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Origine : http://www.isabelle-alonso.com/imprimer.php3?id_article=117
Richard Poulin est professeur de sociologie à l’Université
d’Ottawa. Il est l’auteur de "La violence pornographique,
industries du fantasme et réalités," aux éditions
Cabédita (1993) et son livre "La mondialisation des
industries du sexe" sera publié en mars 2005 aux Éditions
Imago.
1) Suite au développement du capitalisme hyperlibéral,
la prostitution est devenue une industrie énorme et mondialisée.
Quel est l’impact des réseaux de prostitution sur l’économie
mondiale ?
Quelques données, nous permettrons d’appréhender
l’impact des industries du sexe sur l’économie
mondiale. En 2002, la prostitution engendre un chiffre d’affaires
mondial de 60 milliards €, les profits de la traite des femmes
et des enfants (90 % des victimes de la traite le sont à
des fins de prostitution) sont estimés entre 8 et 13,8 milliards
€ par an et le chiffre d’affaires mondial de la pornographie
s’élève à près de 52 milliards
€. Au cours des années quatre-vingt-dix, en Asie du
Sud-Est seulement, il y a eu trois fois plus de victimes de la traite
aux fins de prostitution que dans l’histoire entière
de la traite des esclaves africains. La traite des esclaves africains,
qui court sur une période de 400 ans, a fait 11,5 millions
de victimes, tandis que la traite aux fins de prostitution dans
la seule région de l’Asie du Sud-Est a fait 33 millions
de victimes.
Ce tableau est incomplet, il faudrait également évaluer
le chiffre d’affaires du tourisme sexuel et des agences internationales
de rencontre et de mariage. Dans ce seul dernier secteur, en 2001,
on évaluait que près de 120 000 femmes et adolescentes
en provenance de la Fédération russe étaient
mises sur le marché « matrimonial ». L’industrie
de la prostitution représente 5 % du PIB des Pays-Bas, entre
1 et 3 % de celui du Japon et, en 1998, l’OIT a estimé
que la prostitution représentait entre 2 et 14 % de l’ensemble
des activités économiques de la Thaïlande, de
l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines. L’industrie
pornographique est la troisième industrie en ordre d’importance
du Danemark ; elle a connu un développement fulgurant en
Hongrie. On estime, en 2001, à 40 millions le nombre de personnes
prostituées dans le monde.
2) On parle beaucoup de ces réseaux de la prostitution mondialisée.
Selon les textes que vous avez publiés sur le site Sisyphe,
ils sont essentiellement constitués d’un noyau régional
complété par des relais et complicités internationaux.
Comment fonctionnent ces réseaux, comment se fait la division
des tâches entre ces différentes composantes ? De quelles
complicités et alliances internationales, y compris politiques,
ont-ils besoin pour fonctionner ?
Toutes les études soulignent le fait que le crime organisé
joue un rôle capital dans l’économie mondiale
depuis la libéralisation et la financiarisation des marchés.
Le produit criminel brut affecte 15 % du commerce mondial. Les organisations
criminelles utilisent les entreprises légales non seulement
pour blanchir leur argent, mais également pour couvrir leurs
affaires criminelles. Les complicités et la corruption règnent
à une échelle jamais égalée dans l’histoire.
Et comme les profits sont élevés, les entreprises
« traditionnelles » investissent dans les industries
du sexe : la chaîne de nouvelles en continu, Fox News, propriété
du magnat de la presse, Rupert Murdoch, vend plus de films pornographiques
chaque année que Larry Flynt, le propriétaire de l’empire
Hustler ; elle possède DirecTV, rachetée à
General Motors, un diffuseur par satellite de plusieurs chaînes
pornographiques.
Selon Europol, on assiste actuellement à une forte expansion
des organisations criminelles se lançant dans la traite et
le trafic des êtres humains. L’agence estime les groupes
criminels organisés en Europe à 4 000, avec presque
40 000 membres.
