De fait, l'école permet rarement l'ascension
sociale, si bien qu'elle trompe les pauvres en leur promettant les
bienfaits de l'éducation obligatoire, elle les décourage
et les dissuade de prendre en main leur propre éducation.
Elle disqualifie famille, loisirs, politiques comme moyens d'apprentissage,
et crée une séparation artificielle entre ce qui est
scolaire et non, qui est classé comme dénué
de tout intérêt éducatif.
Les pays avec moins de scolarité obligatoire se sentent
plus pauvres, culpabilisent (alors que "être pauvre",
PNB, etc sont des indicateurs plus abstraits, les gens savent moins
ce que ça veut dire).
Marx défend le travail des enfants, car selon lui l'éducation
des hommes ne peut se faire que dans le monde du travail. Les empêcher
de travailler, c'est les priver du principal bénéfice
du travail, l'éducation. L'aliénation pédagogique
est pire que l'aliénation économique.
* En son nom on fait de la discrimination (par exemple à
l'entrée d'un centre d'enseignement, on demande d'avoir des
diplômes préalables). Il faut empêcher qu'un
citoyen ne puisse trouver un travail simplement parce qu'il n'a
pas des études (éventuellement inutiles pour ce travail),
études qui auront été faites par d'autres avec
des financements publics.
Embauche et ascension sociale ne se font plus sur compétences
(vraie instruction), mais de plus en plus uniquement sur la durée
des études.
Il faudrait interdire de fonder unr décision sur la scolarité,
comme on le fait pour race, sexe et idées politiques.
Le vrai critére doit être celui des compétences
réelles. On pourrait remplacer lasélection par les
études par une période d'essai.
* L'enseignement moderne ne donne pas esprit critique, il rend passif
et monopolise l'individu. On lui fait de moins en moins confiance.
* Certaines professions se servent des études pour se protéger
(de l'accès de tous): enseignant, typographe, pharmacien...
4) La solution de remplacement
* Rendre à la vie sociale, au travail, au loisir leur valeur
éducative. Encourager le partage de connaissance et l'accès
aux moyens éducatifs (dont les entreprises, les machines,
etc.)
* Donner aux gens la possibilité d'apprendre ce qu'ils veulent
et dont ils ont besoin, plutôt que de les contraindre à
un programme tout fait. Paulo Freire parvient au Brésil à
apprendre à lire et écrire à des adultes analphabètes
en 40 heures de cours, à condition d'utiliser les mots d'un
problème qui les touchait directement (ex: la gestion d'un
puit, des revendications politiques, etc). Avant de commencer l'enseignement
il se renseigne sur de tels problèmes locaux, et enseigne
en premier à lire ces mots.
* Il y a deux types d'apprentissage: la compétence professionnelle,
et la culture. L'éducation traditionnelle les associe, à
tort. La compétence professionnelle s'apprendrait mieux avec
un technicien qui se contente de faire une démonstration.
La culture s'acquiert en groupes de pairs, par l'échange
et la recherche commune.
* Mise en place de réseaux éducatifs, grâce
à l'ordinateur et à des éducateurs spécialisé
pour mettre les gens en relation suivant leurs besoins et intérêts,
les guider si nécessaire et les conseiller dans leurs recherches.
Créér ensuite des lieux d'échange et réunion.
* Donner des crédits éducatifs, utilisables à
tout âge (et pas seulement pendant l'enfance), permettant
de faire appel à des services (conseillers) ou ressources
éducatives, et ce à n'importe quel âge. On pourrait
gagner de tels crédits en transmettant à son tour
son savoir ou en les achetant
5) Phénoménologie de l'école
(Cette partie est le résumé du deuxième chapitre,
il offre des points de vues intéressants, en complément
de ce qui précède, qui contient en fait le résumé
des derniers chapitres.)
Définition de l'école adoptée ici: lieu où
l'on rassemble des être humain d'un âge donné
autour d'enseignants. Ils y sont soumis à une présence
obligatoire et à la nécessité de suivre certains
programmes. (Pour cette étude, il ne faut pas définir
école par éducation, car justement on veut pouvoir
dissocier les deux.)
