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Origine : Sciences Humaines N° Spécial N° 3 - Mai -Juin 2005
Foucault, Derrida, Deleuze : Pensées rebelles
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Partant de l'image du fou à la Renaissance, qui inquiète
et fascine à la fois, Michel Foucault montre que notre conception
de la folie comme « maladie mentale » est le produit
de notre culture et de notre histoire.
Histoire de la folie à l'âge classique constitue dès
sa parution en 1961 un événement. L'auteur n'est encore
qu'un inconnu qui publie là sa thèse principale de
doctorat de philosophie. Et c'est l'historien Philippe Ariès,
ébloui par le manuscrit, qui le défend et le fait
paraître chez Plon. Ce texte, étrange à de nombreux
égards, va devenir le point de départ de bien des
lectures et de bien des débats... Contesté par les
uns, encensé par les autres - et notamment par les tenants
de l'antipsychiatrie qui en feront un de leurs livres de chevet
-, l'Histoire de la folie est un ouvrage atypique et polémique
profondément lié aux débats qui agiteront le
monde psychiatrique dans les années 1960-1970.
Michel Foucault veut, comme l'indique le titre, faire l'histoire
de la folie et non de la psychiatrie, laquelle n'est selon lui qu'un
« monologue de la raison sur la folie » qu'elle a réduite
au silence : « Il ne s'agit point d'une histoire de la connaissance,
mais des mouvements rudimentaires d'une expérience. (...)
Faire l'histoire de la folie voudra donc dire : faire une étude
structurale de l'ensemble historique - notions, institutions, mesures
juridiques et policières, concepts scientifiques - qui tient
captive une folie dont l'état sauvage ne peut jamais être
restitué en lui-même. » De quoi part-il alors
pour faire « l'archéologie de ce silence (1) »
qu'est l'histoire de la folie ? D'abord et surtout des archives
brutes, pour les lire sans « préjugé psychiatrique
». Tandis qu'il est lecteur français à l'université
d'Uppsala en Suède de 1953 à 1955, M. Foucault a accès
à un fonds exceptionnel : la grande bibliothèque de
l'université, la Carolina Rediviva, qui reçoit en
effet en 1950 21 000 livres et documents sur l'histoire de la médecine,
du XVIe siècle jusqu'au début du XXe, légués
par le docteur Erik Waller. C'est sans doute grâce à
ce fonds que naît l'Histoire de la folie. Mais outre ces archives,
et c'est encore plus étonnant, M. Foucault s'appuie sur des
sources picturales et littéraires : Jérôme Bosch
ou Pieter Bruegel à la Renaissance, Racine à l'époque
classique, le marquis de Sade, Goya, Gérard de Nerval, Friedrich
Nietzsche ou Antonin Artaud pour l'époque moderne. Dans le
silence de la folie, ces oeuvres constituent pour lui un témoignage
unique et une voie d'accès privilégiée à
l'expérience de la déraison.
Entre conscience tragique et conscience critique
Ce que cherche à montrer M. Foucault, c'est qu'il n'y a
pas une seule réaction possible à la folie et que
le regard que l'on porte sur elle dépend de la culture dans
laquelle elle s'inscrit. Le fou n'a pas toujours été
considéré comme un « malade mental ».
M. Foucault esquisse donc les grandes étapes du rapport de
la raison à la folie à partir de la fin du Moyen Age
jusqu'à la naissance de l'asile au XIXe siècle. Il
s'attache tout particulièrement à l'âge classique,
les XVIIe et XVIIIe siècles, car cette période constitue
pour lui le véritable tournant de cette histoire de la folie
en Occident en instituant le partage raison/déraison. Pris
entre deux événements ou plutôt deux images,
la création de l'Hôpital général à
Paris en 1656 et la libération des enchaînés
par Philippe Pinel à l'hôpital Bicêtre en 1793,
c'est l'âge classique qui permet de comprendre comment la
folie a pu être réduite aujourd'hui à la maladie
mentale et comment s'est structuré l'asile à l'époque
moderne.
Pour M. Foucault, tout commence en fait à la Renaissance.
