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Réhabiliter le symptôme Les séminaires de Félix Guattari le 01.03.1983


Au moment où l’on renoncerait à vouloir qualifier les systèmes de valeur à partir des flux, et inversement, le régime des flux à partir des modes de qualification des valeurs, on se retrouverait comme dans l’exemple de la position de Solon ou l’exemple des accords de Grenelle en 58. C’est ainsi dans toutes les périodes de transition très fortes. D’accord ! vous dit-on, ne vous inquiétez pas, on va changer les flux. Mais, bien entendu, on ne va pas changer les territoires, on va même les aménager.

C’est ce qu’on voit très bien dans les faillites actuelles de pays comme le Mexique, le Brésil, etc.

Inflation de 500 %. On se dit alors : tout le monde est ruiné, la monnaie ne vaut plus rien ; et finalement les transactions se font en dollars. Quelque part cela ne change rien. Quelque chose se retrouvera ultérieurement qualifié par d’autres flux. En Russie, en Pologne, ou pendant la dernière guerre, on échange des morceaux de sucre, une autre monnaie s’instaure, mais ce qui est au départ l’agencement de valorisation, c’est justement ce que moi je rapporterai alors à différents systèmes et il me semble qu’il faut les agencer entre eux pour rendre compte des modes de valorisation. On retombe alors sur la question du départ : l’économie sacrificielle. Ce sont des constellations d’univers. Dans la mise en place des aristocraties, des fonctions peuvent dégénérer, peuvent devenir inutiles. Par exemple, à une certaine époque, certaines fonctions de l’aristocratie féodale ne rentrent plus en ligne de compte et les classes bourgeoises ont beaucoup mieux à faire. Donc il y a un certain moment où les privilèges aristocratiques se trouvent dans des constellations en déséquilibre. Il est possible qu’un certain niveau des aristocraties grecques se trouve devoir être remanié en fonction d’une situation qui implique un rééquilibrage au niveau de la « polis ». Mais alors, à ce moment-là, ce qu’il faudrait essayer d’articuler, c’est précisément l’économie entre ce que sont les processus machiniques irréversibles, le fait qu’à un certain moment il y a de nouveaux types d’échanges : un nouveau type d’échanges maritimes, un nouveau type de machine militaire, un nouveau type de métallurgie, un nouveau type d’instrument qui changent, de fait, le système de production, de relations sociales, de production de biens, le système d’équilibrage, de régulation non seulement de la production de biens matériels, mais dans la production de biens rituels, de prestige, etc. C’est à partir de là, je crois, que se date l’histoire ou qu’apparaissent les faits d’irréversibilité historique, qui ne sont pas d’ailleurs en position d’infrastructure, en position de détermination mécaniste, mais qui sont eux-mêmes dans un rapport de multiple articulation comme j’essaye de le montrer dans mes schémas, avec des mutations de constellations d’univers. Par exemple, on voit bien qu’à un certain moment, en Russie, il y a une constellation d’univers de mode de valorisation qui craque. On le comprend bien, à mon avis, en visitant Léningrad. C’est une telle mégalomanie dans les palais que l’on visite que l’on a l’impression d’un certain seuil au delà duquel ça ne correspond plus à grand chose. Ensuite, un nouveau type de constellation se reconstitue et, grosso modo, les bureaucraties reprennent les mêmes fonctions, moins celles qui étaient relativement superfétatoires dans le système, et en intégrant un certain nombre d’éléments, de phyllum machiniques. Mais la machine d’État a réapproprié ses différentes composantes dont, d’une part, les composantes irréversibles des processus machiniques, phyllum machiniques, et d’autre part les constellations qui, elles, sont synchroniques et pas du tout diachroniques, et qui n’impliquent donc pas une économie du temps, qui sont celles des constellations d’univers.

Tout cela se joue à deux niveaux, au niveau des modes de territorialisation et au niveau de déterritorialisation.

Si l’on prend cette double économie, on voit en effet que ce sont eux qui président aux régulations des flux – les flux n’étant (exactement comme des flux d’impôts ou des flux d’hommages rituels) que des moyens transoriels, des moyens d’articuler ce qui était réversible dans les phyllum machiniques et ce qui est un principe de coexistence de synchronie totale dans les positions hiérarchiques, dans les modes de territorialisation des positions subjectives.

