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Hollywood un complexe militaro-cinématographique

Date:, 05 Juillet 2004
Subject: [multitudes-infos] Hollywood un complexe militaro-cinématographique

Excellent article qui nous rappelle que cul-de-sac de la binarité ou l'anti-dialectique est un piège de la pensée qui nous concerne aussi...et que le poncif industrie du divertissement relève d'une tout autre logique pas si loin de la "mobilisation totale"... d'un certain arraisonnement technique mercatique planétaire... qui au-delà du marché des religions notamment de la nouvelle sainte alliance entre deux dogmatiques fondamentalistes dans leur version, l'une et l'autre fondée sur une Torah et une Bible imaginaire qui cherche à virer l'Islam..(lequel déborde et subvertit toute espace de representation gestionnaire) par tous les moyens de la scène légale du tiers: que se soit l''espace du savoir : école, bientôt l'université ? L'espace des décisions financières, économiques, intellectuelles.. La machine électorale de Bush... ne veut pas perdre le pouvoir qui lui permettrait de reproduire ailleurs le schéma palestino-irakien du « comment gouverner dans le chaos organisé ?».

http://www.lexpress.fr/info/monde/dossier/bush/dossier.asp?ida=428444

L'Express du 05/07/2004 Hollywood, combien de divisions?
par Renaud Revel, Denis Rossano

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L'Express du 05/07/2004
Hollywood, combien de divisions?

par Renaud Revel, Denis Rossano

Malgré le succès atypique d'un Michael Moore, malgré les sympathies démocrates de nombreux artistes, l'industrie américaine du cinéma reste non seulement une formidable machine à dollars, mais aussi le porte-voix de Washington à travers le monde

«Trouvez-moi quelqu'un de la trempe de Jack.» Celui dont George W. Bush salue ainsi la poigne, comme le rapporte le New York Times, n'est autre que l'homme de main le plus solide que Washington ait compté dans ses rangs, depuis plus de quarante ans. Toute sa vie durant, Jack Valenti, un vieux briscard de la politique et des médias, bardé d'honneurs, n'a œuvré que dans un seul but: mettre le cinéma mondial sous le joug. Et Hollywood sous la férule de la Maison-Blanche.

Mission presque accomplie pour cet Américain que la Maison-Blanche aurait aimé voir rempiler quelques années de plus, alors qu'explose la bombe Michael Moore. Elevé au bon grain, ce vétéran du Vietnam, républicain et fort en gueule, fut le serviteur zélé d'une administration pour laquelle il s'est battu férocement. Défendant, bec et ongles, les intérêts d'une industrie qu'il aura contribué à faire entrer à Wall Street, Valenti restera pour les grands argentiers du système un VRP de choc. Bien plus qu'un moine-soldat aux sentences explosives - dont l'un des faits d'armes est d'avoir pourfendu l'exception culturelle française - c'est l'homme sans lequel l'industrie du cinéma, le premier vecteur de la balance commerciale américaine et l'une des sources de financement importantes de la vie politique du pays, n'aurait sans doute jamais connu une telle prospérité.

Des méthodes dignes de la CIA
Mais, à bientôt 83 ans, l'imprécateur de Hollywood a décidé de passer la main. Et c'est l'ensemble d'une industrie qui s'incline aujourd'hui devant le bilan laissé par celui qui aura régné en maître sur la Motion Pictures Association (MPA), l'imposant lobby du cinéma américain dans le monde, une institution dont les méthodes d'officine ont souvent semblé s'inspirer des manuels de la CIA. Tout faire pour que la machine à dollars continue d'alimenter le pipeline. Tout mettre en œuvre pour que la grande famille du cinéma ne s'égare pas dans des combats qu'elle aurait à regretter: telle est la feuille de route de celui qui va être appelé à prendre la suite du vieux cow-boy.

Encore faut-il trouver l'oiseau rare. Pour remplacer «Jack», l'équipe Bush a suggéré de nommer à la tête de la MPA un pur produit du complexe militaro-politique républicain, en l'occurrence l'ancienne porte-parole du Pentagone Victoria Clarke ! On ne saurait être plus pragmatique. Inutile de dire que, devant le tollé suscité par cette idée, la Maison-Blanche a dû faire machine arrière. Qu'importe, puisque, quel que soit le nom du futur élu, celui-ci devra de toute façon se rendre à Washington, afin d'y recevoir l'adoubement de «G. W.» en personne.

