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Origine : http://www.alternatives-economiques.fr/site/nouvelles_pages/210_005.html
A une lettre près, on pourrait croire au titre du célèbre
roman de Tolstoï, La mort d’Ivan Illitch. Mais l’Ivan
Illich qui vient de nous quitter n’était pas un héros
de roman : seulement l’un des penseurs les plus originaux
du XXe siecle dans le domaine des sciences sociales. Figure symbolique
de la critique de la société industrielle, sa notoriété
fut très grande dans les années 70-80. Elle avait
ensuite beaucoup décliné, en même temps que
s’atténuait cette critique, occultée par la
crise de l’emploi, les défis de la mondialisation et
l’émergence des technologies de l’information.
Pourtant, à les scruter de près, la pertinence de
ses analyses demeure entière. Mais, un peu comme le soleil,
il semble dangereux de les regarder en face, tant leurs conséquences
pourraient être corrosives, si elles devaient être prises
au sérieux.
Car les critiques formulées par Ivan Illich sont corrosives.
Qu’on en juge : la médecine rend malade plus qu’elle
ne guérit, l’automobile fait perdre plus de temps qu’elle
n’en fait gagner, l’école déforme plus
qu’elle n’éduque. Sans doute, Illich a-t-il parfois
cédé à un certain goût de la provocation
en utilisant ces raccourcis : sa mise en cause de l’école,
par exemple, porte moins sur l’éducation que sur la
forme institutionnelle que cette éducation revêt chez
nous ; elle annonce plutôt les expériences d’échanges
de savoir ou s’inspire des pédagogies actives à
la Freinet.
Au-delà de cet aspect volontiers provocateur, Ivan Illich
s’est attaché à développer une critique
radicale de ce qu’il appelle le « mode de production
industriel ». De quoi s’agit-il ? Pour lui, les hommes
ont deux façons de produire ce qu’ils estiment nécessaire
ou important de produire. Ou bien ils s’y attellent eux-mêmes,
en produisant directement les valeurs d’usage qu’ils
souhaitent, à la façon du jardinier amateur ou du
bricoleur artisan. Ou bien ils ont recours à des marchandises
produites par d’autres. L’humanité a très
longtemps utilisé essentiellement la première voie,
celle qu’Illich appelle le « mode de production autonome
». Mais, pour des raisons d’efficacité, la seconde
voie – le « mode de production hétéronome
» – est devenue prépondérante depuis quelques
siecles, et omniprésente depuis quelques décennies.
En apparence au moins, la division du travail permet en effet de
produire davantage, elle facilite la mise au point de technologies
performantes et la création d’objets innovants. Or,
cette voie est une impasse (1), parce qu’elle prive l’homme
de sa capacité à être autonome, de « la
capacité personnelle de l’individu d’agir et
de fabriquer, qui résulte de l’escalade, constamment
renouvelée, dans l’abondance des produits » (Le
chômage créateur).
Un seuil contre-productif
Pour Illich, vient un moment où le recours croissant aux
marchandises – ce qui est produit par d’autres –
ne permet plus de satisfaire les besoins, mais engendre une demande
encore plus grande de marchandises. Il y a inversion du sens, exactement
comme dans un système écologique, lorsqu’un
apport trop grand de matières organiques détruit la
flore aquatique au lieu de la nourrir. Vient un moment où
la marchandise n’est plus une réponse à un besoin,
mais la base d’une nouvelle demande, dans une sorte de course
sans fin, où la marchandise appelle davantage encore de marchandise.
Illich attache une grande importance à cette notion de seuil,
ce point de basculement où, de moyen au service d’un
projet, la marchandise devient un obstacle qui empêche l’homme
d’être l’artisan de son devenir : pour Illich,
plus n’est pas synonyme de mieux ; vient un moment où
la marchandise, d’objet de libération devient objet
d’aliénation. Alors, le modèle de production
devient contre-productif : ainsi, lorsqu’on met bout à
bout le temps passé à gagner de quoi acheter une voiture
et les charges qu’elle entraîne pour l’entretenir
et la faire rouler, et que l’on compare ce temps au nombre
de kilomètres parcourus, on arrive à une moyenne de…
6 km/h (2). Pas plus vite que la marche à pied, et moins
que le vélo, deux modes de transport autonomes.
Comme l’écrit Jean-Pierre Dupuy (qui estime que «
la situation présente est sans doute pire que celle d’il
y a vingt ans »), « le temps passé à concevoir
et à fabriquer des engins puissants prétendument capables
de faire “gagner du temps” fait beaucoup plus qu’annuler
le temps qu’ils économisent effectivement » (3).
La technique hétéronome accroît les déplacements,
mais réduit la vitesse. La consommation médicale accrue
n’accroît que peu l’espérance de vie (qui
augmente principalement grâce à l’hygiène
de vie), mais produit une dépendance croissante qui va à
l’inverse de ce qu’on appelle la santé.
