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origine : http://perso.orange.fr/marxiens/sciences/complexi.htm
Beaucoup de ceux qui parlent de la complexité sont considérés
comme des sortes de gourous un peu mystérieux, détenteurs
d'un savoir inaccessible au commun des mortels. Je voudrais montrer
que c'est en fin de compte assez simple et que chacun peut mettre
en pratique les quelques enseignements essentiels d'une pensée
globale, de l'interdépendance et de l'imprévisible.
L'idéologie de la complexité brouille par contre
toute compréhension d'une question de plus en plus centrale
avec l'émergence de la société de l'information
et les menaces écologiques. Il faut donc faire le point sur
ce nouveau paradigme scientifique qui pénètre déjà
la politique et les entreprises. Même s'il trouve son ancrage
dans la physique ou les mathématiques, on verra que la complexité
s'applique surtout aux organisations, à la suite de la systémique
et de la théorie de l'information qui lui sont associées.
Le paradigme de la complexité conteste le réductionnisme
scientiste et mécaniste en affirmant qu'il y a une limite
au savoir, il y a de l'incertitude, de l'imprévisible. C'est
un acquis important de la science moderne qui devient science des
limites, mais il convient de séparer la complexité
physique de la complexité biologique ou écologique
faisant intervenir le concept d'information. A l'opposée,
l'idéologie de la complexité est un scepticisme qui
joue sur la confusion entre ces différentes complexités
pour justifier le laisser-faire néo-libéral au nom
d'une prétendue auto-organisation, ou auto-régulation
aveugle, qui nous livre à l'entropie alors que la vie se
définit au contraire d'y résister. L'enjeu du concept
de complexité est politique, cognitif et même vital,
débouchant sur le principe de précaution et l'écologie,
une politique tournée vers l'avenir tenant compte de notre
fragilité, des limitations de nos ressources et des équilibres
vitaux.
C'est une façon de reprendre le débat entre Keynes
et Hayek, entre régulation et néolibéralisme
: comment agir sur les flux pour en stabiliser le circuit, et comment
tirer parti de l'information disponible, dans son imperfection même.
On y ajoutera comment conduire le changement, comment passer d'un
système à l'autre et construire une alternative concrète
au système productiviste.
Ce n'est pas tant que les idées changent le monde et qu'on
pourrait naïvement s'imaginer convaincre les néolibéraux
de leurs errements. Lorsque Hayek a supplanté Keynes ce n'était
pas qu'on se serait aperçu de l'erreur théorique d'un
keynésianisme qui avait réussi pendant plus de 30
ans, mais tout simplement que ça ne marchait plus (à
partir de la stagflation des années 70). De même, aujourd'hui,
c'est le libéralisme et la flexibilité qui ne marchent
plus, la flexibilité érodant la confiance des salariés
et cadres, leur motivation, leur investissement et leur projection
dans l'avenir. Plus personne ne s'y retrouve, sans compter les menaces
écologiques qui se font de plus en plus pressantes. C'est
donc plutôt l'impasse éprouvée et le changement
d'idéologie déjà effectif qui cherchent leur
théorie. Une fois qu'on s'est persuadé que le système
actuel n'est pas vivable, il faut avoir une idée de ce qui
pourrait le remplacer. On peut donc interpréter l'émergence
du concept de complexité comme une réaction de survie
d'organismes complexes, bien loin des illusions d'une auto-organisation
providentielle.
Il ne peut être question de viser une impossible exhaustivité
sur cette question mais bien plutôt de prendre parti et de
dégager les conséquences pratiques des limitations
de notre savoir. Il faut se méfier des formules trop générales
et de l'utilisation de mots compliqués recouvrant des constatations
relativement banales. La complexité exige une clarification
et non des complications supplémentaires. Il ne s'agit donc
pas d'apporter de nouvelles certitudes, ni de réfuter tout
ce qui a été dit jusque là, mais plutôt
d'éprouver plus précisément les limites d'un
certain nombre de concepts liés à celui de complexité
et qui virent à l'idéologie lorsqu'ils prétendent
paradoxalement aux nouvelles certitudes d'un savoir totalisant prenant
ses modèles pour la réalité. On peut prendre
l'exemple des tentatives de réduire l'économie aux
mathématiques, (ce dont la complexité montre justement
l'impossibilité) ou bien certains délires d'un management
qui se révèle désorganisateur au nom de la
flexibilité, de la performance et d'une fausse rationalisation
quand ce n'est pas d'une "culture d'entreprise" de pacotille.
C'est surtout un darwinisme social absurde et cruel, compétition
de tous contre tous réduite à la productivité
à court terme et qui nous mène à notre perte
alors que nous devons nous organiser collectivement pour construire
un monde commun et sauver l'avenir, nous inscrire dans une histoire
et passer au stade d'une indispensable démocratie cognitive,
écologiste et autogestionnaire.
Tout le mal vient de ce qu'on a fait d'une science morale une
science mathématique, et, surtout, de ce qu'on a séparé
violemment des choses qui devaient rester unies.
Antoine Eugène Buret
De la misère des classes laborieuses, 1840, 7.
A. Le savoir de notre ignorance
1. Rupture avec le réductionnisme mécaniste
(histoire des sciences)
La notion de complexité remplit une fonction stratégique
dans la science contemporaine. On peut considérer comme Michel
Serres que c'est un concept flou et mal défini mais sa signification
est d'instituer une rupture avec le réductionnisme mécaniste
sans faire appel à des hypothèses "holistes"
considérées comme problématiques car pouvant
ouvrir la porte à toutes sortes d'obscurantismes antiscientifiques.
C'est la tentative de dépassement du scientisme par la Science
elle-même, la reconnaissance qu'il y a du flou dans la nature,
et des phénomènes globaux. Son importance est donc
cruciale dans son opposition aux simplismes des sciences humaines
ou biologiques, aussi bien que dans la critique du dirigisme ou
du volontarisme politique. C'est pourtant une façon d'évacuer
la notion de totalité en la réduisant à la
somme de ses effets et qui peut justifier ainsi la dangereuse idéologie
néolibérale de la complexité, telle que formulée
principalement par Hayek mais que le mythe de "la main invisible
du marché" anticipait déjà.
Il est crucial de bien comprendre la portée à la
fois théorique et pratique de la complexité qui ne
se situe pas hors de la science, ni dans un scepticisme satisfait
ou dans un retour à quelque mysticisme qui nous renverrait
aux époques sombres d'avant les Lumières. Le danger
existe, c'est indéniable, et pour pouvoir prétendre
à quelque valeur, il faut que la complexité scientifique
se détache de l'idéologie de la complexité
avec ses connotations religieuses (la "main invisible"
renvoyant à la providence divine et une sorte de "Mana",
d'âme du marché, dieu caché, mystère
d'Amon qui certes ne date pas d'hier). Il ne faut pas négliger
non plus le contexte où le concept de complexité s'est
construit contre l'idéologie du "matérialisme
dialectique" alors dominant.
Comme le souligne le titre donné par Edgar Morin à
son exploration de la complexité, il s'agit d'abord d'une
question de méthode. Il n'est pas question de réduire
à néant tout le savoir scientifique accumulé
et la puissance technique démesurée qu'il nous a donné,
mais bien plutôt de compléter l'approche réductionniste,
analytique et quantitative, par une indispensable compréhension
globale, synthétique et qualitative, dynamique, évolutive
et tenant compte de la place de l'observateur dans l'observation.
C'est d'ailleurs dans la Physique elle-même que se sont imposées
les limites du réductionnisme, que ce soit avec le principe
quantique de complémentarité ou les structures dissipatives
en thermodynamique, si ce n'est avec l'utilisation de l'arme atomique,
la dissémination des OGM ou l'étude du climat qui
ont manifesté le caractère éminemment politique
de la science.
En effet, la complexité, c'est aussi la fin d'une science
sans conscience et sans sujet, alors même que la science avait
conquis son autonomie contre les religions et les jugements de valeur.
Désormais on ne peut plus ignorer que tout savoir est celui
d'un sujet, situé historiquement et dans une société
qui en donne les moyens mais demande aussi de plus en plus des comptes
aux scientifiques, de comités d'éthique en conférences
de citoyens. La complexité devrait ainsi permettre de sortir
de l'alternative entre dogmatisme et irresponsabilité.
2. L'incalculable (épistémologie)
Le sens de la complexité est celui d'un trou dans le savoir,
l'affirmation qu'il y a de l'inconnu et de l'incalculable. Le réductionnisme
mécaniste pouvait prétendre à un monde entièrement
déterminé et calculable, sur le modèle des
horloges, monde livré à notre maîtrise technique
et complètement programmable (car programmé par un
créateur, "la pensée de Dieu" comme dit
Hawking). Le monde de la complexité est la réfutation
de ce fantasme de toute-puissance, monde traversé d'événements
improbables, de bifurcations soudaines, de singularités et
de catastrophes. C'est une rupture fondamentale qui reconnaît
le caractère exceptionnel et problématique de l'existence
(l'improbable miracle d'exister), la part d'indétermination
des limites, le caractère chaotique des transitions de phase
ou des changements de régime, la pluralité des équilibres
ou des niveaux de réalité, l'hétérogénéité
des éléments, leurs interdépendances et leurs
interactions, les effets indirects ou à retardement, les
effets de masse ou les phénomènes d'émergence
de propriétés collectives.
Le caractère obscur des mécanismes en jeu, inaccessibles
au calcul, oblige à en faire abstraction (ce qu'on appelle
la "boîte noire") pour ne s'intéresser qu'aux
entrées et sorties, aux comportements constatés, aux
interactions avec l'environnement plutôt qu'à l'enchaînement
exact des causes. D'une certaine façon il s'agit de remplacer
la recherche d'exactitude d'une ontologie matérialiste par
une phénoménologie plus incertaine construisant des
modèles approximatifs mais qui correspondent bien à
des phénomènes tout à fait réels et
dont le réductionnisme ne peut rendre compte.
Ce serait une grave erreur de croire que l'indéterminisme
devrait dès lors remplacer le déterminisme et, sous
prétexte qu'il y a une limite aux prévisions météorologiques,
par exemple, renoncer à prévoir le temps qu'il fera
demain. L'indéterminisme est seulement d'ordre pratique et
cognitif. Pourtant ce serait une autre erreur de croire que cet
indéterminisme est purement subjectif et pourrait être
dépassé par une plus grande précision des mesures.
L'amplification de l'incertitude par rapport aux conditions initiales
est une caractéristique objective des systèmes chaotiques
et ne tient pas à la précision avec laquelle on mesure
ces conditions initiales car cette précision ne peut être
absolue. Il y aura toujours une marge d'erreur et donc un horizon
plus ou moins limité des prévisions qui peuvent s'en
déduire. On peut raisonnablement maintenir un déterminisme
théorique ou métaphysique (tout a une cause) mais
qui nous reste en partie inaccessible et la physique n'est pas une
spéculation, c'est une pratique liée à l'expérience
avec ses limites. Dès lors il faut tenir compte de cette
impossibilité pratique d'un déterminisme absolu ainsi
que d'une marge d'erreur plus ou moins grande, sans tomber pour
autant dans l'illusion d'un monde sans lois.
3. La cause finale et globale des systèmes complexes
(phénoménologie)
L'abord phénoménologique de la complexité
est aussi une inversion de la causalité qui n'essaie plus
de déduire un comportement global à partir de ses
éléments, et de réactions locales, mais au
contraire d'expliquer l'intérieur par l'extérieur,
l'organisation interne par les interactions externes, la prééminence
du tout sur ses parties interdépendantes, ce qui débouche
sur la systémique.
Reconnaître l'illusion d'une toute-puissance technique ou
de l'exactitude de l'information ne doit pas nous amener à
suivre l'idéologie de la complexité dans ses conclusion
hâtive, comme si cela nous condamnait à la fatalité
de l'impuissance ou l'impossibilité de toute prévision.
La complexité ne nous réduit pas à la passivité
comme veut nous en persuader le libéralisme mais à
un autre mode d'action par régulation (et gouvernance) qui
tienne compte de notre faillibilité, du savoir de notre ignorance.
La part d'imprévisible de tout système complexe nous
oblige à passer d'une logique de programmation dirigiste
à une logique de rétroaction, une causalité
qui se règle sur les effets, où les effets deviennent
cause, action selon les conséquences plutôt que selon
les principes ou les moyens, sélection après-coup
à partir des résultats. C'est donc bien l'intervention
de la finalité dans la chaîne des causes, ce qui n'est
pas si mystérieux puisqu'on peut le matérialiser avec
un simple thermostat indiquant la température désirée,
sans avoir à programmer, ni connaître d'avance, la
dépense d'énergie utilisée. On peut dire qu'il
s'agit de substituer une obligation de résultats à
l'obligation de moyens. La contrepartie c'est un certain tâtonnement,
une action par essais multiples et corrections dynamiques. Paradoxalement,
l'imprévisibilité nous condamne à une constante
anticipation. C'est par son impossibilité que la prévision
tient du réel et nous occupe sans cesse. Pour un système
complexe, la plupart du temps, il n'y a pas une solution unique
(one best way) mais presque toujours plusieurs stratégies,
passant par différents canaux, plusieurs chemins qui peuvent
mener au résultat voulu (équifinalité). C'est
le contraire de la pensée unique (There Is No Alternative!).
Ce à quoi la complexité nous oblige ce n'est donc
absolument pas à laisser-faire quoiqu'il arrive mais c'est,
tout au contraire, la nécessité d'une réaction
après-coup qui tienne compte des "effets pervers".
La projection dans l'avenir où le passé ne détermine
plus aveuglément un présent qui est désormais
orienté en grande partie vers le futur, tendu vers un objectif
(ou une proie), habité par le manque, le désir, l'intentionalité,
l'inquiétude de l'existence. Les entreprises qui doivent
faire face à des systèmes complexes sont bien obligées
de reconnaître qu'un système se construit sur ses finalités
et qu'il leur faut adopter une direction par objectifs. Dès
lors, la systémique introduit la temporalité dans
une science qui s'humanise en intégrant le producteur dans
son produit, sa position historique et sociale dans l'espace-temps;
ses représentations et ses finalités. Ce retour du
finalisme peut sembler étonnant mais il n'a rien à
voir avec les anciennes visions théologiques puisqu'il s'agit
ici d'un principe organisateur actif très concret, lié
à un centre de décision.
Un système est un ensemble d'éléments en
interaction dynamique, organisés en fonction d'un but.
J. de Rosnay, Le Macroscope
Un système est quelque chose -n'importe quoi- qui a des
activités, échange de l'information avec son environnement
et est capable de garder son identité au service d'une finalité.
Un système est un homéostat, soit quelque chose qui
tend à se reproduire à l'identique. S'il n'a pas de
finalité, il se dégrade sous l'effet de l'entropie.
http://perso.wanadoo.fr/claude.rochet/systemique.html
Si la finalité est essentielle à la perpétuation
de tous les organismes, il ne faut pourtant pas tomber dans l'excès
d'en faire une caractéristique de tous les systèmes
comme les citations ci-dessus. Il y a aussi des systèmes
sans finalité ni autorégulation, sur le modèle
des marchés internationaux qui échappent à
toute autorité centrale, toute responsabilité politique.
L'ouverture au marché a le sens de l'ouverture à un
flux égalisant les prix (ne réduisant pas les inégalités
de richesse mais les augmentant au contraire, comme toute structure
dissipative), la détermination de la production par la circulation
a le sens de l'intégration dans un système, elle a
d'emblée un caractère "totalitaire", sans
autre finalité que la circulation elle-même, son irrigation.
Ce qui caractérise ces systèmes ouverts dépourvus
de finalité, c'est de n'être pas durables, d'être
soumis à des emballements et de tendre à des états
plus stables qui peuvent être catastrophiques. On ne peut
négliger ces systèmes thermodynamiques instables,
loin de l'équilibre, qui se produisent partout du marché
au climat, on ne peut dénier leur caractère de système
mais il ne faut absolument pas les confondre avec des organismes
finalisés. On tente d'y introduire régulation et stabilisation
par une gouvernance réactive mais c'est bien qu'ils n'ont
pas leurs propres régulations, pas de finalité interne
(voir Canguilhem ). Pour pouvoir réguler, il faut introduire
une finalité, un résultat qu'on veut atteindre et
qui oriente notre action. La finalité est indispensable à
une complexification d'un niveau supérieur au niveau purement
physique. Notons que les réseaux se distinguent des systèmes
par l'absence de finalité explicite, mais on peut définir
les réseaux comme des systèmes inconsistants sans
processus et donc réduits a leur structure.
4. Complexité et scepticisme (idéologie,
entre incertitude et irresponsabilité)
La place que toute complexité ménage à notre
ignorance semble bien répéter dans la science le moment
philosophique de la Grèce antique qui a permis justement
la fondation de la science sur l'anti-dogmatisme, la critique théorique
et la vérification pratique. On voit bien que cet anti-dogmatisme
tombe toujours aussi facilement dans le scepticisme, le relativisme
ou la rhétorique des sophistes et de la communication mercantile.
Le libéralisme est un scepticisme. Le Baron Hayek, référence
du néolibéralisme (de Tatcher à Reagan) utilisait
explicitement les notions de complexité et d'information
pour nous persuader de notre impuissance et de l'impossibilité
de comprendre un monde trop compliqué pour nous, justifiant
le laisser-faire et l'irresponsabilité au nom de lois de
la nature purement mécaniques, comme si paradoxalement toute
information était inutilisable. C'est la contradiction de
cette idéologie de la complexité intenable pratiquement.
Le scepticisme est toujours contradictoire, cachant mal des intérêts
bien réels.
Les entreprises qui doivent relever le défi de la complexité
ne s'y trompent pas, en prenant le contre-pied de cette idéologie
dans leurs régulations internes. D'ailleurs les entreprises
ne sont pas des marchés mais des systèmes hiérarchisés.
L'utilisation de la complexité dans les sciences n'a absolument
rien à voir avec l'idéologie de la complexité,
avec ses tentations sceptiques ou irrationalistes, et se rapproche
beaucoup plus d'une dialectique matérialiste constructiviste.
5. La philosophie de la prudence (éthique)
Plutôt que de tomber dans ces sophismes, on devrait identifier
la complexité au manque d'information, à la "docte
ignorance" et l'étonnement philosophique qui s'incarnent
désormais plus concrètement dans le principe de précaution
nous enjoignant à l'action, et non comme on le croit trop
souvent, là encore, à ne rien faire! L'incertitude
de la raison pratique n'est pas nouvelle, ni l'indispensable prudence
; Aristote y insistait déjà. Toute pratique relève
d'un art, pas seulement de la science. Les ingénieurs savent
depuis toujours qu'un moteur théorique ne marche pas sans
une longue mise au point, mais ne pas tout savoir ne signifie pas
ne rien savoir du tout, ni ne rien pouvoir faire ! Il y a bien une
opposition totale entre la reconnaissance de la complexité
et son idéologie.
Reste que nous devons reconnaître notre part d'ignorance,
la limitation de notre savoir, même les plus savants. Impossible
de tout lire, tout connaître. En dehors de notre spécialité,
nous sommes tous à peu près au même point, ne
faisant le plus souvent que répéter le discours de
l'opinion. La transdisciplinarité est à la fois de
plus en plus nécessaire et de plus en plus impossible, question
politique posée à une démocratie qui doit s'y
affronter dans la construction d'une indispensable mais difficile
démocratie cognitive.
B. Les différentes complexités
1. La complexité de la complexité
Dès qu'on dépasse le scepticisme, le concept de
complexité se révèle lui-même complexe,
s'appliquant à différents degrés de complexité.
Appliqué aux phénomènes biologiques ou informationnels,
il se trouve inséparable d'autres concepts aussi fondamentaux
et complexes eux-mêmes, ceux de système ouvert, de
finalité, de rétroaction, d'information et d'évolution
ou d'organisation apprenante pour reprendre les principaux. L'ensemble
de ces concepts sont complexes et font système. C'est le
monde multidimensionnel de l'information et de la vie.
Le concept de complexité est appliqué aussi bien
dans les mathématiques, la thermodynamique, la biologie,
l'écologie, la sociologie, l'économie, le management,
l'informatique, etc. Qui trop embrasse mal étreint. Un concept
trop général n'a plus de sens ni d'utilité
(nuit où toutes les vaches sont noires). Ainsi la portée
épistémologique considérable de la complexité
ne doit pas empêcher de reconnaître qu'il y a différentes
sortes de complexité, obligeant à spécifier
de quoi on parle, faute de quoi on tombe dans l'obscurantisme (un
mystère expliqué par un autre mystère) ou bien
dans la pure idéologie. L'avantage du paradigme de la complexité
est de réfuter le dogmatisme scientiste et l'illusion mécaniste
d'un monde entièrement déterminé et calculable
où la liberté n'a plus de place. Son désavantage
est de recouvrir des réalités sans commune mesure
avec lesquelles l'idéologie de la complexité va entretenir
les plus grandes confusions.
2. Les quatre complexités (mathématique,
physique, biologique, humaine)
Après s'être posé en s'opposant à ce
qui le précède, le concept de complexité doit
se différencier en domaines distincts. Il y a plusieurs types
de limites au raisonnement analytique. Il faut bien distinguer ce
qui relève des mathématiques (incomplétude,
suites aléatoires), ce qui relève de la physique (sensibilité
aux conditions initiales, bruit, systèmes loin de l'équilibre,
structures dissipatives, fractales, probabilités, lois des
grands nombre, seuils qualitatifs, sauts quantiques, transitions
de phase), phénomènes qui mettent en échec
la prévisibilité des expériences mais qui sont
d'un tout autre ordre que ce qui relève de la biologie (boucles
de régulation, réactions conditionnelles, échanges
d'information) témoignant alors d'une dynamique indécise,
vivante et multiple, pas seulement une combinatoire, ni simplement
d'un ensemble de causalités "tissés ensemble".