Le flingueur de Beverly Hills
En attendant que Hollywood et le Pentagone accordent leurs violons, Valenti va jouer les prolongations quelques semaines. Au grand soulagement de la Maison-Blanche, que la sortie aux Etats-Unis du film de Michael Moore Fahrenheit 9/11 (sur les écrans, en France, le 7 juillet) rend fébrile. Un documentaire projeté dans quelque 860 salles outre-Atlantique (phénomène sans précédent pour un film de ce type), où il fait un énorme tabac, jusque dans les villes de garnison de tradition républicaine qui affichent complet - 21,8 millions de dollars de recettes en trois jours, soit aussi bien que le film de Steven Spielberg Terminal, la semaine précédente. La seule bande-annonce du film est l'une des plus visitées sur le Net, avec 800 000 clics à ce jour, juste derrière celle de Spider-Man 2. Un programme qui s'accompagne de l'éclosion sur la Toile d'une avalanche de pamphlets militants, furieusement anti-Bush.

Jack aux manettes, les choses n'avaient pourtant pas traîné: après avoir fait peser sur Disney, la maison mère de Miramax, producteur du film, d'intenses pressions afin d'empêcher, en vain, sa sortie en salles, le flingueur de Beverly Hills a obtenu que le film soit interdit aux moins de 17 ans - c'est toujours cela de gagné... Une mesure qui s'est accompagnée d'un tir nourri dirigé contre l'auteur du film. Où l'on a vu se mêler aux voix des ligues républicaines celles du lobby militaire, le tout relayé par l'équipe Bush, qui a pilonné à grand renfort d'anathèmes un document qualifié de brûlot.

Ce sont plusieurs dizaines de millions de dollars que l'industrie américaine du divertissement a commencé à injecter dans la machine électorale

Le travail de sape de «mister Jack» et ce remue-ménage médiatique auront-ils raison du film? C'est trop tard. L'inverse, même, se produit, fort du précédent de Mel Gibson, La Passion du Christ. La polémique devrait contribuer à faire définitivement le succès de Fahrenheit 9/11. Mais l'autre question, centrale, qui agite la Maison-Blanche est d'ordre politique: quel sera le véritable impact de ce document sur la campagne présidentielle? Les premiers chiffres, qui traduisent un engouement des Américains - 34% d'entre eux se disent désireux d'aller le voir - n'inquiètent pourtant pas les conseillers de George Bush, lesquels tentent de se rassurer. Ils estiment, en effet, que ces statistiques ne reflètent pas la réalité politique du pays. Et qu'il faudrait aux producteurs du film une montagne de dollars, investis en promotion et en marketing, pour que le cœur de l'électorat américain - les milieux populaires et les classes moyennes du Sud et du Midwest, la middle America - ait accès à une œuvre que des acteurs et des intellectuels, par dizaines, ont soutenue. Il n'empêche: désignés à la vindicte, secoués par la violence des réactions d'une partie non négligeable de l'opinion américaine, soudée à ses boys en Irak, ainsi que par les critiques au vitriol de journalistes et d'hommes politiques, les plus engagés de ces anti-Bush - George Clooney, Tim Robbins, Susan Sarandon ou Sean Penn, durement épinglés à son retour de Bagdad... - ont souffert. Au point de se faire plus discrets depuis quelques semaines. Washington a cogné dur. Résultat: si le conflit irakien a vu quelques stars, dont Martin Sheen et Mike Farrell, rendus célèbres par la série M.A.S.H., se lancer dans des charges à la hussarde et rameuter une partie du box-office au sein du mouvement Artists United to Win Without War (les Artistes unis pour gagner sans la guerre), le cœur de la machine hollywoodienne ainsi que ses grands studios n'ont pas bronché. Et les bad boys - Sean Penn et les autres - ont été priés de baisser d'un ton, sous peine de voir leurs carrières en pâtir et leurs noms couchés sur les listes noires. «Blacklisté» par Valenti.

Que l'on n'attende donc pas des nababs de Hollywood qu'ils aillent s'immoler sur Sunset Boulevard afin de soutenir le soldat Moore! L' «usine à rêves» a mieux à faire. Une dizaine de superproductions, de blockbusters, à sortir d'ici à la fin de l'année, et l'élection présidentielle à accompagner. Une échéance pour laquelle le gotha a commencé à mettre la main à la poche. Les fameux fundraisings - ces opérations de collecte de fonds qui voient se mobiliser, en faveur des deux candidats en lice, Bush comme Kerry, des stars du cinéma et de la chanson (à l'image de Barbra Streisand, qui, dernièrement, a donné un concert en faveur du leader démocrate) - fonctionnent déjà à plein. Ce sont plusieurs dizaines de millions de dollars que l'industrie américaine du divertissement a commencé à injecter dans la machine électorale. Et, quel que soit le nom du prochain président des Etats-Unis, celui-ci devra compter avec cette puissance.

