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Origine : http://icietlabas.lautre.net/spip.php?article151&var_recherche=MognissH.Abdallah
Les quartiers populaires français ne sont pas un «
désert politique », mais en voie de désertification,
dans les décombres du mouvement autonome de l’immigration
qui, depuis la fin des années 1960, a du affronter des obstacles
rendant improbable son autonomisation : répression, récupération
et instrumentalisation ont été mises en œuvre
pour empêcher cette dynamique. Ce n’est qu’en
revenant sur la révolte avortée des immigrés
et de leurs enfants que l’ont peut comprendre le vide actuel
dans les quartiers populaires.
Le jeudi 28 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis),
la mort de Zyad Benna et Bouna Traoré, jeunes enfants français
d’ouvriers immigrés, a provoqué les émeutes
en banlieues populaires les plus importantes (tant géographiquement
que symboliquement) de l’histoire de France. Leur mort, ainsi
que le gazage de la mosquée Bilal de Clichy-sous-Bois, ont
été l’étincelle qui a fait explosé
le baril de poudre accumulée depuis deux décennies
dans les banlieues populaires des grandes villes françaises.
Les violences policières ne sont malheureusement pas exceptionnelles
dans ces quartiers, habitués aux contrôles d’identité
en série, aux arrestations au faciès et musclées
et aux garde-à-vue où règne l’impunité
(autant d’expériences quotidiennes qui expliquent la
fuite des deux jeunes de Clichy-sous-Bois). Depuis les premières
émeutes des Minguettes à Vénissieux (Rhône)
en 1981, les révoltes s’étaient toujours cantonnées
à un quartier particulier, celui de la (les) victime(s),
mais les événements récents montrent que c’est
la première fois de l’histoire de France qu’une
« bavure » policière provoque une telle flambée
de violences urbaines. Les responsabilités du ministère
de l’Intérieur sont conjoncturelles, mais les responsabilités
structurelles reviennent à vingt années de gouvernement,
de « gauche » comme de droite, qui ont abouti à
la faillite des banlieues françaises.
Les causes de cette fureur populaire sont sociales et politiques,
et non pas ethniques ou religieuses. Il ne s’agit pas d’un
« défaut d’intégration », mot qui
n’a plus aucun sens aujourd’hui, tant il tend à
privilégier la dangereuse grille d’explication culturaliste
(s’ils ne s’intègrent pas, c’est à
cause de leur « différence culturelle »). Ce
soulèvement n’a pu se développer que dans le
nid des inégalités économiques, sociales, politiques
et spatiales, engendrées par la crise du capitalisme postindustriel
et des politiques publiques antisociales. Dans le « pays des
droits de l’homme » où on se targue de l’efficacité
du « modèle français d’intégration
» (par opposition factice au modèle « communautariste
» étasunien ou britannique), les banlieues populaires
sont en voie de ghettoïsation (phénomène symétrique
à la ghettoïsation des banlieues riches, dont on parle
moins...). Mais le feu n’aurait pas pris avec une telle ampleur
sans les provocations de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur,
qui n’hésite pas à stigmatiser les jeunes habitants
des banlieues populaires par des mots ou expressions (« racaille
» à « nettoyer au karcher ») qui, si elles
étaient prononcées par le leader du Front National,
serait dénoncer pour appel à la haine et au nettoyage
ethnique. L’attitude du ministre pendant les événements
de Clichy-sous-Bois est aussi en cause, puisqu’il a prétendu,
d’une part, que Zyad Benna et Bouna Traoré étaient
impliqués dans le cambriolage et, d’autre part, que
les gaz lacrymogènes n’avaient pas été
jetés par les policiers, mais par les jeunes eux-mêmes.
Il s’agissait d’une « dotation » de la police
utilisée par les « racailles » à nettoyer...