On verra aussi que la complexité humaine est encore bien
supérieure et ne doit pas être ramenée au biologisme,
n'appartenant plus aux sciences mais au débat politique.
La complexité mathématique qui prétend mesurer
la complexité par la quantité d'information nécessaire
à la description d'un système ne prend en compte qu'un
aspect marginal de cette complexité, ignorant le type d'interactions
entre ses éléments. Il ne suffit pas d'arriver à
en compresser les données, ce qui est l'ambition de toutes
les théories scientifiques, pour en réduire la complexité
effective puisqu'on sait qu'on peut produire du hasard avec des
systèmes déterministes simples. Par exemple, un automate
cellulaire, dont la programmation tient en quelques lignes, peut
générer des figures imprédictibles au bout
d'un certain temps. Il serait paradoxal face à des organismes
vivants de prétendre que la complexité pourrait se
résumer à un manque de structure ou de redondance,
au pur hasard incompressible (ce qu'on appelle les problèmes
non-P).
La complexité impose au savoir un horizon temporel plus
ou moins éloigné, temps (de Lyapounov) au-delà
duquel l'évolution devient imprévisible et peut diverger
de façon exponentielle. Cela n'empêche pas qu'il y
a plusieurs sources d'incalculabilité : l'incomplétude
ou cercle vicieux auto-référentiel (Gödel), le
hasard lui-même, dans son caractère "stochastique",
incompressible, non linéaire (Chaitin), le caractère
probabiliste du comportement d'un trop grand nombre de composants
(gaz ou foule), les phénomènes chaotiques instables
(Turing, Prigogine), les bifurcations, catastrophes, effets de seuil
imprévisibles (Thom), l'influence d'un environnement extérieur
dont tous les paramètres ne sont pas connus, enfin l'impossibilité
de prévoir les réactions d'un organisme vivant, ses
interactions avec les autres comme l'issue d'une lutte, problème
qui relève plutôt de la Théorie des jeux (Neumann).
Il y a sans doute une zone floue entre les processus physiques
et vitaux, puisqu'il y a bien eu passage de l'un à l'autre,
ce n'est pas une raison pour négliger l'effet de seuil considérable
introduit par la complexité biologique. Il est probable que
le processus récursif des cycles autocatalytiques de l'ARN
se trouve à l'origine de l'ADN, de la vie et de son évolution,
mais cette réaction chimique n'a rien à voir avec
la vie encore. Il ne suffit pas d'un feed-back positif multiplicateur,
phénomène d'emballement qui renforce les divergences,
il faut encore un feed-back négatif renforçant la
stabilité qui l'équilibre. L'homéostasie est
indispensable à la vie qui commence seulement lorsque le
cycle se stabilise en interaction avec son environnement, c'est-à-dire
lorsque se met en place une régulation entre tendances antagonistes.
Il y a plusieurs autres paliers à franchir pour aboutir à
la diversité d'éléments indispensable à
la complexité des cycles biologiques, au-delà même
de ce que von Neumann appelait une "barrière de complexité"
séparant les systèmes physiques d'auto-reproduction
"triviale" (cristallisation) de la reproduction du vivant
(non-triviale) où la reproduction du programme est distinct
de son excécution. Il faut aussi la constitution d'une membrane
et le bouclage de circuits, mêlant indissociablement matière,
énergie et information, qui renforcent leur organisation,
leur coordination et leur propagation (homéostasie).
Il n'est pas question de dénier l'importance de la complexité
dans les phénomènes physiques mais il faut éviter
les amalgames en marquant toute la distance qui sépare la
complexité des organisations vivantes (complexité
organisée) par rapport aux phénomènes chaotiques
(complexité aléatoire). L'infinie complexité
du corps, si marquée dans les mécanismes nutritifs
ou le système immunitaire, et si mal prise en compte par
la médecine actuelle, n'a rien à voir les "ordres
spontanés" et les incertitudes ou bifurcations des phénomènes
physiques qui restent relativement simples, au point de pouvoir
être modélisés par ce qu'on appelle des automates
cellulaires (Neumann, Wolfram). Ces processus constituent bien sûr
les bases matérielles des processus biologiques mais ceux-ci
sont beaucoup plus complexes et différenciés. Identifier
systèmes physiques et biologiques c'est revenir à
la génération spontanée sous le nom d'auto-organisation
alors que la base de la biologie c'est que la vie vient toujours
de la vie, pas d'un tourbillon, et que tous les organismes vivants
partagent les mêmes bases d'un ADN primitif, irruption véritable
de l'information dans le monde matériel et de sa dialectique
évolutive. On ne peut comparer l'évolution des processus
physiques avec l'évolution des espèces sans de grandes
confusions.
Non seulement les processus physiques n'ont pas de mémoire,
contrairement aux processus biologiques, mais les complexités
physique (chaos) et biologique (organisme) s'opposent complètement
puisque le chaos produit des phénomènes complexes
à partir d'éléments simples alors qu'un organisme
produit des comportements simples à partir d'éléments
complexes. De même, s'il y a bien des similitudes entre organismes
et organisations, on ne peut identifier les sociétés
humaines avec un corps. Non seulement le biologisme est une grave
erreur en sociologie mais c'est une faute politique dont les conséquences
peuvent être terribles, cruelles, inhumaines. La complexité
humaine est multidimensionnelle, caractérisée par
le langage et des finalités contradictoires, prise dans de
multiples réseaux et temporalités, une histoire qui
prend le relais de l'évolution mais n'est pas du tout du
même ordre.
3. L'imbrication des complexités
Ce n'est pas dire malgré tout qu'il n'y aurait aucun rapport
entre les différentes complexités car, outre le fait
qu'on rencontre bien à chaque fois une limite au savoir,
il semble bien que les "systèmes complexes organisés"
émergent au "bord du Chaos", la complexité
biologique étant construite sur la complexité physique.
Il est évident qu'il n'y a pas de vie sans matière
ni énergie. Il y a imbrication indissoluble des complexités
biologique, environnementale, sociale et cognitive, mais on change
de niveau et de lois en passant de la physique à la chimie
comme de la chimie à la biologie, de même de la biologie
à la sociologie, etc.
Les rapports entre ces différents niveaux de complexité
sont eux-mêmes complexes. Il ne suffit pas de les distinguer.
D'autant plus que, "les systèmes complexes présentent
des comportements généraux en grande partie indépendants
des propriétés des constituants individuels, que ceux-ci
soient des molécules, des gouttelettes d'eau, des fourmis
dans une colonie ou des étoiles dans une galaxie". (La
Recherche, Ordre et désordre, Hors-série novembre-décembre
2002, p48). Que ce soit pour les phénomènes biologiques
ou pour le langage, on peut dire que l'apparition de phénomènes
majeurs n'est pas due aux propriétés individuelles
de chacun de ses composants (phonème ou lettre par exemple),
mais naît de la dynamique de leurs interactions, de la façon
dont ils communiquent entre eux, de leur configuration. Dès
lors des organismes biologiques complexes peuvent être pris
eux-mêmes dans des phénomènes chaotiques d'un
ordre inférieur de complexité. L'utilisation de l'analogie
entre différents systèmes, qui est le principe même
de la théorie des systèmes, est ainsi largement justifié
mais cela ne dispense pas de la plus grande prudence, d'un esprit
critique évitant des conclusions trop rapides et des confusions
précipitées.
4. La confusion des genres
L'idéologie se nourrit toujours de confusions, d'analogies,
de préjugés, d'habitudes de pensées. Toutes
les conditions sont donc réunies pour nourrir une idéologie
recouvrant les véritables avancées du concept de complexité.
D'autant que le terme n'est pas si nouveau bien qu'il fasse référence
désormais à de beaucoup plus récentes découvertes.
L'idéologie de la complexité reste le plus souvent
contaminée par la conception purement mécanique qu'en
avait le XIXè siècle, en particulier celle d'Herbert
Spencer, bien que son oeuvre soit refoulée dans un oubli
profond semble-t-il, à cause de son racisme biologisant qui
a fait tant de ravages, mais qui survit très bien sous la
forme de la prétendue "lutte pour la survie". On
voudrait appliquer cette conception dépassée d'un
mécanisme aveugle à des systèmes biologiques
qui relèvent pourtant d'une toute autre logique, bien plus
"complexe", celle de l'information qui ne se réduit
pas aux rapports de force ni à une causalité qui viendrait
entièrement du passé alors qu'elle s'oriente plutôt
vers l'avenir (intentionalité). C'est en plusieurs sens qu'on
peut dire avec Christopher Langton que "le passé appartient
à la physique mais le futur appartient à la biologie".
Confondre la rigueur des lois physiques qui nous condamnent à
une entropie destructrice avec l'organisation vitale qui résiste
à sa dispersion peut avoir des conséquences dramatiques,
tout comme l'identification de la société à
un corps ou une foi trop naïve dans l'auto-organisation. Le
biologisme renie ici la véritable biologie comme le scientisme
renie la véritable science. Le rôle de l'information
et de l'apprentissage dans l'autonomie des individus sont absolument
déterminants pour sortir du libéralisme irresponsable
comme de l'autoritarisme sécuritaire et d'une gestion technique
des populations (biopolitique).
C. La complexité de l'information
1. Le système de l'information
Ce qui distingue les réactions biologiques des réactions
physiques c'est leur caractère de "réaction conditionnelle",
sur le modèle d'un transistor ou des récepteurs hormonaux.
Ce qui caractérise la complexité biologique c'est
l'information dans son imprévisibilité même.
L'information est un concept lui aussi complexe, composé,
supposant déjà un système de communication
entre émetteur et récepteur ainsi qu'une diversité
de réponses possibles qui font sens pour le récepteur.
Il n'y a pas d'information en soi. Non seulement c'est un concept
complexe mais on peut dire que c'est l'introduction de la complexité
comme telle et de sa part d'incertitude, son opérateur, indissociable
de la vie, de son organisation comme de sa reproduction, de l'évolution
comme de l'apprentissage dans leur caractère de complexification.
On ne peut que rater l'essentiel à l'oublier. Il faut d'ailleurs
préciser que ce n'est pas parce que l'information est d'origine
biologique que tout système d'information qui en découle
est lui-même assimilable à un organisme. Là
encore, pour ne pas tomber dans le biologisme il ne faut pas confondre
les différents niveaux. Une organisation partage certaines
propriétés des organismes dont elle est constituée
mais s'en distingue aussi radicalement, la systémique s'occupant
de ce qui peut leur être commun, en particulier la circulation
de flux de matière, d'énergie et d'information.
2. L'improbabilité et l'imperfection de l'information
Il y a certes des processus physiques non-linéaires mais
ils constituent plutôt des exceptions ou des ratés
de dynamiques linéaires continues alors que l'information
se définit par son caractère complètement discontinu,
sa totale non-linéarité, tout comme la vie (l'ADN
est un cristal non linéaire, condition de sa combinatoire
et d'une mémoire de la forme). Une information prévisible
n'est pas une information, tout au plus une redondance, alors que
c'est son improbabilité, sa nouveauté qui lui donne
toute sa valeur et mobilise notre attention ou modifie notre attitude.
On sait bien qu'on ne parle jamais aux informations du soir des
trains qui arrivent à l'heure. Il faut aussi en tirer la
conclusion qu'il n'y a pas d'information définitive et que
toute information est imparfaite. C'est pourquoi "la vie est
ce qui est capable d'erreur" (Canguilhem) et le bug ou l'erreur
de saisie sont le véritable objet de l'informatique. On sait
qu'un moteur théorique ne marche pas avant une longue mise
au point, de même qu'un programme non testé ne marche
pas, c'est un principe bien éprouvé. Il faut même
dire avec Christopher Langton que toute information doit mourir,
condition de l'évolution et de l'adaptation. Ce ne sont pas
tant les corps qui sont promis à la mort mais leur stratégie
et leur mémoire ("Quand un vieillard meurt, c'est une
bibliothèque qui brûle", dit très justement
Amadou Hampâté Bâ). C'est l'information qui est
mortelle, empreinte d'un passé qui n'a plus cours.
On a vu qu'il y a aussi de l'imprévisible en physique,
impossible de prévoir le temps au-delà de quelques
jours, et notre monde matériel est bien un monde d'événements
singuliers, mais constitué à la base de processus
linéaires continus ou quasi-continus malgré tout.
Certains mouvements comme ceux des planètes peuvent être
prédits avec une assez grande précision sur des centaines
de milliers d'années au nom de lois immuables. Avec l'information
(et donc la vie) on entre dans un tout autre monde où il
n'y a plus aucune proportionnalité entre l'information et
ses effets, contrairement à la force ou l'énergie.
On voit que la complexité et l'information sont inséparables,
exprimant l'incertitude du monde. Cela ne veut pas dire qu'il n'y
a pas de lois mais qu'on est dans le qualitatif et non plus dans
le quantitatif.
3. L'organisation de l'information
Ce concept d’information permet d’entrer dans un univers
où il y a à la fois de l’ordre (la redondance),
du désordre (le bruit) et en extraire du nouveau (l’information
elle-même). De plus, l’information peut prendre une
forme organisatrice (programmatrice) au sein d’une machine
cybernétique. L’information devient alors ce qui contrôle
l’énergie et ce qui donne autonomie.
Edgar Morin
http://www.scienceshumaines.fr/Dossier47.htm
Ainsi, l'information n'existe pas en soi et ne peut être
isolée du système pour lequel elle prend sens. Elle
dépend toujours d'une histoire passée, du chemin parcouru,
du contexte historique et du savoir constitué, sens préalable
auquel l'information nouvelle fait objection et qu'elle oblige à
évoluer en intégrant la nouveauté de l'événement.
En effet, l'information ne se limite pas à l'information
circulante (saillances, signal objectif se détachant d'un
bruit de fond) mais implique tout autant l'information structurante
(prégnances, pertinence subjective) c'est-à-dire l'organisation
comme résultat évolutif, mémoire des informations
passées (stock d'information ou capital de formation), organisation
à la fois structurelle (organigramme, hiérarchie)
et fonctionnelle (processus, circulation). Enfin, le concept d'information
ne peut être séparé des concepts de reproduction
et de régulation, d'apprentissage et d'évolution,
introduisant une complexité vivante d'un tout autre ordre
que les phénomènes chaotiques. On ne doit pas confondre,
en effet, les phénomènes de stabilité des structures
dissipatives avec les capacités de reproduction de l'information.
Seule l'information (numérique ou génétique)
peut se reproduire à l'identique grâce à la
correction d'erreur, contrairement à un signal analogique
qui subit toujours une perte.
La complexité physique des structures dissipatives, qui
ne sont qu'un cas particulier de l'entropie, ne peut être
confondue avec la complexité de l'information et de la vie
qui se définissent au contraire d'opposer une résistance
à l'entropie par la reproduction, l'organisation et l'adaptation.
Plutôt que de complexité on devrait parler ici de processus
de complexification. C'est l'introduction de la finalité
(direction par objectif) et de la rétroaction (évaluation,
évolution) qui font toute la consistance des systèmes
vivants et informationnels, leur durée, leur temporalité.
Il faut d'ailleurs souligner que si la vie se confond avec la génération
(reproduction et sexualité) c'est justement ce qui manque
au concept de complexité aussi bien qu'à la théorie
des systèmes qui en ratent ainsi l'essentiel, sa dynamique
propre.
La vie est une qualité de la matière qui surgit
du contenu informationnel inhérent à l'improbabilité
de la forme. p361
Psychobiologie de la guérison, Ernest Lawrence Rossi
En tout cas, l'information introduit une rupture puisqu'avec l'information
on quitte le royaume de l'immanence, de l'auto-organisation ou d'une
simple combinatoire pour un rapport tâtonnant (par essais-erreurs)
à l'extériorité dans sa transcendance, conscience
éveillée à son manque d'information et qui
n'a qu'un rapport indirect au réel. Avec l'information il
n'y a jamais de symbiose totale, la réalité est toujours
(re)construite. Ainsi le cerveau se construit en inhibant des réactions
locales (réductionnisme) pour rechercher des informations
complémentaires (holisme). De même le mot se détache
de l'émotion (le mot chien n'aboie pas). La pensée
n'est pas seulement mouvement du corps, c'est d'abord la conscience
de la séparation de l'être et d'un monde propre, à
l'horizon limité (Gonseth). Il y a dans l'information un
mouvement vers le réel constituant sa négativité,
son questionnement. C'est ce qui fait qu'on ne peut avoir d'information
que s'il y a d'abord manque d'information, inachèvement éprouvé
et tentative de complétude, d'approche, de mise au point,
d'ouverture à l'extériorité qui nous pousse
à voir de plus près (ce que Piaget appelle l'accommodement).
Tout cela n'empêche pas que les organismes vivants puissent
être pris dans des phénomènes chaotiques non-réflexifs
comme la panique ou le dérèglement climatique qui
les désorganisent. On a vu que le biologique est effectivement
construit sur le physique, la vie se construit sur la matière
et ses propriétés chimiques bien qu'elle ne s'y réduise
pas. De même, si on ne peut mettre matière ou énergie
sur le même plan que l'information, cela n'empêche pas
qu'il n'y a pas d'information sans matière. On n'est pas
dans le royaume des idées, ni même de simples relations,
mais dans celui de la vie concrète et matérielle.
On a vu pourtant que s'il y a bien une complexité des phénomènes
matériels, il ne faut pas la confondre avec la complexité
de la vie et de l'information. Ce n'est pas parce qu'on peut relier
l'entropie à la quantité d'information que l'information
se confond avec l'entropie alors qu'elle s'y oppose au contraire
!
Il faut dénoncer les tentatives de réduire la matière
à l'information et de faire de la physique quantique une
simple physique numérique débarrassée de toute
continuité (comme Edward Fredkin avec sa Digital Philosopy).
La difficulté c'est que la matière a beau être
d'un autre ordre que l'information, on n'y a accès que par
l'information, ce qui peut faire croire que la physique s'y réduit
alors que tout oppose l'information et l'énergie ou l'entropie.
Fichte tombait dans le même idéalisme en réduisant
la "chose en soi" à sa représentation sous
prétexte que Kant avait montré le subjectivisme indépassable
de nos représentations des phénomènes...
D. Les niveaux de complexité d'un système
Il est illusoire de vouloir expliquer la stabilité d’une
forme par l’interaction d’êtres plus élémentaires
en lesquels on la décomposerait [..] La stabilité
d’une forme, ainsi que d’un tourbillon dans le flot
héraclitéen de l’écoulement universel,
repose en définitive sur une structure de caractère
algébrico-géométrique [..], dotée de
la propriété de stabilité structurelle vis-à-vis
des perturbations incessantes qui l’affectent. C’est
cette entité algébrico-topologique que nous proposons
d’appeler - en souvenir d’Héraclite - le logos
de la forme. p205
Ainsi, lorsque plusieurs logos sont définis sur le même
substrat, ils finissent par entrer en conflit (et ici, nous retrouvons
Héraclite) ; mais très souvent, le conflit entre ces
différents logos s’organise spatialement suivant une
configuration structurellement stable, elle-même régie
par un logos hiérarchiquement supérieur. p206
René Thom, Modèles mathématique de la morphogenèse,
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1. Le plafond de complexité
La complexité du vivant élève à une
puissance bien supérieure la complexité du monde physique
mais pourtant elle implique aussi un facteur limitant impératif.
Il y a un plafond de complexité. Il ne s'agit pas seulement
d'une question de bruits qui brouillent un signal. Lorsqu'on parle
d'information il faut prendre en compte la capacité de réception
correspondant à ce que Herbert A. Simon appelait la "rationalité
limitée" ainsi qu'au fait bien connu que trop d'information
tue l'information car le rôle de l'information est de focaliser
l'attention afin de permettre un choix, de provoquer une réaction
adaptée. Extraire l'information pertinente sera donc de plus
en plus crucial à mesure que se développe la société
de l'information où, paradoxalement, l'abondance même
d'informations est équivalent à l'insuffisance d'informations,
où l'information utilisable est la denrée la plus
précieuse, le fondement de la valeur.
Aucun système ne peut donc supporter un nombre trop élevé
de connections. Au-delà d'un certain niveau de "connectance",
les performances s'effondrent et l'instabilité augmente.
Contrairement à ce que croient la plupart des écologistes
"trop de diversité nuit". Un niveau "optimum"
de diversité peut même être calculé à
partir de la formule de l'optimum de Pareto dont Mandelbrot a montré
la dimension fractale (Zipf-Pareto-Mandelbrot) et qui correspondrait
à un "optimum communicationnel" étonnamment
constant. On peut voir là une limite, vite atteinte, du développement
des réseaux tout comme de l'expression des citoyens.
Il n'y a pas d'information en soi, avons-nous vu, c'est le récepteur
qui constitue l'information comme telle, le contexte. Une information
doit être exploitable, elle est toujours liée à
notre capacité de réaction, constituant sa pertinence
limitée par le nombre. Il faut donc être conscient
de l'impossibilité d'une démocratie radicale où
tout le monde pourrait s'exprimer, sauf à ne plus pouvoir
rien dire, comme c'est déjà le cas dans la plupart
des assemblées où l'on ne dispose que d'une à
deux minutes pour intervenir! L'information en tant que telle limite
l'expression (il faut le savoir, en tenir compte et le compenser,
pas s'en faire une raison) car elle pousse toujours à la
raréfaction, à la réduction des possibilités.