La mondialisation de la prostitution, et la traite des femmes et
des enfants qui lui est liée, n’a pu être opérée
que par une mondialisation du proxénétisme et du crime
organisé. Comment cela fonctionne-t-il ? Telle organisation
locale paiera un tribut à une organisation criminelle pour
bénéficier de sa protection, tel réseau «
approvisionnera » en jeunes femmes les villes. Le crime organisé
a souvent recours à une délégation de pouvoir,
se focalisant sur la traite seulement, hautement lucrative, et relativement
moins risquée que le proxénétisme direct, laissé
aux locaux. Certains réseaux criminels russes peuvent contrôler
toute la chaîne, de l’enrôlement à la «
mise en marché » des personnes prostituées à
l’étranger, mais cela ne représente pas la règle.
Depuis la légalisation de la prostitution dans plusieurs
pays européens et dans le Pacifique Sud (Australie, Nouvelle-Zélande),
la croissance des industries du sexe est telle, que le recyclage
des activités auparavant criminelles dans les industries
légales du sexe, ne suffit pas. À côté
se développe une industrie « illégale »
plus importante : au Victoria, en Australie, il y a 100 bordels
légaux pour 400 illégaux ; aux Pays-Bas comme en Allemagne,
la très grande majorité des personnes prostituées
sont d’origine étrangère (autour de 80 %), victimes
de la traite, et une bonne proportion d’entre elles sont sans-papiers.
3) Y a-t-il interpénétration, et parfois même
coïncidence, entre différents secteurs d’activités
criminelles tels que la prostitution, l’immigration illégale,
le trafic de drogues et d’armes ?
En fait, il y a actuellement interpénétration entre
l’économie légale - de moins en moins réglementée
- et le crime organisé. Le commerce accru et la libéralisation
des marchés facilitent non seulement les transactions légales,
mais également les transactions illégales. Migration,
traite, prostitution, recyclage de l’argent sale, corruption,
drogue, etc., la criminalité est devenue un moyen particulièrement
intéressant d’accumulation du capital du fait, qu’avec
sa dimension planétaire, elle constitue l’une des activités
les plus rentables de l’économie, entre autres, parce
que les coûts et les risques sont faibles. Si certains groupes
criminels investissent tous les secteurs, d’autres se spécialisent
dans certains. Cela dit, la traite à des fins de prostitution
est l’un des secteurs connaissant actuellement la plus forte
expansion. De ce fait, il attire l’ensemble des groupes criminels
dont certains, auparavant, étaient spécialisés
dans la drogue ou le trafic des armes. Rappelons que la prostitution
(tout comme la pornographie) est l’un des secteurs «
traditionnels » du crime organisé qui, en général,
ne limite pas ses activités à un seul secteur.
4) Que pensez-vous de la distinction entre prostitution libre et
prostitution trafiquée utilisée officiellement par
des pays réglementaristes tels que les Pays-Bas ?
Cette distinction sert essentiellement à légitimer
la prostitution et la traite à des fins de prostitution.
Elle accepte que la prostitution soit considérée comme
une simple transaction d’affaires entre deux personnes consentantes
: un acheteur et une « vendeuse » de services sexuels.
Dans les faits, dans la très grande majorité des cas,
la transaction se fait à trois : le client paie un proxénète
(ou son représentant) pour avoir accès au sexe d’une
personne. Les notions de consentement et de coercition ont pour
fonction de réduire à des actes individuels ce qui
relève d’un vaste système mondial, et de faire
l’économie d’une analyse structurelle, celle
de l’oppression des femmes. Enfin, cette notion s’inscrit
dans la promotion de la « marchandisation du vivant »
et dans les velléités néo-libérales
d’accroître son exploitation.
5) Quelles sont, d’après l’exemple de ces pays,
les conséquences de l’adoption de législations
réglementaristes sur la prostitution, le statut des femmes,
la criminalité générale, etc.
Les données concordent toutes : la légalisation de
la prostitution entraîne une croissance importante de l’activité
prostitutionnelle tant légale qu’illégale et
provoque une aggravation de la traite des femmes et des enfants.
Il en ressort que les conditions d’exercice de la prostitution
se dégradent, la violence augmente, la clandestinité
croit. De nombreuses études soulignent le fait que la prostitution
légale a pour résultat le développement de
la traite et, par conséquent, son contrôle par le crime
organisé.
La croissance effrénée des industries du sexe a pour
effet une remise en cause des droits humains fondamentaux, notamment
ceux des femmes et des enfants devenus des marchandises sexuelles.
Le statut des femmes et des enfants a même gravement régressé.