N– Il n’y a pas de vraie redistribution des cartes ? F– C’est cela, et c’est une illusion de penser qu’il y a une économie infinie des flux. C’est simplement un artifice d’écriture. En ce sens que, dans ma façon de voir les choses, je pense qu’il y a un primat des modes de territorialisation subjectifs qui fait que, de toutes façons, les flux tourneront en rond, seront pris dans des systèmes de répétition. Mais de deux choses l’une : ou il y aura remaniement de ces rapports d’équilibrage territoriaux, déterritorialisés, subjectivés… ou alors territoriaux avec réforme agraire, finalement c’est tout pareil. Auquel cas il y aura un nouveau régime des flux, mais l’idée que les flux échangistes en tant que tels puissent changer les positions subjectives, les rapports structuraux, les rapports systémiques, etc., est une illusion totale. Tu peux mettre des flux artificiellement en excès, cela ne change rien. De même on raconte, ce n’est peut-être pas vrai mais c’est indicatif, que la concierge qui gagne au loto, un an après est au même point. Cela ne change donc rien, retour à l’état initial. Inversement, des types ruinés de l’aristocratie, on les retrouve deux ans après : ils se sont arrangés, ils ont reconstitué leur fortune. Moi, je crois beaucoup à une telle économie. Ce qui ne veut pas dire non plus – ce qui serait cette fois une vision totalement réactionnaire – que rien ne change et que c’est toujours les mêmes qu’on retrouve, ou qu’il n’y a pas de changement entre la bureaucratie soviétique et les aristocraties tsaristes. Pas du tout. Mais ce qui change, ce sont justement ces facteurs de phyllum machiniques qui introduisent les vraies irréversibilités. À condition que l’on saisisse ce que sont les remaniements de constellations, de territoires, d’univers, etc. Ce n’est pas l’économie d’équivalence des flux, ce n’est pas la traductibilité des flux.

Je vais essayer de rejoindre ce que je considère être un traitement capitalistique des productions machiniques et des productions de subjectivité, et justement c’est le problème autour duquel on tourne.

Mais évidemment, on est toujours tributaire de sa trajectoire et j’aurais voulu reprendre un peu les propos antérieurs à partir d’un exemple de psychopathologie de la vie quotidienne me concernant.

J’ai aussi un autre objectif, mais je crois que je ne pourrai pas remplir tous ces objectifs en même temps, c’est de reprendre un peu mes questions, au niveau où j’en étais la dernière fois sur les synapses, au niveau synapsique de mon modèle d’inconscient.

Je propose un modèle d’inconscient, d’agencement à trois niveaux. J’ai un peu simplifié. D’abord il y a le domaine des phyllum machiniques, le domaine des flux, le domaine des univers incorporels et le domaine des territoires existentiels. À l’intérieur de cela, je dis : il y a trois niveaux d’inconscients qui s’instaurent entre des entités qui sont en présupposition réciproque mais qui ne sont pas en conflit. C’est-à-dire que ce n’est pas un inconscient basé sur la notion des conflits et des résolutions de conflits comme chez Freud, mais ce sont des entités qui s’organisent selon différents niveaux d’agencement, ce qui fait que l’on peut très bien passer d’un agencement à un autre, sans pour autant dire qu’il y a eu levée d’un refoulement ou refoulement primaire, ou refoulement secondaire, ou technique d’interprétation.

Le premier niveau est celui que j’appelerai de manifestation, qui d’un côté sera systémique. C’est un double rapport entre des matières de contenu (des flux matériels) et un rhizome machinique. D’une certaine façon donc, les flux rentrent dans des systèmes de codage, rentrent dans des systèmes de régulation (par exemple, régulation par A.D.N. et des flux hormonaux trouvent leur propre régulation dans des systèmes donnés). C’est là où il y a l’économie des rapports énergétiques, spatio-temporels, et là c’est l’hypothèses d’une économie énergétique déterritorialisée, où effectivement on peut avoir des signes de transmission de propositions machiniques qui ne respectent pas les lois d’Einstein, à savoir se déplacer à une vitesse égale ou inférieure à la lumière, mais l’idée qu’il puisse y avoir une transmission infiniment rapide.