Alors que la lèpre disparaît du monde occidental à
la fin du Moyen Age, une nouvelle inquiétude surgit : le
fou devient une figure majeure, comme le montrent l'iconographie
de J. Bosch à P. Bruegel mais aussi le motif littéraire
et pictural de La Nef des fous (Sebastian Brandt, 1494), cette étrange
embarcation d'insensés qui hante l'imaginaire du début
de la Renaissance. La folie a alors un visage inquiétant
et fascinant parce qu'elle paraît incarner un savoir ésotérique
: images d'apocalypse, de bestialité, d'une nuit obscure
et profonde... Pourtant, dès la Renaissance, un partage apparaît
entre cette conscience tragique qui prête à la folie
d'inquiétants pouvoirs et une conscience critique qu'incarne
la littérature humaniste avec l'Eloge de la folie d'Erasme.
La folie n'est plus pour celle-ci une manifestation cosmique, la
découverte d'autres mondes, mais bien plutôt un égarement
et a trait aux faiblesses et aux illusions des hommes : «
Celui-ci, plus laid qu'un singe, se voit beau comme Nirée
(...) ; cetautre croit chanter comme Hermogène, alors qu'il
est l'âne devant la lyre et que sa voix sonne aussi faux que
celle du coq mordant sa poule (2). » Cette expérience
de la folie prend la forme d'une satire morale. Ce divorce est important
car cette conscience critique de la folie, où l'homme est
confronté à sa vérité morale et à
sa nature, va dès lors être mise en lumière
tandis que la folie sous ses formes tragiques et cosmiques va être
occultée.
Si la Renaissance avait donné la parole aux fous, l'âge
classique va les réduire au silence. La création de
l'Hôpital général à Paris en 1656 fait
donc date en ce qu'elle inaugure pour M. Foucault l'ère du
« grand renfermement ». Désormais, le fou est
interné aux côtés des oisifs, des débauchés,
des vénériens, des homosexuels, des délinquants,
des marginaux et des mendiants dans des centres qui visent à
redresser et à faire travailler ceux qui pèsent comme
une charge pour la société. La folie est désormais
réduite à la déraison et se fond de ce fait
avec tout ce qui marque un écart par rapport à la
norme sociale. M. Foucault montre que l'internement à l'âge
classique n'a donc pas une visée médicale, mais un
objectif à la fois moral, social et économique. Pourtant,
à la fin du xviiie siècle, la pratique généralisée
de l'internement apparaît comme une erreur économique
et l'on décide de remettre sur le marché du travail
tous ceux qui peuvent l'intégrer. Les fous se retrouvent
désormais seuls internés : la médicalisation
de la folie est alors possible.
L'asile, lieu de l'uniformisation morale
L'autre événement clé de cette histoire de
la folie est alors, en 1793, la décision prise d'ôter
leurs chaînes aux aliénés de l'hôpital
Bicêtre par P. Pinel, l'illustre ancêtre de la psychiatrie.
D'après la légende, Georges Couthon, un fidèle
de Robespierre, visite Bicêtre, qui est à ce moment
le principal centre d'hospitalisation des insensés, car il
veut savoir si parmi les fous que souhaite libérer P. Pinel
ne se cachent pas des suspects. Paralytique, G. Couthon quitte sa
chaise pour se faire porter à bras d'hommes et est pris d'horreur
et de peur face au spectacle des fous. Il s'étonne de ce
que P. Pinel souhaite délivrer ces « animaux »,
mais accepte tout en le mettant en garde contre sa présomption.
G. Couthon parti, P. Pinel peut alors accomplir sa pieuse besogne
en libérant les fous de leurs chaînes. Selon la légende,
il commence par un capitaine anglais, le plus dangereux de tous.
P. Pinel l'exhorte à être raisonnable et, miracle,
sitôt libéré, l'aliéné n'aura
plus aucun accès de fureur.
On sait que cette histoire de l'humanisme pinélien est un
mythe assez éloigné de la vérité historique
et M. Foucault ne l'ignore pas non plus. Il montre que, avec P.
