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Le problème de la définition des concepts occupe
une place importante en science politique ou politologie. F. Bertier
constate que «dans les sciences, on s’attache de plus
en plus à la précision, et qu’on en arrive même
à remplacer, en logique formelle, les mots, trop vagues,
par des symboles mieux définis; dans le langage politique,
au contraire, continue de régner la plus néfaste confusion».
A. L. Kroeber et Clyde Kluckhohn ont pu réunir plusieurs
centaines de définitions divergentes de la culture; une entreprise
analogue concernant l’idéologie donnerait sans doute
le même résultat. De plus, le concept d’idéologie,
infiniment plus politisé que celui de culture, est guetté
par le dogmatisme; on présente souvent une définition
ni plus ni moins relative qu’une autre mais sacralisée
par l’aval d’une autorité, ce qui permet de taxer
ensuite d’ignorance ou de confusion les tenants des définitions
déviantes. Aussi la meilleure – sinon l’unique
– façon d’accéder à un début
d’objectivité est-elle de rassembler les définitions
divergentes pour en dégager un «type idéal»,
conçu en fonction de sa seule valeur instrumentale. À
l’exigence chimérique d’une objectivité
absolue, on oppose ainsi une subjectivité acceptée
et «fonctionnalisée».
Un moment arrive, certes, où les résultats d’un
grand nombre de recherches confirmées aboutissent à
des définitions acceptées par tout le monde. Ce stade
est atteint en sciences naturelles et dans le secteur quantifié
des sciences humaines, mais la politologie en est encore bien loin;
existe-t-il seulement une définition unanimement admise de
concepts aussi importants que ceux de «fascisme», de
«gauche» ou de «droite»? Ignorer ce fait,
c’est se donner une dangereuse illusion de «scientificité».
Dès lors, on s’étonnera moins de la place consacrée
ici à la recherche d’une définition ; pour une
étude de sociologie politique, cette recherche n’est
pas à proprement parler le préalable du travail scientifique
mais une dimension de ce dernier.
1. Distinctions fondamentales
Concept neutre et concept péjoratif
Il importe de prime abord de constater une ambiguïté
foncière: le terme «idéologie» est utilisé
dans un sens tantôt neutre, pour ne pas dire laudatif, tantôt
critique (péjoratif). Raymond Aron signale une «oscillation,
dans l’usage courant, entre l’acception péjorative
, critique ou polémique – l’idéologie
est l’idée fausse, la justification d’intérêts,
de passions – et l’acception neutre , la mise en forme
plus ou moins rigoureuse d’une attitude à l’égard
de la réalité sociale ou politique, l’interprétation
plus ou moins systématique de ce qui est et de ce qui est
souhaitable. À la limite, n’importe quel discours philosophique
est baptisé idéologie. À ce moment, l’idéologie
devient un terme laudatif et non plus péjoratif» (Aron,
Trois Essais sur l’âge industriel ). Le marxisme orthodoxe
eut peu à peu tendance à revenir à l’acception
neutre (H. Chambre, voir aussi infra la définition d’Althusser),
ce qui était symptomatique à la fois de son éloignement
des conceptions personnelles de Marx et des progrès du processus
d’idéologisation du marxisme à la faveur de
ses succès politiques.
Idéologie et superstructure
Une seconde distinction, importante quant à ses incidences
épistémologiques, est celle entre superstructure et
idéologie . Elle peut être rattachée à
celle qu’envisagent certains auteurs anglo-saxons entre origine
et détermination sociale de la pensée: le concept
d’origine désigne une simple relation de causalité
sociale, alors que le terme de détermination exprimerait
plutôt l’appartenance à une structure partielle
«de combat» que l’on peut soupçonner de
«distorsion». D’après cette définition,
les superstructures sont donc d’origine sociale; quant aux
idéologies, elles sont déterminées par l’appartenance
à une sous-totalité: classe, génération,
entité ethnique, ou sous-culture. (La fameuse «loi
du milieu» offre, du point de vue sociologique, un assez bon
exemple de l’idéologie, définie comme la codification
des intérêts particuliers d’une totalité
partielle «de combat».)
La typologie de Karl Mannheim
On peut enfin – simplifiant quelque peu la typologie de Karl
Mannheim – distinguer le concept partiel et particulier (polémique)
de l’idéologie, de son concept total et général
(structurel). Le premier assume consciemment l’égocentrisme
normal de la vie politique: l’idéologie, c’est
la pensée politique de l’autre . De plus, il reste
au niveau psychologique et incrimine soit la mystification volontaire
soit l’erreur due à la «situation de classe».