Mais Sarkozy n’est pas le seul à avoir du mépris
pour les banlieues populaires. Lorsque certains leaders de «
gauche » utilisent les termes « sauvageons » ou
« petits Le Pen de banlieue », ils entrent dans la même
logique de construction de classes dangereuses.
Certes les causes sociales et politiques des émeutes ont
largement été évoquées par les médias
français (qui ont, une fois n’est pas coutume, évité
pour la plupart l’amalgame avec la « menace intégriste
», contrairement à Sarkosy), mais quelques sociologues
et/ou journalistes de gauche ont aussi souligné le «
vide » ou le « désert » politique des banlieues
populaires, où vivent une majorité des héritier(e)s
de l’immigration postcoloniale, Français(e)s ou étranger(e)s.
Ils affirment que la France a été le théâtre
de « jacqueries », du type de celle du XIXème
siècle, menées par le « lumpen du sous-prolériat
», « sans conscience de classe ». Sous-entendu
: s’il existait une force politique organisant cette révolte,
tout son potentiel subversif serait orientable dans une logique
révolutionnaire. Ils n’hésitent pas, de leur
position confortable de journalistes et/ou d’universitaires,
à déplorer l’« handicap » des émeutiers
qui, contrairement aux ouvriers conscients de leur appartenance
à la classe ouvrière, ne rentrent finalement pas dans
les cadres de la pensée marxiste. Mais pour expliquer l’absence
de représentation politique, ils ne reviennent pas sur la
question de l’incapacité de la gauche française
à devenir un horizon politique probable pour les habitants
des banlieues populaires, en particulier sur le destin des militants
immigrés ou issus de l’immigration postcoloniale.
Les quartiers populaires français ne sont pas un «
désert politique », mais en voie de désertification,
dans les décombres du mouvement autonome de l’immigration
qui, depuis la fin des années 1960, a du affronter des obstacles
rendant improbable son autonomisation : répression, récupération
et instrumentalisation ont été mises en œuvre
pour empêcher cette dynamique. Ce n’est qu’en
revenant sur la révolte avortée des immigrés
et de leurs enfants que l’ont peut comprendre le vide actuel
dans les quartiers populaires. Du Mouvement des travailleurs arabes
(MTA, 1970-1976) au Mouvement de l’immigration et des banlieues
(MIB, créé en 1995), en passant par Divercité
et les associations musulmanes de gauche (comme l’Union des
jeunes musulmans, UJM), nombreuses ont été les tentatives
d’organiser politiquement l’immigration postcoloniale
en France. Le militantisme immigré ou issu de l’immigration
s’est formulé par une série de figures politiques,
qui correspondaient aux transformations économiques, politiques
et urbaines de la société française : le «
damné de la Terre » anticolonialiste avant 1962, le
« travailleur immigré », le « sans-papiers
», le « beur », le « muslim », etc.
Contrairement aux visions misérabilistes véhiculées
par certaines sociologues, le soulèvement des banlieues a
une histoire, riche de plus de vingt d’expériences
politiques.
Répression
Parmi les associations de quartiers et/ou de l’immigration
postcoloniale, toutes n’ont pas un discours politique subversif.
Il existe en effet un clivage entre, d’une part, les associations
d’entraide sociale et/ou religieuse, d’alphabétisation,
d’aide aux devoirs, etc., qui dépendent étroitement
des subventions municipales et, d’autre part, les associations
aux objectifs politiques clairement affichés, généralement
de gauche radicale, anticolonialiste et antisioniste. Les premières
ont été privilégiées par les pouvoirs
publics pour leur rôle évident d’« aseptisation
» de la révolte des quartiers. Les secondes ont toujours
été réprimées par le gouvernement français
et les mairies, avec des méthodes qui varient en fonction
des contextes politiques. C’est ainsi que le MTA - organisation
de centaines de membres en France proches des maoïstes de la
Gauche Prolétarienne, fortement implantés dans les
quartiers « arabes » de Paris et dans la région
marseillaise, farouchement antisioniste et précurseur des
luttes de l’immigration (sans-papiers, foyer Sonacotra, etc.)