C'est ce qui poussent certains, comme Yona Friedman, à vouloir
limiter les groupes à une taille critique permettant l'échange
égalitaire, face à face, réfutant l'idée
de communication généralisée, toute communication
de masse ne pouvant transmettre que ce qui est déjà
bien connu. Inévitablement, l'innovation ne peut venir que
de petits groupes.
Le réductionnisme n'est pas un simple défaut de
conceptions dépassées (cartésiennes) dont la
complexité pourrait se débarrasser, c'est le principe
même de l'apprentissage et du traitement de l'information
car pour décider il faut simplifier. On sait à quel
point c'est indispensable en politique, mais pas seulement (comme
dit Valéry dans Mauvaises pensées, "Ce qui est
simple est toujours faux. Ce qui ne l'est pas est inutilisable").
Apprendre c'est éliminer des hypothèses fausses et
pouvoir répéter ce qu'on a appris, car si apprendre
c'est toujours relier, le renforcement de la liaison entre deux
événements se fait au détriment de toutes les
autres liaisons envisageables (c'est particulièrement évident
au niveau des connexions neuronales). Pour un nouveau-né
tout est possible mais il ne peut pas faire grand chose...
2. La hiérarchie des niveaux
Le nombre forcément limité d'informations et de
liaisons qui peuvent être traitées efficacement a été
résolu biologiquement par la multiplication de niveaux d'organisation
et la spécialisation des organes, leur structure arborescente
(et donc hiérarchique) caractérisant tout système
ou réseau. Contrairement à ce qu'on croit trop souvent,
un réseau ne dispense pas de hiérarchiser l'information
faute de quoi il sature rapidement, et la mode de suppression des
niveaux hiérarchiques n'est certainement pas une façon
de réduire la complexité. Certes la complexité
entraîne une limitation des pouvoirs qui doit remettre en
cause l'autoritarisme et la communication à sens unique,
pas l'organisation et le filtrage des informations. Il n'y a pas
forcément de subordination dans une arborescence (par exemple
entre lettres et mots ou bien entre mots et phrases), mais on a
toujours intérêt à reconnaître les véritables
lieux de pouvoir (de sélection, de filtrage, d'aiguillage),
ne serait-ce que pour organiser des contre-pouvoirs, plutôt
que de les dénier sous prétexte de "bonnes relations"
ou d'égalité de principe. Ce dont on a besoin, c'est
de favoriser l'autonomie de chaque niveau hiérarchique (décentralisation,
subsidiarité), constituant des formes intermédiaires
stables sur lesquelles on puisse s'appuyer mais entre lesquelles
il faut organiser la circulation de l'information (il faut donc
aussi des processus et des entreprises inter-niveaux, unificatrices,
comme l'Ecole et les réseaux de communication pour les sociétés,
ou les système nerveux et sanguin pour le corps).
C'est toujours en prenant du recul, en se situant à un
niveau d'observation supérieur (macroscope) qu'on peut réduire
la complexité, la ramener à des comportements simples,
à des interactions d'entités plus globales dont l'inertie
est plus grande, même si la transduction entre ces niveaux
"hiérarchisés" ne doit pas être confondue
avec un fonctionnalisme mécanique car les effets globaux
peuvent être atteints par différentes voies (il faudrait
plutôt utiliser les notions freudiennes de surdétermination
et d'étayage des pulsions par exemple). On a vu que si le
chaos produit des phénomènes complexes à partir
d'éléments simples, la complexité produit au
contraire des comportements simples à partir d'éléments
complexes. En tout cas il n'est pas nécessaire de connaître
entièrement un système pour être à même
de le maîtriser comme nous l'assure Ashby malgré son
théorème de "la variété requise",
il suffit souvent d'agir à un niveau plus global. Par contre,
plus on agit à un niveau élevé, plus les temps
de réaction sont lents et les pertes d'énergie importantes
(stratégies top-down).
3. Les totalités effectives
L'arborescence de niveaux hiérarchiques exige de définir
plus précisément ce qui les constitue en totalités
organisées. Il ne suffit pas de dire qu'il y a plus dans
le tout que dans la somme des parties, il faut dire de quelle sorte
de totalité on parle. Ce n'est pas un problème annexe
puisque la notion de complexité prétend remplacer
les conceptions holistes, qu'elles soient spirituelles ou sociologiques,
en évacuant cette question du mode d'existence de la totalité
(corps, entreprise ou société) comme d'une hypothèse
dont la notion de système pourrait se passer. Il suffirait
d'en constater "l'émergence". Curieusement, l'idéologie
de la complexité s'appuie ici sur l'expérience historique
pour se réclamer explicitement de l'anti-totalitarisme, ce
qui semble bien hors de propos ! Ce serait plutôt le biologisme
qu'il faudrait éviter et la confusion de la société
avec un corps.
La catégorie de totalité a certes un caractère
problématique puisqu'elle doit se penser à la fois
comme réalisée et inachevée, fermeture sur
soi et ouverture sur l'extérieur, mais les sept volumes de
l'encyclopédie que lui consacre Christian Godin montrent
qu'on ne peut absolument pas s'en passer, en particulier dans la
science (voir le tome 5, La totalité réalisée
: les sciences). D'ailleurs, depuis Ludwig von Bertalanffy, fondateur
de la systémique, la notion de "système ouvert"
incarne cette totalité inachevée des systèmes
dynamiques en interaction avec leur environnement (de la cellule
au corps, la famille, le clan, la société, l'humanité,
la biosphère).
Par sa critique du réductionnisme engageant à la
transversalité, la complexité construit ses objets
comme totalités théoriques au moins, ce qu'expriment
les notions de système et de modélisation, exigeant
une pensée globale qui explique l'intérieur par l'extérieur
à l'opposée de la pensée analytique. Il s'agit
de savoir si ces totalités sont uniquement théoriques,
constituées par notre intentionalité, comme le pensent
un certain nombre d'auteurs, ou bien si elles ont une véritable
objectivité. Cela dépend bien sûr des phénomènes
considérés. En effet, de même qu'il y a plusieurs
sortes de complexité, il y a plusieurs façons d'échapper
à la localité. Il y a ainsi des phénomènes
d'émergence qualitative purement descriptifs ne faisant intervenir
aucune réflexivité, juste un changement d'échelle
: lois des grands nombres, mécanique statistique des gaz,
effets de masse.
Ces totalités semblent être purement théoriques
et arbitraires, relatives au point de vue adopté, pourtant,
même à ce niveau on a le plus souvent affaire à
des réalités objectives comme la cristallisation (ou
la percolation ou l'aimantation) qui résultent d'un réel
mouvement d'ensemble et ne sont pas réductibles à
une simple causalité locale ni à une solidarité
purement imaginaire. Le changement d'échelle n'a rien d'arbitraire
lorsqu'il permet de rendre compte d'interactions globales (ainsi
les mouvements d'un gaz sont déterminés par le vent
et non par l'agitation de ses particules). Enfin, la contradiction
et l'équilibre de forces contraires forment bien une totalité
effective, isolant une dynamique autonome (Jean-Paul Sartre donne
l'exemple d'un combat de boxe où la lutte entre les deux
boxeurs constitue l'unité du spectacle, de l'événement
sportif). Les atomes et les molécules ne sont absolument
pas des abstractions, leurs propriétés émergentes,
électrique ou chimique (complémentaires ou antagonistes,
attirance ou répulsion), sont complètement objectives.
Tout est relatif sauf la relation elle-même. Le "je pense
donc je suis" de Descartes n'est pas autre chose que cette
certitude de la relation à soi.
Il y a toutes sortes de totalités objectives qui ne sont
pas réductibles à une abstraction de l'observation,
une projection de l'intentionalité, mais qui reflètent
bien une liaison matérielle, une stabilité durable
et la hiérarchie de niveaux de réalité (quantique,
atomique, chimique, etc.). C'est pourtant une toute autre totalité
à laquelle on a affaire avec les cycles biologiques (de la
graine au fruit) et les niveaux d'organisation du vivant. Le sens
de la complexité rejoint alors celui d'enchaînement
du mot latin complexus. Il faut insister sur le caractère
de circuit de cette totalité, circuit de constituants hétérogènes.
Aucun élément biochimique ne peut rendre compte de
la vie mais seulement leur caractère de circuit qui se ferme
et se reproduit, totalité sans commune mesure avec les éléments
qui la composent.
Précisons que le circuit ne suffit pas à faire un
système biologique et que la complexité du circuit
climatique relève purement des équilibres thermodynamiques,
car le climat ne doit son caractère de totalité fermée
qu'à son caractère planétaire. Aucune volonté
de Gaïa ne l'habite, aucune finalité ni aucun dynamisme
assurant une solidarité systémique ou bien une homéostasie
qui nous protégerait de variations catastrophiques, et ce
contrairement aux systèmes biologiques qui sont des systèmes
ouverts assurant leur reproduction, ce qui implique alors régulation
et recyclage entre niveaux écologiques. Appliquer l'analyse
des systèmes aux évolutions climatiques ou même
à l'univers tout entier peut se justifier sur certains points
mais expose à des analogies trompeuses.
4. L'organisation active (finalité opposée
à l'entropie)
Le circuit (ou la clôture opérationnelle) n'est donc
pas suffisant mais il est essentiel à toute organisation,
structure ou système dynamique, impliquant la non-séparabilité
et la complémentarité de ses éléments
ainsi qu'une "causalité circulaire", auto-référentielle.
La récursivité des régulations biologiques
emboîtées met bien en jeu à chaque fois de multiples
totalités réflexives concrètes qui ne sont
pas une vue de l'esprit et que matérialise souvent une membrane.
A partir du bouclage des circuits de flux énergétiques
et informationnels, il peut se produire ensuite divisions (du travail)
et spécialisations d'organes, constituant une complexification
locale, optimisation qui n'a de sens que rapportée à
la totalité du système de même que le langage
procède par dichotomies et différenciations. Non seulement
les niveaux biologiques sont bien loin d'une totalité construite
par l'observateur, mais ce sont des totalités actives, corps
"animés", résistant en permanence à
la mort et la dégradation entropique, comportant des régulations
efficaces, un équilibre des flux, un rapport à soi
(fermeture sur soi) en même temps qu'une interaction avec
les autres éléments d'un circuit plus large (ouverture
sur un niveau supérieur).
La stabilité des niveaux d'organisation a beau être
objective elle est pourtant toujours relative, comportant une certaine
précarité, une indispensable instabilité à
la mesure de sa complexité. Pas de complexité sans
dynamique énergétique, flux thermodynamique, cycles
ou même simple "bruit" ayant un rôle de perturbation
qui met en mouvement, donne de l'énergie et libère,
éprouve et fragilise les liaisons établies, introduisant
au moins des fluctuations, des vibrations, constantes variations
à l'origine de son évolution et de ses capacités
adaptatives. Ce serait une erreur pourtant de tout réduire
au bruit ou à l'énergie, qui représentent un
effet local, à court terme et sans mémoire oubliant
l'inscription de l'information dans l'organisation et le poids des
catastrophes à plus long terme. Il y a plusieurs échelles
de durée dont il faut tenir compte, des cycles et perturbations
de différentes amplitudes ou périodicité ainsi
qu'un plus ou moins grand retard des "temps de réponse"
qui peuvent être parfois très longs. Sans l'intervention
d'une finalité active capable de mémoire et d'adaptation,
un système dynamique n'est pas durable et se dégrade
rapidement sous l'effet de l'entropie. Un organisme ne se réduit
pas à une structure dissipative alors qu'il s'oppose au contraire
à la dissipation d'énergie, même si la reproduction
de son organisation interne a inévitablement un coût
énergétique et entropique reporté sur son environnement
(globalement la loi physique d'entropie croissante reste donc respectée).
Dès lors que l'information est en jeu, une totalité
systémique est assimilable à l'unité de réaction
dont elle est capable, ses capacités cognitives (d'apprentissage)
et donc son activité, ses représentations et son intentionalité.
La notion d'émergence qui voudrait substituer la simple constatation
empirique d'une totalité passive à l'hypothèse
d'un dynamisme interne jugé trop mystérieux (animiste),
ne peut aller au-delà de la description du bouclage d'un
circuit organisant les flux (conjonction) et des phénomènes
de spécialisation ou de complexification (disjonction), voire
de l'interaction avec d'autres organismes (phénomène
de bord, sélection, renforcement). Dès lors qu'on
a affaire à une organisation active pourvue de centres de
décision et donc d'une certaine unité de volonté
ou d'intentionalité, d'une mobilisation des ressources du
corps et d'une certaine autonomie de mouvement, on ne peut plus
parler d'émergence mais bien de finalité et d'intériorité
subjective, de rapport à soi, voire de conscience de soi,
de réflexivité constitutive ("le sentiment même
de soi" selon Damasio). Ce qui rend manifeste le caractère
vital de la cause finale et de la conscience dans les organismes
évolués (ou les organisations) c'est tout simplement
le fait qu'ils ne peuvent survivre lorsque ces éléments
font défaut et ne remplissent plus leur rôle.
5. La théorie des systèmes
La "Théorie du Système Général"
de Bertalanffy a inauguré la systémique en montrant
qu'il y avait un certain nombre de principes et propriétés
partagés par les différents types d'organisation,
indépendamment du substrat, des domaines ou des composants.
Cependant, rester à ce niveau de généralité
d'un "ensemble d'éléments en interaction"
ne permet pas d'aller très loin. Au minimum, un système
comme structure synchronique doit exhiber des "propriétés
émergentes" (supplémentaires, globales) et maintenir
ses frontières (une certaine autonomie), comporter des éléments
ainsi qu'un réseau de relations et des niveaux d'organisation
(des sous-systèmes). Il est aussi important de définir
un système par son autonomie et ses relations internes que
par ses relations à l'environnement et à d'autres
systèmes. Au point de vue fonctionnel et diachronique, un
système dynamique est traversé par des flux, avec
des réservoirs (stocks) et des facteurs limitants (goulots
d'étranglement) mais se caractérise surtout par ses
boucles de rétroaction (avec un certain délais de
réponse) ou ses centres de décision. On peut dire
qu'il n'y a pas de système sans régulation, c'est-à-dire
sans une dialectique entre stabilité (homéostasie)
et changement (adaptation) qu'on retrouve dans la morphogenèse,
l'évolution et l'apprentissage.
Il faut respecter pourtant toute une série de gradations
entre un système purement passif (comme un circuit hydraulique),
un système en équilibre dynamique comportant des cycles
et régulations de nature physique (comme le système
climatique), enfin des systèmes finalisés et actifs
(corps, automatismes, organisations) parmi lesquels il y a aussi
une hiérarchie selon leurs capacités de traitement
des informations et de décisions, de mémorisation,
d'apprentissage, de coordination et d'évolution. La réaction
d'un système peut aller du réflexe immédiat
(programmé) à la répétition d'une réponse
apprise (mémorisée) jusqu'à la recherche d'informations
complémentaires pour une décision réfléchie
(représentation) ou bien l'ajustement d'un pilotage se réglant
sur ses effets. La plupart du temps on désigne sous le nom
de système ce qu'on devrait appeler un système adaptatif
complexe finalisé.
Pour éprouver la portée de la théorie des
systèmes on peut suivre son évolution historique du
structuralisme, à la cybernétique, au systémisme
et à la systémique. Ce qui manque au structuralisme
(Saussure, Lévi-Strauss) c'est le dynamisme, processus évolutionnaire
ou historique, qui sera réintroduit dans les différents
"structuralismes génétiques" (Piaget, Goldmann,
Braudel, Bourdieu) ou les constructivismes plus ou moins radicaux
de l'école de Palo Alto (Bateson, Watzlawick). Le fonctionnalisme
de la première cybernétique (Wiener, Mc Culloch) néglige
au contraire la structure en définissant un système
par ce qu'il fait, son comportement, ses produits, en se limitant
à des systèmes fermés. Le systémisme
(Bertalanffy, Parsons, Keynes, Von Förster, Laborit, etc.)
introduit la notion de système ouvert en interaction avec
l'environnement (pourvu d'interfaces) mais le système reste
encore monofonctionnel, décrit en terme de flux et de procédures.
La complexité ne s'impose qu'avec la systémique (H.
Simon, Crozier, E. Morin) qui considère les systèmes
en interaction avec d'autres systèmes, comme "système
de systèmes" (Lemoigne), constitués par des processus
eux-mêmes complexes (et même des processus de complexification
s'opposant à l'entropie). On n'a plus affaire alors à
une simple programmation entre entrées et sorties mais à
de beaucoup plus aléatoires "résolutions de problèmes",
un pilotage vers un objectif ainsi qu'une certaine autonomie. On
entre alors dans le domaine de la simulation et des stratégies
impliquant différents acteurs où il s'agit de gérer
la complexité (la réduire, la piloter) et de constituer
une théorie de la décision en milieu incertain. On
peut dire que c'est le contraire de l'auto-organisation, au sens
de l'idéologie libérale.
E. La question de l'auto-organisation
1. L'adaptation
On a vu qu'il y a de nombreuses confusions possibles entre différents
systèmes et différents niveaux de complexité.
C'est particulièrement sensible en ce qui concerne le concept
d'auto-organisation qui lui est associé et qui a des sens
opposés selon que cela désigne une configuration purement
matérielle (effet de masse), que personne n'a choisi, ou
bien au contraire une véritable organisation collective adaptative
basée sur l'autonomie relative de ses constituants et donc
sur la distribution et la circulation de l'information (différenciations,
ajustement des interactions, liaisons et sélections). Là
encore on ne peut mettre sur le même plan des phénomènes
auto-entretenus comme l'organisation d'une population de fourmis
ou des mouvements de foule avec l'auto-détermination politique
d'une collectivité de citoyens ou l'autogestion d'une entreprise
sous prétexte qu'ils partagent un caractère anti-entropique.
Un bon exemple d'une auto-organisation qui n'a été
voulue par personne est ce qu'on peut appeler l'écologie
des prisons telle que décrite par Michel foucault dans "Surveiller
et punir" et qui fonctionne comme reproduction de la délinquance,
tout comme l'école reproduit les inégalités
et qu'on ne prête qu'aux riches !
Dans son sens positif, l'auto-organisation, qu'Edgar Morin appelle
auto-éco-organisation, n'est pas autre chose qu'une auto-adaptation
(ou auto-discipline) se traduisant en général par
une complexification ou spécialisation, une optimisation
locale selon un processus dit bottom-up (qui ne crée ainsi
aucune entropie équivalente ou dépense d'énergie
supplémentaire, contrairement aux stratégies top-down
qui coûtent toujours cher). Dans ce sens, l'auto-organisation
suppose la liberté d'initiative des acteurs mais aussi l'échange
d'informations et de signes positifs ou négatifs entre différents
niveaux, ainsi que le partage d'un objectif commun, non un laisser-faire
aveugle de chacun dans son coin. La capacité d'auto-organisation
exige un niveau élevé de redondance de l'information.
Ce sont les interactions avec l'environnement qui orientent une
adaptation qui n'a rien d'arbitraire. Paradoxalement, comme le souligne
notamment Jacques Robin, "plus un système vivant est
autonome, plus il est dépendant". On ne peut se contenter
pourtant de la formule d'Heinz von Förster ou d'Henri Atlan
d'une "organisation par le bruit" car ce bruit n'est pas
purement aléatoire (brownien) mais exprime la structure de
l'environnement (ses régularités, cycles et ruptures),
sans quoi il ne pourrait y avoir ni apprentissage, ni adaptation.
On doit donc parler plutôt d'interactions et d'intériorisation
de l'extériorité par renforcement ou élimination.
D'un autre côté, mettre son autonomie au service
d'une meilleure adaptation n'a de sens qu'à pouvoir en tirer
parti, influer sur l'organisation pour améliorer sa propre
situation, construire collectivement une organisation qui nous soit
favorable (diminue l'entropie en augmentant notre sécurité)
et qui tienne compte de nos réactions. Il faut une certaine
solidarité et réciprocité entre niveaux. Mettre
toute son énergie à s'adapter à l'inéluctable
sans pouvoir rien y changer, comme on voudrait nous en persuader,
est plutôt absurde et contradictoire. Le point de vue global
a tendance à être celui d'une gestion technique des
populations, d'un identification totalitaire au système,
obsession policière de la circulation et de l'ordre, vision
paternaliste d'une population considérée comme un
troupeau alors qu'il faut se mettre au niveau de l'acteur, le prendre
pour fin et non comme moyen. C'est l'individu qui doit être
au centre, c'est sur lui et pour lui que le système fonctionne
et prend sens, mettant en jeu sa vérité même
s'il peut aussi se sacrifier pour le groupe dans les cas extrêmes.
Un énoncé relevant d'une énonciation n'est
jamais le fait de la totalité elle-même mais d'un acteur
qui en fait partie, y occupe une position dont il ne peut s'abstraire
ni parler au nom des autres (ou se prendre pour Dieu). Il y a un
véritable piège de l'idéologie systémique
et cybernétique qui tombe dans le totalitarisme en adoptant
la vision inhumaine d'un pouvoir désincarné, d'une
Loi aveugle devenue sa propre fin et pour laquelle le désordre
de la vie est pris comme une menace et non comme une force de transformation.
