Félix Guattari était très certainement l'un de
nos philosophes les plus singuliers. A l'origine du mouvement de la
pensée intellectuelle anticonformiste, il a révolutionné,
puis stimulé avec son complice Gilles Deleuze ; une bonne part
de l'élaboration actuelle des concepts tant philosophiques que
psychanalytiques. Ils apparaissaient déjà, dans les années
70, comme les pré-curseurs d'une philosophie nouvelle, hors-tradition.
Les "machines désirantes" annonçaient les fondements
de territoires existentiels futurs et les univers de valeurs qu'ils
développent pour nous tous dans leur dernier ouvrage récemment
paru nouveaux concepts philosophiques. Félix Guattari n'affectionnait
pas particulière-ment les interviews. C'est probablement la dernière
qu'il ait accordé en acceptant de nous recevoir peu avant sa
soudaine disparition.
Lien Social: Comment expliquez-vous que notre société
moderne génère une population d'exclus de plus en plus
importante?
Félix Guattari : Il me semble qu'il y a aujourd'hui une décomposition
des stratifications traditionnelles. Le phénomène d'exclusion
crée une misère incroyable, équivalente aux situations
les plus lamentables du tiers-monde, mais qui coexiste avec, ou a côté
du luxe. C'est comme Si le système de l'économie capitaliste
libérale ne pouvait subsister qu'en créant une dynamique
artificielle entre des mondes riches et des mondes paupérisés.
Pour se maintenir actuellement dans le rythme urbain et assurer un niveau
de vie satisfaisant, l'individu doit «sur-travailler" et
sacrifier une grande partie de ses relations sociales (les exemples
du Japon ou de New-York sont particulièrement parlants). S'il
n'arrive pas à assumer et à s'insérer dans ce codage
social, il se paupérise très rapidement.
On a souvent vécu avec l'idée que les progrès technologiques
et les conquêtes sociales effaceraient les différences
(Illusion du New-Deal, du Kennédysme, du Mendèsisme...).
En réalité, que ce soit à l'échelle planétaire
ou d'une ville, on observe qu'il n'y a pas d'amoindrissement des rapports
d'exclusion, mais au contraire une exacerbation des différences
sociales. Cela fait partie du rouage même des systèmes
de valorisation. En fait, on ne peut mettre les individus au travail,
les inciter à se positionner dans le champ social qu'à
travers cette tension entre un monde oligarchique (basé sur des
valeurs de consommation), et ce monde de paupérisation absolue
du «homeless », relayé maintenant par le sida. Auparavant,
et à un certain tournant du christianisme, existait cette polarité
entre le diable et le bon dieu. Aujourd'hui, on a 'ce relais entre les
riches et les pauvres.
L. S: Cette désafiliation sociale d'une frange de la population
serait selon vous un repère et une dynamique pour les sociétés
actuelles?
F. G : C'est exactement cela. Ces exclus servent de système
de polarité. On a tendance à considérer cette population
pauvre comme résiduelle, une marge. Or cela fait partie intrinsèquement
du système de valorisation dominant. C'est la fonction de la
peur, de l'angoisse, du vertige existentiel, de la décomposition
qu'engendre notre système.
L. S: Gomment expliquez-vous la maintenance de cette peur de la décomposition
sociale?
F.G: Tout d'abord parce qu'on évite d'en parler trop. Cela s'inscrit
dans la subjectivité collective ou la «capitalistique »
(capitalisation subjective dans le système) qui est fondamentalement
infantilisante. Elle a pour but d'exclure tout ce qui est singularité,
mort, douleur; souffrance, «hors-norme ». Ça gêne,
on ne présente que des images ou des récits redondants
et rassurants. Les événements dérangeants sont
eux-mêmes' présentés avec des systèmes de
«rassurance". Ce que développe le monde mass-médiatique
est un univers où les choses vont de soi. C'est un comportement
global d'évitement qui est la condition pour que les gens aillent
au «métro, boulot, dodo...',. On les transforme en somnambules
qui suivent leur plan de carrière pour les uns, et leur marche
vers la retraite pour les autres.
L. S : Face à cette aliénation, les idéologies
porteuses comme peut l'être le marxisme, semblent aussi s 'inscrire
dans cette décomposition?