Le complexe «militaro-cinématographique»
Hollywood et Washington: les relations entre ces deux mondes ont considérablement évolué en l'espace d'un demi-siècle. Baigné par les grandes peurs qui hantent la société américaine depuis le milieu des années 1950 - de la guerre froide au premiers feux du terrorisme - et tenu à l'oeil par Washington, le cinéma est tout autant une solide industrie qu'une caisse de résonance où viennent se répercuter les grandes questions qui agitent l'Amérique. Hollywood est même devenu «l'un des vecteurs essentiels de l'hégémonie de la sécurité nationale américaine», sa première arme, comme l'explique Jean-Michel Valentin, sociologue de la défense, auteur de Hollywood, le Pentagone et Washington (éd. Autrement). «L'héroïsation des agents de l'Etat, le caractère sacré de celui-ci, la mise en images de la menace telle qu'elle est officiellement définie et nourrie par l'imaginaire collectif américain... tout cela participe d'un univers où l'Etat est une force invincible et mythologique», ajoute-t-il. «C'est là que se situe la singularité américaine d'un pouvoir où le politique, le stratégique et l'industrie de l'image et de l'imagination s'entrelacent.»

Un mariage de raison. La naissance de cet axe entre Hollywood et Washington remonte à la Première Guerre mondiale, quand Douglas Fairbanks et Charlie Chaplin parcouraient les Etats-Unis pour convaincre les Américains de souscrire aux emprunts et que l'ensemble de la communauté cinématographique participait à l'effort de guerre. Cet engagement de toute une corporation prendra une tournure exemplaire, vingt-cinq ans plus tard, avec l'attaque sur Pearl Harbor, qui voit Roosevelt conférer à Hollywood un rôle et un statut: celui d'une industrie «essentielle à la guerre», dit-il alors. James Stewart part pour le front, où il risque sa vie, et Ronald Reagan tourne ses premiers films pour la Warner: déboulant en uniforme sur des plateaux de tournage transformés en tribune, l'acteur le plus populaire de toute l'histoire du cinéma américain, selon un récent sondage réalisé au lendemain de sa mort, le 5 juin dernier, harangue une profession dont il dirige alors le syndicat. Tandis qu'Orson Welles - qui participe, quant à lui, à la campagne de Roosevelt, en 1944 - prend la plume régulièrement dans le New York Post, où il publie de nombreux articles politiques...

En marge de quelques rares œuvres dissidentes, une montagne de scénarios binaires, auxquels Dick Cheney n'enlèverait pas une virgule

Faire bloc! En 1942, Roosevelt convoque à la Maison-Blanche (où une cellule de liaison avec le monde du cinéma est alors créée), la crème du métier, de John Ford à Frank Capra, à qui l'on passe commande de dizaines de films destinés à former le pays à la guerre. C'est le début d'un mouvement qui voit l'industrie cinématographique et les stratèges de Washington se retrouver autour de la même table. Un consensus national, qui se traduit par l'éclosion d'une multitude de films aux accents martiaux et patriotiques, dont l'objet est la sanctuarisation du territoire américain et la sublimation de ses valeurs cardinales. Le cinéma au cœur de la nation, cinquante ans après, ce pacte, qui ne dit pas son nom, perdure comme jamais. Et Washington, qui a fait, au fil des décennies, d'immenses efforts pour effacer de son histoire les années sombres du maccartisme et le traumatisme de la guerre du Vietnam, où l'on vit Hollywood ruer dans les brancards, met les bouchées doubles dans le seul dessein de peaufiner cette relation ébréchée.

L'illustration de cette interdépendance se manifeste, bien sûr, à l'écran. Le tournage, en 1962, du Jour le plus long, sous les caméras notamment de Ken Annakin, qui voit le Pentagone mobiliser des moyens en hommes et en matériels mis à disposition pour le film, d'une ampleur colossale, restera dans les annales comme le meilleur exemple de l'alignement de Hollywood sur Washington. Une épopée guerrière «qui aboutit à la création ad hoc d'un complexe «militaro-cinématographique», assurant la promotion et la légitimation de la présence américaine en Europe, dix ans après la création de l'Otan», poursuit Jean-Michel Valentin.

L'énorme effort consenti par Washington, la Navy et l'US Air Force, qui fournissent à Hollywood des hommes par milliers, des avions, des navires, ainsi qu'une armée d'experts militaires, donnera une foule de films, tournés à partir de 1962 et jusqu'au début des années 1980: de Tora, Tora, Tora à La Bataille des Ardennes, en passant par La Bataille de Midway, Les Bérets verts ou Un pont trop loin, jusqu'à Top Gun et Il faut sauver le soldat Ryan, plus près de nous, la liste est impressionnante.