1) L'âge scolaire
Ce qui se trouvent dans les établissements scolaires sont
regroupés par âges, assumant que les enfants doivent
être à l'école, où ils apprennent, et
c'est le seul endroit où il peuvent le faire.
Or la notion d'"enfant" est une idée nouvelle
(datant de la bourgeoisie et du capitalisme. L'Eglise considérait
qu'à 7 ans on a liberté et raison). Problème:
la majorité des être humains ne veulent pas du droit
à l'enfance ou ne peuvent l'obtenir pour leur progéniture
(auquel cas ils en sont frustrés).
Cette notion d'enfance est fixée par la loi, avec l'âge
spécifique de la scolarité (sans quoi, il n'y aurait
plus d'"enfance"). Pourquoi faut-il consacrer la plus
grande part des ressources scolaires à cet âge spécifique,
en excluant les 4 ans avant, et surtout la période après?
C'est l'école et elle seule qui nous apprend que les enfants
sont les seuls à pouvoir y être éduqué.
Au nom de quoi on met des êtres humains dans une catégorie
à part: les enfants, et cette ségrégation nous
permet de les faire se soumettre à l'autorité d'un
maître.
2) Des maîtres et des élèves
On a l'axiome que l'éducation est le résultat d'un
enseignement. Or où apprenons-nous l'essentiel (parler, penser,
aimer, sentir, jouer, se débrouiller, travailler)? A l'extérieur,
ou par le simple fait de participer au rituel de l'école,
mais pas par les maîtres. Ces derniers deviennent même
un obstacle à l'apprentissage: n'envoie-t-on pas les enfants
à l'école pour qu'ils soient protégés
de ce qu'on apprend dans la rue? La plupart des gens passent les
examens en ayant recours au par coeur, aux lectures hâtives,
à la débrouillardise, avec l'espoir d'une carrière
ou la menace. Bien des adultes ont un regard attendri vers la période
de l'enfance et attribuent avec le recul leurs connaissances aux
maîtres; ils s'inquiéteraient pourtant de la santé
mentale de leur enfant qui se précipiterait chez eux pour
raconter ce que chaque professeur lui a appris.
c) Une présence à plein temps
L'école exige de ses adeptes leur présence à
plein temps, et les confie à un maître qui joue à
la fois les rôles de gardien de l'institution (en transmettant
les règles), censeur des moeurs (définit les bonnes
et mauvaises façons de se comporter) et thérapeute
(se croit autorisé à examiner et connaître la
vie personnelle de chacun). Il a donc à la fois le pouvoir
de juge, d'idéologue et de médecin des âmes
(que les constitutions veillent normalement à séparer),
alors même que les élèves lui sont confiés
à plein temps.
L'école veille à ses règles en instituant
une morale et une culpabilité pour ceux qui les enfreignent,
elle maintient l'enfant à l'écart de la réalité
quotidienne en l'enfermant dans un milieu primitif, magique, et
d'un sérieux mortel.
Mais attention, réformer l'école, ce n'est pas seulement
réformer l'institution, c'est surtout aller à l'encontre
du "programme occulte", la formation de l'élèves
aux préjugés, au sentiment de culpabilité et
à la ségrégation que définissent les
critères scolaires (supériorité de certains,
infériorité des autres).
4) Le rite du progrès
(Ceci contitue le résumé du début du troisième
chapitre, je n'ai pas eu le courage de continuer.)
Un universitaire a coûté à l'état beaucoup
plus (350 fois en Amérique Latine) qu'un citoyen moyen, et
la plupart du temps il va mettre son savoir au service des riches
de ce monde. D'ailleurs, les universitaires sont formattés
pour s'entendre entre eux mieux qu'avec les compatriotes qui ne
sont pas allés à l'école.
L'université n'accorde la possibilité de contester
qu'à ceux qu'elle a déjà partiellement formattés,
et contrôle leurs actions par le monopole qu'elle a des ressources
éducative. Bien sûr, au sein de l'université
il y a des conditions plus favorables qu'à l'extérieur
(temps, possibilité de réunion, accès aux informations),
mais l'université n'accorde ces privilèges qu'à
ceux qu'elle a précédemment initiés à
la consommation et persuadés de la nécessité
de quelque enseignement public et obligatoire.
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