Pour le concept total (structurel), l’idéologisation
est un processus général auquel pratiquement toutes
les formes de pensée engagée payent tribut, ce qui
explique que pour Mannheim la strate porteuse de conscience authentique
n’est pas le prolétariat engagé dans une action
historique, mais l’intelligentsia sans attaches (Gabel, Idéologies
, 1974). La catégorie centrale de ce concept total et général
n’est donc plus la mystification volontaire, ou l’erreur,
mais la transformation de l’appareil catégoriel de
la pensée en fonction d’une perspective particulière.
C’est en somme la relativité d’Einstein appliquée
au domaine de la pensée politique.
Dans l’œuvre touffue et souvent critiquée de
Karl Mannheim, cette typologie est sans doute durablement valable.
Elle permet en effet de décanter le résidu sociocentrique
qui imprègne le marxisme et qui risque de stériliser
sa critique idéologique; taxer de mystification délibérée
l’idéologie adverse, c’est fermer la porte à
l’analyse sociologique. De plus, elle permet de lier le problème
de l’idéologie à celui de la fausse conscience
(Marx et Engels, Études philosophiques ). R. Aron souligne
de son côté que, pour la critique marxiste, le thème
de l’aliénation et celui de la fausse conscience sont
des «thèmes joints». (D’une Sainte famille
à l’autre. Essai sur les marxismes imaginaires .)
Idéologie et fausse conscience
On ne saurait pour autant souscrire à l’opinion simplificatrice
de Paul Kahn, qui prétend que Mannheim «identifie la
fausse conscience avec la conception totale de l’idéologie».
Les choses sont plus complexes. Pour le concept partiel et particulier
de l’idéologie – autrement dit pour la pensée
politique sectaire –, la question des rapports entre idéologie
et fausse conscience ne se pose pas. Admettre que la pensée
adverse évolue dans une ambiance de fausse conscience, ce
serait lui accorder des circonstances atténuantes. D’autre
part, il ne saurait être question, dans cette optique, d’appliquer
une catégorie critique à la pensée politique
propre. Quant au concept total et général de l’idéologie,
ses rapports avec la fausse conscience sont les mêmes que
ceux que V. Pareto entrevoit entre dérivations et résidus
: l’idéologie est l’expression – ou, si
l’on veut, la cristallisation théorique – de
la fausse conscience. En vertu de cette définition, l’idéologie
est toujours corollaire de fausse conscience, mais il peut y avoir
des formes intenses de fausse conscience sans cristallisation idéologique
véritable. Le niveau d’idéologisation d’un
contexte politique n’est pas obligatoirement proportionnel
à l’intensité de sa fausse conscience. L’ethnocentrisme
américain, très puissant dans les États du
Sud, est très peu idéologisé; l’ethnocentrisme
allemand l’a été, en revanche, très fortement.
Idéologie et utopie
La typologie de Mannheim vise à élucider cette importante
question; c’est pourtant en l’abordant que la démarche
de l’auteur d’Idéologie et Utopie devient curieusement
hésitante. Mannheim pense qu’idéologie et utopie
sont corollaires de fausse conscience; de même qu’elles
sont l’une et l’autre «transcendantes à
l’être social» (Seinstranszendent ). Toutefois,
l’idéologie, tournée vers le passé, serait
investie d’une fonction de conservation sociale, alors que
l’utopie, fixée sur l’avenir est un facteur révolutionnaire.
Pour un historiciste, la notion de «transcendance à
l’être social» est sujette à caution, car
l’idéologie «fixée sur le passé»
serait plutôt transcendée par l’être social
que transcendante à cet être . De plus, Mannheim méconnaît
l’ambiguïté fondamentale du concept d’utopie,
qui désigne tantôt un comportement individuel schizoïde,
une fuite dans des rêveries stériles, tantôt
l’attitude de groupes qui rêvent l’impossible
pour réaliser le possible. La première forme de l’utopie
ignore l’histoire (R. Ruyer), la seconde y intervient avec
puissance. Dans cette deuxième acception, le concept d’utopie
se rapprocherait plutôt de celui de mythe social. Les deux
formes correspondent enfin à deux temporalités historiques
différentes: l’utopie psychologique s’insère
dans un temps spatialisé, l’utopie socio-politique
dans un temps explosif. Il est par conséquent dangereux de
les subsumer sous un concept unique. Que les deux formes impliquent
la fausse conscience, c’est possible, probable même,
mais dès lors le concept de fausse conscience est lui-même
contaminé par l’ambiguïté de l’utopie
et désigne tantôt une attitude intellectualiste extrême
(«rationalisme morbide»), tantôt une sorte de
vertige de l’action. Les conceptualiser ensemble est une démarche
logiquement irréprochable mais méthodologiquement
stérile, car elle risque de barrer la route à toute
recherche globale.