- a été littéralement décimé
par la politique répressive du ministère de l’Intérieur
du gouvernement de M. Valery Giscard d’Estaing (1974-1981).
Capable d’organiser une « grève générale
contre le racisme » en septembre 1973, le MTA était
perçu comme une menace à l’ordre public et ses
militants étrangers ont systématiquement été
inquiétés, expulsés du territoire ou emprisonnés,
notamment pour leur soutien à la cause palestinienne et l’organisation
de grèves de sans-papiers.
Les luttes des foyers Sonacotra (1974-1980) ont du faire face à
une alliance objective entre le gouvernement français et
les amicales des pays d’origine (Algérie, Maroc, Sénégal,
etc.), les syndicats (CGT, CFDT, etc.) et la Sonacotra, pour demander
une amélioration des conditions de vie dans cette institution
d’encadrement social et politique directement héritière
de la colonisation française en Algérie. Cette alliance
a permis l’expulsion manu militari de centaines de militants
travailleurs immigrés. Les mobilisations contres les crimes
racistes et/ou policiers ont particulièrement subi la répression
policière, après le meurtre de Djilali Ben Ali à
la Goutte d’Or (Paris, 1971), Mohammed Diab à Versailles
(1972), Thomas Claudio à Vaulx-en-Velin (Rhône, 1990),
Youssef Khaïf au Val Fourré (Yvelines, 1991), Abdelkader
Bouziane à Dammarie-lès-Lys (Seine-et-Marne, 1997),
etc. Toutes ces actions contre l’impunité raciste et
policière, très peu relayées par les médias
dominants, ont été attaquées sous le couvert
de plainte en diffamation, de trouble à l’ordre public,
et généralement sous la forme de quadrillage de fourgons
de CRS ou d’opérations du GIGN. Après le 11
septembre et la psychose islamophobe, certaines associations musulmanes
lyonnaises ont connu une autre forme de répression : retrait
des subventions suite à une note des Renseignements généraux,
impossibilité de souscrire une assurance, de trouver une
banque, etc. La répression contre toutes ces dynamiques politiques
ont joué un rôle prédominant dans la précarisation
des militants de l’immigration.
Récupération
Le deuxième phénomène facteur de dépolitisation
est la récupération politique, et l’exemple
le plus significatif est celui de la Marche pour l’égalité
de 1983. Suite à l’hospitalisation de Toumi Djaïdja
à cause d’une balle tirée par un policier aux
Minguettes, une nouvelle association, SOS Avenir Minguettes, décide
d’organiser une marche pacifique sur le modèle des
marches de Gandhi, avec le soutien d’une partie de l’Église
catholique de Lyon, incarnée par le père Christian
Delorme, et les réseaux associatifs du Parti socialiste (PS).
La revendication, simple et humaniste, est le droit à la
vie : « Arrêtez de nous tirer comme des lapins »,
demandent les marcheurs. Partie d’une trentaine de personnes
le 15 octobre 1983 de Marseille, la marche défile à
Paris le 3 décembre avec plus de cent mille manifestants.
Du jamais vu dans le mouvement antiraciste. Le mouvement suscite
une considérable dynamique politique dans les banlieues populaires,
mais rapidement les militants issus de l’immigration postcoloniale,
qui se sont organisés en « collectifs Jeunes »
pour accueillir la marche, se rendent compte de l’instrumentalisation
de la marche par le gouvernement socialiste. Ils se rendent compte
que si les slogans généraux et œcuméniques
sont bien entendus par la gauche française, elle fait la
sourde oreille lorsque son pouvoir politique est remis en cause
et qu’on soulève la question palestinienne. Le summum
de l’instrumentalisation du « mouvement beur »
survient lors de la deuxième marche pour l’égalité,
Convergence 84, qui est submergée par le flot des petites
mains jaunes « Touche pas à mon pote » de SOS
Racisme.