Il faut préserver toute la complexité humaine dans
ses dimensions multiples, ses différentes temporalités
et ses contradictions, ne pas en rester au mécanisme ni au
biologisme, monde purement continu et sans ruptures, où il
n'y a plus d'événements, tout au plus des automatismes
et des informations.
Tant que l'homme s'entendra encore lui-même comme un être
historique libre, il se refusera, il est vrai, à abandonner
la détermination de l'homme au mode de penser cybernétique.
D'abord, la cybernétique concède elle-même qu'elle
tombe là sur des questions difficiles. Elle tient toutefois
ces questions pour fondamentalement résolubles et considère
l'homme comme constituant encore, mais provisoirement, un "facteur
de perturbation" dans le calcul cybernétique.
Heidegger, L'affaire de la pensée, p17
2. Sélection, coopération et co-évolution
Pour l'idéologie libérale, l'auto-organisation n'est
rien d'autre que le processus de sélection et d'élimination
des moins bonnes performances, le laisser-faire étant supposé
aboutir à une optimisation des ressources pourtant réfutée
par le creusement des inégalités, les crises de surproduction,
les krachs boursiers et les dégradations de nos conditions
vitales. Si la main est invisible, les catastrophes écologiques
et sociales sont elles bien visibles. Certes, la complexité
implique une sélection après-coup, à partir
des résultats mais c'est un processus qui peut être
purement mécanique, subi passivement, ou bien actif et concerté,
tenant compte du long terme ou seulement de la productivité
à court terme. Cet ajustement peut se faire par l'apprentissage
ou une auto-planification qui ne fait pas de victimes plutôt
que par l'élimination et la sanction des perdants comme seule
auto-régulation. Le thème de l'auto-organisation est
le plus souvent associé à un darwinisme social envahissant
aveugle aux stratégies coopératives au nom d'une efficacité
à courte vue.
Il est donc important de réfuter l'idéologie de
la sélection naturelle qui n'a rien de scientifique puisqu'elle
est incapable de rendre compte de l'évolution, notamment
de l'existence de l'homme caractérisé par son inadaptation
dans sa nudité fragile. Sélection et variations n'expliquent
que les adaptations mineures, pas les sauts qualitatifs, ni les
formes générales ou l'apparition de nouvelles fonctions.
La sélection explique sans doute la persistance et la viabilité
des innovations, pas le motif ni le mécanisme interne de
leur formation. Pour S.J. Gould il faudrait parler plutôt
d'aptation, apparition de nouvelles aptitudes qui peuvent être
longtemps inutiles avant d'assurer la survie de l'espèce
à l'occasion de bouleversements de l'environnement. Ce n'est
pas toujours la survie des plus forts, ni des mieux adaptés
! C'est beaucoup plus complexe.
Pour assurer la survie à long terme il faut que la nécessité
immédiate ne règne pas en maître absolu. Il
ne faut pas être trop adapté au milieu actuel, si on
ne veut pas disparaître lorsqu'il se modifie, mais garder
des capacités en réserve, pouvoir faire des détours,
innover, expérimenter, avoir du temps. Il y a toujours une
bonne marge dans les régulations biologiques. Il n'est pas
possible d'être complètement adaptable et mobile, pas
plus que d'être complètement rigide.
En fait la sélection dans la nature est moins individuelle
qu'une compétition entre groupes pour l'accès aux
ressources, se traduisant la plupart du temps par la fuite et la
répartition des populations sur un territoire. Plus que les
caractères de l'individu, ce qui se transmet c'est une stratégie
d'adaptation, de protection et de reproduction. On devrait d'ailleurs
parler plutôt de paysages évolutifs et de co-évolution
de communautés d'agents autonomes minimisant les probabilités
d'extinction. Dès lors que l'information entre en jeu, la
coopération prend le dessus sur la compétition et
les rapports de force, encore plus avec le langage et les sociétés
humaines. D'ailleurs le pouvoir en tant qu'il est accepté
comme légitime n'est déjà plus un rapport de
force, une pure domination, mais bien une coordination organisée.
La fuite (exit) n'est pas la seule issue pour nous, elle est même
souvent impossible. La protestation et les cris (voice) peuvent
être plus efficaces. A la mystique de l'auto-organisation,
il faut préférer la nécessité d'une
autogestion collective organisée, basée sur le dialogue
et la coopération des acteurs.
3. La morphogenèse (Autopoiésis)
Prigogine a formalisé sur le plan thermodynamique, l'approche
que le mathématicien anglais Alan Turing avait ébauché
dès 1952 dans "Les bases chimiques de la morphogenèse",
où il imaginait un mécanisme de réaction entre
deux molécules biochimiques, qui diffusent dans un tissu,
engendrant spontanément une répartition périodique.
Ces phénomènes d'auto-organisation apparaissent quand
deux substances agissant l'une sur l'autre sont placées dans
un milieu où elles diffusent : l'une est dite activatrice,
l'autre inhibitrice. La première favorise sa propre production
ainsi que celle de la seconde. En revanche cette dernière
inhibe la production de l'activateur. Quand on laisse le système
évoluer, des motifs apparaissent spontanément : des
taches, des zébrures... Les motifs résultent d'une
compétition entre une activation locale et une inhibition
à longue portée. De telles structures, dites dissipatives,
ne se maintiennent que dans un système qui n'est pas en équilibre
et que l'on alimente sans cesse en réactifs. Sinon, la réaction
s'épuise et la diffusion classique reprend ses droits.
Pour la Science, no 300, octobre 2002
Beaucoup de théoriciens modernes - à la suite de
Turing - ont évoqué les équations de réaction-diffusion
de la forme Dx/Dt = F(x) + kDx pour expliquer la morphogenèse.
C’est oublier que la vie est essentiellement canalisation,
endiguement et lutte contre la diffusion. ES p59
L’exemple du fleuve qui, par érosion, se canalise
lui-même entre ses rives montre que des effets de canalisation
peuvent apparaître "naturellement", après
un temps assez long d’activité fonctionnelle. Ainsi
du rôle de l’habitude. ES p72
René Thom
L'étude des phénomènes d'auto-organisation
se fonde sur les structures de Turing et les structures dissipatives
de Prigogine. Ces structures apparaissent lorsqu'une substance inhibitrice
diffuse plus vite que l'activateur. Insistons sur le caractère
paradoxal de ce phénomène : c'est la diffusion, phénomène
qui tend d'habitude à homogénéiser les constituants,
qui va ici jouer un rôle essentiel la différenciation.
L'entropie semble s'inverser, devenant créatrice de formes
et d'ordre, tout comme le refroidissement provoque des brisures
de symétries se traduisant par des cristallisations. C'est
une découverte importante mais qu'on a voulu généraliser
indument à toute morphogenèse, de même qu'on
a tendance à assimiler l'auto-organisation à de simples
phénomènes auto-entretenus ou auto-reproducteurs,
en négligeant la "barrière de complexité"
du vivant (von Neumann). Il y a confusion entre ce qui constitue
une condition de possibilité de la vie, une condition nécessaire
avec une condition suffisante pour produire un système vivant
capable de se reproduire et de durer, de se nourrir, de se développer
et de s'adapter, de sentir et de réagir, toutes fonctions
qui ne sont pas séparées mais qui forment un seul
système, un organisme dans sa globalité.
En fait, selon le bon mot de Jean-Louis Deneubourg, "il y
a autant de définitions de l'auto-organisation qu'il y a
d'auto-organisateurs". Il faut donc être précis
à chaque fois et différencier les sens de l'auto-organisation
entre une économie autonome qui nous écrase de ses
contraintes et l'autonomie qui nous est laissée pour notre
propre organisation. Selon le niveau d'auto-organisation considéré
(biologique, individuel, entreprise, marché, politique) notre
marge de manoeuvre n'est pas du tout la même. Ainsi, ce n'est
pas la même chose de s'adapter à l'environnement coûte
que coûte, ou d'adapter notre environnement à nos besoins
vitaux en nous abritant des agressions extérieures, ce qui
est plus spécifiquement humain. C'est toute la différence
entre faits et valeurs, être et devoir-être. Pour John
Stewart "le terme auto-organisation se réfère
à des systèmes auto-organisés, mais rate le
fait que les organismes vivants sont auto-organisants". Ce
qui compte, c'est le dynamisme en jeu, l'élan vital, l'attracteur
et, surtout, à qui appartient la décision la finale.
On confond la plupart du temps sous le terme d'auto-organisation
ce qui relève de l'auto-production (autopoiésis),
ou ce qui relève d'une auto-configuration ou de la faculté
de se diriger soi-même (couplée en général
à un minimum de capacité d'apprentissage) voire ce
qui se réduit à une certaine auto-régulation
qu'il ne faut pas confondre avec l'auto-maintenance, ni avec l'auto-reproduction.
Enfin on peut appeler auto-organisation ce qui n'est qu'une auto-référence
(comme la jurisprudence ou les cours de la bourse). Pour sortir
de la confusion, il faudrait déterminer dans chaque cas les
degrés effectifs de liberté et le niveau d'autonomie.
L'Autopoiésis représente le sens fort du concept
d'auto-organisation puisqu'il implique la fabrication de ses propres
constituants mais du même coup, il ne peut s'appliquer vraiment
qu'aux organismes vivants où matière, énergie
et information sont inséparables (nourriture-croissance,
régulation-homéostasie, reproduction-évolution).
Les caractéristiques de la vie débordent celles des
autres systèmes avec lesquels on ne peut l'identifier car,
outre la fabrication de ses propres constituants, toute vie est
une "organisation apprenante" capable d'assurer sa morphogenèse,
son métabolisme, sa réplication, son adaptation et
son évolution. La vie cumule en effet les caractères
phylogénétique (reproduction, évolution par
croisements et mutations), ontogénétique (embryogenèse
et régénération, par divisions et différenciations),
épigénétique (adaptation par régulation
et apprentissage), ce qui n'est pratiquement jamais le cas des autres
systèmes (bien que certains ont pu considérer la Famille
comme un système auto-reproducteur qui maintient ses limites,
ce qui n'est que très partiellement conforme à la
réalité). C'est par rapport à cette compréhension
du concept d'auto-organisation que W. Ross Ashby a pu dire qu'aucune
machine ne peut être auto-organisée, mais on pourrait
le dire en ce sens de toute autre organisation. Il faut se garder
de la tentation de biologisme, omniprésente sur ces sujets.
Il est intéressant d'examiner ce qu'en pensaient les théoriciens
de l'autopoiésis qu'étaient Maturana et Varela.
4. Emergence des interactions (individu et société)
Randall Whitaker, Autopoietic Theory and Social Systems: Theory
and Practice http://www.acm.org/sigois/auto/AT&Soc.html
Selon la conception courante de l'autopoièsis, une société
émerge de l'interactivité des participants et ne préexiste
pas aux individus qui la constituent. C'est la rencontre des personnes
qui ferait société conformément à l'adage
romain : tres faciunt collegium. C'est plus que contestable, comme
si les individus existaient en dehors et avant la société
qui les a formés. La notion d'équifinalité
impliquant plusieurs stratégies pour atteindre un objectif
réfute d'une certaine façon la notion d'émergence
à partir de comportements purement individuels puisque c'est
bien la contrainte globale qui est décisive en fin de compte.
En fait il faudrait opposer les systèmes émergeant
de l'interaction de leurs éléments, effets de masse
ou d'agrégation, et les systèmes produisant leurs
éléments par division , différenciation, individuation.
Dans ce dernier cas les propriétés du système
ne sont pas émergeantes mais préexistent aux individus
qui y participent. Le difficulté c'est que la société
mèle les deux sortes de systèmes, mouvements de marchés
ou de foules imprévisibles et organisations instituées,
culture héritée qui n'émerge pas mais se transmet.
Les théories de l'émergence à partir des interactions
reste prisonnière d'un réductionnisme mécaniste
et d'une idéologie dogmatique, celle du marché ou
d'une démocratie sans corps intermédiaires ni hiérarchie,
où chacun est l'égal des autres et partage les mêmes
informations (pure fiction à l'évidence).
La position de Maturana est malgré tout un peu plus complexe
puisqu'il donne la plus grande importance au "déterminisme
structural", aussi bien dans la dynamique interne, la configuration
de ses éléments, que dans les relations externes.
Le comportement du système global ne se réduit donc
pas à ses constituants, il y a plutôt dynamique réciproque
de l'extériorité et de l'intériorité,
entre autopoiésis et adaptation, dans une boucle récursive.
Ainsi une dépression ne se réduit pas à un
déséquilibre des neurotransmetteurs mais trouve sa
cause dans les relations sociales. L'insistance est donc sur la
circularité. L'autopoiésis n'est pas la cause déterminante
en dernière instance mais seulement un mode de structuration
interne.
Maturana souligne d'ailleurs qu'au moins dans les sociétés
humaines, aussi bien l'identité personnelle que le système
social sont primordialement linguistiques, relevant d'une coordination
consensuelle qui passe par la conversation, ce qu'il appelle "languaging",
jeux de langages, échanges de signes émotionnels qu'il
faut comprendre comme des interactions relationnelles permettant
des ajustements réciproques, à l'opposé d'une
attitude cognitiviste de simple transmission de l'information ou
de représentations. Ce qui compte ici, c'est la fréquence
des interactions, les connexions, les appartenances. En retour le
système social influence les participants à travers
les régularités des interactions avec les autres participants,
conformément au caractère récursif des phénomènes
biologiques et informationnels.
De son côté, Varela a toujours réfuté
comme une dangereuse erreur, une faute politique, la prétention
de faire de la société ou d'une entreprise un système
autopoiétique car ils ne produisent pas leurs composants.
Par contre ce sont bien des organisations autonomes, ayant une clôture
opérationnelle sous forme d'instructions et d'échanges
linguistiques mais les systèmes sociaux n'ont pas de limites
matérielles claires contrairement aux organismes. Pour lui,
les limites de la société n'existent qu'au niveau
cognitif, impliquant toujours une intentionalité qui met
en jeu valeurs et intérêts. De même on ne peut
appliquer le concept d'autopoiésis à la vie artificielle
ou l'intelligence artificielle car, dans ce cas, il y a séparation
du matériel et de l'information permettant de transférer
le contenu d'un automate dans un autre, ce qui est impossible avec
un cerveau dont le contenu ne peut être détaché
de son substrat et de son histoire.
Remarquons cependant qu'il y a bien reproduction de l'information
(et non du cerveau) dans les livres par exemple, indépendamment
du corps. La dimension indirecte de l'information n'est pas prise
en compte, son caractère transcendant ou universel. Pour
Varela, l'esprit n'est pas autre chose que le corps en mouvement
et "tout vivant, en tant qu'il est vivant, est pensée".
On pense avec son corps, notre humeur reflète notre représentation
du monde et le système nerveux (ou la néoténie)
constitue dans ce cadre "un réservoir d'indétermination".
A l'opposé d'une programmation par entrées-sorties,
la réaction des systèmes nerveux ou immunologiques
à l'information reçue est de l'ordre de la compréhension,
bonne ou mauvaise, et non de l'erreur d'exécution d'une commande.
Il semble pourtant qu'il ne prend pas en compte ainsi le caractère
indirect de l'information, évacuant finalité et représentation
dont on ne peut se passer au niveau des organismes évolués.
S'il y a bien unité du corps et de l'esprit, on ne peut ignorer
leur séparation qui s'exprime entre autres dans l'imagination
ou l'inhibition des réactions immédiates, mais aussi
dans la reproduction de l'information qui n'est possible qu'à
renvoyer à autre chose qu'elle-même et donc par son
caractère indirect.
On trouve chez Luhmann une interprétation fonctionnaliste
de l'autopoièsis, centrée sur les systèmes
de communication et les procédures opérationnelles,
sans tenir vraiment compte des personnes, simples fonctionnaires
permutables à merci. Ces conceptions ne s'appliquent qu'à
des domaines spécifiques et autonomes comme celui du Droit,
où la Loi et la jurisprudence ont effectivement un caractère
autoréférentiel en dehors des périodes de crise
et des lois d'exception (constituant pour Schmitt ou Benjamin la
vérité du Droit pourtant). Le domaine artistique a
beau être relativement autonome lui aussi et pratiquer la
plus grande auto-référence, il est difficile malgré
tout de penser que les artistes pourraient être interchangeables.
De même Kuhn avec sa notion de paradigme scientifique renvoie
à l'autonomie de la science, déterminant les faits
qui sont pertinents pour elle, alors même que les "révolutions
scientifiques" contredisent cette "science normale",
et surtout que la science dépend de plus en plus de questions
politiques. L'autonomie reste donc toute relative.
Une synthèse a été tentée, entre autres,
par le sociologie Peter Hejl considérant la société
comme un processus dans lequel les individus interagissent ainsi
qu'avec leur environnement pour leur autopréservation. Il
défend l'idée de comportements parallèles,
opposée à celle d'une orientation mutuelle des participants,
qui ne s'influenceraient donc pas directement mais plutôt
par effet rétroactif comme dans les phénomènes
de mode. Un système social serait ainsi le résultat
de l'intersection entre des identités composites (rôles)
et le comportement des autres participants, ce qu'il appelle le
caractère "syn-référentiel" d'individus
qui modulent leurs réactions dans un circuit fermé.
C'est assez proche de ce que Jean-Louis Vullierme appelle la spécularité
ou de la théorie d'Anthony Giddens, dite Théorie de
la Structuration Adaptative (AST) qui tente de s'abstraire de toute
transcendance de la société par rapport aux individus
qui la composent mais cette structuration se prive d'une coordination
explicite, du dialogue entre participants, d'une conscience collective
qui certes peut manquer mais ce n'est pas une raison pour ériger
en norme cette société d'autistes (ou de fourmis).
La thèse de Beth L. Dempster est plus précise, appelant
"Sympoiétiques" (production collective) les systèmes
collectifs (comme les écosystèmes) qu'il faut distinguer
des organismes autopoiétiques se produisant eux-mêmes
et maintenant leurs propres limites. En effet, les systèmes
sympoiétiques (collectifs) sont dépourvus de limites,
contrairement aux corps vivants. Même s'il ont une certaine
clôture opérationnelle, on peut les dire "entrouverts"
(ni fermés comme une cellule, ni ouverts comme une machine
commandée, mais traversés par des flux d'énergie,
de matière et d'information sans filtrage puisque sans frontière).
Ces organisations collectives se caractérisent par la synergie
et la coopération de leurs éléments (individus)
mais sont beaucoup plus protéiformes que des organismes,
subissant des transformations brusques voire catastrophiques, sans
disparaître pour autant (évolution des écosystèmes
opposée à l'apprentissage et l'homéostasie
d'un organisme). Bien qu'on puisse parler dans les deux cas d'auto-organisation,
ce n'est pas du tout dans le même sens. On ne peut dire que
les écosystèmes produisent leurs propres composants
et l'information n'y a pas une fonction aussi impérative,
les régulations n'y étant pas aussi efficaces.
Les organismes autopoiétiques maintiennent leur homéostasie
mais dépendent de leur environnement externe pour maintenir
leur structure alors que les écosystèmes dépendent
de l'interaction de leurs composants et de leurs équilibres
internes. Les individus (autopoiétiques) sont donc dépendants
des systèmes sociaux (symbiotiques) qui sont dépendants
des individus et de leurs liens sociaux mais leurs fonctionnements
sont bien différenciés et leurs relations dissymétriques.
La planification (adaptative et participative) au niveau social
correspondrait aux capacités cognitives au niveau individuel,
projection dans le futur qui fait partie intégrante de leur
fonction "poiétique", de la durabilité d'un
système complexe, de sa constitution en "zone protégée".
La complexité entraîne toujours le risque de catastrophes
majeures par rupture de seuils, de fragiles équilibres et
de réactions en chaîne destructrices. C'est bien ce
qu'il faut éviter et qui nous oblige à la plus grande
prudence, certainement pas à tout laisser se défaire
! Le futur n'est pas donné, il sera ce que nous en ferons,
de par son incertitude même. L'auto-organisation "planifiante"
a donc ici un sens opposé à la simple émergence
de l'interaction des composants d'un système puisque cela
implique au contraire une régulation globale, des centres
de décision avec des capacités de rétroaction
et d'apprentissage social, même si les conditions sont très
différentes selon qu'on a affaire à des petits groupes
ou des populations (familles ou nations). En tout cas, l'unité
de l'individu et de la société n'est pas celle d'un
corps, elle est à construire et ne va pas sans leur division.
Le terme d'hologramme, proposé par Edgar Morin, associant
totalité (holos) et individuation (gramma), semble bien rendre
compte des relations indissociables entre dynamique locale et globale
mais il serait trompeur de le prendre au mot puisqu'une image hologrammatique
suppose que chaque partie contienne la totalité de l'information.
On peut certes le soutenir pour chaque cellule du corps partageant
le même ADN, ce qui permet théoriquement de reconstruire
un corps à partir d'une quelconque de ses cellules (clonage).
Ce n'est déjà plus vrai au niveau d'une population
dont la variation génétique ou la diversité
biologique est plus ou moins grande mais où surtout les individus
ne partagent absolument pas la même information ni la même
formation. Aussi, leurs capacités de compréhension
sont inséparables de la capacité de mauvaise interprétation.
D'ailleurs on insiste aujourd'hui au niveau des marchés sur
le caractère dissymétrique de l'information, contrairement
aux théories classiques de l'équilibre et du "calcul
rationnel". La notion d'hologramme a certes l'intérêt
d'affirmer la nécessité d'un langage et d'un objectif
commun mais évacue la question de l'unité sociale
en la considérant comme déjà résolue,
de même que la question de l'auto-organisation à partir
d'individus supposés porter la même identité
(une nature humaine recouvrant la diversité des cultures).