Cette enquête préalable a d’ores et déjà
mis en évidence quelques difficultés d’une recherche
obligée de choisir entre la stérilité et l’arbitraire.
Il est nécessaire d’écarter d’emblée
la définition «neutre» de l’idéologie
qui ne s’ouvre en principe que sur des recherches monographiques,
de même que son concept polémique («partiel»
et «particulier», selon la terminologie de Mannheim)
trop chargé lui-même d’idéologie pour
pouvoir servir d’instrument de recherche. Les notions d’idéologie
et de superstructure doivent de leur côté être
différenciées à l’aide de critères
comme la différence entre origine et détermination
sociale . Discrimination qui est loin d’être toujours
facile; la science est une superstructure d’origine sociale
, ses théories peuvent cependant entrer dans des contextes
idéologiques dont l’orientation est déterminée
par l’appartenance à des sous-totalités de combat.
Discrimination inévitable cependant; il est difficile d’esquisser
la théorie d’ensemble d’un phénomène
que chaque chercheur individuel définit à sa propre
manière. Mais on peut en atténuer largement l’arbitraire
en l’assumant ouvertement et aussi en signalant sans équivoque
le caractère instrumental des définitions employées.
Que l’on songe au chirurgien qui change sans arrêt d’instruments
en cours d’opération. Ainsi, on a dû renoncer,
pour des raisons techniques, à étudier le phénomène
pourtant intéressant de la convergence idéologique
: communauté de certains thèmes entre des idéologies
qui se combattent et qui elles-mêmes se classent dans des
familles politiques opposées, le stalinisme et le fascisme
par exemple, que J. Burnham considère comme deux variantes
de l’idéologie directoriale. Or, pour cette recherche
particulière, le concept traditionnel de l’idéologie
défini comme «système global d’interprétation
du monde historico-politique» (Aron, Trois Essais sur l’âge
industriel ) est peut-être plus opérationnel que son
concept critique. En abordant ce chapitre, un chercheur a parfaitement
le droit de «changer d’instrument», à condition
de l’indiquer sans équivoque.
2. Définitions de l’idéologie et construction
d’un type idéal
«On obtient un type idéal, en accentuant unilatéralement
un ou plusieurs points de vue et en enchaînant une multitude
de phénomènes isolés, diffus et discrets, que
l’on trouve tantôt en grand nombre, tantôt en
petit nombre, par endroits pas du tout, qu’on ordonne selon
les précédents points de vue choisis unilatéralement
pour former un tableau homogène» (Max Weber, Essais
sur la théorie de la science ). On envisagera donc plusieurs
définitions plus ou moins classiques du phénomène
idéologique, afin d’en dégager un «type
idéal». Aucune de ces définitions n’est
«fausse» ni «vraie»; chacune reflète
un aspect du phénomène idéologique qui dans
l’optique de l’observateur apparaît avec un relief
particulier. La synthèse est ici une étape vers l’objectivité.
Quelques textes
«L’idéologie est un processus que le soi-disant
penseur accomplit sans doute consciemment, mais avec une conscience
fausse . Les forces motrices véritables qui le mettent en
mouvement lui restent inconnues, sinon ce ne serait point un processus
idéologique. Aussi s’imagine-t-il des forces motrices
fausses ou apparentes. Du fait que c’est un processus intellectuel,
il en déduit et le contenu et la forme de la pensée
pure, que ce soit de sa propre pensée, ou de celle de ses
prédécesseurs. Il a exclusivement affaire aux matériaux
intellectuels; sans y regarder de plus près, il considère
que ces matériaux proviennent de la pensée et ne s’occupe
pas de rechercher s’ils ont quelque autre origine plus lointaine
et indépendante de la pensée. Cette façon de
procéder est pour lui l’évidence même,
car tout acte humain se réalisant par l’intermédiaire
de la pensée lui apparaît en dernière instance
fondé également dans la pensée» (Lettre
d’Engels à F. Mehring, 14 juillet 1893, in K. Marx
et F. Engels, Études philosophiques ).
«L’histoire de la nature, ce qu’on appelle les
sciences naturelles, ne nous intéresse pas ici; mais nous
devrons nous occuper de l’histoire des hommes, puisque l’idéologie
presque entière se réduit, soit à une conception
erronée de cette histoire, soit à une abstraction
complète de cette histoire» (K. Marx, Œuvres philosophiques
, vol. VI).
«Une idéologie est un système (possédant
sa logique et sa rigueur propres) de représentations (images,
mythes, idées ou concepts selon les cas) doué d’une
existence et d’un rôle historiques au sein d’une
société donnée. Sans entrer dans le problème
des rapports d’une science à son passé (idéologique),
disons que l’idéologie comme système de représentations
se distingue de la science en ce que la fonction pratico-sociale
l’emporte en elle sur la fonction théorique (ou fonction
de connaissance)» (L. Althusser, Pour Marx ).
