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Origine : http://www.religiologiques.uqam.ca/recen/19tarot.html
Cet ouvrage monumental s'impose à l'attention du religiologue
parce qu'il contient trois arguments (au moins) tout à fait
opportuns.
1. Pour mille et une raisons sur lesquelles il n'est pas nécessaire
de s'attarder, Mauss n'a jamais marqué combien ses positions
nuançaient celles prises par Durkheim, ou s'en différenciaient.
Tous les deux savaient que l'histoire des religions était
la grande aventure intellectuelle du XIXe, mais seul Mauss abordait
le dossier avec la culture d'un historien. Élève d'Israël
Lévi, il reçut une formation rigoureuse de sanskritiste
et garda la sensibilité d'un philologue. Ainsi pour la «science
de l'homme» alors à l'état naissant, Mauss contribue
la familiarité avec un autre modèle que celui des
sciences naturelles. On sait avec quelle hauteur Durkheim dit aux
historiens qu'ils ne deviendraient scientifiques qu'en se faisant
sociologues. Fervent de la méthode sociologique, Mauss maintient
qu'elle n'est pas la seule. Alors que Durkheim affirme que la religion
ne se connaît pas elle-même, Mauss, sans contredire
son oncle, le patron, suggère que le discours religieux n'est
pas assez pris en compte. Grâce donc à Mauss, Tarot
trouve chez Durkheim une aporie sur la représentation : simple
reflet, ou une espèce particulièrement humaine d'acte,
une sorte de poussée opérante ? Tarot rencontre donc
chez Mauss une pleine prise de conscience du symbolique. Notons
bien que la distanciation par rapport au positivisme " une
représentation n'est valable que si elle reflète une
chose " ; ne tombe pas pour autant dans la vieille antithèse,
dans la théorie romantico-spiritualiste du symbole et des
mythes.
2. Ainsi des forces sortent des formes. La société
à la fois se crée et se fixe avec la symbolisation.
Mais, avance Tarot, ici, comme chaque fois que Mauss dit quelque
chose de différent de Durkheim, le message a mal passé.
La responsabilité en incombe à Claude Lévi-Strauss
qui a reconnu sa dette à l'égard de Mauss mais tronqué
son héritage. Depuis l'Esquisse d'une théorie générale
de la magie (1903, avec H. Hubert) Mauss soutient que les rites,
les faits de magie, sont analogues au langage. Il travaille aussi
à une thèse (inachevée) sur la prière
: là aussi acte et discours sont un. Mauss libère
la représentation de la servitude d'avoir à représenter
le monde extérieur. Il découvre donc la structure.
La notion de mana (que Dumézil, sans bonne raison, opposa
à celle de logos) lui permit d'ouvrir de nouvelles enquêtes.
Mais de tout cela Lévi-Strauss ne retint que l'élément
de fonctionnement intellectuel, laissa de côté tout
l'aspect de forces. Il utilisa l'apport de la linguistique de Saussure
et abandonna l'éclectisme méthodologique de Mauss.
Le structuralisme commença sa carrière éblouissante
en France, et l'apport de Mauss fut occulté ou laissé
en friche. Le fait que l'oeuvre de Mauss est dispersée (les
comptes rendus en sont une énorme partie), est faite de nouveaux
départs, sans oeuvre dominante, facilita cet oubli.
3. Mauss intervient magistralement dans divers chantiers alors
actifs en sciences des religions. Il ne s'attarde pas sur les logomachies
opposant histoire des religions à sciences des religions,
ces controverses faisant plus preuve de partisannerie que de compétence
épistémologique. Il connaît et juge l'apport
(abondant) des Britanniques et critique la tendance de certains
d'entre eux à comparer des «faits» ni datés
ni localisés, donc flottants privés de tout ancrage
historique et social. Il critique les catégories familières
et invite à revoir les classements : les faits sociaux en
effet n'ont jamais de limites naturelles. La notion de fétichisme
ne se relèvera jamais des coups qu'il lui assène.
La catégorie du totémisme perd son caractère
d'universalité et sa prétention à tout expliquer.
Il bouleverse les évidences de Frazer sur la distinction
religion-magie. Il ôte au sacrifice son caractère prétendu
primitif ou original (Essai sur la nature et la fonction du sacrifice,
1899, avec H. Hubert). Et il fait de la science une tâche
infinie. Les représentations collectives sont multivoques.
Le savant occidental ne peut pas prétendre savoir, lui aussi
interprète. (Il faut que les indigènes deviennent
des auteurs et non seulement des informateurs.)
Ces trois arguments suffisent à donner un coup de jeune
à la science des religions. Surtout qu'à chaque étape
de son exposé, Tarot donne une analyse complète et
serrée du contexte intellectuel. Le débat entre les
évolutionnistes et les partisans de la pure observation,
entre les théoriciens du progrès religieux et ceux
de la dégénérescence, la différence
entre l'indologie allemande et la française, l'oeuvre de
Max Müller, celles de Tylor, Eugène Burnouf, Sylvain
Lévy, des Réville et bien d'autres, sont examinées
en détail. On trouve ainsi toute une série de pages
historiographiques (irremplaçables) sur les sciences religieuses
de la fin du XIXe en France. Mais aucune dispersion : l'auteur ne
perd jamais de vue son grand sujet : l'invention du symbolique et
les fruits que la religiologie pourrait en tirer.
L'ouvrage n'est donc pas que matériellement monumental.
Il s'en dégage une force de pensée exceptionnelle.
Les sociétés humaines ont cette curieuse propriété
de former des touts différenciés. Les processus semblent
communs à tous les humains, mais les résultats sont
chaque fois différents. Retenons les pages de la conclusion
(qui forment comme un quatrième argument) et qui s'attardent
sur l'Essai sur le don (1924). Le don, c'est-à-dire l'échange
signifiant, serait-il le phénomène social originaire,
étant à la fois libre et obligatoire ? Don et symbole
seraient-ils coextensifs ? Dans le don, le lien importe plus que
le bien. Il se dégage ainsi du livre un grand appel pour
aller au-delà des herméneutiques pauvres, et aussi
faire son deuil de l'éclipse du sacré comme «donnée»
première incontournable. Laissons-lui le dernier mot : «la
méthode sociologique ne peut remplacer l'histoire, la philologie
ne permet pas toujours de passer du texte à la société».
Michel Despland
Université Concordia
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