Dans de nombreux pays du tiers-monde ainsi que dans ceux des anciens
pays « socialistes » européens, sous l’impact
des politiques d’ajustement structurel et de la libéralisation
économique, les femmes et les enfants sont devenus de nouvelles
matières brutes (new raw resources dans la littérature
de langue anglaise) exploitables et exportables. Les victimes de
l’économie du sexe sont la source des rentes les plus
fortes de l’économie mondialisée.
Jamais dans l’histoire, la vénalité sexuelle
n’a été aussi ample et profonde. Les bouleversements
qu’elle entraîne sont radicaux pour le tissu social
et dans les mentalités. On assiste à la prostitutionnalisation
de régions entières du globe et à une pornographisation
des imaginaires sociaux, non seulement des systèmes de représentations,
mais aussi de certaines façons de penser et d’agir.
Tout cela contribue de manière significative à l’oppression
des femmes.
6) Pour les partisans de la décriminalisation de la prostitution,
les problèmes posés par cette activité proviennent
essentiellement du stigmate social dont elle est frappée.
Que pensez-vous de cette analyse ?
En effet, pour les partisans de la décriminalisation totale
de la prostitution, ce sont les conditions d’exercice de la
prostitution (clandestinité, opprobre social), qui sont la
source de la violence, et non l’exercice lui-même. Certes,
les conditions d’exercice de la prostitution peuvent aggraver
la violence, mais ce sont avant tout les rapports sociaux qui sous-tendent
la prostitution qui sont la cause fondamentale de cette violence.
Les méthodes de recrutement des proxénètes
ne sont pas la simple addition de conduites privées et «
abusives », mais s’insèrent dans un système
structuré qui nécessite la violence. Les brutalités
exercées par un nombre important de clients dérivent
du fait que la transaction vénale leur confère une
position de domination. En fait, la prostitution est ontologiquement
une violence. Elle se nourrit d’elle et l’amplifie.
Le rapt, le viol, l’abattage, la terreur et le meurtre ne
cessent d’être des accoucheurs et des prolongateurs
de cette industrie ; ils sont fondamentaux non seulement pour le
développement des marchés, mais également pour
la « fabrication » même des « marchandises
» sexuelles, car ils contribuent à rendre les personnes
prostituées « fonctionnelles » - cette industrie
exigeant une disponibilité totale des corps.
La première violence est intrinsèque à la
prostitution : la chosification et la marchandisation ont pour fonction
la soumission des sexes à la satisfaction des plaisirs sexuels
d’autrui. La deuxième lui est également inhérente
: on devient une personne prostituée à la suite de
violences sexuelles, physiques, psychiques (entre 80 et 90 % des
cas, selon différentes études), sociales et économiques.
La troisième est liée à l’expansion de
la prostitution et à la dégradation consécutive
des conditions dans lesquelles évoluent les personnes prostituées.
Les conditions d’exercice de la prostitution ne sont donc
pas la cause de cette violence, même si les organisations
favorables à la décriminalisation totale de la prostitution
ou à sa légalisation argumentent en ce sens. La cause
est à rechercher non pas dans les conditions d’exercice,
mais dans l’exercice lui-même.
7) La rentabilité exceptionnelle de la prostitution pour
les réseaux criminels qui en vivent-une prostituée
achetée pour 500 Euros en rapporte 110 000 par an à
son proxénète - ne rend-elle pas irrésistible
ce développement de la prostitution mondialisée ?
Non. Un pays « abolitionniste » comme la France, dont
la population est estimée à 61 millions d’habitants,
comprend la moitié moins de personnes prostituées
sur son territoire qu’un petit pays comme les Pays-Bas (16
millions d’habitants) et vingt fois moins qu’un pays
comme l’Allemagne, dont la population tourne autour des 82,4
millions de personnes. En Suède, où une loi a été
adoptée pour pénaliser les clients, on estime à
une centaine seulement le nombre de personnes prostituées
dans le pays pour près de 9 millions d’habitants. Dans
la capitale, Stockholm, le nombre de femmes prostituées de
rue a diminué des deux tiers et le nombre de clients a baissé
de 80 %. De plus, la Suède est le seul pays d’Europe
occidentale à n’avoir pas été submergé
par la traite des femmes et des enfants. En Finlande, pays voisin,
on estime entre 15 000 et 17 000 le nombre de personnes victimes
chaque année de la traite à des fins de prostitution.