«Par idéologies, nous entendons ces interprétations
de la situation qui ne sont pas le produit d’expériences
concrètes, mais une sorte de connaissance dénaturée
(distorted ) de ces expériences qui servent à masquer
la situation réelle et agissent sur l’individu comme
une contrainte» (K. Mannheim, Diagnosis of Our Time ).
«L’idéologie est un système global d’interprétation
du monde historico-politique» (R. Aron, Trois Essais sur l’âge
industriel ).
«Une idéologie a pour fonction de donner des directives
d’action individuelle et collective» (M. Rodinson, Sociologie
marxiste et idéologie marxiste ).
«L’idéologie est l’expression intellectuelle
historiquement déterminée d’une situation d’intérêts»
(Mennicke, cité par le Philos . Wörterbuch de H. Schmidt
et J. Streller).
«L’idéologie est une pensée chargée
d’affectivité où chacun de ces deux éléments
corrompt l’autre» (J. Monnerot, Sociologie du communisme
).
«Une idéologie est un complexe d’idées
ou de représentations qui passe aux yeux du sujet pour une
interprétation du monde ou de sa propre situation, qui lui
représente la vérité absolue, mais sous la
forme d’une illusion par quoi il se justifie, se dissimule,
se dérobe d’une façon ou d’une autre,
mais pour son avantage immédiat. Voir qu’une pensée
est idéologique équivaut à dévoiler
l’erreur, à démasquer le mal, la désigner
comme idéologie, c’est lui reprocher d’être
mensongère et malhonnête, on ne saurait donc l’attaquer
plus violemment» (K. Jaspers, Origine et sens de l’histoire
).
Déductions compréhensives
F. Châtelet signale que l’idéologie est réifiante
; elle vise en effet «à faire durer l’état
de choses donné»; elle est donc antihistoriciste par
définition (H. Lefebvre et F. Châtelet, Idéologie
et Vérité ). M. Rodinson souligne de son côté
le caractère manichéen de l’idéologie
qui postule «la dévalorisation de toutes les luttes
autres que celles où l’on est engagé»,
l’idéalisation du groupe propre, la «diabolisation»
de l’adversaire. L’article de M. Rodinson est intéressant
pour notre sujet, car il montre la coexistence dans la pensée
de Marx d’éléments idéologiques dont
les racines plongent sans doute dans son existence de militant,
avec des données scientifiques.
L. Goldmann a enfin formulé une distinction fructueuse entre
idéologie et vision du monde. Pour ce penseur, la vision
du monde (Weltanschauung ) est – dans les limites tracées
par la situation historique – une vision globale ; l’idéologie
est, elle, tributaire d’une vision partielle . En tant que
marxiste strict, Goldmann réserve aux classes «ascendantes»
le privilège d’une «vision» globale, ce
qui est faire singulièrement bon marché de la signification
historique du stalinisme. Sous cette réserve, on trouve chez
Goldmann deux éléments indispensables pour la constitution
du «type idéal» de l’idéologie;
l’importance de la catégorie dialectique de totalité
; l’idéologie est une vision détotalisante,
sous-dialectique; et celle du facteur égocentrique , l’idéologie
est souvent l’expression d’une illusion de centralité.
Le premier renvoie au concept d’awareness , tel que l’a
défini au cours de sa période anglo-saxonne Karl Mannheim
(Diagnosis of Our Time, Education Sociology and the Problem of Social
Awareness ); le second, à certains aspects de la psychologie
de l’enfant. J. Piaget a montré en effet l’existence
d’une forme d’«anhistoricisme infantile»
et aussi d’une morale «objective» très
idéologique, centrée sur les résultats et non
sur l’intention. Or, entre l’égocentrisme et
la dégradation du sens dialectique, nous discernons plus
qu’une simple coexistence; il est possible de les déduire
l’un de l’autre et la possibilité d’une
telle déduction illustre bien l’utilité d’une
certaine forme de méthode compréhensive en sociologie.
L’idéologie du stalinisme peut servir ici de modèle.
Dans son univers mental, la place centrale, privilégiée,
du Parti – ou plus exactement du «complexe Parti-U.R.S.S.-Staline»
– implique logiquement une vision manichéenne de l’histoire,
comprise comme la lutte de deux groupes homogènes. D’où
la tendance à identifier entre eux les divers éléments
de l’outgroup (cf. le «postulat de l’ennemi unique»
de J.-M. Domenach, La Propagande politique ) et aussi à expliquer
l’histoire comme l’extériorisation d’un
complot extra-historique (M. Sperber). Or, si l’identification
est, du point de vue épistémologique, une technique
valable (É. Meyerson), elle est en même temps une technique
antidialectique . L’idéologie est donc sous-tendue
par une pensée essentiellement antidialectique ; le phénomène
de l’«identification en chaîne», signalé
par R. Aron (L’Opium des intellectuels ) n’est guère
qu’un aspect d’un phénomène beaucoup plus
général qui intéresse, entre autres, la psychopathologie.