La société n'est pas un corps. Les notions sans doute
plus justes de fractales et de relativité d'échelle
peuvent mener aussi à l'image trompeuse d'une trop grande
homogénéité qui gomme les contradictions et
conflits de valeurs ou d'intérêts.
Dans le même esprit, il faudrait critiquer la conception
de Simondon d'une individuation comme problématisation, symptôme
social, singularité résultant d'un stress social trop
contraignant, de questions collectives non résolues, ce qui
est certes éclairant mais a l'inconvénient de supposer
une causalité trop mécanique, sous-estimant les phénomènes
individuels d'apprentissage, alors que l'hypothèse d'un "pré-individuel"
structurant recouvre encore une fois la nécessité
d'une construction du social qui n'est pas déjà donné
et n'a pas sa finalité en soi, mais dont chacun reste responsable.
C'est ce sur quoi insiste Georges Canguilhem :
La finalité de l'organisme est intérieure à
l'organisme et, par conséquent, cet idéal qu'il faut
restaurer, c'est l'organisme lui-même. Quant à la finalité
de la société, c'est précisément l'un
des problèmes capitaux de l'existence humaine et l'un des
problèmes fondamentaux que se pose la raison. Depuis que
l'homme vit en société, sur l'idéal de la société,
précisément, tout le monde discute ; par contre, les
hommes sont beaucoup plus aisément d'accord sur la nature
des maux sociaux que sur la portée des remèdes à
leur appliquer [...]. On pourrait dire que, dans l'ordre de l'organique,
l'usage de l'organe, de l'appareil, de l'organisme, est patent ;
ce qui est parfois obscur, ce qui est souvent obscur, c'est la nature
du désordre. Du point de vue social, il semble au contraire
que l'abus, le désordre, le mal, soient plus clairs que l'usage
normal. L'assentiment collectif se fait plus facilement sur le désordre
: le travail des enfants, l'inertie de la bureaucratie, l'alcoolisme,
la prostitution, l'arbitraire de la police, ce sont des maux sociaux
sur lesquels l'attention collective se porte (bien entendu, pour
les hommes de bonne foi et bonne volonté), et sur lesquels
le sentiment collectif est aisé. Par contre les mêmes
qui s'accordent sur le mal se divisent sur le sujet des réformes
; ce qui paraît aux uns remède apparaît précisément
aux autres comme un état pire que le mal, en fonction précisément
du fait que la vie d'une société ne lui est pas inhérente
à elle-même.
On pourrait dire que, dans l'ordre social, la folie est mieux
discernée que la raison, tandis que, dans l'ordre organique,
c'est la santé qui est mieux discernée, mieux déterminé
que la nature de la maladie. p108-109
Donc, n'étant ni un individu ni une espèce, la société,
être d'un genre ambigu, est machine autant que vie, et, n'étant
pas un organisme, la société suppose et même
appelle des régulations ; il n'y a pas de société
sans régulation, il n'y a pas de société sans
règle, mais il n'y a pas dans la société d'autorégulation.
La régulation y est toujours, si je puis dire, surajoutée,
et toujours précaire.
De sorte qu'on pourrait se demander sans paradoxe si l'état
normal d'une société ne serait pas plutôt le
désordre et la crise que l'ordre et l'harmonie. En disant
"l'état normal de la société", je
veux dire l'état de la société considérée
comme machine, l'état de la société considérée
comme outil. C'est un outil toujours en dérangement parce
qu'il est dépourvu de son appareil spécifique d'autorégulation.
p121-122
Il n'y a pas une sagesse sociale comme il y a une sagesse du corps.
Sage il faut le devenir, et juste, il faut le devenir. Le signe
objectif qu'il n'y a pas de justice sociale spontanée, c'est-à-dire
d'autorégulation sociale, que la société n'est
pas un organisme et que par conséquent son état normal
est peut-être le désordre et la crise, c'est le besoin
périodique du héros qu'éprouvent les sociétés.
p123
Georges Canguilhem, Ecrits sur la médecine
5. L'institution sociale
La société et ses lois ne sont rien en dehors des
individus; la société n'est pas simplement un "objet"
"face" aux individus isolés; elle est ce que chaque
individu désigne lorsqu'il dit "nous". p105
C'est seulement à partir du moment où l'individu
cesse de penser ainsi pour lui tout seul, où il cesse de
considérer le monde comme quelqu'un qui "de l'intérieur"
d'une maison regarderait la rue, "à l'extérieur",
à partir du moment où, au lieu de cela - par une révolution
copernicienne de sa pensée et de sa sensibilité -,
il arrive aussi à se situer lui-même et sa propre maison
dans le réseau des rues, et dans la structure mouvante du
tissu humain, que s'estompe lentement en lui le sentiment d'être
"intérieurement" quelque chose pour soi tandis
que les autres ne seraient qu'un "paysage", un "environnement",
une "société" qui lui feraient face, et
qu'un gouffre séparerait de lui. p99
Norbert Elias, La société des individus
Si la société n'est pas assimilable à un
corps peut-on pour autant la réduire à un écosystème
ou un marché n'ayant aucune réalité en dehors
des individus qui la composent ? Ce serait nier son institutionnalisation.
De Hobbes à Rousseau on a cru pouvoir en rendre compte par
le mythe d'un contrat social originaire qui n'est pas tenable car
il suppose des individus préalables, dans un "état
de nature" introuvable, dépouillés de la dimension
de vérité et réduits à la norme pacificatrice.
Ce ne sont pas les interactions des individus, ni le jeu de leurs
intérêts, qui font la société car il
n'y a tout simplement pas d'individu sans société
(illusion de Robinson Crusoé et de la conquête de l'ouest)
! C'est plutôt la société qui fait les individus
(et l'Etat qui les détache de la famille) même si l'unité
sociale est toujours problématique. Il n'y a pas de contrat
social, encore moins de société réduite à
des contrats alors qu'il n'y a pas de contrat sans tiers garant,
sans société préalable et discours partagé.
Depuis Durkheim on ne peut plus faire comme si le plus intime
de l'individu (le suicide) n'était étonnamment corrélé
à l'état de la société. A l'opposé
de toute pensée complexe, "l'individualisme méthodologique"
du libéralisme procède du plus pur réductionnisme,
de la pensée analytique qui ne voit que les corps et non
pas leurs relations, incapable de rendre compte de leurs comportements
collectifs (comme si on ne voyait dans une maison qu'un tas de pierres).
Les sociétés ne sont pas constituées d'interactions
simples et immédiates, les individus étant au moins
tiraillés entre l'honneur et l'intérêt, la domination
et le désir de reconnaissance, pris dans des coutumes, des
échanges, des croyances, des histoires, des liens affectifs
et hiérarchiques, intervenant sur une scène sociale
constituée et dans un appareil organisé par des discours,
des codes, une grammaire. Là encore le tout précède
les parties et ne s'y réduit pas, pas plus que l'Etre ne
se réduit à une série d'étants. C'est
la justification de la sociologie et de l'ethnologie, dont le structuralisme
est fondé explicitement sur la linguistique. Le langage est
bien ce qui distingue les sociétés humaines des sociétés
animales (et donc de l'éthologie). S'il ne faut pas confondre
organisation et organismes, il ne faut pas confondre non plus, comme
le darwinisme social, culture et nature. Nous sommes les fils de
notre époque, d'un sens hérité, d'une généalogie,
des histoires qu'on nous a raconté.
Non seulement ce ne sont pas les individus qui font la société
mais il faudrait plutôt rendre compte, dans le sillage de
Norbert Elias ou Louis Dumont, de l'individualisation elle-même
qui n'est pas une donnée première mais un processus
historique, les individus étant produits au moins par les
familles (qui sont pour Eric Fromm les agences psychologiques de
la socialisation), insérés dans une société,
une culture, une religion, une continuité historique. L'individualisation
est sans doute le résultat de contradictions sociales (Simondon)
et de l'intériorisation des contraintes (Elias) mais surtout
de la division du travail (Durkheim) et plus précisément
du salariat (Marx) voire, plus récemment, de la diversification
des formations et parcours sociaux (Ulrich Beck). On voit que l'individu
tel qu'il apparaît de nos jours dans son évidence est
un aboutissement récent et non une donnée première
de caractère biologique même si le processus d'individuation
commence depuis l'origine de l'humanité (le nom propre sur
la tombe), depuis le premier mensonge où se constitue l'intériorité
ainsi que dans le sentiment de culpabilité (Lacan) où
la singularité s'oppose à l'universel, si ce n'est
dans la résistance aux pouvoirs qui lui assignent sa place
(Foucault).
La liberté individuelle est beaucoup plus réduite
qu'on ne se l'imagine et même plutôt exceptionnelle
bien qu'elle constitue la dignité de l'homme (une exigence
d'insoumission et de vérité à laquelle tout
s'oppose sans répit), exigence de vérité qui
nous sauve et résultat d'une production sociale. Le langage
n'est pas seulement ce qui permet la rationalité et la réflexion
de notre pensée en la matérialisant. Il est tout autant
illusion (imaginaire), "rationalisation" (refoulante)
et inconscient (freudien). Les mouvements sociaux ne sont pas des
agrégations d'individus mais des constructions collectives.
Leur "cristallisation" résulte de configurations
préalables, de traditions politiques, de représentations
sociales et de pressions extérieures plus ou moins globales,
d'un sentiment d'injustice partagée. Toutes les tentatives
de fonder la société sur les interactions des individus
sont donc vouées à l'échec mais cela ne veut
pas dire que la société existe en soi, en dehors des
individus et de leurs motivations puisqu'on a vu que la société
n'a pas sa finalité en elle-même, bien qu'elle soit
origine pré-individuelle (culture commune) des individus
qu'elle produit, car l'objectif de la société c'est
l'individu et la production de son autonomie. Il y a toute une dialectique
entre individu et société, entre la société
comme infrastructure (ou environnement) et l'institution comme superstructure
(ou organisation). Si, pour Marx, c'est bien l'infrastructure matérielle
d'une société qui produit la superstructure (sociale,
politique, idéologique), cette superstructure rétroagit
en retour sur l'infrastructure matérielle au moins par l'intermédiaire
de ses institutions (Appareils Idéologiques d'Etat : famille,
école, justice, média, partis, syndicats, églises,
sport). On doit affirmer en même temps, comme Peter L. Berger
et Thomas Luckmann, que : "La société est une
production humaine. La société est une réalité
objective. L'homme est une production sociale".
Lacan considère les discours comme des rapport sociaux
distribuant les places, structure préétablie plus
proche du fonctionnaire de Luhmann que de l'ajustement réciproque
par l'échange de signes défendu par Maturana, mais
dans tous les cas, les rôles sociaux ne sont pas des positions
figées, plutôt des dynamiques auxquelles l'individu
ne se réduit pas puisqu'il change de rôle selon les
situations. Du coup, on peut dire comme Edgar Morin que "le
tout est moins que la somme des parties" (il faut ajouter qu'on
ne peut pas réduire un sujet à l'ensemble de ses connexions,
pas plus que la matière ne peut se réduire à
l'information).
Il faudrait d'ailleurs distinguer les différents types
de "société" qui vont des "groupes
émergents" ou groupes en fusion (Sartre), petits groupes
en formation ou grandes foules, dont le caractère chaotique
ne dure pas très longtemps, se transformant rapidement en
groupes organisés dès qu'il y a émergence d'un
leader (charismatique) ou division des tâches, pour aboutir
la plupart du temps à des groupes institués (associations,
entreprises, partis) plus durables mais menacés du même
coup par la sclérose et la bureaucratie. Parmi ceux-ci, il
faut non seulement distinguer entre petites structures et institutions
de masse mais aussi, selon leur degré de fermeture : les
sectes (utopiques), les expériences marginales (alternatives)
ou les grandes institutions (politiques) ouvertes sur l'ensemble
de la société. Il est bien évident qu'une institution
ou une entreprise ont une existence indépendante des individus
qui les composent, tout en étant plus ou moins fortement
influencées par leurs comportements. Il y a encore une dialectique
complexe entre ces différentes formes collectives, entre
institutions politiques et mouvement social. Il est non moins évident
que s'il y a institution, c'est que la finalité sociale n'est
pas donnée mais construite (par un discours), organisée
collectivement, instituée par une Loi incertaine qui fait
l'objet d'un débat public.
Plutôt que de rester obnubilé par les réactions
individuelles, il faudrait prêter plus d'attention aux rites
et aux procédures concrètes structurant les rapports
sociaux et les échanges, ainsi qu'à la circulation
de la dette, au caractère de circuit du don qui exprime la
totalité sociale plus qu'il ne la fonde, comme les structures
élémentaires de la parenté ne construisent
pas la société à partir des individus mais
la reproduisent tout en l'ouvrant à l'échange par
l'interdiction de l'inceste qui noue le langage au corps et au désir
par l'interdit.
Ce qui forme la société et structure les relations
entre individus, ce sont les règles sociales (le code de
la route par exemple). Le langage précède les individus
qui doivent apprendre à parler, de même leurs connaissances
sont déterminées en grande partie par le "general
intellect" de leur époque historique ainsi que par l'idéologie
de leur milieu social. Il ne faut pas minimiser l'importance, pour
les institutions humaines, de leurs textes fondateurs (Legendre),
de "l'ordre du discours" (Foucault, Lacan) et du caractère
social des représentations (idéologies, modes, techniques)
tel que l'histoire ou l'ethnologie en témoignent si fortement.
Même les événements les plus biologiques doivent
faire l'objet d'une institution dans les sociétés
humaines (naissance, initiation, mariage, mort, etc.)
Langage et information sont la base des systèmes sociaux
qui sont structurés autour des systèmes de communications.
Il n'y a donc pas seulement une influence réciproque (syn-référentielle)
des participants, mais aussi une structuration de leurs rapports
par l'institution (processus appelé par Randall Whitaker
sys-référentiel), d'où l'importance d'un coordinateur
ou d'un arbitre, de règles et de régulations plutôt
que de laisser les agents se structurer aveuglément par leurs
interactions. La coopération active relie par le langage
et s'oppose à la compétition marchande isolant les
acteurs.
Il ne faut pas avoir pour autant une vision figée des institutions
comme si elles étaient leur propre finalité, ce qu'on
a pu reprocher au structuralisme, alors qu'elles ont pour fonction
de nous mobiliser sur des objectifs sociaux au-delà de leur
reproduction. C'est toujours l'individu qui en est le centre, l'acteur
et le bénéficiaire. Langage et communications sont
essentiels pour une action efficace tirant parti de l'échange
d'informations. Savoirs et savoir-faire doivent ainsi être
récoltés, encouragés, discutés et mis
en oeuvre afin de passer de la simple attention au contenu des savoirs
à un véritable processus d'apprentissage collectif
et de partage de l'information, où la conscience de participer
à une finalité collective passe par la parole et l'expression
des acteurs.
Il n'y a peut-être rien de plus complexe que les sociétés
humaines où se mêlent de multiples niveaux entrecroisés
entre écologie, économie, culture, histoire, techniques
et toutes sortes d'appartenances ou d'identités, ainsi qu'entre
conscience et inconscience, raison et folie. C'est sans doute là
que le concept de complexité est le plus indispensable. Complexité
qui nous dépasse et que la plupart des théories sociales
voudraient réduire à quelques grossières simplifications
(individualisme, sociologisme, progressisme, systémisme,
technicisme, biologisme, spontanéisme, libéralisme,
totalitarisme, etc). Il n'est certes pas facile de tenir ensemble
le fait que la société précède l'individu
et que pourtant ce n'est pas un corps, qu'elle ne comporte pas sa
finalité en elle-même et qu'elle ne peut se passer
malgré tout de la construction d'une conscience collective
et d'un projet collectif alors même qu'elle comporte une multitude
de points de vue légitimes et qu'elle a besoin de consensus
autant que de dissensus, de pouvoirs autant que de résistances,
d'institutions autant que de contestations, de conservateurs autant
que de révolutionnaires. La question n'est jamais réglée,
réduite à une gestion technique du social (biopouvoir),
mais toujours en débat sur la place publique (de la discussion
nait la lumière). L'ordre social n'a pas de valeur en soi,
seulement pour l'individu qui en est l'acteur, mais si on peut dire
que ce sont les hommes qui font leur histoire, on ne peut oublier
que c'est l'histoire qui nous a produit. Pour connaître notre
monde, en éprouver toute la complexité et la dureté,
les contradictions et les potentialités, pas d'autre moyen
que d'essayer de le transformer collectivement, avec prudence et
détermination. La société est la condition
de l'individu mais la production de l'individu et de son autonomie
est la finalité de la société. C'est ce qui
constitue le caractère dialectique de la complexité
des rapports de l'individu et de la société, du local
au global comme de la théorie à la pratique ou du
sujet à l'objet. La théorie doit se corriger dans
la pratique et la pratique trouver sa théorie.
6. L'idéologie de l'auto-organisation
http://www.calresco.org/sos/sosfaq.htm
On a vu que l'auto-organisation pose toute une série de problèmes
: la place des finalités collectives, du rôle de l'information
et du langage, de l'autonomie, de la coordination et de la coopération
entre acteurs. Il ne s'agit pas de prétendre que les phénomènes
de sélection ou d'auto-organisation n'existent pas, en particulier
dans les organismes et les écosystèmes, mais on est
obligé de se rendre compte que malgré les espoirs
enthousiastes qu'on a pu mettre dans la généralisation
de ce concept, les applications en sont quasiment inexistantes quand
elles ne sont pas à l'origine d'échecs retentissants,
comme les illusions de la "nouvelle économie" new
age, technophile et néo-libertarienne de Kevin Kelly, qui
n'est finalement qu'une nouvelle version du darwinisme social. Ainsi
la "programmation évolutionnaire" qui paraissait
si prometteuse, ayant pu résoudre des problèmes relativement
complexes par évolution aléatoire des programmes,
et sélection des plus performants, s'est révélée
incapable de s'appliquer en fin de compte à des problèmes
"très complexes" auxquels nous sommes confrontés
(peut-être faudrait-il des temps très longs, géologiques,
pour rivaliser avec les performances biologiques).
Pourtant, l'idéologie de l'auto-organisation va jusqu'à
affirmer, avec autant d'aplomb que de légèreté,
qu'à un certain niveau de complexité tout système
devrait acquérir les propriétés des organismes
vivant, il suffirait d'atteindre ce point critique. Cette nouvelle
version de la génération spontanée est tout
ce qu'il y a de plus ridicule, et contredit par la biologie depuis
ses origines. Il faut donc porter un regard critique sur ce qui
est considéré ordinairement comme les caractéristiques
de l'auto-organisation (dont l'essentiel reste la puissance du feed-back
et de la récursivité) :
* L'absence de contrôle centralisé (compétition)
C'est le plus absurde, au moins outrancier. Il serait plus raisonnable
de parler d'une pluralité de centres de décision (ou
de contrôle distribué) et de processus initiés
par la base (bottom-up) mais on ne peut se passer complètement
d'une régulation centralisée, au moins en dernier
recours, indispensable conscience de soi politique. Il faut opposer
la coopération, qui est le principe de l'autogestion, à
cette compétition généralisée.
* Processus dynamiques (évolution temporelle)
Il est effectivement important de raisonner dynamiquement et de
se situer dans une évolution historique mais il ne peut y
avoir de dynamique sans régulation qui l'équilibre
afin de garder une indispensable stabilité et cohérence
interne.
* Fluctuations (exploration d'options multiples)
La nécessité de la souplesse ou de la flexibilité
s'impose sans doute mais là encore, il y a une limite. Il
faut pouvoir s'appuyer sur des fondations solides et une certaine
coordination des actions. Surtout, il faut pouvoir se projeter dans
l'avenir et tenir compte du long terme, pas seulement de la réalité
immédiate.
* Instabilité (renforcement positif)
L'instabilité aussi doit etre relative, et s'il est très
utile de récompenser les performances, de favoriser les actions
qui vont dans le bon sens par un feed-back positif, il ne faut pas
trop s'emballer ni détruire toute solidarité interne
au risque de tout désorganiser. La nécessité
d'un feed-back négatif, d'une homéostasie qui amortit
les fluctuations est absolument vital.
* Brisure de symétrie (réduction des degrés
de liberté)
Toute organisation implique des règles, des conventions,
des mouvements collectifs, la canalisation des flux et la transmission
de contraintes, leur intériorisation. L'autonomie d'un groupe
est directement fonction du respect de ses contraintes internes.
La perte de liberté doit bien sûr rester relative,
limite de l'autonomie assurant la cohérence globale. On peut
dire avec Michel Foucault que plus il y a de libertés, plus
il y a de pouvoirs. C'est une nécessité dialectique.
Cela ne veut pas dire qu'on ne devrait pas résister aux pouvoirs
et les subir passivement sans rétroaction.
* Equilibres multiples (variété des attracteurs)
On a vu que tout système complexe se caractérise
effectivement par une multiplicité d'états stables
et de stratégies possibles (équifinalité) mais
le choix entre elles n'est pas obligatoirement aveugle et "auto-organisé".
* Points critiques (transition de phase)
Il est sans aucun doute crucial de repérer les points de
bifurcation entre différents régimes, de changements
qualitatifs, de réorganisation globale, voire des points
de non-retour. Cela justifie plutôt la prudence, la vigilance
et la réactivité (principe de précaution),
une certaine planification plutôt que le laisser-faire.