La marchandise, objet d’aliénation
Au total, le franchissement d’un seuil de contre-productivité
provoque plus de dépendance, alors que les gens cherchaient
plus d’autonomie. Les marchandises étouffent ceux qu’elles
étaient censées libérer. Tout d’abord,
la société tout entière est peu à peu
façonnée en fonction des outils hétéronomes.
Ceux qui tentent de sauvegarder leur autonomie doivent progressivement
choisir entre exclusion et règle commune : dans une ville
où l’automobile est reine, se déplacer à
pied ou en vélo devient dangereux. Certains moyens techniques
éliminent ainsi toutes les autres formes de production de
valeur d’usage : Illich parle alors de « monopole radical
». Et ceux qui n’y ont pas accès sont alors appauvris,
puisqu’ils ne peuvent plus utiliser les méthodes autonomes.
La seule façon d’échapper à cet appauvrissement
est d’utiliser des marchandises-prothèses suppléant
à la perte d’autonomie. Les médicaments suppléent
au mal-être, la télé à la solitude, le
Viagra à l’impuissance. D’où un cercle
vicieux : chaque diminution d’autonomie personnelle donne
naissance à une demande supplémentaire de marchandises
qui diminue un peu plus l’autonomie, etc. Congestion et encombrement
font alors leur apparition, dans les transports, les hôpitaux,
les grandes institutions. Enfin, se multiplient les « professionnels
» (au sens américain du terme : spécialistes,
experts), seuls capables de trouver des solutions au fonctionnement
de plus en plus complexe d’une société hétéronome.
La voiture appelle le garagiste, l’école le professeur,
la complexité sociale l’expert en tous genres : sexologues,
psychologues, profileurs, communicateurs… Toutes ces professions
deviennent des intermédiaires obligés, qui accroissent
d’autant la perte d’autonomie de chacun.
Aussi, Illich croit-il aux vertus libératrices de la crise.
Elle « peut signifier l’instant du choix, ce moment
merveilleux où les gens deviennent brusquement conscients
de la cage où ils se sont enfermés eux-mêmes,
et de la possibilité de vivre autrement » (Le chômage
créateur). Il cherche, par ses exemples pédagogiques,
par l’échange et la créativité, à
favoriser l’émergence d’une société
conviviale, c’est-à-dire dans laquelle la capacité
de chacun d’agir est augmentée par l’utilisation
d’outils adéquats que chacun peut maîtriser et
contrôler.
Une société invivable
Au-delà du fait que, avec d’autres (comme Jacques
Ellul en France ou Paul Goodman aux Etats-Unis), mais sans doute
plus fort que la plupart des autres, il dénonce une société
qui aliène alors qu’elle croit libérer. L’apport
d’Illich tient en deux points. D’abord, il montre que
les outils ne sont pas neutres : ils portent en eux-mêmes
leur propre finalité, ils sont la matrice qui modèle
les rapports sociaux que les hommes noueront entre eux. Ce qui va
à l’encontre de toute la tradition positiviste et productiviste
du marxisme dominant, qui voit dans l’essor des forces productives
un instrument libérateur et la preuve de la maîtrise
croissante de l’homme sur l’univers.
Dans cette tradition, si l’essor des forces productives se
retourne contre l’homme, c’est parce qu’il est
confisqué par la classe dominante qui l’utilise à
son profit. Au contraire, Illich estime que ce potentiel libérateur
est un leurre, et qu’il se retourne contre ceux qui sont censés
en être les bénéficiaires. André Gorz,
qui vient de l’univers marxiste, suivra Illich sur ce point
et rompra bruyamment avec la problématique marxiste : «
La vraie vie, écrit-il dans ses Adieux au prolétariat,
commence hors du travail. » Et s’il faut composer avec
des instruments de production hétéronomes, parce qu’ils
sont plus efficaces, il faut réduire autant que possible
cette sphère de l’activité, où l’on
produit des marchandises.
Deuxième point : Illich avance que la logique des institutions
est indépendante de leur finalité : c’est en
voulant faire le bonheur des gens qu’on produit une société
invivable. Qui est ce on ? Ivan Illich ne fournit pas de réponse
bien nette. Tantôt il met l’accent sur la responsabilité
des professionnels, qui tirent en quelque sorte profit du crime,
tantôt il raisonne en termes systémiques, où
l’acteur est déterminé par le système
en même temps qu’il le détermine, selon le principe
bien connu des cercles vicieux.
Cette critique radicale de la société industrielle
ne donne donc pas la solution politique au problème qu’elle
pose. On peut partager une partie de la critique d’Illich,
mais penser que l’hétéronomie peut être
libératrice, notamment pour les femmes, quand la division
du travail prend la forme du don et du contre-don, à l’instar
des systèmes d’échanges locaux. Dans cette perspective,
l’enjeu est aujourd’hui de démocratiser la sphère
hétéronome autant que d’étendre la sphère
de l’autonomie, en définissant collectivement ce qui
est utile socialement.