Une fois le caractère égocentrique de l’idéologie
reconnu – ce qui n’est guère que la conséquence
logique de son rôle comme instrument de combat – l’anhistoricisme
idéologique constaté par Marx (K. Marx et F. Engels,
Études philosophiques ), devient à son tour une nécessité
logique. Cette «déduction compréhensive»
apparaît avec une grande netteté dans le cas du stalinisme;
on peut utiliser cet exemple comme élément d’une
preuve par analogie dans d’autres cas où la complexité
des données ne laisse apparaître qu’une simple
coexistence. Par ailleurs, l’histoire s’est chargée
de fournir la preuve a contrario de cette hypothèse; la décentration
du camp socialiste par suite des schismes yougoslave et chinois
s’est effectivement accompagnée d’une renaissance
temporaire de la pensée dialectique dans le camp communiste.
Il n’est pas indispensable – et en tout cas difficile
dans un cadre restreint – de multiplier à l’infini
ces exemples de «déduction compréhensive».
Nous pouvons d’ores et déjà proposer un «tableau
de pensée homogène» (ou plutôt cohérent)
de l’idéologie, autrement dit, son type idéal
selon les critères de Max Weber. Les éléments
de ce tableau cohérent n’y coexistent pas purement
et simplement; on peut les déduire «compréhensivement»
les uns des autres: l’idéologie est un système
d’idées lié sociologiquement (seinsverbunden
) à un groupement économique, politique, ethnique
ou autre, exprimant sans réciprocité les intérêts
plus ou moins conscients de ce groupe, sous la forme d’anhistorisme,
de résistance au changement ou de dissociation des totalités.
Elle constitue donc la cristallisation théorique d’une
forme de fausse conscience.
3. Idéologie et rejet de l’historicisme
Un nouvel éléatisme marxiste
L’avènement d’un marxisme consciemment antihistoriciste
pose à la théorie de l’idéologie des
problèmes particuliers. Cette théorie est, à
notre sens, elle-même surtout une idéologie, en tant
que justification de l’anhistorisme et du «présentocentrisme»
de la pensée politique de l’époque stalinienne.
Il existe en effet dans le stalinisme une véritable coupure
entre la sociologie du passé et celle du présent,
la première étant tributaire de la primauté
causale du facteur économique alors que, pour la seconde,
la volonté décisoire du parti et l’action des
grands hommes interviennent puissamment. Le stalinisme est donc
un matérialisme du passé et un idéalisme du
présent. Les procès d’épuration ont consacré
un autre aspect de la primauté du présent: le remaniement
ex-post facto du passé des accusés en fonction des
exigences du présent. «On ne devient pas traître;
on l’est depuis toujours.» C’est du pur éléatisme
politique. Aussi bien, en historiciste conséquent, G. Lukács
a, dès 1923, formulé une mise en garde nette contre
la tentation d’assurer au présent un statut socio-historique
privilégié.
Or certains éléments de la doctrine althussérienne
semblent bien constituer une justification – consciente ou
inconsciente, peu importe – de cet éléatisme.
Le privilège illégitime, «idéologique»
du présent devient ici «scientifique» grâce
à l’emploi d’une terminologie adéquate;
Althusser parle de «primat épistémologique légitime
du présent sur le passé», dans l’optique
duquel «la rétrospection du présent sur le passé»
n’est plus «idéologie, mais vraie connaissance»
(L. Althusser et É. Balibar, Lire Le Capital ). En fait,
c’est bel et bien de l’idéologie dans sa forme
pure. Il est loisible d’admettre avec les wébériens
un primat méthodologique du présent: l’historien
choisit en fonction de ses critères actuels les questions
qu’il pose au passé. Parler du primat épistémologique
implique la possibilité d’une déformation ex-post
facto de la réalité historique en fonction des exigences
variables du présent et l’exemple encore tout proche
des procès d’épuration montre que ce n’est
pas là une vue de l’esprit.
Les althussériens font paradoxalement grief à la
tendance historiciste de négliger la spécificité
historique. «Le projet de penser le marxisme comme historicisme
(absolu) déclenche donc automatiquement les effets en chaîne
d’une logique nécessaire, qui tend à rabattre
et aplatir la totalité marxiste sur une variation de la totalité
hégélienne, et qui, même sous la précaution
de distinctions plus ou moins rhétoriques, finit par estomper,
réduire ou omettre les différences réelles
qui séparent les niveaux» (L. Althusser et É.