En fait, les politiques gouvernementales sont un facteur décisif
dans la prolifération des industries prostitutionnelles et
de la traite qui en est un corollaire et, donc, dans leur rentabilité.
8) Parlons-un peu de la pornographie. Vous abordez dans votre livre
La Violence pornographique une nouvelle forme de pornographie, les
clubs où se produisent des danseuses nues. En quoi est-ce
différent des autres formes de pornographie ?
Le strip-tease existe depuis fort longtemps. Ce que je mets en
lumière dans mon étude, c’est son industrialisation.
C’est au cours des années cinquante qu’est ouverte,
au casino Dunes de Las Vegas, la première boîte de
nuit topless (seins dénudés) des États-Unis.
Dès ses débuts, Las Vegas est étroitement liée
au crime organisé. En fait, l’origine de la ville est
mafieuse. Chaque soir à Vegas, en 2002, plus de mille femmes
nues dansent sur scène. Ces boîtes constituent un vivier
pour les activités prostitutionnelles interdites ou tolérées.
La distinction entre activité prostitutionnelle et pornographique
est de plus en plus mince, avec l’émergence puis la
consolidation du lap dancing, c’est-à-dire du droit
du client, dans des isoloirs conçus à cet effet, de
tripoter la danseuse.
Cette forme de pornographie, comme les peep-shows, ne renvoie pas
seulement à une image ou à une série d’images.
Elle met en scène des personnes qui doivent attiser le désir,
mais non le « satisfaire ». Cette activité est
pornographique dans la mesure où il n’y a pas d’actes
sexuels - ce qui tend à devenir de moins en moins vrai -
même s’il y a une transaction vénale.
Il faut souligner que l’existence d’une industrie mondiale
de la pornographie exige, comme pour l’industrie de la prostitution,
un roulement des corps, donc de la « chair fraîche ».
Ce sont souvent les mêmes réseaux proxénètes
et criminels qui opèrent la traite dans ces deux industries.
9) Dans les 30 dernières années, les femmes sont
devenues plus autonomes et d’importantes lois antisexistes
et profemmes ont été passées mais la pornographie
a connu un développement quasi-exponentiel. Voyez-vous un
rapport entre ces deux tendances ?
Ce rapport peut être illustré par les propos d’un
producteur de magazines pornographiques que j’avais interviewé
au début des années quatre-vingt. Il m’expliquait
ce que les hommes aimaient le plus : une femme agenouillée
en train de faire une fellation. Pour lui, c’était
en quelque sorte une revanche des hommes face au mouvement des femmes.
La soumission d’une femme au plaisir masculin faisait vendre
son magazine.
La libération sexuelle des quarante dernières années
a accouché d’une vaste industrie libre-échangiste
du sexe tarifé. Le capitalisme libéral est devenu
un nouveau régime libidinal faisant la promotion d’un
nouvel imaginaire sexuel basé sur l’érotisation
outrancière et la consommation sexuelle. Ce que je nomme
la « tyrannie du nouvel ordre sexuel » traduit, à
l’aube du XXIe siècle, les paradoxes d’une libération
sexuelle des plus équivoques. Si les scènes de nudité
et d’accouplements sexuels envahissent les moyens de communication,
de toute évidence, ces images ne participent pas à
une libération sexuelle, mais plutôt à l’enfermement
de la sexualité dans des rapports de sujétion. On
a cru que la révolution sexuelle ferait diminuer la prostitution.
Au contraire, sa récupération marchande, modelée
par le discours médiatique ambiant - pornographie en tête
- a renforcé la domination masculine. Vraisemblablement,
un des effets secondaires de cette libéralisation sexuelle
a été d’accentuer chez les hommes le sentiment
qu’ils ont droit à un accès illimité
au sexe, notamment en monneyant l’accès au sexe d’autrui.
La pornographie fait désormais partie de la culture de consommation
de masse, ce qui implique, dans un marché mondialisé
où ce sont les hommes qui achètent l’accès
aux sexes, une intensification de l’oppression des femmes.
10) La pornographie s’est aussi banalisée. Les hommes
ne se cachent plus d’en regarder, ou beaucoup moins, et les
actrices sont devenues des stars à part entière. Quelles
sont les conséquences sociales de cette banalisation ?