Dans ce contexte, une partie de la critique de l’hétéronomie
faite par Illich a quelque peu perdu de sa force aujourd’hui.
En effet, non seulement nous ne savons pas comment rompre avec elle,
mais nous n’en avons plus l’envie ou nous l’exprimons
sous des formes renouvelées et moins radicales, notamment
dans le cadre de l’économie solidaire, qui mixe relations
marchandes et autonomie, au lieu de récuser purement et simplement
les premières. Force est de reconnaître d’ailleurs
que les alternatives à la société industrielle
marchande ne sont pas des plus exaltantes : le yoga et la nourriture
bio ont moins fait pour allonger l’espérance de vie
que les médicaments contre le cholestérol. La prothèse
est efficace et, comme l’écrivait Joan Robinson, «
le système est cruel, injuste, agité, mais il fournit
vraiment des biens et, que le diable l’emporte, ce sont des
biens qu’on veut » (4).
Mais, en même temps, qui ne voit que, loin d’apaiser
nos sociétés, l’accumulation de biens crée
de nouvelles pauvretés – ceux qui sont dépourvus
de téléphones portables se sentent à l’écart,
par exemple – et multiplie les problèmes – déchets,
encombrements, énergie… Au total, la critique radicale
développée par Illich a ouvert bien des portes. Certains,
comme Serge Latouche, François Partant ou Fabrizio Sabelli,
s’en inspirent pour proposer une alternative au développement
conçu comme un simple rattrapage des pays industrialisés.
D’autres tentent de composer avec la société
telle qu’elle existe, et parlent alors de développement
durable, comme le font Ignacy Sachs ou Amartya Sen. Si l’on
juge la vitalité d’une pensée à sa postérité,
alors celle d’Ivan Illich est particulièrement vivante.
Denis Clerc
(1) Le terme a d’ailleurs été repris par un
des disciples d’Illich, Ingmar Granstedt, qui a publié
en 1980 une critique acérée de L’impasse industrielle
(éd. du Seuil).
(2) C’est Jean-Pierre Dupuy qui a eu l’idée du
calcul de cette « vitesse généralisée
», idée reprise par Ivan Illich pour illustrer sa thèse
de la marchandise comme obstacle.
(3) Pour un catastrophisme éclairé, éd. du
Seuil, 2002, p. 38.
(4) Philosophie économique, éd. Gallimard, 1967.
Une vie hors du commun
Il n’était pas facile de naître dans la Vienne
de 1926, capitale ruinée d’un ancien empire dépecé
par l’émergence des nationalismes au XIXe siecle et
par la défaite de 1918.
Pas facile surtout d’y naître d’une mère
juive : même si le jeune Ivan est, comme son père,
catholique, la famille tout entière, interdite d’emploi,
doit quitter l’Autriche en 1942 pour l’Italie. Ivan
Illich fait des études brillantes à Rome, est ordonné
prêtre. Il aurait pu devenir diplomate au Vatican : il choisit
de partir à New York, où il est nommé en 1952
curé d’une paroisse populaire, dans un quartier «
chicano ». Déjà polyglotte – outre l’allemand,
sa langue maternelle, il parle le croate, la langue de son père,
le français, l’italien et l’anglais –,
il se met à l’espagnol, découvre les problèmes
de l’immigration et du choc culturel que représente,
pour un migrant, la plongée dans une société
qui lui est étrangère. Nommé à l’université
catholique de Porto Rico, il la quitte en 1960, suite à un
conflit avec sa hiérarchie.
Il part au Mexique, à Cuernavaca, où il crée
un lieu sans équivalent ailleurs : un carrefour où,
en lien avec des intellectuels du monde entier, on tente de jeter
des ponts entre cultures et entre connaissances, de la psychanalyse
à la sociologie en passant par la pédagogie et l’économie.
André Gorz et Jean-Pierre Dupuy, entre autres, font partie
de ceux qui participent activement à ce melting pot intellectuel
et qui vulgarisent cette pensée critique qui s’attache
à interroger les grandes institutions sur leur capacité
à répondre aux aspirations humaines.
Il renonce à ses fonctions ecclésiastiques (et au
titre de Monseigneur, qu’il a toujours refusé qu’on
lui donne) en 1969 et s’intéresse successivement à
l’enseignement (Une société sans école,
1971), au mode de vie « doux » (Energie et équité,
1973, La convivialité, 1973), à la médecine
(Némésis médicale, 1975), au chômage
(Le chômage créateur, 1977) et aux activités
domestiques (Le travail fantôme, 1980) – tous ces livres
ont été édités au Seuil, mais les éditions
Fayard devraient publier d’ici quelques mois ses Œuvres
complètes. Il enseigne l’histoire du haut Moyen Age
à Brême, en Allemagne, et poursuit parallèlement
sa critique des grandes institutions qui encadrent la société
industrielle sans parvenir à lui donner du sens. Atteint
d’une tumeur au cerveau, il est mort le 2 décembre
dernier à Brême.
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