Balibar, ibid. ). On aimerait avoir des exemples concrets à
l’appui de ces considérations ésotériques.
Jusqu’à preuve du contraire, les tenants de l’historicisme
apparaissent comme meilleurs gardiens de cette spécificité
que les disciples de L. Althusser. En effet, l’exemple le
plus frappant de cette démarche qui «finit par estomper,
réduire ou omettre les différences réelles
qui séparent les niveaux» vient précisément
d’un althussérien. Dans son ouvrage, d’ailleurs
intéressant, consacré au problème des applications
ethnologiques du matérialisme historique, E. Terray écrit:
«On sait que pour Marx, les classes n’apparaissent «à
l’état pur» que lorsque le mode de production
capitaliste établit son hégémonie. Lorsqu’un
autre mode de production – esclavagiste ou féodal,
par exemple – est dominant, les classes sont présentes
sous forme de castes, d’ordres ou de conditions.» La
référence marxienne est parfaite; E. Terray renvoie
à un texte classique, certes, mais dont le peu de valeur
scientifique a été souligné par G. Gurvitch.
C’est ici que la distinction de M. Rodinson entre «Marx
sociologue» et «Marx idéologue» révèle
toute son utilité. Du point de vue scientifique, il n’y
a pas de mesure commune entre la lutte de l’esclave antique,
totalement exempte d’éléments utopiques, et
celle du bourgeois de 1789, porteuse d’une utopie égalitaire;
il n’est pas davantage permis de conceptualiser ensemble les
castes hindoues exclusives de toute mobilité sociale avec
les strates du Middletown américain. En les identifiant,
Marx idéologue a pratiqué une authentique «identification
en chaîne» dont les séquelles idéologiques
sont encore vivaces. Rien n’autorise à considérer
l’histoire du passé comme une sorte de propédeutique
d’un présent «privilégié»,
à moins d’admettre l’hypothèse du sens
caché de l’Histoire. Il ne manque à E. Terray
que la notion d’une pensée surhumaine et extra-historique,
pour que sa conception aille rejoindre celle de Bossuet. On voit
donc – et c’est là pour nous l’enseignement
essentiel de ce bilan sommaire – qu’il suffit de tourner
le dos à l’historicisme pour retomber dans la métaphysique.
La résistance au changement
On peut d’ailleurs faire une analyse symétrique pour
une idéologie tout à fait différente. La critique
que fait Mohammed Guessous de la Théorie de l’équilibre
social (Equilibrium Theory ) de Talcott Parsons montre qu’une
théorie de caractère scientifique peut jouer un rôle
de justification idéologique. On notera le parallélisme
avec la fonction idéologique de l’althussérisme
entrevue plus haut. Dans les deux cas, l’idéologie
apparaît comme un facteur de résistance au changement.
Cette théorie «vise à montrer comment opérerait
une société si elle constituait un système
en équilibre stable [...]. La théorie de l’équilibre
engendre une conception particulière de la dynamique sociale,
et elle aide à expliquer au moins trois types de changements
dans l’organisation mondiale: a ) des changements qui sont
nécessaires pour le maintien de la stabilité sociale
(«mouvements phasiques» périodiques, et différenciation
de la structure sociale); b ) d’autres changements qui sont
compatibles avec le maintien de la stabilité sociale (croissance
séculaire et cumulative de certaines variables); c ) et enfin,
des fluctuations temporaires, limitées, et réversibles
autour d’une position d’équilibre social.
«Une analyse plus serrée de ces résultats révèle
que la théorie de l’équilibre implique un grand
nombre de limitations et de faiblesses qui nuisent considérablement
à la recherche sociologique. 1. Parce qu’elle met l’accent
sur les forces exogènes comme étant la source principale
des changements structurels, la théorie de l’équilibre
semble suggérer que les tensions sociales virulentes sont
provoquées par des causes mystérieuses et peut-être
même inconnaissables. 2. Elle ne fournit aucune explication
convaincante du processus d’adaptation collective aux tensions
sociales. 3. Parce qu’elle postule que le changement social
est toujours un mouvement vers l’équilibre, l’intégration
et la réduction des tensions sociales, la théorie
de l’équilibre se condamne à rester incapable
d’expliquer la dynamique des révolutions, des mutations
sociales, et des revirements brusques dans la direction de l’évolution
sociale. 4. Enfin la théorie de l’équilibre
s’avère incapable d’expliquer et d’estimer
l’ampleur d’un changement social donné, puisqu’elle
ne peut ni prédire l’intensité des tensions
structurelles, ni analyser adéquatement les modes d’adaptation
collective qui en résultent» (résumé
français de M. Guessous).
