Cette loi, proposée le 15 mars 2003, et qui avait suscité
des oppositions, a finalement été votée, pour
une grande part, le 23 février 2005.
par Abdellali Hajjat
Une victoire des nostalgiques de l’Empire colonial.
Loi du 23 février 2005, article 4, alinéa 2 : "Les
programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle
positif de la présence française outre-mer, notamment
en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux
sacrifices des combattants de l’armée française
issus de ces territoires la place éminente à laquelle
ils ont droit."
Le 15 mars 2003, une proposition de loi déposée à
l’Assemblée nationale, portée par le député
Jean Léonetti, avait pour ambition de reconnaître l’"oeuvre
positive" des ressortissants français en Algérie.
Suite à ce déni de l’histoire coloniale et de
toutes ses atrocités, nous avons lancé une pétition,
qui a reçu quelques mille signatures, dont la revendication
principale était "Non à l’occultation des
crimes coloniaux" [1].
La proposition de loi avait été refusée pour
une question de procédure et devait passer devant la Commission
des Affaires sociales de l’Assemblée nationale pour
consultation. Pendant de longs mois, nous avons consulté
l’agenda de cette commission. Aucun signe de vie, nous pensions
que la proposition avait été abandonnée et
enterrée.
C’est en trompant notre vigilance que la majorité
parlementaire a voté le 23 février 2005 une loi "portant
reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur
des Français rapatriés". La plupart des articles
de ce texte [2] visent à octroyer un statut (et une "allocation
de reconnaissance") aux "Français rapatriés"
et aux Harkis.
Mais c’est dans cette loi du 23 février 2005 que s’est
glissée, en catimini, la proposition de loi du 15 mars 2003.
En effet, on retrouve, quasiment à l’identique, les
termes de cette dernière dans l’article 4 alinéa
2 : "Les programmes scolaires reconnaissent en particulier
le rôle positif de la présence française outre-mer,
notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire
et aux sacrifices des combattants de l’armée française
issus de ces territoires la place éminente à laquelle
ils ont droit." Le mot "positif" réapparaît,
et les programmes scolaires sont mis à contribution...
Cette loi n’a suscité aucune réaction tant
dans les médias que dans le milieu politique et associatif
[ Note du claviste. Pas tout à fait vrai, il y a eu un article
dans libé : http://www.liberation.fr/page.php?Article=285319
].
Or il s’agit d’une atteinte grave à la dignité
de tous les peuples colonisés et de leurs héritiers
en France, et d’une véritable honte pour la République
française. A l’heure où la question coloniale
émerge, maladroitement et dans la confusion, dans le débat
public, cette loi vient nous rappeler qu’il existe toujours
des nostalgiques de l’Empire colonial, et qu’il s’agit
de lutter non par une agitation médiatique, mais par une
pression à exercer sur les locataires de l’hémicycle.
Quelques grands historiens, de l’immigration en France ou
de l’Empire colonial français, ont réagi. Nous
reproduisons ci-dessous leur texte :
Des historiens contre la loi du 23 février 2005
La loi du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation
et contribution nationale en faveur des Français rapatriés
a des implications sur l’exercice de notre métier et
engage les aspects pédagogiques, scientifiques et civiques
de notre discipline.
Son article 4 dispose : "Les programmes de recherche universitaire
accordent à l’histoire de la présence française
outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle
mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier
le rôle positif de la présence française outre-mer,
notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire
et aux sacrifices des combattants de l’armée française
issus de ces territoires la place éminente à laquelle
ils ont droit."
Il faut abroger d’urgence cette loi,
parce qu’elle impose une histoire officielle, contraire
à la neutralité scolaire et au respect de la liberté
de pensée qui sont au coeur de la laïcité.
parce que, en ne retenant que le "rôle positif"
de la colonisation, elle impose un mensonge officiel sur des crimes,
sur des massacres allant parfois jusqu’au génocide,
sur l’esclavage, sur le racisme hérité de ce
passé.
parce qu’elle légalise un communautarisme nationaliste
suscitant en réaction le communautarisme de groupes ainsi
interdits de tout passé.
Les historiens ont une responsabilité particulière
pour promouvoir des recherches et un enseignement
qui confèrent à la colonisation et à l’immigration,
à la pluralité qui en résulte, toute leur place.
qui, par un travail en commun, par une confrontation entre les
historiens des sociétés impliquées rendent
compte de la complexité de ces phénomènes.
qui s’assignent pour tâche l’explication des
processus tendant vers un monde à la fois de plus en plus
unifié et divisé.
Claude Liauzu, professeur émérite à l’université
Denis Diderot-Paris 7
Gilbert Meynier, professeur émérite à l’université
de Nancy
Gérard Noiriel, directeur d’études à
l’EHESS
Frédéric Régent, professeur à l’université
des Antilles et de Guyane
Trinh Van Thao, professeur à l’université d’Aix-en-Provence
Lucette Valensi, directrice d’études à l’EHESS.
Il faut soutenir cet appel contre le négationisme historique
et utiliser tous les moyens possibles pour faire abroger cette loi
ignoble.
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[1] Non à l’occultation des crimes coloniaux
http://icietlabas.lautre.net/article.php3?id_article=18
[2] Le dossier de cette loi sur le site de l’Assemblée
Nationale
http://www.assemblee-nationale.fr/12/dossiers/rapatries.asp
m u l t i t u d e s - i n f o s
Liste transnationale des lecteurs de "Multitudes"
http://listes.samizdat.net/wws/info/multitudes-infos
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