La génération des militants des années 1980
est prise en étau entre d’un côté les
possibilités d’ascension sociale et les opportunités
politiques offertes par le gouvernement socialiste et, de l’autre
côté, la volonté d’autonomie qui passe
par un refus des compromissions avec le pouvoir en place et de la
« folklorisation » des luttes de l’immigration.
Suite aux mobilisations et aux émeutes des années
1980, les municipalités des banlieues populaires commencent
à prendre au sérieux les revendications de cette jeunesse
politisée mais un irrémédiable divorce (1)
avec la gauche s’opère dans les quartiers. De nombreux
militants issus de l’immigration postcoloniale ont tenté
d’entrer dans des partis politiques non gouvernementaux (Verts,
Ligue communiste révolutionnaire, etc.), mais cette expérience
est rapidement devenue une impasse : les contradictions entre les
discours politiques et la pratique militante les ont conduit à
déserter ces partis. C’est par exemple le cas de Sakina
Bakha, élue au conseil régional de Rhône-Alpes,
et qui a pu constater les pratiques xénophobes et/ou paternalistes
de certains élus soi-disant de gauche. Les organisations
d’extrême gauche ont beau déploré l’absence,
ou la présence minime, de militants issus de l’immigration
postcoloniale et des banlieues populaires dans leurs rangs, la récente
histoire politique de l’immigration montre qu’elles
faisaient plus partie du problème que de la solution de la
faible politisation des quartiers populaires. La gauche politique
et syndicale a abandonné les quartiers populaires et le mouvement
altermondialiste n’y a jamais mis les pieds. L’affaire
du voile et la vague islamophobe qui s’en est suivie ont contribué
à construire un consensus anti-banlieues, empêchant
un réel élargissement de leur base militante.
C’est dans ce contexte d’une grandissante désillusion
vis-à-vis de la gauche que naissent dans les quartiers populaires,
à la fin des années 1980, de multiples associations
de confession musulmane, dont certaines occultent complètement
les questions politiques pour se consacrer au cultuel, alors que
d’autres, plus rares comme l’UJM à Lyon (créée
en 1987), tiennent un discours politique revendicatif. Cependant,
si les associations musulmanes sont implantées dans certaines
cités, le mouvement de conversion à l’islam
est marginal, et la grande majorité des habitants n’est
pas touchée par ce mouvement de politisation par la religion.
Le troisième obstacle à la politisation est ce qu’on
peut appeler l’échappée culturelle des militants
issus de l’immigration. De la fin des années 1970 à
nos jours, les « médias de l’immigration »
se sont multipliés dans le paysage médiatique français.
Des premières radios libres (Radio Soleil à Paris,
Radio Gazelle à Marseille) à l’agence Im’média
dirigée par Mogniss H. Abdallah, ils sont conçus au
départ comme une offensive contre l’autisme des médias
français sur les questions liées à l’immigration.
Alors que la plupart de ces médias, créés par
des militants (du MTA, du mouvement « beur », etc.),
étaient conçus comme des outils politiques véhiculant
la contestation des quartiers populaires, on observe leur lente
autonomisation de la sphère du politique, pour devenir des
médias « comme les autres ». La contestation
portée par le hip hop, qui a été (et reste)
un vecteur de politisation essentiel dans les banlieues françaises,
a connu le même mouvement d’aseptisation politique par
la volonté de certaines radios, en particulier Skyrock, et
de maisons de disque de financer les groupes conformes à
l’idéologie dominante du profit et du sexisme. Le hip
hop commercial calibré dispose de moyens de production et
de diffusion sans commune mesure avec les quelques rares groupes,
tel La Rumeur, qui ont su conserver l’esprit contestataire
des origines.