Pinel, l'asile s'inscrit dans une vision conformiste et devient
le lieu de l'uniformisation morale et sociale : « C'est bien
de ce mythe qu'il faut parler lorsqu'on fait passer pour nature
ce qui est concept, pour libération d'une vérité
ce qui est reconstitution d'une morale, pour guérison spontanée
de la folie ce qui n'est peut-être que sa secrète insertion
dans une artificieuse réalité. » Au sein de
ces asiles où le fou se retrouve enfin seul, la folie se
constitue désormais comme maladie mentale. Et si le fou est
libéré de ses chaînes, il est maintenant asservi
au regard médical. Mais que cache au fond cette médicalisation
de la folie ? Pour M. Foucault, plus qu'on ne le croit : «
L'asile de l'âge positiviste (...) n'est pas un libre domaine
d'observation, de diagnostic et de thérapeutique ; c'est
un espace judiciaire où on est accusé, jugé
et condamné (...). La folie sera punie à l'asile,
si elle est innocentée au dehors. Elle est pour longtemps,
et jusqu'à nos jours au moins, emprisonnée dans un
monde moral. » Mais, d'après le philosophe, l'âge
classique pas plus que le XIXe siècle positiviste ne sont
parvenus à faire taire complètement la folie. Et c'est
avec de grands accents lyriques qu'il célèbre (de
manière malheureusement allusive) les oeuvres fulgurantes
de Goya, Friedrich Hölderlin, G. de Nerval, F. Nietzsche ou
A. Artaud.
Quel accueil est-il fait à ce livre brillant mais touffu,
dense et difficile ? M. Foucault s'est plaint de ce qu'il n'ait
pas reçu au moment de sa parution beaucoup d'écho.
C'est oublier sans doute les beaux articles que lui consacrent Maurice
Blanchot, Roland Barthes ou Michel Serres. Gaston Bachelard pour
sa part lui écrira une lettre très bienveillante pour
saluer son « grand livre ». Mais il est vrai que la
réception de l'Histoire de la folie reste dans un premier
temps assez restreinte. C'est après l'immense succès
que rencontre la parution de Les Mots et les Choses en 1966 qu'un
plus large public se tournera vers l'Histoire de la folie. La publication
en 1964 d'une édition abrégée dans la collection
« 10/18 » contribue sans doute également à
cette diffusion. C'est malheureusement cette édition réduite
(et donc partielle) qui sera traduite en anglais en 1965 et fera
connaître M. Foucault à l'étranger.
« Conception idéologique » et «
psychiatricide »
Les historiens de la psychiatrie ne manquèrent pas d'opposer
une certaine résistance à l'ouvrage. Ils dressèrent
une longue liste d'erreurs de dates ou d'interprétation,
et mirent en cause le choix des archives utilisées par le
philosophe : on l'accusa de plier les données historiques
à ses thèses. Les historiens Pierre Morel et Claude
Quétel, dans Les Médecines de la folie (Hachette,
1985), soutinrent ainsi, statistiques à l'appui, que le grand
renfermement dont parle M. Foucault, a plutôt eu lieu au xixe
siècle qu'au xviie.
La réaction des psychiatres - on ne s'en étonnera
pas - fut violente et hostile. L'éminent psychiatre Henri
Ey, qui s'inscrivait dans l'héritage pinélien, n'hésita
pas à parler, à l'occasion d'un colloque qui eut lieu
à Toulouse en décembre 1969, de « conception
idéologique » menant à un véritable «
psychiatricide ». Il faut dire que la psychiatrie se voyait
contestée à l'intérieur de ses propres rangs
par le mouvement de l'antipsychiatrie (voir l'encadré ci-contre)
qui, par un tout autre cheminement que M. Foucault, récusait
également la notion de maladie mentale. Les antipsychiatres
allaient naturellement porter un très grand intérêt
à l'Histoire de la folie. Quel sera le rapport du philosophe
avec ce mouvement contestataire ? Il s'en rapprochera à partir
de 1968 et fera même inviter David Cooper au Collège
de France pour une série de conférences. Il fréquente
également Franco Basaglia. Mais, comme le note son biographe
Didier Eribon, « jamais son engagement dans l'activisme militant
qui va se développer autour de l'asile ne prendra les formes
qu'il donnera à ses interventions sur la question pénitentiaire.