* Ordre global (émergent des interactions locales)
L'existence de qualités globales distinctes des éléments
le constituant fait partie intégrante de la définition
d'un système. Ce n'est pas une raison, comme on l'a vu, pour
prétendre que le comportement global émerge spontanément
(inconsciemment) des interactions locales alors que, pour une grande
part, ce comportement est le résultat d'interactions globales
avec d'autres systèmes ou peut s'expliquer par une contrainte
globale voire des finalités explicites.
* Dissipation d'énergie
On sait effectivement que, la plupart du temps, organisation,
structure, complexification peuvent résister à l'entropie
grâce au flux d'énergie qui les traverse, équilibrant
leur gain de stabilité par un coût entropique externe
(le plus souvent d'origine solaire). C'est ce qu'on appelle les
structures dissipatives. C'est un point important qu'il faut prendre
en compte. Cependant des optimisations locales (niches écologiques)
peuvent se traduire par une complexification correspondant à
une optimisation de la dépense énergétique,
sans coût énergétique supplémentaire.
Les phénomènes biologiques ne sont pas assimilables
à des structures dissipatives car ils s'opposent justement
à la dissipation d'énergie.
* Redondance (insensibilité aux dégâts subis)
La redondance de l'information est primordiale pour assurer l'autonomie,
la plasticité et la solidité d'une organisation complexe
adaptative, mais il y a là aussi une dialectique subtile
entre redondance et variété pour assurer à
la fois une diversité de réactions face aux atteintes
extérieures et la stabilité de l'organisation.
* Régénération (réparation et remplacement
des pièces défectueuses)
C'est ce qui caractérise l'autopoièsis et ne se
retrouve qu'assez rarement en dehors des organismes vivants dont
c'est la spécificité. Les organisation peuvent changer
leur matériel ou leur personnel mais leur régénération
est le plus souvent catastrophique, suite à ce que Schumpeter
appelait des "destructions créatives" qui ne relèvent
donc pas du tout de l'auto-organisation. Ce qu'on appelle la résilience
est une version atténuée de la capacité de
se reconstruire après une épreuve désorganisatrice.
* Adaptation (stabilité face aux variations externes)
On a vu que l'adaptation est toujours relative et qu'il ne faut
pas être trop adapté à l'environnement immédiat
pour durer à plus long terme. Il faut distinguer en effet
l'adaptation aux petites variations ordinaires de la résistance
à des catastrophes plus exceptionnelles ou des transformations
importantes de l'environnement. L'adaptation ne relève pas
toujours de l'auto-organisation mais peut être contrainte
par l'environnement ou même planifiée d'avance.
* Complexité (multiples paramètres)
La complexité d'un système implique effectivement
l'existence de stratégies et paramètres multiples
qui peuvent être coordonnés ou concurrents. Il faut
donc éviter tout simplisme destructeur mais il n'y a là
aucune nécessité d'auto-organisation puisque l'action
simultanée en plusieurs points est beaucoup plus efficace
lorsqu'elle est coordonnée et pilotée par un centre
de décision.
* Hiérarchies (multiples niveaux auto-organisés)
On a vu que la structure arborescente des systèmes complexes
est indispensable pour en limiter la complexité. C'est une
caractéristique des systèmes finalisés bien
plus que de l'auto-organisation elle-même. L'autogestion de
chaque niveau est souhaitable, il n'est pas sûr que l'auto-organisation
soit pour autant le plus efficace aussi bien à chaque niveau
que globalement. L'autonomie doit plutôt être organisée,
mais il serait tout de même paradoxal d'identifier hiérarchies
et auto-organisation. Les structures dissipatives par exemple ne
sont pas hiérarchisées la plupart du temps et les
fractales qui peuvent en tenir lieu ne sont pas auto-organisées
non plus mais résultent d'une force extérieure à
longue portée qui rencontre des résistances locales
qui la fragmentent.
7. Le néolibéralisme de Hayek (économie et
complexité)
Le libéralisme de Hayek, Gilles Dostaler, La découverte,
2001
- La tradition libérale
L'essentiel de l'enjeu idéologique de la complexité
et de l'auto-organisation concerne l'économie caractérisée
depuis l'origine par l'idéologie du "laisser faire,
laisser passer" qui prend avec le néo-libéralisme
de Hayek les habits neufs de la complexité et d'une théorie
informationnelle de l'ordre spontané qu'on retrouve de nos
jours dans les prétentions d'une économie "naturelle"
nommée "bionomic". Ce darwinisme social n'est pas
nouveau et date de bien avant Darwin (1857), Spencer (1855), Malthus
(1799), Turgot (1759) ou même des Physiocrates (1758) qui
s'intitulaient eux-mêmes la "secte des économistes",
portant leur fanatisme et leur dogmatisme comme un flambeau. Les
théories de l'auto-organisation qui prennent modèle
sur les sociétés de fourmis ne sont que des resucées
de la fameuse "fable des abeilles" de Mandeville qui date
de 1707. Il ne faut pas considérer que ce n'est pour autant
qu'un simple habillage idéologique alors qu'il y a derrière
le jeu des intérêts un enjeu cognitif auquel il faut
s'affronter. Il est certain que l'économie a un rôle
emblématique car c'est le lieu d'émergence de la complexité
et qu'elle se caractérise par des flux d'information, d'énergie
et de matière, à la fois liés et distincts.
Le tableau économique du Dr Quesnay préfigure déjà
la théorie des systèmes, donnant un premier "modèle"
de l'économie en terme de flux et de circuit, à partir
de l'analogie avec la circulation sanguine. Bien que cela pourrait
paraître contradictoire avec cette pensée systématique,
le rôle de l'autonomie individuelle y est déjà
déterminant, disqualifiant le pouvoir central, selon Turgot,
du fait de la "faculté exclusive qu'a chaque individu
de connaître ses intérêts mieux que tout autre".
Il n'y a donc rien de neuf dans cette théorie de l'information
et des systèmes qu'on nous présente comme le dernier
des modernismes alors qu'elle date de près de 300 ans et
qu'elle reste largement pré-cybernétique. Pourtant
il y a des différences considérables puisqu'aujourd'hui
ce n'est plus tant la terre qu'il faut cultiver (secteur primaire),
ni la force de travail qu'il faut exploiter (secteur secondaire)
mais le "capital humain" qu'il faut former et entretenir,
les connaissances qu'il faut développer (tertiaire).
Pour comprendre la spécificité du néo-libéralisme,
il faut le situer historiquement. Après les Physiocrates
attachés à la terre et la matière comme seule
richesse, les économistes classiques (Smith, Ricardo, Marx)
vont porter leur attention plutôt sur le travail et l'énergie
alors, qu'à partir des néoclassiques marginalistes
(Walras, Jevons, Menger) c'est l'information et l'équilibre
qui deviennent primordiaux, information sur le prix, supposé
connu de tous, et calcul rationnel de l'homo oeconomicus dont la
demande s'ajuste au niveau des prix. Le concept d'information est
d'ailleurs évacué par les néoclassiques dès
lors qu'ils supposent l'information parfaite, de même qu'ils
réduisent l'économie marchande à une économie
de troc en faisant comme si la monnaie était neutre. Le néolibéralisme
de Hayek rompt avec ce libéralisme de l'équilibre
général d'un marché parfait et statique pour
mettre en valeur les incertitudes, la complexité, la dissymétrie
de l'information, la division de la connaissance, la multiplicité
des individus, la constitution d'ordres spontanées et leur
évolution imprédictible, posant la question de l'acquisition
des connaissances, avec ses limites, et des anticipations des acteurs,
selon leurs informations et leurs préférences. Ces
conceptions qui remontent pour une grande part aux années
1920 sont celles d'un précurseur mais témoignent des
confusions sur le concept d'information plus que de l'effort théorique
qui a suivi l'essor de la cybernétique.
L'économie classique est un mécanisme réductionniste
fondé sur l'horloge et la machine à vapeur, l'équivalence
objective du temps de travail et de la valeur d'échange,
économie de production (l'offre crée la demande),
matérialisme de l'activité et de l'énergie
où ce qui compte c'est l'exploitation des ressources, la
division du travail et la rationalisation de la production. La valeur
de base d'un produit est son coût de production.
L'économie néo-classique est un scientisme rationaliste
(utilitariste) réfutant l'objectivité de la valeur
du temps de travail en se focalisant sur la concurrence, l'intentionalité
et la subjectivité du consommateur (individualisme méthodologique),
mais dans son caractère objectif, statistique, calculable
(utilité marginale) d'équilibration des flux (équilibre
général), de phénomènes macroéconomiques
(macroscope) dont on peut faire des modèles mathématiques
(hydrauliques et thermodynamiques) où ce qui compte c'est
la circulation de l'information et des marchandises, la valeur relative
entre offres et demandes, la rareté et la compétition.
On quitte le réductionnisme au profit de la conception d'un
système ouvert, économie de la demande, de la consommation
de masse, qui aboutit à la régulation keynésienne
des flux monétaires, c'est-à-dire aussi à une
économie de croissance, de crédit et d'inflation.
Keynes introduit le dynamisme dans l'équilibre statique des
économistes marginalistes mais cette croissance ne peut être
infinie, comme Hayek le souligne, alternant inévitablement
avec des périodes de dépression (cycles de Kondratieff).
La valeur est devenue relative, fonction de la rareté et
de l'utilité
L'économie néolibérale est un scepticisme
réductionniste (individualiste) et un subjectivisme (nominalisme)
qui réfute l'objectivité de la valeur comme la perfection
de la concurrence ou de l'information. Pour Hayek, il n'y a pas
de stabilité de l'équilibre général,
plutôt un "effet accordéon" où les
excès d'un côté sont contrebalancés par
des excès de l'autre. Toute macroéconomie est impossible
pour lui, ainsi que toute possibilité de régulation
à cause de la complexité de l'économie, où
la seule chose qui compte c'est la réactivité individuelle,
la valeur d'opportunité, c'est-à-dire l'information
elle-même et les capacités cognitives de l'individu.
Economie de la connaissance où l'information est la source
de la valeur et ne se rduit pas à une simple indication du
prix. L'idée principale de Hayek est celle d'une "division
de la connaissance" comme il y a une division du travail, ce
qui implique que personne n'a une connaissance globale, la réalité
extérieure ne nous est pas donnée dont chacun ne voit
qu'un bout. C'est un individualisme et un psychologisme (issue de
von Mises) qui réfute toute moyenne ou globalisation (on
ne parle même pas de mathématisation carrèment
ridiculisée) dont les cycles économiques sont pourtant
la manifestation objective bien qu'ils restent imprévisibles.
Ce qui caractérise l'ordre spontané c'est l'absence
de contrainte étatique et de toute finalité, de même
que l'évolution économique se caractérise par
le fait que personne ne l'a voulue, qu'on ne peut la comprendre
et qu'il n'y a rien à y redire. Il faudrait ainsi refouler
comme préjugé toute tentative de donner une signification
à des phénomènes pourtant massifs et surtout
ne pas vouloir plus de justice sociale (justice qui n'existe pas
et n'a aucun sens dans ce qui n'est qu'un jeu pour Hayek qui défend
pourtant un revenu minimum, condition d'une société
élargie, échappant aux liens familiaux, et de la sécurité
publique, mais cela n'a rien à voir avec la justice). La
valeur ne tient plus qu'à la connaissance et l'occasion,
à l'individu et au moment, le système de prix étant
un système d'information dans son imperfection même,
sorte de feed-back approximatif (qui se réduit en fait à
une rente de situation, un délit d'initié, quand ce
n'est pas à une pure spéculation ou séduction
immédiate).
Selon le même principe, Solow prétendait contre toute
évidence qu'il ne pouvait savoir si la bourse était
surévaluée avant le krach de la nouvelle économie,
sous prétexte qu'il aurait fallu examiner le cours de chaque
action, entreprise par entreprise. On sait bien pourtant qu'il y
a des périodes de hausses et des périodes de baisse,
des emballements et des paniques... Pour Hayek la société
serait un organisme, et non une organisation (on a vu qu'elle est
plutôt écosystème et institution), dont l'intelligence
collective émerge de connaissances partielles identifiées
aux seuls cerveaux des individus, largement incommunicables (il
n'y aurait pas de "connaissance de la connaissance" possible),
comme si les connaissances ne pouvaient être transmises par
des textes, un langage, des systèmes de communication, comme
s'il n'y avait aucune réflexivité et que l'économie
ne nécessitait pas des "règles harmonisant les
anticipations et les comportements des agents" (Keynes). Il
y a là une sorte de divinisation des systèmes ouverts
non finalisés (à l'opposé des organismes justement)
qui amène à une neutralisation de l'information au
niveau global.
- La religion du progrès
Hayek ne va tout de même pas jusqu'à prétendre
qu'il n'y a ni règle, ni institution dans les sociétés
humaines, ce qui serait absurde. Il n'est pas libertarien et distingue
l'ordre spontané d'une ordre entièrement naturel sans
aucune finalité. L'ordre spontané comporte bien des
règles, des institutions, des finalités particulières
mais il échappe pourtant dans sa globalité à
toute volonté et dépasse la compréhension qu'on
peut en avoir. Il résulte en effet du jeu de la compétition,
et de la sélection par l'évolution des règles
les plus efficaces. Les exemples qu'il en donne vont de la société,
au langage, à la morale, au droit, au marché et à
la monnaie. La notion d'ordre spontané est inséparable
de celle d'évolution et d'une idéologie progressiste
absorbée par le moment présent. Si nous sommes trop
bêtes pour comprendre quoi que ce soit et qu'il faut laisser
l'évolution décider pour nous, c'est que l'évolution
irait toujours dans le bon sens, celui d'un progrès indiscutable
(dont on peut se demander pour qui c'est un progrès, qui
en tire avantage). Cela semble contradictoire avec la reconnaissance
par Hayek du caractère imparfait des marchés et de
l'information, ne pouvant plus prétendre réaliser
aucun optimum, aucune justice, pur fait qui s'impose à nous.
L'idéologie progressiste ne tient pas vraiment et n'a aucun
autre fondement que celle de prétendre que "tout ce
qui apparaît est bon et tout ce qui est bon apparaît"
(Debord) alors que les catastrophes écologiques et sociales
crèvent les yeux. La seule vertu de cette évolution
et de l'ordre spontané est de n'avoir été voulus
par personne, l'absence supposée de contrainte humaine, son
caractère de jeu ouvert que rien ne doit entraver.
On peut contester pourtant que la liberté du loup dans
la bergerie supprimerait les rapports de domination et que l'ordre
obtenu ainsi le serait à moindre coût. Il y a bien
dans ce progressisme du spectateur passif de sa propre histoire,
l'idée que l'évolution nous aurait mené au
stade de civilisation actuel (dont nous sommes bien sûr le
dessus du panier et dont les riches constituent l'avant-garde),
raison pour laquelle nous devrions la célébrer et
la laisser religieusement indemne de toute intervention humaine
(ce qui est bien le sens de religio en latin et non pas celui de
relier inventé par les chrétiens). Cette nouvelle
religion du progrès retrouve paradoxalement la valeur de
la tradition, de la transmission de règles éprouvées,
d'habitudes acquises qu'on ne peut justifier autrement que par le
fait que nous en avons hérité. Il est amusant de constater
combien transmission et traditions sont indispensables au progressisme,
seulement il est absurde de penser que l'histoire humaine est une
évolution aveugle qui se fait sans nous et se réduit
à des intérêts à courte vue, même
si, effectivement, la réalisation est souvent bien éloignée
de l'objectif initial des acteurs. D'ailleurs "la constitution
de la liberté", prônée par Hayek, n'a rien
d'un ordre spontané mais constitue bel et bien une construction
intellectuelle rigoureuse (pour ne pas dire un délire rationaliste)
dont la finalité est d'empêcher l'émergence
d'une finalité et d'un pouvoir social. Malgré ses
critiques du rationalisme, cette idéologie de la complexité
est donc ce qu'on peut appeler un dogmatisme anti-dogmatique qui
porte la même contradiction que l'injonction "soyez spontané",
ce que Bateson appelle Double bind et qui ne peut que nous rendre
fous.
Il est bien sûr exact que les sociétés et
la production deviennent de plus en plus complexes. Le temps de
l'économie de l'offre est dépassé dans la plupart
des domaines. L'économie de la demande est effectivement
une économie de l'information où la valeur devient
volatile et spéculative. Ce n'est qu'un degré supplémentaire
pour une complexité qui ne date pas d'hier. Depuis qu'il
y a des villes, des marchés sont devenus indispensables,
ils le sont d'autant plus dans nos sociétés diversifiées,
individualisées, fragmentées. Pour ce qui ne peut
être gratuit ou réparti entre tous, les marchés
assurent assez bien les ajustements à court terme et le retour
d'information sur les préférences des consommateurs.
On ne voit pas comment on pourrait s'en passer pour la distribution
de marchandises mais les marchés n'ont rien de naturel, sont
toujours régulés et garantis par une puissance publique
sinon ils vont au désastre ou bien aboutissent au monopole.
Il ne faut pas confondre marché et capitalisme, ni croire
que le marché devrait être le seul mode d'échange
et de rapport social, ce que Hayek appelle "catallaxie",
système d'échange supposé constituer la communauté
humaine élargie, la société ouverte qui transforme
un ennemi en ami, alors que c'est, dans toutes les sociétés
humaines, plutôt de l'ordre du don, du langage et des rites,
pas de l'ordre du marché qui n'est qu'un non-rapport social
puisqu'il se réduit à l'équivalence des marchandises,
un rapport entre choses. Loin d'être naturels, les rapports
marchands sont tout ce qu'il y a de plus artificiel et anonyme,
se substituant à de véritables rapports humains, plus
durables. Une société de marché n'a littéralement
aucun sens et cette soi-disant société ouverte n'est
qu'une destruction de la société.
- Complexité et régulation
Puisque Hayek prétend trouver dans la psychologie et la
neurologie (The Sensory Order) le fondement de sa pensée,
il est intéressant de constater comment la neurologie actuelle
parvient à des conclusions inverses des siennes. L'argument
principal, proche de la loi de variété de Ashby, est
celui d'une trop grande complexité de l'économie empêchant
tout contrôle. "Il semblerait que n'importe quel appareil
de classification doive toujours posséder un degré
de complexité plus grand que les diverses choses qu'il classe".
(1953 p74) La société étant pour Hayek un organisme
dont le degré de complexité est plus élevé
que celui du cerveau humain (ce qui est loin d'être évident),
il est donc impossible pour l'esprit de donner une explication complète
de sa nature et de son fonctionnement. C'est ce qui rend la planification
socialiste impossible, et plus généralement tous les
projets de reconstruction rationnelle des sociétés
utopiques (Le libéralisme de Hayek p 31). Cet argument a
une certaine pertinence mais on a déjà vu que la loi
de variété n'a qu'une portée relative car,
parmi ses erreurs épistémologiques, Hayek ne comprend
pas qu'un système complexe puisse avoir des comportements
simples. Surtout il est désormais réfuté par
l'observation du cerveau montrant que c'est au contraire son caractère
chaotique qui permet de piloter un système.
L'étude de phénomènes électriques communs
également à tous les neurones, à l'aide de
la dynamique non linéaire mise au point par les physiciens,
a d'autre part suggéré que l'apparence stochastique
de ces processus cache en fait un ordre sous-jacent, celui du chaos
déterministe. Le terme "déterministe" signifiant
que la dynamique en cause obéit bien à des lois mais,
que l'évolution des phénomènes concernés
est imprévisible du fait de leur sensibilité à
toute perturbation.
Henri Korn
C'est le point important. La sensibilité des systèmes
chaotiques aux conditions initiales et aux perturbations, ce qui
fait de ces systèmes des amplificateurs de perturbations,
est à la fois ce qui constitue leur capacité informationnelle
et ce qui permet de les contrôler, ce qui permet à
une structure microscopique de contrôler un phénomène
macroscopique. Bien que cela puisse paraître étonnant
à première vue, c'est ce qu'exprime pourtant l'adage
bien connu "diviser pour régner". Un cerveau ordonné,
où tous les neurones entrent en résonance est caractéristique
d'une crise d'épilepsie (ou d'orgasme) aussi incontrôlable
qu'un mouvement de foule. Les fluctuations désordonnées
permettent au contraire d'enregistrer de légères anomalies,
constituant la capacité d'acquisition de l'information, de
perception, de vigilance et de réaction, tout en permettant
de tamponner les dysfonctionnements internes mieux qu'un système
figé. Certes on ne peut prévoir ce qui va arriver
ni les résultats de notre action mais on peut cependant contrôler
rétroactivement des trajectoires chaotiques car on peut contrôler
la plupart du temps leurs cycles périodiques, malgré
l'instabilité des attracteurs, en effectuant des compensations
minimes (comme pour tenir un bâton en équilibre sur
un doigt). C'est la substitution d'une logique cybernétique,
qui se règle sur ses effets, à une simple logique
de programmation. On a besoin pour cela de bruit, de désordre
ou d'agitation et non d'un ordre trop rigide afin de garder au cerveau
sa plasticité, sa réactivité, comme un aveugle
agite sa canne en tout sens pour éviter les obstacles.
L'analogie avec une économie de marché est ici presque
totale. Ce qui est à craindre ce sont les emballements boursiers
et les mouvements collectufs, mais la multiplicité des procédures,
des institutions et des échanges donnent une grande inertie
aux processus économiques ainsi qu'une large palette d'interventions
et de régulations des équilibres systémiques.