Pour la signification idéologique de cette théorie,
il convient d’avoir présente à l’esprit
l’importance de la négation du changement dans l’«idéologie
diffuse» – autrement dit dans la fausse conscience –
de la vie américaine traditionnelle. L’Américain
moyen était à l’époque convaincu que
ses founding fathers lui ont légué le secret de la
société parfaite; son respect quelque peu superstitieux
de la «Constitution» de son pays ressortit à
la même psychologie. C’est un fait qu’en dehors
de la Suède, l’histoire d’aucun pays d’importance
n’a connu aussi peu de changements. La psychologie traditionnelle
de l’Américain moyen peut s’accommoder de l’idée
de changements tendanciels allant dans le sens d’une amélioration;
les changements structurels sont mal compris et facilement attribués
à des influences étrangères , ce qui dans la
pratique peut revêtir la forme de xénophobie, voire
de racisme. Cette mentalité a exercé une influence
sur la pensée politique de l’aile conservatrice du
parti républicain, elle a aussi marqué l’enseignement
supérieur aux États-Unis. Entre cette idéologie
conservatrice et la théorie de Parsons, on note des «correspondances»
du même type que celles qui existent entre les exigences idéologiques
du stalinisme et l’effort théorique du cercle de L.
Althusser. Cette constatation n’implique nul jugement de valeur;
on sait que des historiens du sérieux d’un H. Pirenne
ont vu dans le contact culturel le moteur essentiel du changement
social. D’autre part, le bilan historique de longues périodes
d’isolement avec absence presque complète de changements
structurels, comme l’époque Tokugawa au Japon ou la
période coloniale du Mexique, justifient, au moins partiellement,
la théorie de Parsons. Elle n’en fait pas moins partie
de plein droit de l’idéologie d’un secteur conservateur
de la société américaine (voir aussi S. Jonas).
4. Causalité idéologique et causalité
«diabolique»
On peut ici, pour des raisons de commodité (voir Gabel :
Idéologies , 1974, p. 57 sq.), recourir à l’expression
de «causalité idéologique»; en fait, on
devrait parler de «distorsion idéologique de la perception
de la causalité historique». Des recherches portant
sur les causes des événements historiques occupent,
en effet, une place privilégiée dans la démarche
idéologique en raison de la fréquence des enquêtes
de responsabilité – souvent assorties de sanctions
pénales plus ou moins arbitraires – dans la vie politique
(le procès de Riom en est une illustration, entre autres).
Marcel Mauss considère la magie comme «une gigantesque
variation sur le thème du principe de causalité»
(Sociologie et anthropologie , p. 56); on peut en dire autant de
l’idéologie. Ce phénomène de sursaturation
causale est, à notre sens, une dimension de la distorsion
idéologique.
En simplifiant quelque peu les données du problème,
on peut caractériser la causalité idéologique
par son caractère manichéen : les événements
favorables sont mis sur le compte du «facteur ami»,
ceux qui sont défavorables sur celui du «facteur ennemi».
«Chacun, écrit Raymond Aron, choisit une cause, au
gré des circonstances et selon ses préjugés
[...], les uns décident de baptiser cause le facteur qu’ils
n’aiment pas [...], les autres choisissent le facteur qu’il
suffirait d’après eux de modifier.» Il s’ensuit
une tendance à détotaliser (donc à dédialectiser)
les situations historiques au profit de la recherche des causes
uniques (key causes ) choisies en fonction de critères égocentriques,
souvent irrationnels (les Juifs sont tenus pour responsables de
la défaite française de 1940, mais aussi de la défaite
allemande [donc de la victoire française] de 1918). Le problème
de la causalité idéologique apparaît ainsi lié
à celui de la «conception policière de l’histoire»
(Manès Sperber). Elle confirme l’interprétation
«dialectique» du phénomène idéologique;
elle rappelle certains aspects de l’expérience causale
de l’enfant (Jean Piaget) et aussi de la causalité
magique ou mystique (Lucien Lévy-Bruhl).
Or c’est précisément par un « retour
à Lévy-Bruhl» que Léon Poliakov explique
ce qu’il appelle «la causalité diabolique»
(1980), ainsi nommée parce que, dans l’histoire européenne
moderne, des idéologues ont souvent considéré
leurs adversaires comme des suppôts du démon : luttes
religieuses au XVIIe siècle anglais, jésuites et francs-maçons...