Classe-moyennisation
Le quatrième élément explicatif de la désertification
réside dans un paradoxe : la conscience politique des militants
de quartier émerge avec l’accumulation de capitaux
scolaire et culturel (niveau d’étude plus élevé
que la moyenne, connaissance plus fine de la société
française, etc.) qui les prédisposent à s’écarter
des quartiers populaires. Les conditions de la politisation la défavorisent
en même temps. Alors que l’école des années
1980 rendait plus probable des trajectoires d’ascension sociale,
le délabrement de l’enseignement public, les retraits
des subventions des associations des années 1990 et les politiques
publiques antisociales contribuent au non renouvellement de la politisation
d’une minorité de jeunes habitants des cités.
La précarisation croissante de la société française
touche avec plus de vigueur les quartiers populaires, et même
les militants potentiels. Après un engagement de jeunesse
dans le mouvement associatif souvent synonyme de « sacrifice
individuel », beaucoup décident de « se ranger
», à cause de l’instabilité sociale du
statut de « militant professionnel » et de l’absence
de perspectives politiques tangibles. Il n’est donc pas rare
de les retrouver dans les postes de chargé de mission ou
d’éducateur dans les conseils généraux
et les mairies, ou tout autre métier où ils peuvent
« faire valoir » leur expérience et leur connaissance
des quartiers. La plupart d’entre eux n’habitent plus
dans les cités délabrées, mais dans les quartiers
mieux lotis qui les entourent.
Le phénomène de « classe-moyennisation »
touche aussi les cadres des associations musulmanes revendicatives,
surnommés avec ironie « bo-bar » (bourgeois barbus...).
La politique d’encadrement social et politique du culte musulman
par le gouvernement français a permis un véritable
appel d’air pour certains militants musulmans, qui se sont
coupés des dynamiques d’ouverture au mouvement social
engagées par le réseau du Collectif des musulmans
de France. Là encore, l’incapacité d’une
partie du mouvement altermondialiste à ne pas céder
aux sirènes de l’intégrisme islamiste (cristallisée
par l’affaire Ramadan au Forum social européen de 2003)
a fortement compromis l’intégration de ces militants
dans la scène politique légitime, ce qui constitue
un véritable contentieux pour les luttes à venir.
A la lumière des phénomènes politiques et
sociaux qui ont déstructuré l’espace politique
des banlieues françaises, il n’est pas étonnant
que l’encadrement politique des jeunes habitants des cités
soit quasiment inexistant. Les émeutes de 2005 le démontrent
amplement, et nous assistons à une véritable régression
politique avec l’appel aux « grands frères ».
Alors que les municipalités arrachent toutes les possibilités
d’engagement dans les banlieues par une politique budgétaire
restrictive, elles appellent ces nouveaux « pompiers ethniques
» pour calmer ou apaiser les esprits. Or les émeutes
ont bien montré les difficulté des « grands
frères » à avoir une influence sur les jeunes
adolescents des cités : certains militants, religieux ou
non, ont même été menacés physiquement
au plus fort des incendies. La rupture intergénérationnelle
entre les militants issus des quartiers et la jeunesse populaire
ne doit donc pas être escamotée. Liée au jugement
négatif des plus jeunes de leurs aînés en galère
et à l’absence de reconnaissance dans les mouvements
de l’immigration, elle est un obstacle majeur à la
construction d’une force politique dans les banlieues françaises.
Les voies du politique
Cette situation catastrophique est un véritable défi
pour la gauche radicale qui, consciente de son handicap en termes
de représentativité, cherche des « courroies
de transmission » dans les cités, mais aussi pour le
mouvement autonome de l’immigration, en plein questionnement
sur son histoire et son projet politique. Toute nouvelle initiative
politique majeure pour combler le gouffre politique avec les banlieues
populaires ne sera couronnée de succès qu’à
condition de revenir sur vingt ans de contentieux entre la gauche
et les cités. Un retour critique sur l’histoire des
luttes de l’immigration et des banlieues est aussi une condition
indispensable pour se projeter dans l’avenir, mais aussi pour
éviter la reproduction des mêmes erreurs politiques.