On sait qu'une société de marché enserrée
dans les mailles de contrats innombrables est plus stable qu'une
division sociale conflictuelle trop marquée en blocs facilement
identifiables (lutte des classes à l'issue incertaine, racisme
communautariste ou régions indépendantistes). De même
la séparation des pouvoirs est une garantie de stabilité,
cependant il ne peut y avoir de régulation ni de stabilité
d'un système sans finalités plus ou moins explicites.
- Séparation des pouvoirs et finalités collectives
On aurait tort de croire que les marchés favorisent l'égalité,
comme s'ils obéissaient à l'entropie physique, alors
que la multiplication des échanges creuse au contraire les
inégalités (on ne prête qu'aux riches), accentuant
les différenciations, ce qui mène à l'extension
des monopoles (ou à l'affrontement de deux multinationales
comme Pepsi et Coca, c'est ce qu'on appelle "la loi des deux").
Le dogmatisme néolibéral, que bien peu de véritables
économistes soutiennent, en dehors de journalistes, de financiers
et d'hommes politiques, est donc fondé sur des erreurs grossières
et des utopies simplificatrices, une reconstruction artificielle
comme celle de Robinson Crusoé sur son île, système
unidimensionnel et fermé qui peut faire croire, par exemple,
que les facteurs de production seraient toujours utilisés
à plein et qu'on ne pourrait donc augmenter l'investissement
qu'au détriment de la consommation. L'existence du chômage
contredit complètement cette pétition de principe.
C'est bien parce que la politique peut mobiliser des énergies
considérables inemployées que la politique est déterminante
en économie, comme Amartya Sen ou les théories du
développement en ont fait la démonstration. Il faut
certes aussi ne pas s'illusionner sur le pouvoir politique, en reconnaître
les limites, les perversions ainsi que le coût élevé
des stratégies centralisées, les pertes d'information
et de complexité. On le constate avec les maladies auto-immunes
qui sont souvent la conséquence de réactions allergiques,
de la mobilisation du système immunitaire global (dont la
réactivité, l'intolérance est augmentée
partout par le biais, entre autres, des prostaglandines E2, au détriment
des prostaglandines E1) ce qui est parfois absolument nécessaire,
comme la fièvre, mais cause beaucoup plus de dommages que
les réactions immunitaires locales (par les lymphocytes Th1)
dirigées directement sur l'intrus. Un stress global se traduit
ainsi par une simplification (qui peut aller jusqu'à la mort)
alors qu'un stress local peut au contraire engendrer une complexification
mais on a toujours besoin de rythmes globaux comme le sommeil, c'est
une question d'équilibre et de coordination. La dimension
politique ne se réduit d'ailleurs pas à cette fonction
régulatrice mais tient surtout au langage. Les dimensions
politique et sociale du langage, de la culture et du sens sont absolument
essentielles. La politique détermine notre mode d'existence
collective et met en jeu le caractère social d'une vérité
mise en débat. Le système ou l'économie, c'est
ce qui reste quand la société a perdu sa raison d'être,
ses prétentions politiques, quand elle n'est plus humaine
et n'a plus de sens.
L'erreur la plus dangereuse est de vouloir nous persuader de notre
irresponsabilité et de l'impossibilité de construire
notre avenir, ce qui serait une "présomption fatale"
et "La route de la servitude". Sous prétexte que
la société n'a pas sa finalité en elle-même,
contrairement à un organisme ou une organisation, nous ne
pourrions pas opposer nos finalités à une évolution
inhumaine ni à l'entropie naturelle, condamnés à
mort avant que d'essayer de vivre ! "Nous devons rejeter l'illusion
d'être capables de délibérément créer
l'avenir de l'humanité [...] Telle est l'ultime conclusion
des quarante années que maintenant j'ai consacrées
à l'étude de ces problèmes, après avoir
pris conscience de l'Abus et du Déclin de la Raison qui n'ont
cessé de se poursuivre tout au long de ces décennies"
(Droit, législation et liberté, III, p182).
D'une certaine façon, Hayek est le meilleur critique des
prétentions de l'économisme mais s'il représente
bien l'idéologie de la complexité, son scepticisme
est justement ce que le concept scientifique de complexité
et la cybernétique ou la théorie des systèmes
permettent de dépasser par l'introduction de la finalité
(intentionalité, anticipation, régulation), sans compter
que la notion de projet constitue notre liberté qui nous
caractérise comme humains. Malgré la complexité
de la société, le monde des causes qui nous condamne,
la mort qui aura toujours le dernier mot, la dignité de l'homme
c'est de participer aux délibérations collectives,
s'inscrire dans l'histoire commune, être ainsi "le principe
des futurs" comme disait Aristote, donner forme à l'humanité
à venir qui dépend de nos actes et n'a pas dit son
dernier mot.
Aujourd'hui, les techniques de l'information à l'ère
du numérique qui bouleversent aussi bien la production que
la consommation, devraient permettre de passer de la violence hiérarchique
et de l'entropie des sociétés énergétiques
à une société de l'information en réseaux
plus écologique et durable, prenant en charge la responsabilité
de notre avenir. La coopération et l'investissement à
long terme pourraient supplanter ainsi la concurrence et la productivité
à court terme. Le caractère reproductible de l'information
numérisée ainsi que le caractère collectif
de sa production favorisent une logique d'abondance, de partage
et de responsabilité plutôt qu'une logique de rareté,
d'appropriation et de profit. Dans cette économie de la connaissance,
il n'y a presque plus de coût marginal mais seulement des
frais fixes d'investissement initial qui ne peuvent s'ajuster sur
un marché. Cette société de l'information est
une société vivante, hypercomplexe, où ce qui
manque justement, à cause de sa surabondance même,
c'est le savoir et l'information, mais où les réseaux
de communication permettent des modes inédits et diversifiés
d'échange, de consultation et de collaboration pour atteindre
nos objectifs collectifs.
On est dès lors obligé de privilégier la
réflexion et l'autonomie ainsi que l'évaluation de
nos actions, c'est-à-dire notre responsabilité collective,
instituant des régulations par rétroactions et donc
une production en réseaux réglée en grande
partie par la consommation mais intégrant aussi le long terme.
Pour cela, on ne peut se passer d'un projet collectif explicite
et de la solidarité sociale assurant une protection à
tous : passage de l'histoire subie à l'histoire conçue,
de l'irresponsabilité au souci des conséquences de
nos actes, investissement dans l'avenir pour donner sens à
notre existence et rendre notre monde durable malgré sa dégradation
naturelle, donner forme à l'humanité à venir.
Le principe de précaution est un retour vers le futur. Il
faut cesser de croire au progrès ou à la providence
pour prendre en main notre destin et préserver notre avenir,
résister à l'entropie au-delà de notre vie
même. Encore faudrait-il en avoir vraiment envie. C'est cela
l'enjeu de l'information et du sens, de l'inquiétude de vivre.
Il n'y a bien sûr pas tout à rejeter de Hayek et
de la théorisation des ordres spontanés, pas plus
que des théories de l'auto-organisation. Il faut simplement
leur donner des limites précises entre l'illusion qu'on peut
décider de tout et le dogmatisme s'interdisant de régler
la circulation malgré les embouteillages. Il faut exclure
du marché au moins la terre, le travail et la monnaie qui
ne peuvent absolument pas s'auto-réguler puisqu'ils ne sont
pas produits par le marché, comme le montre Karl Polanyi
(p102) pour qui la crise de 1929 et ses suites étaient la
réfutation en acte des prétentions autorégulatrices
du marché. Hayek admet lui-même qu'un certain nombre
de biens publics ne peuvent faire l'objet d'un marché (sécurité,
pollutions). Il faudrait y ajouter les activités relationnelles
et culturelles qui exigent un investissement affectif et qui relèvent
plus d'une logique de réseau que de marché, de même
que les productions immatérielles (logiciels libres), les
activités de recherche ou celles qui sont basées sur
une logique coopérative, tout ce qui ne se réduit
pas à la productivité à court terme et s'inscrit
dans un projet collectif.
Il est certes raisonnable de ne pas légiférer sur
la langue, cela ne veut pas dire qu'il n'y a jamais de raisons de
le faire ou qu'il faudrait condamner l'Espéranto par exemple.
S'imaginer que la morale et le droit résultent d'une sélection
naturelle est une absurdité alors qu'ils procèdent
de la raison et de l'histoire, tout comme les sciences. Voltaire
expliquait l'empirisme de Locke par le fait qu'il n'était
pas mathématicien car les lois mathématiques sont
universelles et ne sont pas des habitudes, la sélection aléatoire
de conduites efficaces, mais bien des conséquences rigoureuses
et nécessaires. Cependant on peut admettre que les lois ne
devraient pas être "inventées" (édictées)
mais seulement "découvertes" (justifiées).
Le législateur, fut-il un peuple supposé, n'a pas
tous les droits et il n'y a pas de libertés sans droits.
La loi ne devrait pas découler de l'autorité mais
l'autorité de la loi. Il faut tenir compte de ces critiques
d'un pouvoir arbitraire, et donc d'une "souveraineté"
populaire qui peut aboutir au totalitarisme ou, du moins, à
la dictature de la majorité, c'est-à-dire des classes
moyennes et de la génération dominante. "Laisser
la loi aux mains des gouvernants élus, c'est confier le pot
de crème à la garde du chat" (1983, p38). La
nécessité d'un Etat de Droit qui limite l'arbitraire
du pouvoir sur les individus est désormais incontournable
pour éviter le retour à la barbarie du non-droit et
au repli sur la famille ou le clan, mais cela ne peut aller jusqu'à
ôter tout pouvoir aux citoyens, toute capacité de construire
un avenir commun et de faire face aux enjeux à long terme.
Il faut certes ajouter des limites à la démocratie,
limites écologiques et politiques, une loi fondamentale instituant
une séparation des pouvoirs qui ne peuvent avoir effectivement
d'autre but que de protéger et développer l'autonomie
de chacun. Cela n'en fait ni une démocratie arbitraire livrée
à la terreur et au totalitarisme, ni une démocratie
de marché où plus rien n'est possible, mais une démocratie
cognitive au service des citoyens, capable de s'adapter, d'apprendre
et d'agir collectivement.
La privation totale de liberté est, à vrai dire,
le résultat inéluctable de la philosophie libérale
qui prétend que le pouvoir et la contrainte sont le mal,
et que la liberté exige qu'ils n'aient point de place dans
une communauté humaine. Rien de tel n'est possible ; on s'en
aperçoit bien dans une société complexe. Reste
deux possibilités seulement : ou bien demeurer fidèle
à une idée illusoire de liberté et nier la
réalité de la société, ou bien accepter
cette réalité et rejeter l'idée de liberté.
La première solution est la conclusion du tenant du libéralisme
économique, la seconde celle du fasciste. p330
Alors que la fasciste se résigne à abandonner la liberté
et glorifie le pouvoir qui est la réalité de la société,
le socialiste se résigne à cette réalité-là
et, malgré cette réalité, prend en charge l'exigence
de liberté. L'homme atteint la maturité et devient
capable d'exister comme un être humain dans une société
complexe. p333
Aussi longtemps qu'il est fidèle à sa tâche
de créer plus de liberté pour tous, il n'a pas à
craindre que le pouvoir ou la planification s'opposent à
lui et détruisent la liberté qu'il est en train de
construire par leur intermédiaire. Tel est le sens de la
liberté dans une société complexe : elle nous
donne toute la certitude dont nous avons besoin.
Karl Polanyi, La grande transformation, p334 (fin du livre)
F. L'apprentissage de la complexité (organisation apprenante
et direction par objectif)
Souvenons-nous que l'avenir n'est pas nôtre, ni absolument
non nôtre, afin que nous ne l'attendions pas absolument comme
à venir, et que nous n'espérions pas l'éviter
comme non à venir.
Epicure
Quelles sont les conséquences pratiques que nous devons
tirer de l'émergence de ce concept de complexité ?
Quelle doit être notre rétroaction à cette information
? Les préjugés dominants, on l'a vu, sont ceux de
l'idéologie de la complexité qui renonce à
toute régulation et se recroqueville sur l'individu isolé
et sans repères dans un monde menaçant et immaîtrisable,
livré sans défense à l'entropie. Ceux qui ont
affaire à la gestion de cette complexité comme les
entreprises et les spécialistes du management, en tirent
des conclusions pratiques inverses et largement partagées
désormais, incitant à la direction par objectif, la
modélisation, la réactivité, l'échange
d'information, la diversification, l'autonomie et la décentralisation,
l'innovation, la gestion des connaissances, l'organisation apprenante
et la conduite du changement. En dehors même de nos sociétés
ou des entreprises, le développement de l'informatique et
des communications nous confronte de plus en plus concrètement
à la complexité, que ce soit dans les interfaces homme-machine,
les réseaux, la robotique, l'intelligence artificielle, la
vie artificielle... Il ne faudrait pas qu'à se tromper de
niveau, tout cela n'enfante quelque Frankestein, voire un nouveau
biologisme fascisant !
1. La société par projet
La société par projet, où Luc Boltanski ne
voit qu'un "nouvel esprit du capitalisme", ne s'est imposée
qu'assez récemment devant la complexité de l'économie,
mais la gestion par projet n'est pas si nouvelle puisqu'elle commence
dans l'architecture, à la Renaissance, avec les maîtres
d'oeuvre. On ne parle plus aujourd'hui que de chef de projet, de
pilotage par projet, de tableau de bord, de recherche opérationnelle,
d'évaluation, d'implication des acteurs et de réseaux.
Les entreprises sont effectivement, comme les associations d'ailleurs,
des sociétés par projet, sociétés transitoires
qui n'ont plus rien de naturel ou de familial et rassemblent des
énergies ou compétences dans un but commun. On a vu
qu'un système complexe qui n'a pas de finalité se
dégrade sous l'effet de l'entropie mais l'intérêt
privé ne suffit pas pour assurer la durabilité d'une
société. Il faut pour cela une culture d'entreprise,
un langage commun et surtout une mission commune, définir
les finalités collectives. On ne peut se contenter de répartir
des moyens, il faut se régler plutôt sur les résultats.
Les entreprises ne sont pas des marchés mais des structures
hiérarchiques opérationnelles. Tout leur intérêt
est dans l'assemblage et la coopération des compétences
(division du travail), les stratégies dites "gagnant-gagnant",
la plus ou moins grande part d'autogestion devant laisser le plus
d'autonomie aux acteurs pour atteindre les objectifs collectifs.
La qualité des relations entre les divers intervenants y
est absolument cruciale. Une équipe soudée est une
condition indispensable pour atteindre ses objectifs. Les relations
sociales sont le fondement de toute entreprise humaine, on ne saurait
le négliger. Il faut pouvoir faire confiance et donc aussi
gagner la confiance de tous. Plus on doit affronter des organisations
complexes et plus il faut permettre des ajustements au plus près
du terrain, fluidifier l'information, adapter et diversifier les
approches, faire preuve de pragmatisme et de souplesse, appliquer
le principe de la moindre contrainte. L'information libère
l'initiative alors que la discipline la restreint. Il ne s'agit
plus ni de commander, ni de programmer, ni même de contrôler,
mais plutôt de favoriser la synergie des compétences
et des connaissances disponibles, définir et faire partager
des référents communs qui mobilisent et font sens,
investir dans l'avenir.
2. Exploration, modélisation, simulation
Ce n'est pas parce que la carte n'est pas le territoire qu'on
peut se passer de carte pour s'y retrouver. On pense toujours par
grilles ou par modèles, utiles parce que simplificateurs
et incomplets, encore faut-il en être conscient. C'est la
première conséquence de la complexité : faire
des modèles en ayant conscience de leurs limites mais faire
des modèles, c'est d'abord expliciter ses finalités
et hiérarchiser ses priorités. Le prescriptif précède
le descriptif et le prédictif. La fonction des modèles
est toujours de guider l'action en construisant des scénarios.
C'est une aide à la décision.
Une fois définis nos objectifs, il y a une phase d'exploration
pour déterminer notre domaine d'interaction (la "niche
écologique", les "avantages concurrentiels",
les ressources de l'environnement physique, biologique, technique,
économique, humain), ainsi que les variables sur lesquelles
on peut agir, les relations entre éléments, la circulation
des flux et les points critiques, les contraintes de structure,
les régularités sur lesquelles on peut construire
des procédures et les singularités justifiant une
veille constante avec une grande réactivité pour éviter
les catastrophes ou saisir les opportunités ; puis vient
la phase de modélisation proprement dite, utilisant largement
la figuration et l'analogie (indispensable même s'il faut
s'en méfier) pour aboutir ensuite à des simulations
permettant le choix d'une stratégie qui doit assurer reproduction
et développement en tenant compte de l'équilibre des
flux et de la reconstitution des ressources autant internes qu'externes.
La difficulté est de visualiser ce qu'on peut en savoir tout
en soulignant les risques et les incertitudes qui nous menacent.
Les systèmes non-linéaires ayant des comportements
discontinus, voire chaotiques, ne peuvent être représentés
simplement. L'idée de l'espace des phases est de regrouper
tout ce qu'il faut savoir sur le système à un instant
donné pour déterminer ce qu'il adviendra ultérieurement.
Ce qui comprend, déjà de quoi fixer l'état
du système, c'est à dire autant de variables que le
degré de liberté, autant de dérivés
de variables que de variables, et enfin tous les paramètres
définissant le système. On élimine les variables
qui ne dépendent pas du temps, on trace les trajectoires
dans l'espace des phases, en fonction du temps, ou bien on examine
des "sections de Poincaré" périodiquement.
Il faut relativiser la "Loi de variété requise"
énoncée par Ashby car si on peut admettre que, dans
l'idéal, "pour contrôler un système donné
il faut disposer d'un contrôle dont la variété
est au moins égale à la variété de ce
système", il admet lui-même qu'il n'est pas nécessaire
de connaître entièrement un système pour le
maîtriser. On s'expose sans doute à des erreurs, des
surprises, des approximations, il faut en être bien conscient,
mais on arrive le plus souvent à une gestion assez efficace,
bien qu'on ne puisse prétendre éviter tout le temps
les catastrophes, ce qui est la justification du principe de précaution.
3. Rétroaction, évaluation, correction
Il faut insister sur l'incertitude qui caractérise tout
système complexe, mais pas toujours de la même façon.
Elle peut venir de son environnement, de l'imprécision des
mesures, du trop grand nombre d'éléments, voire des
effets de seuil ou même du caractère récursif
de certains phénomènes physiques comme les tourbillons.
On parle alors de chaos déterministe. C'est tout autre chose
que l'intervention d'une boucle de rétroaction, avec ses
délais de réponse, ou le caractère indécis
d'une lutte, l'autonomie de réaction des individus, qui relèvent
plutôt de la Théorie des jeux. Dans ces cas, entrent
en jeu, en plus du caractère toujours imparfait de l'information,
l'imprévisibilité de nos actions et donc le passé
des acteurs, leurs motivations, leurs relations multiples, multidimensionnelles,
se répercutant sur différents niveaux, sans oublier
l'intervention de l'imaginaire, le sentiment de justice et le poids
des mots.
Ce caractère imparfait de l'information ne suffit pas à
supprimer sa valeur informative mais oblige à sa constante
correction, à l'évaluation des conséquences
de notre action, à tenir compte des rétroactions des
personnes concernées, à développer nos capacités
d'apprentissage collectif. Il ne faut jamais s'imaginer que notre
bonne volonté suffit mais se persuader plutôt que cela
ne marchera pas comme on le voulait, être attentif aux ratés,
aux conséquences non voulues de nos actions. Ce n'est pas
une raison pour ne rien faire mais pour avancer avec prudence, pas
à pas, en adoptant quand c'est possible une démarche
incrémentale (pas de "tout ou rien"). Se donner
une obligation de résultat, c'est se donner un droit à
l'erreur et le devoir de corriger le tir quand cela tourne mal.
Ce n'est pas une mince affaire et sans doute le principal obstacle
à vaincre tellement il est difficile d'admettre son erreur
et de changer une stratégie. La première chose à
faire est de se demander ce qu'on fera si on échoue, car
on échouera c'est certain comme tous les artistes et les
explorateurs, cela ne doit ni nous décourager ni nous empêcher
de finir par y arriver. Les séances d'autocritique ne sont
sans doute pas la meilleure façon de surmonter le conformisme
et l'inertie du jugement, l'apprentissage collectif dépend
toujours de la lucidité et du courage de chacun (la mobilisation
de la subjectivité) mais aussi de la circulation de l'information.
4. Circulation de l'information, dialogue et diversification
Non seulement l'information est incertaine mais elle est presque
toujours dissymétrique. Contrairement à l'image de
l'hologramme, les individus ne partagent pas tous la même
information, il y a plutôt perte d'information, imperfection
et inégalités des informations réparties. Il
faut donc s'attacher à la fiabilité des communications,
la correction d'erreurs, ainsi qu'à la circulation et la
répartition de l'information dans une organisation complexe,
avec la conscience pourtant de ses limitations incontournables.
Cette perte n'est d'ailleurs pas uniquement négative et
participe à l'indispensable diversité. L'information
doit mourir ou s'effacer périodiquement, cela fait partie
de son destin d'événement improbable lié aux
incertitudes de la complexité. La notion de multitudes peut
incarner cette différenciation des éléments
d'un système complexe, ce qu'on peut appeler sa largeur de
spectre ou sa marge de tolérance, réfutant toute causalité
mécanique au profit d'une logique floue ou d'une "science
de l'imprécis" (A. Moles). Même s'il n'est ni
possible ni vraiment souhaitable de supprimer toute perte d'information,
l'inégale répartition de l'information doit nous inciter
à l'échange, la communication et le dialogue, voire
le "désaccord fécond". C'est une conséquence
directe de la complexité et de l'imperfection de l'information.