F.G : Marx nous a fait un apport considérable en complexifiant
les schémas sociaux, en introduisant la notion de conflit social
au coeur des rapports de production. Il me semble qu'aujourd'hui on
a tendance à schématiser; à réifier la pensée
marxiste plutôt que de la suivre dans son mouvement. Il faudrait
conserver à lesprit qu'il n'y a, pas qu'un marxisme, mais
un phylum marxiste, une pensée marxiste qui s'enrichit, se différencie,
et par la suite a été figée, dogmatisée.
En outre, ce mouvement de complexification n'a pas été
compris par les théoriciens, en particulier sur le fait que les
contradictions ne sont pas uniquement des contra-dictions de classes
(qui ont une position relative avec d'autres systèmes antagonistes
: Nord / Sud, Hommes / Femmes, entre les temporalités dans la
machine capitalistique).
Il est nécessaire d'aller vers une pensée de l'objet complexe,
de l'objet écosophique qui prend en compte les flux économiques
d'exploitation, d'expropriation des moyens de productions, mais également
les territoires existentiels, la façon dont les gens vont se
recroqueviller sur une identité personnelle, ethnique, religieuse,
tous ces phénomènes qui ont échappé à
la pensée marxiste et qui explosent aujourd'hui avec la montée
du racisme, de l'intégrisme, et de la xénophobie. Une
autre dimension repose sur les systèmes de valorisations marxistes
qui ne reprennent pas suffisamment à leur compte des imaginaires
libertaires de valorisations, et des systèmes utopiques. L'utopie
dans l'histoire du mouvement ouvrier a été de plus en
plus restreinte. Actuellement la complexité de l'existence humaine
dans le contexte des nouvelles technologies et des nouvelles relations
internationales ne trouve pas de moyen d'expression dans les systèmes
idéologiques dominants.
L. S : Dans les grandes grèves ouvrières des années
30, et dans la révolte de 68, on retrouvait justement ce paradigme
de l'utopie, de l'avenir de l'homme, de l'existentiel. Aujourd'hui,
les contestations sociales semblent se focaliser simplement sur les
salaires. Comment analysez-vous cette perte de valeurs?
F. G: C'est effectivement la constatation d'un affaissement des univers
de valeurs. Comme S'il n'y avait qu'une seule référence,
à savoir; l'univers de la communication et de l'échangisme
généralisé, s'incarnant très bien dans le
mythe du marché. La Vérité prend place sur le marché
mondial. Dans l'imaginaire des grandes grèves de 1936, il y avait
aussi des dimensions corporatistes mais associées avec tout une
symbolique de la libération d'un autre monde nouveau, libre,
etc. et donc des univers de valeurs qui coexistaient. Actuellement,
c'est vrai, ces univers ont moins de consistance et moins de possibilités
de trouver leurs statuts. En outre, les socialistes actuels sont les
gestionnaires de la subjectivité capitalistique. Ceci dit, il
y a tout de même des transferts subjectifs très significatifs
qui échappent à la normalité. Il y a celle du Front
national, du fascisme, qui représente des univers de valeurs
d'une motivation subjective dans le conservatisme néofasciste
très prégnants, et, à lautre pôle,
les valeurs écologiques qui cherchent de façon confuse
et approximative une autre voie de rapport au monde, à l'environnement,
au travail.
L. S: Comment dénoncer la tromperie des univers dé valeurs
que représente le front national?
F. G : C'est justement ce caractère trompeur et absurde qui
leur donne une énergie. C'est un paradoxe qu'on trouve dans l'histoire
des religions
a) le Christ est mort, c'est absurde. b) Il est ressuscité, c'est
encore plus absurde.
Mais c'est justement parce que «c'est encore plus absurde"
que cela devient vrai. Il y a une forme de jouissance oie la mauvaise
foi, une complicité de la désagrégation des schémas
mentaux rationnels. Ce n'est pas en donnant des explications pédagogiques
quon luttera contre ce phénomène, mais c'est en
cherchant à aller au coeur de cette décomposition subjective
que cela représente, et, aussi, en trouvant d'autres possibilités
de pro-motions d'univers de valeurs.
L.S : Ces univers de valeurs potentiels peuvent-ils s'organiser sur
des bases contre-culturelles, telles qu'on les a vécues dans
les années 60 et 70, aux Etats-Unis et en Europe?