Les émeutes sont un appel à la responsabilité
historique des militants de l’immigration et des banlieues,
sans qui tout projet alternatif résolument à gauche
n’est pas possible.
Malgré ce constat accablant, les voies de la politisation
ne sont pas bouchées. De manière inattendue, les émeutes
de 2005 ont été portées en majorité
par de jeunes habitants des cités sans histoire avec la police
ou la justice, qui ont ressenti le besoin de s’exprimer violemment
contre l’injustice et l’impunité policière.
Contrairement aux mensonges délibérés de Sarkozy
(à qui les Renseignements généraux ont donné
tous les chiffres), il ne s’agit pas d’une lutte contre
la criminalité dans les banlieues populaires. L’état
d’urgence a été décrété
pour réprimer une contestation devenue de plus en plus politique,
qui remettait littéralement en cause le monopole de violence
physique de l’État. Ce n’est pas la République,
la nation ou la démocratie qui étaient contestées,
mais l’État comme institution de répression
et d’assujettissement des opprimés de ce pays.
Il serait intéressant d’effectuer un travail de reconstitution
des parcours individuels de tous les émeutiers. On serait
surpris de voir que les « dépolitisés »,
des « inadaptés », des « misérables
» dont on parle souvent avec condescendance à gauche,
sont en fait très lucides sur le fonctionnement de la société.
Un des côtés positifs des émeutes de 2005 aura
été la prise de conscience de la force politique des
habitants des cités et/ou issus de l’immigration postcoloniale.
Comme pour les émeutes des Noirs des années 1960 aux
États-Unis, le phénomène de soulèvement
devient un harpon lancé vers l’avenir : on peut attirer
l’attention publique, on peut changer le monde, on n’est
pas condamné à l’inertie et à l’attente
du messie, mais on peut prendre en main notre propre destin.
Depuis quelques jours, des dynamiques politiques se déclenchent
dans les banlieues populaires. A Vénissieux et à Clichy-sous-Bois,
des espaces de discussion commencent à se créer sous
une forme ou une autre. Les militants d’hier, dégoûtés
de l’engagement politique des vingt dernières années,
reviennent sur le devant de la scène locale. Malgré
la diversité des contextes locaux, il semble que l’on
fait le même constat : une force politique majeure peut exister
dans les banlieues populaires, et elle pourrait se concrétiser
lors des élections municipales de 2008. Si la dynamique prend
dans les mois à venir, il serait nécessaire, pour
la consolider, de revenir sur l’histoire politique des banlieues
et/ou de l’immigration postcoloniale (avec ses succès
et ses échecs), de prendre conscience des phénomènes
explicatifs de la désertification politique, de réfléchir
sur les pratiques militantes (notamment sur la gestion du pouvoir
au sein d’un mouvement), et de se projeter dans l’avenir
avec un projet politique clair. Ceci suppose de combler les ruptures
entre générations (en transmettant plus de vingt années
d’expériences politiques), et surtout de prendre son
temps. Les mouvements autonomes de l’immigration et des banlieues
ont trop longtemps suivi des calendriers politiques imposés
de l’extérieur : forums sociaux, affaire du voile,
attaques en justice, etc., ont été autant d’événements
qui ont détourner l’attention vers les banlieues populaires.
Il vaut mieux semer les graines des mobilisations à venir
que de buter, comme c’est le cas actuellement, devant un sol
sec et aride.
Au risque d’être taxé de discours incantatoire,
il faut souligner que les émeutes sont un événement
unique de l’histoire de France, et qu’elles doivent
constituer un électrochoc pour construire une nouvelle génération
politique dans les banlieues populaires.
P.-S.
Note :
(1) Cf. Olivier Masclet, La gauche et les cités. Enquête
sur un rendez-vous manqué, Paris, La Dispute, 2003.
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