L'imprévisibilité des systèmes vivants est
liée aussi à ses capacités créatives,
aux potentialités de fonctions supplémentaires qui
semblent d'abord superflues, variété de fonctions
en réserve qui peuvent être activées à
l'occasion de bouleversements de l'environnement. S'il y a bien
essais, erreurs, créations et éliminations, il ne
faut pas avoir une vue trop simpliste et immédiate du processus,
comme l'idéologie libérale, alors qu'une création
d'abord inutile à court terme peut être décisive
à plus long terme. Il y a certes compétition entre
différents attracteurs, différentes solutions à
éprouver, mais surtout la biodiversité recèle
en soi un potentiel adaptatif (du moins jusqu'à un certain
seuil, là aussi il y a une limite à la "variété
requise").
L'imperfection de la sélection à court terme est
donc un gage de durée car être trop adapté à
un environnement c'est disparaître avec lui dès qu'il
se transforme. Il ne faut pas oublier que l'homme a conquis la planète
dans sa nudité, sa fragilité, son inadaptation même.
Non seulement la diversité doit être reconnue comme
une richesse mais plus encore on doit favoriser et développer
activement cette diversification. C'est une autre conséquence
de la complexité : diversité et innovation, générosité
et fragilité (garder la fragilité comme sensibilité
aux conditions extérieures, information vitale mais il faut
pour cela protéger cette fragilité et y répondre),
combiner l'évaluation des résultats avec l'investissement
dans l'avenir.
5. S'inscrire dans une histoire
En tant que concept relié à l'incertitude, la complexité
est inséparable de la connaissance (de l'épistémologie
constructiviste) mais plus encore de l'action en milieu incertain
et de la stratégie, voire de l'éthique. Pour Hayek
et son idéologie de la complexité, celle-ci découragerait
toute velléité de connaissance et "la présomption
fatale" de vouloir maîtriser son destin, comme si on
ne devait tenir aucun compte des informations en notre possession
sous prétexte qu'elles sont imparfaites, comme si l'incertitude
annulait l'information, comme si on ne voyait pas venir les catastrophes
ou comme si le relativisme des positions impliquait qu'il n'y ait
aucun monde commun, enfermant chacun dans ses représentations
comme dans notre sommeil ("Eveillés, ils dorment"
disait Héraclite). Plus raisonnablement on peut reconnaître,
comme la philo-sophie, le caractère imparfait, incomplet,
inachevé de notre connaissance et tenir compte de l'influence
de l'observateur sur l'observé (connais-toi toi-même).
Ce n'est pas du tout la même chose que de réduire à
néant tout ce qu'on peut connaître.
Dès lors sans négliger la puissance démesurée
de la technique, il faut reconnaître que nos savoirs sont
des résultats provisoires, constructivisme historique d'une
approximation qui s'affine et peut s'améliorer mais reste
dépendante des savoirs accumulés et du chemin parcouru
(c'est pour cela que le faux est un moment du vrai). L'apprentissage
est un processus cumulatif, on ne part jamais de zéro même
s'il faut sans arrêt se remettre en cause et intégrer
de nouvelles connaissances. Il n'y a pas que des flux d'informations,
des innovations radicalement nouvelles, des modèles arbitraires
mais une accumulation patiente d'expériences et de savoirs.
Vouloir l'ignorer c'est répéter les mêmes erreurs,
revenir en arrière. L'imperfection de l'information doit
nous inciter à tenir compte du passé et de l'héritage
de solutions éprouvées. Pas d'autre moyen que de s'appuyer
sur le passé pour construire l'avenir. Il n'y a pas d'innovation
et de progrès des connaissances sans continuité, redondances
et répétitions, de même que notre existence
ne prend sens qu'à s'inscrire dans une histoire. Il est paradoxal
que la philosophie post-moderne prétende qu'il n'y ait plus
de grand récit alors que la science introduit de plus en
plus la narration dans le savoir, du Big Bang à l'évolution
et au cognitivisme. Se situer dans une histoire, ce n'est pas oublier
qu'elle est une suite de ruptures et la suivre passivement au nom
d'un progressisme béat mais, au contraire, la corriger sans
cesse, y participer, s'y opposer même souvent, en changer
le cours, imprimer notre marque, continuer notre apprentissage collectif
et renouveler notre interrogation sur le sens de l'aventure humaine.
6. Dialectique de l'organisation apprenante
Si la construction d'un consensus est indispensable à une
société par projet, il faut bien prendre garde de
ne pas éliminer tout dissensus ou opposition, c'est-à-dire
toute capacité d'innovation et d'évolution. On ne
peut rêver à une véritable symbiose, assimilation
d'une organisation à un organisme et qui tient plutôt
du cauchemar. On a souvent opposée la pensée systémique
à une vision conflictuelle de l'entreprise ou de la société,
alors que la pensée complexe réintroduit la nécessité
du conflit, sa fonction régulatrice (Simmel). On a besoin
d'un peu de désordre pour rester mobile et réduire
l'entropie. La dialectique implique qu'il n'y a pas de bien qui
ne contienne quelque mal. Il faut donc accepter les conflits et
rechercher des compromis. Le droit à l'opposition ou à
l'erreur sont primordiaux. L'autonomie des acteurs n'est pas donnée
mais doit être construite, intégrée dans les
procédures et garantie clairement.
Bien sûr toute autonomie doit comporter des rétroactions,
même si elles sont de moins en moins directes. En effet les
performances étant de plus en plus globales, il est devenu
impossible la plupart du temps d'évaluer l'apport de chacun.
Pas d'autre moyen donc que de laisser de grandes marges de manoeuvre
et de faire circuler l'information sur les performances globales,
l'écart par rapport aux objectifs, tout en étant attentif
aux réactions négatives comme aux réactions
positives. Mieux, il faudrait encourager la formulation des critiques
et propositions (ce que tentent de faire les "cercles de qualité"
mais en oubliant trop souvent d'offrir des contreparties).
L'information comme la complexité et l'apprentissage sont
bien des concepts dialectiques puisqu'ils nécessitent de
prévoir l'imprévisible et d'intégrer l'improbable.
L'intelligence et l'adaptation impliquent en même temps le
savoir comme répétition et le non-savoir comme apprentissage,
l'attention à l'événement, à la nouveauté,
à l'ex-sistence de la vérité au savoir. C'est
ce qui condamne tout dirigisme autoritaire, dogmatisme ou idéologie,
et nous engage à une gouvernance prudente laissant la plus
grande autonomie aux acteurs. On peut définir avec Pierre
Calame cette gouvernance comme "l'art de construire dans les
sociétés humaines plus d'unité, plus de liberté
et plus de diversité".
Il ne faut pas tant prétendre résoudre les problèmes
une fois pour toutes que tenter de traiter la question, d'améliorer
la situation, de réduire les risques en adaptant nos réactions
à leur effet éprouvé et les possibilités
du moment sans perdre de vue le long terme. C'est le principe de
la direction par objectif et de l'organisation apprenante qui devraient
être ceux d'une démocratie cognitive à construire
pour faire face aux problèmes écologiques et sociaux.
Les seuls discours sérieux sont ceux de réduction
des inégalités, d'effort de démocratisation
et de construction de l'autonomie de chacun, pas ceux qui considèrent
comme un fait acquis égalité, démocratie et
autonomie.
Il ne s'agit pas de se payer de mots et se complaire dans l'idéologie
ou les bons sentiments mais de s'affronter à la réalité,
obtenir des rétroactions, évaluer les conséquences
de nos actions, corriger le tir et ajuster les moyens à leurs
effets. Plutôt que de voter un budget on devrait pouvoir mobiliser
dynamiquement les ressources nécessaires en fonction de l'objectif
à atteindre. Il faut toujours partir de la fin, d'une obligation
de résultat. Ainsi, il faut savoir que construire des prisons
c'est les remplir, c'est déterminer la part de la population
qu'on veut emprisonner (ce que Foucault a bien mis en évidence
et que j'ai appelé l'écologie des prisons).
Remarquons que selon cette logique on devrait sans doute privilégier
l'évaluation des performances et les rémunérations
aux résultats (plutôt que la rémunération
aux diplômes ou au grade hiérarchique). Cela ne serait
pas choquant s'il s'agissait d'un sursalaire ayant valeur d'encouragement,
de feed-back positif ne brisant pas toute égalité
et solidarité des acteurs, alors que c'est à la fois
inhumain et contre-productif lorsqu'on renonce pour cela à
donner à tous les moyens de vivre et de se former (ou de
maintenir au moins ses capacités) en voulant appliquer une
trop grande proportionnalité entre la rémunération
et la productivité à court terme, ce qui est, on l'a
vu, largement illusoire puisque les performances sont de plus en
plus globales, et ce qui, de plus, désorganise le système
en supprimant toute stabilité et confiance. La flexibilité,
la mobilité et la plasticité d'une organisation lui
sont indispensables pour s'adapter mais ne peuvent se généraliser
puisqu'un système repose sur la robustesse de ses relations
et la capacité de se projeter dans l'avenir. Une bonne gouvernance
exige la prise en compte du long terme, ce qui est toujours difficile
face aux urgences du moment. Il y a un équilibre antagoniste
à trouver entre continuité et changement, reproduction
et adaptation, comme entre fermeture et ouverture, unité
et diversité, court et long terme.
Afin d'éviter les interprétations courantes d'une
dialectique qui prétendrait supprimer les contradictions
dans une synthèse finale, Edgar Morin a cru devoir reprendre
le terme de dialogique pour désigner l'interaction de forces
complémentaires, concurrentes et antagonistes en équilibre
instable assurant un certain type de régulation, ce qu'on
appelle en biologie les systèmes opposants. En fait, si on
ne peut accuser Hegel de supprimer la contradiction puisqu'il en
fait au contraire le principe de sa philosophie, on pourrait sans
doute en faire plus justement reproche à un certain marxisme
avec son illusion d'une société sans classe et d'une
résolution finale de l'histoire. Cependant les maoïstes
prétendaient que si l'un se divise en deux, jamais deux ne
refera un...
7. La conduite du changement
La question de la conduite du changement et du passage d'un système
à un autre (ce que les marxistes appelaient le problème
de la transition) est elle-même complexe. Les interactions
entre transformations locales et globales ne sont pas simples. Pour
certains, il ne pourrait y avoir d'optimisation locale car on ne
ferait ainsi que créer un goulot d'étranglement. Tout
changement devrait être global. Pourtant, un processus de
complexification est forcément local et n'est pas tant destiné
à augmenter la production qu'à réduire la dépense
d'énergie, mais il faut bien sûr tenir compte aussi
du circuit global et des risques systémiques, ne pas rester
dans son coin, se mettre en réseaux. Il ne peut y avoir d'optimisation
globale sans une mobilisation générale, c'est un fait.
Il y a bien nécessité de la transmission d'une nouvelle
direction à l'ensemble du système, voire une réorganisation
sur cet objectif. Le préalable est donc de s'accorder sur
de nouveaux principes d'organisation. D'un autre côté
les réactions globales sont toujours traumatisantes (révolution
sociale ou choc immunitaire) et cette réorganisation ne peut
pas être immédiate : plus on globalise et plus l'inertie
est importante. La nouvelle orientation ne peut être effective
s'il n'y a pas d'autonomie des acteurs ni d'adaptations locales
spécifiques à leur contexte particulier. Ainsi, on
ne construit pas une économie alternative en un jour ou par
décret (voir les alternatives locales à la globalisation).
Il faut prendre conscience de toutes ces difficultés et des
étapes indispensables.
Les problèmes de communication sont un des plus grands
obstacles lorsqu'il s'agit d'un changement de paradigme, d'objectif,
d'organisation sur de nouvelles bases, de nouvelles conceptions
de la justice sociale, de nouveaux principes de répartition.
Les malentendus sont légions d'autant qu'il faut reconstruire
par le bas, par les plus pauvres qui sont le fondement de toute
société et qu'il faut pour cela que chacun sorte de
son milieu, de ses préjugés, de ses habitudes voire
de sa bonne conscience ou de ses sentiments de supériorité.
La question est largement idéologique et cognitive, d'accéder
à un nouveau stade cognitif, ce que certains appellent l'intelligence
collective mais qui n'est encore qu'un projet, un espoir permis
par les technologies de l'information mais auquel toutes les pesanteurs
sociales s'opposent.
Il n'y a pas de plus grande illusion que de s'imaginer qu'une
transformation globale puisse venir d'une transformation individuelle.
Vieille croyance religieuse ou moraliste. C'est bien le contraire,
les modes et mouvements historiques ou les changements d'organisation
peuvent nous changer complètement. Bien sûr nous pouvons
influencer ce changement par nos attitudes, nos valeurs, nos résistances,
et d'abord en y participant, ou non. C'est la raison de l'action
politique. Le caractère non-linéaire de l'information,
sans aucune proportionnalité entre l'effet de l'information
et les forces mobilisées, a certes pour conséquence
qu'un individu ou une minorité peuvent tout faire basculer
mais cela ne signifie par que le changement social dépende
d'une transformation personnelle mais plutôt de l'engagement
dans les mouvements sociaux, d'une information ou formule pertinente
qui s'impose soudain à tous avec la force de l'évidence.
Ce qu'il nous faut ce n'est pas tant un homme nouveau introuvable
qu'un objectif clair, juste et motivant ainsi que la construction
des conditions sociales de l'autonomie des acteurs et de leur participation
au projet commun. Ce qu'il faut, c'est voir les choses en face et
ne pas nous illusionner sur nous-mêmes. Si on a bien besoin
d'une transformation personnelle pour réussir une transformation
collective, ce serait de reconnaître nos erreurs et notre
ignorance, accepter de faire notre auto-critique et sortir de notre
bulle, mais c'est toujours le plus difficile et ne sera jamais acquis.
Le destin de la psychanalyse est ici exemplaire d'une pratique subversive
qui devient normalisatrice en s'institutionnalisant, le couvercle
entrouvert retombant plus lourdement encore et l'analyse du transfert
se retournant en réseaux transférentiels comme Lacan
l'a montré dans sa "situation de la psychanalyse en
1956". Les transformations personnelles ne peuvent s'attaquer
qu'aux "excès" et non déboucher sur une
transformations systémique. Il faut retenir que les changements
se font au niveau individuel sous l'influence d'une demande sociale,
reliés à une transformation collective et la construction
d'un monde commun, mais ils sont toujours fragiles et, surtout,
il ne faut jamais se fier à la bonne volonté des pouvoirs.
Le logos est commun bien que la plupart vivent comme s'ils avaient
une pensée propre
Parler avec intelligence consiste à s'appuyer sur ce qui
est commun à tous.
Héraclite
C'est cette notion de boucle qui fait que le local et le global
ne sont pas séparables. Le global va contraindre et même
définir les agents locaux et, en même temps, les agents
locaux sont les seuls responsables de l'émergence de la totalité.
Francisco Varela
La complexité, vertiges et promesses, Réda Benkirane,
Le pommier, 2002
L'enjeu du concept de complexité est loin d'être
seulement théorique ou scientifique, il est politique (libéralisme
ou régulation), cognitif (scepticisme ou philosophie) et
même vital (irresponsabilité ou principe de précaution)
aussi bien dans les domaines économique ou écologique
que médical. L'idéologie de la complexité et
le scepticisme sont un obstacle à des réactions efficaces,
tout autant que les idéologies dogmatiques ou la démagogie.
Bien que son inscription dans la Physique constitue un progrès
cognitif qu'il sera difficile d'oublier, le sommeil de la raison
peut recouvrir encore sous de grands principes la place de l'ignorance
dans le savoir. Il faudra du temps sans doute pour que cette nouvelle
évidence pénètre les consciences et sorte des
confusions précipitées qu'elle a provoquées
d'abord. Les menaces écologiques n'attendent pas, hélas,
ni l'urgence de nouvelles régulations sociales et d'une régénération
de nos institutions. Les bonnes intentions ne suffiront pas, ni
de changer nos consommations, ni de prendre ses désirs pour
la réalité ou de "sauter comme des cabris",
encore moins les violences extrémistes ou un volontarisme
trop simplificateur. Le rôle de l'information dans la complexité
de la vie doit nous inciter à le dire, à transmettre
ce que nous en savons et formuler quelles sont nos finalités
humaines, construire un projet collectif pour en tirer les conséquences
politiques d'abord au niveau local, tout en continuant à
scruter, avec inquiétude autant qu'espoir, les signes de
l'avenir.
Annexe : Principes d'action en environnement complexe
On peut comparer les principes que Joël de Rosnay déduisait
de la théorie des systèmes en 1975 avec ceux qu'un
cabinet de conseil propose aujourd'hui pour gérer la complexité
ou un spécialiste du management pour une entreprise écologiquement
durable. On verra qu'ils se recoupent largement. Il faut d'abord
admettre que l'information est la première des ressources
des organisations apprenantes. Ensuite il faut faire preuve de pragmatisme,
tenir compte des différentes temporalités, alternant
de petits ajustements et des réorganisations globales (changement
de paradigme, nouvelles pratiques). Il est important de raisonner
par modèles et analogies ainsi que de donner toute sa place
à la négociation en réduisant les coûts
de transaction, mais il faut assurer aussi la reproduction et la
durabilité de son environnement et de ses ressources.
- Les approches analytique et systémique (Joël de
Rosnay, Le Macroscope)
Approche analytique
Approche systémique
Isole: se concentre sur le éléments Relie: se concentre
sur les interactions entre les éléments.
Considère la nature des interactions. Considère les
effets des interactions
S'appuie sur la précision des détails. S'appuie sur
la perception globale.
Modifie une variable à la fois. Modifie des groupes de variables
simultanément.
Indépendante de la durée: les phénomènes
considérés sont réversibles. Intègre
la durée et l'irréversibilité.
La validation des faits se réalise par la preuve expérimentale
dans le cadre d'une théorie. La validation des faits se réalise
par comparaison du fonctionnement du modèle avec la réalité.
Modèles précis et détaillés, mais difficilement
utilisables dans l'action (exemple: modèles économétriques).
Modèles insuffisamment rigoureux pour servir de base de connaissances,
mais utilisables dans la décision et l'action (exemple: modèles
du Club de Rome).
Approche efficace lorsque les interactions sont linéaires
et faibles. Approche efficace lorsque les interactions sont non
linéaires et fortes.
Conduit à un enseignement par discipline (juxta-disciplinaire).
Conduit à un enseignement pluridisciplinaire.
Conduit à une action programmée dans son détail.
Conduit à une action par objectifs.
Connaissance des détails, buts mal définis. Connaissance
des buts, détails flous.
- Les dix commandements de l'approche systémique (Joël
de Rosnay, Le Macroscope, p132) :
1. Conserver la variété
2. Ne pas ouvrir les boucles de régulation (pas de rupture
des cycles naturels)
3. Rechercher les points d'amplification (points sensibles, maillon
faible, goulot d'étranglement)
4. Rétablir les équilibres par la décentralisation
5. Savoir maintenir les contraintes (les limites)
6. Différencier pour mieux intégrer
7. Pour évoluer : se laisser agresser (adaptation)
8. Préférer les objectifs à la programmation
détaillée
9. Savoir utiliser l'énergie de commande (répartition
de l'information)
10. Respecter les temps de réponse
- Appréhender le management par les sciences de la complexité
* Définir une stratégie opérationnelle
* Maîtriser le temps
* Trouver le bon niveau de "globalité"
* Oeuvrer pour une subsidiarité dans la cohérence
* Privilégier la logique de coopération
* Accepter la prise de risque
* Accepter le désordre
* Assembler
* Choisir les stratégies de rupture
* Chercher la diversité et la complémentarité
des intelligences
* Privilégier l'information
- L'entreprise durable sur le plan écologique doit (Thomas
Gladwin)
- supprimer tous ses rejets toxiques dans la biosphère
- exploiter les ressources renouvelables à un rythme égal
ou inférieur à celui de leur renouvellement
- préserver au maximum la biodiversité
- chercher à restaurer les écosystèmes qu'elle
a endommagés
- puiser dans les ressources non renouvelables, comme le pétrole,
à une vitesse inférieure à celle nécessaire
pour créer des substituts renouvelables offrant des services
équivalents
- réduire constamment les risques et les dangers
- "dématérialiser" en remplaçant
1a matière, par l'information
- enfin, réviser ses processus et ses produits pour les concevoir
sous forme de flux matériels cycliques, fermant ainsi la
boucle des matières.
Le concept d'information
L'improbable miracle d'exister
L'impossible liberté
les alternatives locales à la globalisation
Progrès, évolution et adaptation
La communication entre esprit et corps (Rossi)
Les écosystèmes
Economie et écologie
Henri Laborit, La nouvelle grille
Individu et société
Liens sur la complexité (en anglais) :
http://www.brint.com/Systems.htm
Liens sur l'autopoiésis (Maturana, Varela, etc.) :
http://www.informatik.umu.se/~rwhit/ReadingRoom.html
Une théorie libertarienne (critiquable) des utopies réalisables
basées sur de petits groupes et un feed-back continu :
http://www.lyber-eclat.net/lyber/friedman/utopies.html
Jean Zin 01/05/03
http://perso.orange.fr/marxiens/sciences/complexi.htm
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