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Origine : http://www.parutions.com/?pid=1&rid=1&srid=121&ida=3666
Petite fille, Isabelle est déjà affamée de
savoir et n’a de cesse de s’étonner de la force
du monde. Les chiffres infinis l’ensorcellent (sa première
nuit blanche, elle la passera à tenter d’assécher
la réserve pourtant inépuisable des nombres), tout
autant que les mains puissantes des hommes, en quoi elle croit reconnaître
la vigueur d’un Barbe-Bleue qui la fascine. Puisqu’il
n’y a pas de rencontres fortuites, mais seulement des inspirations
déguisées en hasards, Isabelle ouvre un jour le livre
de Georges Bataille, Le Procès de Gilles de Rais. Le livre
la bouleverse. Ainsi Barbe-Bleue a bel et bien existé. Ou
du moins a-t-on rapproché la figure du conte de Perrault
et celle du personnage historique, vaillant guerrier, compagnon
de Jeanne d’Arc, maréchal de France, seigneur de toute
une région et… monstrueux violeur et assassin de dizaines
de jeunes garçons. « Devant les crimes de Gilles de
Rais, nous avons le sentiment, fût-il trompeur, d'un sommet
», écrit Bataille. Comment, moralement, envisager le
crime comme un « sommet » ? Bataille, qui a aussi écrit,
ailleurs, que Dieu est « l’innocence du mal »,
au-delà du mal.
Le mal, la liberté, l’appétit de vie qu’est
le désir sous toutes ses formes, la foi, qui n’est
peut-être qu’un de ses avatars : voilà les thèmes
qui nourrissent Le Cœur de l’ogre. L’ogre, bien
sûr, c’est Gilles de Rais, leitmotiv du livre d’Isabelle
Sorente. L’auteur tantôt le met en scène, tantôt
se met en scène à travers lui, ou en fait le point
de fuite de ses réflexions. Mais l’ogre, à bien
y réfléchir, est en nous à chaque fois que
l’appétit vital est là. Et il peut éveiller
en nous le pire comme le meilleur. Si Gilles de Rais, cette force
de la nature, intoxiqué de liberté dès le plus
jeune âge, est allé jusqu’à commettre
de telles horreurs, en quoi, pourquoi serions-nous à l’abri
? «Monomane, Gilles de Rais partage en cela le sort des ogres
contemporains traqués par les programmes de marketing, ciblés
dans leurs manies et leurs désirs, nourris et gavés
d’images appétitives. L’ogre moderne […],
qu’il soit obèse, goinfre d’hypnose télévisée,
de séries, de vidéos, client cyclothymique de bordel,
avide d’antidépresseurs, gavé d’alcool,
de coke, de shit, ?workaholic?, ?pornoholic?, pédophile voulant
?se divertir?, harceleur moral, hooligan… Il n’y a pas
plus cruel qu’un ogre monomaniaque.»
Les allers-retours que l’auteur ne cesse de faire entre le
paysage actuel et l’horizon de Gilles de Rais au XVème
siècle ne sont pas la moindre des forces de ce livre. Face
à la vigueur de certaines pulsions, à la violence
de certains comportements, quelle attitude adopter ? Individuellement,
socialement ? Avons-nous seulement les yeux assez ouverts pour voir
l’horreur et la beauté dans ce qui nous entoure ? Pour
Isabelle Sorente, la réponse passe par le fait de «tuer
la pensée raisonnable». Se défaire du «
je » qui est «une glu» pour retrouver le sens
du mouvement. Aller à la rencontre du mal en soi et le reconnaître,
l’aimer peut-être, c’est la seule manière
d’espérer le dépasser : «la conscience
se révèle dans l’audace». Apologie de
la métamorphose. Éloge du devenir. Isabelle Sorente
prêche pour un nouveau catéchisme où Saint-Augustin
et Ovide, mais aussi Heisenberg et son principe d’incertitude,
porteraient la parole dynamique. Aime et fais ce que tu veux, aime
et transforme-toi, aime et respire la vie, et le monde qui t’a
précédé et que tu portes en toi.
Ovni littéraire, Le Cœur de l’ogre est naturellement
protéiforme : récit, journal, homélie, essai,
théâtre… Tous ces genres, tous ces styles se
mêlent et le lecteur se promène dans l’univers
très riche, très éclectique de l’auteur.
Aucun narcissisme pourtant, aucune leçon de morale de sa
part non plus. Juste une parole dense et parfois crue, que l’on
sent toujours sincère. Une pensée mise en corps qui
semble nous demander, comme le petit Étienne sur son tricycle
lancé à fond entre les jambes des adultes : «et
toi et toi, qu’as-tu fait de ton enthousiasme ?»
Le titre de ce livre peut se comprendre de deux manières
: le « cœur de l’ogre » en tant que plongée
abyssale vers l’origine du monstre, du monstrueux, de même
qu’on irait chercher le cœur d’un problème,
le nœud d’un drame ; c’est la manière pessimiste.
L’autre, plus conforme sans doute à l’esprit
d’Isabelle Sorente, nous dit que le « cœur de l’ogre
» est la puissance de l’élan vital à retrouver,
à réhabiliter, dégagée des ornières
de la « pensée raisonnable ». Gilles, seigneur
de Tiffauges, maître de la maison de Rais, raïs monstrueux,
a pleuré devant ses juges et devant Dieu. Que nous n’ayons
pas à pleurer, au dernier jour, nos regrets d’avoir
été «vivants mais vierges de vie» ou nos
remords d’avoir nourri au mauvais grain les appétits
de l’ogre qui est en nous.
Anne Bleuzen
Mis en ligne le 10/10/2003
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