F.G: C'est ma conviction. Mais cette perspective est corrélative
de ce que j'appelle la "chaosmose" de l'humanité (Yougoslavie,
Afrique, URSS...), une sorte de tourbillon, de système catastrophique,
où manifestement les systèmes de régulation sociaux,
de relations internationales sont carencés. Actuellement, il
y a une désertification sociale vertigineuse. La «chao-cosmos"
et «osmose", cette plongée chaotique doit nous donner
la capacité de recharger la complexité de nouveaux schèmes,
de nouveaux agencements pragmatiques ; faute de tels dispositifs de
production de subjectivités, la chaos-mose continuera de tourner
sur elle-même et aboutira à des systèmes où
la fascisme hitlérien et mussolinien nous apparaîtront
comme une douce plaisanterie en comparaison à des systèmes
de sauvagerie tout à fait ahurissants. C'est la catégorie
de l'être lui-même qui est en danger. La philosophie a toujours
vécu dans une sorte de passivité par rapport à
lêtre. Aujourd'hui, on produit une homogénèse
de l'être, une catégorie détaxée, dénaturée.
C'est un rétrécissement de l'altérité, le
rétrécisse-ment du rapport à l'être
L. S : Peut-on se déterminer positivement en fonction de cette
altérité de lêtre, de ce négatif?
F.G : Le négatif est toujours corrélatif d'une promotion
de références transcendantes, de droits (Droits de l'Homme,
etc.). Il est sûr que l'opposition manichéiste entre le
bien et le mal, le riche et le pauvre est quelque chose qui fait manquer
un rouage essentiel : celui de l'affirmation existentielle. Celle-ci
devrait avoir droit d'expression dans les rapports de pouvoir politiques,
mais doit avoir aussi une affirmation dans l'ordre de l'économie
du désir. A ce moment-là, ce n'est plus le bien, mais
les catégories immanentes de Spinoza, de la joie, de la créativité,
du rêve qui deviennent des relais.
Actuellement, la carence fondamentale est celle des pratiques. La question
que l'on se pose est : y-a-t-il une pratique de la vie, une inventivité
possible dans le domaine de la vie sociale immédiate, de la vie
collective esthétique, etc. ? Le concept de "pratique"
se trouve affaissé. Si l'on ne réinvente pasfaes pratiques
de solidarité, des praxis de la construction de l'existence,
on risque de S'engager dans une épreuve de dépression
catastrophique.
L. S: On en reviendrait à une f orme de pragmatisme comme source
de changwment?
F. G Oui, absolument ! La praxis précède l'être.
Dans les faits, il y a des résidus de tentatives de rénovation
pédagogique. Plus généralement, il y a aussi des
mouvements progressistes dans le champ social. Les pratiques psychanalytiques
telles que les thérapies familiales sont, par ailleurs, des instances
de production de subjectivité, d'invention de subjectivité,
là où il n'y avait que des réponses de Ségrégations,
de marginalisations et d'évitement des problèmes.
Cependant, cela reste dans un état de décomposition, de
démoralisation, et ne trouve pas d'expression sociale à
plus large échelle. Il y a tout de même une énorme
potentialité de refus de Ôo système de valorisation
dominant. Toutes ces pratiques microscopiques conjuguées les
unes aux autres vont aboutir à des mutations d'univers de valeurs.
L.S : Est-il encore possible, selon vous, d'associer ces univers de
valeurs au triangle majeur des instances lacaniennes ou dans la dualité
sartrienne?
F.G : L'alternative duelle (de l'être et du néant) ou
le triangle Lacanien (Réel/Symbolique/Imaginaire) sont en opposition
avec ce que j'appelle l'homogénèse de l'être. Il
y a des dimensions hétérogénétiques de l'être.
Il y a des univers incorporels différenciés qui sont porteurs
de complexité. Cette complexité qui n'est pas seulement
l'imbrication d'éléments les uns par rapport aux autres,
mais qui est une production de la complexité (c'est-à-dire
de foyers de sub-jectivation). Il n'y a donc pas les trois instances
Réel / Symbolique / Imaginaire, mais des niveaux de réalité
stratifiés les uns par rapport aux autres (des Imaginaires, des
Territoires existentiels...). Il n'y a pas de mathèmes universels,
mais des modes de sémiotisation, des codages qui s'articulent
les uns avec les autres, des cartographies... Quant au néant,
c'est un horizon de la subjectivité capitalistique. Beaucoup
de sociétés n'ont pas vécu avec le néant.
Et même chez Sartre, l'expérience du néant reste
très littéraire...
Propos recueillis par Guy Benloubu
Le lien d'origine : http://www.fnet.fr/ASLB/ARCHIVES/TEXTES/GUATTARI-imagination.html