Il ne prendra pas vraiment part aux mouvements et se contentera
de les accompagner d'un peu loin, de les encourager tout au plus
(3) ».
Il faut dire que la « captation » du livre par l'antipsychiatrie
simplifie grossièrement son enjeu. Là où M.
Foucault avait livré une étude structurale liant les
aspects philosophique, historique, politique, économique
et scientifique, on ne lit plus que la dénonciation de l'oppression
exercée par le pouvoir psychiatrique. Mais si cette interprétation
univoque de la folie froisse quelque peu le texte original, il reste
qu'elle va bien dans le sens de l'évolution de la pensée
générale de l'auteur. Et d'ailleurs, lorsqu'il revient
sur la psychiatrie dans ses cours au Collège de France (4)
à la fin de l'année 1973 et au début de 1974,
c'est bien pour l'analyser comme un savoir qui est un instrument
de pouvoir du psychiatre sur le malade.
Gladys Swain et Marcel Gauchet dans La Pratique de l'esprit humain.
L'institution asilaire et la révolution asilaire (Gallimard,
1980) font, près de vingt ans après l'Histoire de
la folie, une interprétation tout à fait opposée
à celle de M. Foucault, même s'ils ne s'attaquent pas
explicitement à lui : ils voient dans l'instauration de l'asile
un projet d'intégration et la volonté démocratique
et égalitariste de considérer les malades mentaux
comme des hommes à part entière. On peut néanmoins
se demander si cette lecture est réellement moins idéologique
que celle de M. Foucault...
Que reste-t-il alors aujourd'hui de l'Histoire de la folie à
l'âge classique ? S'il est difficile de mesurer l'impact réel
de ce livre sur la pratique psychiatrique, de nos jours dominée
par la pharmacologie, l'analyse foucaldienne fait date dans l'histoire
des idées en remettant en question des pratiques lourdes
qui semblaient aller de soi. En se refusant à réduire
la folie à une manifestation pathologique, il obligea également
la société tout entière à interroger
son rapport à la norme et à ceux que l'on nomme pudiquement
les « malades mentaux ».
Le courant antipsychiatrique
Née au début des années 60, l'antipsychiatrie
désigne un vaste mouvement initié par trois Britanniques,
David Cooper, Aaron Esterson et Ronald D. Laing. Ils remettent en
cause la notion de maladie mentale et, avec elle, toute la psychiatrie
traditionnelle. Celle-ci est en effet accusée de n'être
qu'un instrument de normalisation au service d'une société
conformiste. Diverses expériences seront donc tentées,
telle celle menée au Kingsley Hall dans la banlieue londonienne
entre 1965 et 1970, pour changer le rapport avec les patients qui,
selon les antipsychiatres, ont beaucoup à apprendre aux soignants.
On rapproche également de ce mouvement l'Italien Franco
Basaglia, qui refuse pourtant l'appellation d'antipsychiatre. Selon
lui, l'internement, parce qu'il ne fait qu'aggraver les troubles
mentaux, doit être supprimé. Sa position, soutenue
par le mouvement Psychiatria Democratica, aboutit à la suppression
de la loi de 1904 régissant l'internement en Italie. En France,
peu de psychiatres se rallièrent à l'antipsychiatrie
même si elle rencontra un grand écho chez les intellectuels
d'extrême gauche.
Le mouvement antipsychiatrique s'éteint dès le début
des années 80. S'il fut beaucoup critiqué pour ses
positions extrémistes, il constitua l'occasion pour les psychiatres
de s'interroger sur leurs propres pratiques et de réévaluer
l'institution asilaire.
Catherine Halpern
NOTES
[1] Préface de 1961 à Histoire de la folie à
l'âge classique, in M. Foucault, Dits et Écrits, vol.
I, Gallimard, 2001.
[2] Érasme, Éloge de la folie, Flammarion, 2001.
[3] D. Eribon, Michel Foucault, Flammarion, 1991.
[4] M. Foucault, Pouvoir psychiatrique. Cours au Collège
de France, 1973-1974, Seuil, 2003.
REFERENCES
Cet article procède du texte « Histoire de la folie
à l'âge classique », publié dans Sciences
Humaines , n° 143, novembre 2003.
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