Eviter les scénarios à l'emporte-pièce
L'institution militaire comme appendice de Hollywood, les stars du cinéma en supplétifs du Pentagone: c'est une génération entière de réalisateurs en treillis qui émerge. De James Cameron à Tony Scott ou Edward Zwick. Apparaissent à leurs côtés, sur les écrans, un casting de têtes brûlées, héros gonflés à la testostérone: les champions du box-office des années 1980 et 1990 ont pour noms Bruce Willis, Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger ou encore Denzel Washington... Des Rambo bodybuildés chargés de protéger l'Amérique des menaces qui la guettent - du spectre soviéto-communiste au cauchemar du terrorisme. Résultat: en marge de quelques rares œuvres dissidentes, une montagne de films aux scénarios binaires, auxquels Dick Cheney ou Colin Powell n'enlèveraient pas une virgule. Même la télévision s'empare des grands thèmes du moment: tournée après le 11 septembre 2001, 24 Heures, le plus gros succès jamais enregistré par une série policière aux Etats-Unis, raconte l'impitoyable combat que mène un agent de la CIA, aux ordres d'un président traumatisé, car hésitant, contre un groupuscule terroriste qui porte tous les stigmates d'Al-Qaeda.

Le cinéma et la télévision accaparant la délicate question du terrorisme: voilà qui n'est pas pour rassurer la Maison-Blanche. Si bien qu'à l'hiver 2001, c'est-à-dire quelques semaines après les attentats du 11 septembre, s'est tenu à Washington une réunion entre les principaux responsables des grands studios de Hollywood, d'un côté, et, de l'autre, Jack Valenti et Karl Rove, l'un des principaux conseillers de George Bush. Le message est simple: pas d'amalgame, l'Amérique n'est pas en guerre contre les mondes arabe et musulman, mais contre le terrorisme, seul. Et les deux hommes d'invoquer l'esprit de responsabilité de chacun face à ce cauchemar. Appelés une nouvelle fois à la rescousse, les cinéastes sont alors sommés d'emboîter le pas à la Maison-Blanche. Et de tout faire pour éviter les dérapages. Les scénarios à l'emporte-pièce doivent disparaître et la problématique terroriste doit être abordée avec des pincettes. Il est même suggéré aux studios de promouvoir dans leurs films la politique conduite par l'équipe Bush en matière d'intégration, dont l'un des résultats est l'acceptation par les Américains d'une communauté musulmane en leur sein, leur explique t-on. Les bons Arabes d'un côté, le terrorisme de l'autre. Ces consignes longuement martelées auront pour effet l'arrêt de tournages et la mise au placard de quelques scénarios. Pas suffisant pour Washington, car, deux ans plus tard, en novembre 2003, la sentence tombe: c'est un zéro pointé que récoltent les studios et leur lobbyiste, Jack Valenti, tancés pour n'avoir pas été en mesure de mener jusqu'ici une guerre efficace contre ce fléau, et d'avoir laissé se développer une production jugée souvent pernicieuse et maladroite.

Peut mieux faire. Et Hollywood y a sérieusement intérêt. Car les efforts consentis par l'administration américaine pour cette industrie sont colossaux. Tout comme, inversement, peuvent être brutales les mesures de rétorsion, à l'image de l'arsenal de sanctions financières votées récemment par le Sénat, dans une volonté de recadrer la profession, à la suite du scandale autour du sein de Janet Jackson. Exhibé lors de la finale du championnat de football américain, devant 90 millions de téléspectateurs.

Mais Washington ne lâchera jamais Hollywood. Au-delà de l'arsenal d'aides (fiscales, avant tout) qui soutiennent ce marché, c'est tout l'appareil du Pentagone qui roule à son service. Les charters entiers de patrons de grands studios, régulièrement embarqués lors des voyages officiels de la Maison-Blanche à l'étranger. Nixon, en son temps, Clinton et Bush, père et fils, depuis: pas un président américain qui ne les ait associés à ses déplacements. Comme à Pékin, il y a cinq ans, où l'on vit l'armada du cinéma faire ses emplettes, quand l'Europe piétinait à la porte de la Cité interdite. Un déploiement de moyens qui permit à l'ultraconservateur patron de la Fox, Rupert Murdoch, d'effectuer son entrée dans l'espace audiovisuel chinois quelques années plus tard. La juste récompense de l'appareil républicain pour un fidèle zélateur.

Post-scriptum
Symbole de l'effort des républicains pour séduire Hollywood, leur relation avec Arnold Schwarzenegger: le gouverneur de Californie est l'homme sur lequel s'appuie Washington pour rameuter les quelques rares stars du box-office qui n'ont pas encore rallié John Kerry.