La pornographie s’impose dans tous les domaines : publicités,
talk-shows télévisés, films, littérature,
musique rap et pop ; les références à la pornographie
deviennent tellement systématiques qu’on en oublie
presque qu’il n’en a pas toujours été
ainsi. Elle est désormais une industrie « normale »
et légitime. Elle fait « chic », branchée
et moderne. Dans les rues d’Europe, la femme déshabillée,
arquée, accroupie, étendue, agressée sexuellement,
pratiquant le sadomasochisme, suçant différents produits,
les fesses léchées par un chien, etc., vend aussi
bien des pâtes alimentaires et des produits de beauté
que de la lingerie et des articles de luxe. Certaines marques utilisent
des images qui flirtent avec le sadomasochisme ou la zoophilie (Ungaro
notamment), d’autres, comme Dior, adoptent « l’esthétique
» de la « tournante ». Dans la pornographie, nous
assistons à une inflation iconique, marquée par une
sexualité exhibitionniste, agressive, hyperréaliste
et frénétique, ponctuée d’actes sexuels
de plus en plus extrêmes : gang bang, double et triple pénétration,
zoophilie, bukkake, ondinisme, fisting, etc.
Les convergences entre le X et le non-X ne sont pas fortuites :
dans cette époque marquée par la marchandisation généralisée
et la vénalité triomphante, dans cette ère
de « l’extimité », c’est-à-dire
de l’intimité surexposée, il y a un souci de
rendre acceptable et banale la représentation pornographique.
À tout le moins, la frontière entre le X et le non-X
n’est plus très claire, la pornographie s’ébat
de plus en plus, avec succès, hors de son ghetto, en proposant
de nouvelles normes sexuelles (de plus en plus extrêmes).
Un exemple : les enquêteurs de la police font régulièrement
des corrélations entre l’explosion du nombre des mineurs
mis en examen pour viols ou agressions sexuelles (ainsi que l’augmentation
parallèle du nombre de mineures victimes de ces agressions)
et la consommation de pornographie qui banalise de tels actes (pendant
un viol, la femme « découvrira » la vraie virilité
et l’orgasme sexuel).
Les effets de la déferlante pornographique sont mal connus
car, en quelque sorte, la pornographie est devenue trop banale pour
susciter des recherches sur ses effets sociaux. Une chose est sûre
: le discours pornographique rend la soumission sexy tout en renforçant
l’idée de prédisposition des femmes à
la soumission et à l’aliénation. Et cela ne
peut pas être sans effets. Elle normalise également
la prostitution.
11) Les partisans de la pornographie assimilent la lutte féministe
contre la pornographie à la défense de l’ordre
moral ; cela vous parait-il justifié ?
Aujourd’hui, l’éloge de la libéralisation
des marchés et de la soumission des corps aux valeurs marchandes,
décrétées « libertés » et
« droits », domine un certain discours prétendument
« progressiste » et même, à l’occasion,
féministe. Il défend la pornographie et, les plus
militants de ses partisans espèrent sa « féminisation
», vouant un culte inconsidéré aux Ovidie de
ce monde. Croyant pourfendre l’ordre moral, ces activistes
se livrent à une apologie de l’ordre marchand, à
un plaidoyer de l’asservissement sexuel à la loi de
l’argent et au plaisir d’autrui.
Actuellement, l’ordre moral qui domine est libéral.
Il fut un temps, bien avant le libéralisme triomphant, où
jamais des « intellectuels » n’auraient pensé
la prostitution comme un droit ou une liberté, et la pornographie
comme une manifestation de la liberté d’expression
(la liberté de commerce est confondue ici avec la liberté
des idées). Le libéralisme moderne a promu une éthique
et un idéal de liberté individuelle qui permet toutes
les dérives et avalise tous les mécanismes de contraintes
marchandes et oppressives.
Oui, il faut réintroduire la morale et l’éthique
dans le débat. Comme Kant, j’estime qu’une personne,
c’est ce qui a une dignité, autrement dit « une
valeur intérieure absolue, laquelle ne peut être échangée
contre rien, ni donc entrer dans aucun commerce ». Combattre
l’ordre moral actuel exige de s’opposer aux industries
du sexe et à la marchandisation des femmes et des enfants.
Sporenda ,
article publié sur le site officiel d'Isabelle Alonso,
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