On connaît l’importance du problème de la causalité
chez Lévy-Bruhl; pour les «primitifs», «ce
que nous appelons une cause, ce qui pour nous rend raison de ce
qui arrive, ne saurait être qu’une occasion ou, pour
mieux dire, un instrument au service de forces occultes» (Lévy-Bruhl,
La Mentalité primitive , 1922). Il en résulte notamment
que le concept de mentalité «primitive» peut
être récupéré par la politologie, à
condition qu’on en exclue toute connotation d’origine
colonialiste. Il convient de rappeler, en plus, que ce concept s’était
montré opérationnel en psychopathologie dans l’interprétation
de certains aspects de l’aliénation clinique (Storch,
1922; Burstin, 1935...). Poliakov invoque en faveur de sa thèse
une documentation considérable concernant ces poussées
de fièvre collectives (racisme et antisémitisme).
Épistémologiquement proche de Popper, il tend à
incriminer le marxisme dans la genèse de cette forme de causalité;
c’est oublier que le marxisme est aussi une dialectique –
or, on a vu plus haut que les différentes formes de la causalité
idéologique, ce dont la causalité «diabolique»
est en somme une variante, sont des phénomènes de
dédialectisation régressive. Le jugement de Poliakov
doit donc être nuancé sur ce point.
5. Idéologie et vérité
Reste la question importante des rapports entre idéologie
et vérité (H. Lefebvre et F. Châtelet, Idéologie
et Vérité ). Son étude complète demanderait
un article spécial, mais le présent travail serait
incomplet s’il n’en posait au moins les jalons.
La distinction entre l’origine sociologique des connaissances
et la détermination sociopolitique de la conscience permet
de résoudre élégamment une difficulté
sur laquelle ont achoppé des auteurs aussi pertinents que
R. Aron (Recherches philosophiques ), dans un travail de jeunesse,
qui eut toutefois le mérite de poser le premier en France
le problème sociologique de l’idéologie. En
effet la constatation de l’origine sociologique d’une
théorie n’implique aucun soupçon de validité
limitée ou «perspectiviste». Ainsi, le fait d’admettre
avec Durkheim l’origine religieuse du concept d’énergie
n’enlève rien à la valeur scientifique de la
notion d’énergie atomique. En fin de compte, la sociologie
de la connaissance a relativement peu d’incidences sur l’épistémologie
ou la gnoséologie. Seule l’idéologisation des
théories scientifiques pose des problèmes quant à
leur coefficient de crédibilité. Notre problème
s’en trouve largement simplifié.
Cette idéologisation n’est pas elle-même synonyme
de crédibilité douteuse. Nous faisons sur ce point
entièrement nôtres les conclusions lucides de M. Rodinson.
Des théories scientifiques valables peuvent s’intégrer
dans des ensembles idéologiques. Le raisonnement entendu
parfois: «Telle théorie doit être fausse parce
qu’elle fait partie de tel contexte idéologique»,
constitue une intrusion injustifiée de l’idéologie
dans le domaine de la science.
Une approche idéologique peut jouer un rôle positif
en préparant le terrain pour une approche scientifique. La
passion idéologique suscite un intérêt qui persiste
parfois après l’apaisement des passions et peut déclencher
des études de valeur scientifique.
Le concept d’erreur ne possède pas dans les sciences
humaines la même profondeur qu’en sciences naturelles,
cela précisément en raison de l’importance de
la notion de perspective. Or les contextes politiques autoritaires
ont tendance à utiliser le terme d’«erreur»
dans son acception scientifique , ce qui renvoie à leur conception
réifiée du fait social (T. Adorno et coll.). L’idéologisation
opère souvent à la faveur d’une sélection
dirigée entre des conceptions théoriques de valeur
comparable: ce «choix idéologique» ne saurait
garantir la validité des théories sélectionnées,
mais elles ne garantit pas non plus leur caractère erroné.
L’importance parallèle de l’identification en
épistémologie (É. Meyerson) et dans les mécanismes
de l’idéologisation pose des problèmes particuliers.
Quelles sont les limites qui séparent la «bonne»
identification de la «mauvaise»? Renvoyant le lecteur
à un autre travail (J. Gabel, La Fausse Conscience ), on
se bornera à remarquer que l’identification scientifique
vise à simplifier des réalités compliquées,
afin de les mettre à la portée de la science; l’identification
idéologique «sur-simplifie» des réalités
parfois simples, afin de gagner, en échange du confort intellectuel
ainsi offert, l’adhésion des foules. De plus, le mécanisme
décrit par Émile Meyerson vise à faire connaître
quelque chose en l’assimilant à quelque chose de déjà
connu ; l’identification idéologique tend à
faire détester quelque chose en l’assimilant à
quelque chose de déjà détesté (Tito
= Franco). Mais les limites sont loin d’être précises,
et il peut y avoir des formes de transition et des cas mixtes.
Le véritable juge de la légitimité d’une
identification est en fin de compte le bon sens, aussi difficile
à codifier dans l’abstrait que souvent évident
dans le concret.
1997 Encyclopædia Universalis
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