Par contre, dans le domaine déterritorialisé et territorialisé mais incorporel, on a aussi le même type d’opposition entre ce que j’appelle les constellations d’univers incorporels (univers mathématiques, univers musicaux, univers religieux, etc.) et ce que j’appelle des matrices existentielles. Matrice existentielle, c’est-à-dire que ces constellations d’univers sont effectivement dans un rapport essentiel dans un mode d’internation, à savoir que quand on dit qu’il existe un certain type de constellation d’univers engageant une composante d’écriture musicale, composante orchestrale, composante vocale, etc., ce n’est pas simplement un pur possible en soi, c’est qu’effectivement il existe un territoire existentiel qui marque ce rapport de constellation et donc qui marque un certain rapport d’appropriation existentielle, de grasping existentiel correspondant à cette constellation.

C’est, disons, d’un côté les systèmes, de l’autre côté les structures. Pour l’instant c’est une convention de langage mais on va trouver sa justification après. Alors, à l’intérieur de ces carrés, on voit donc que d’un côté on a des flux (matières de contenu) et on peut aussi avoir des flux de matières signalétiques, que j’appellerai diagrammes. Ce sont des flux de signes qui ne sont pas dans un rapport machinique systémique, ce sont des flux libres par rapport au système.

De même au niveau des phyllum, on aura des propositions machiniques qui représentent donc des potentialités. Ce sont des systèmes qui ont des valences libres.

Là on mettra : noèmes, des représentations, des formes, et là : territoires sensibles.

Le premier niveau d’inconscient est cela. Si on voulait le reporter à l’inconscient freudien, ce serait celui du refoulement primaire. L’endroit où, quand quelque chose se produit, il faut bien qu’il y ait eu un accrochage préalable de quelque chose parce qu’effectivement on ne voit pas pourquoi des événements du refoulement proprement dit iraient s’accrocher à quelque chose. Donc, il y a un niveau systémique, un niveau structural, qui sont des référents intrinsèques, des référents en dehors du fait qu’ils soient agencés ou non.

Par contre, dans le deuxième niveau de l’inconscient, on voit des tenseurs qui traversent dans le sens de l’axe de discursivité les différentes entités. Eux partent d’une situation systémisée ou structurée pour aller vers des points de potentialisation, des points de possible. C’est-à-dire que vous avez une matière de contenu qui, elle, s’incarne dans un territoire existentiel qui est juste possible. Territoire existentiel possible, il faudrait je crois imaginer des exemples : par exemple, une représentation qui traverse les systèmes différents, des systèmes qui sont structurés complètement différemment, peutêtre justement dans l’ordre de l’éthologie. On pourrait avoir une découpe d’un territoire qui n’a pas son codage intrinsèque dans des systèmes machiniques, mais pourtant qui crée une entité. C’est comme une vision que l’on peut avoir d’un horizon, d’un paysage ou de traits de visagéité qui ne correspondent pas pour autant à un codage intrinsèque d’une entité qui les articule.

Là, c’est un territoire sensible. Proposition machinique, c’est la même chose, il y a une constellation d’univers qui s’incarne dans une proposition et qui n’est pas pour autant prise dans un rapport de référent intrinsèque. C’est une proposition en suspens. Une proposition potentielle. Correspondant au rhizome, un noème, disons par exemple un concept. Il existe un certain état des phyllum machiniques qui se profile dans une idée, dans un système d’univers incorporels mais qui ne sont pas pour autant incarnés existentiellement. Il serait possible de faire de la musique avec… le carbone 14 ou l’uranium, sauf que jusqu’à l’événement historique de cette musique, il est dans une potentialité d’univers qui n’est pas pris dans un irréversible existentiel, qui n’engage pas ces quatre éléments systémiques et structuraux.

Les tenseurs sensibles et les tenseurs diagrammatiques, pris dans une économie des flux énergétiques et ce sont vraiment des signes qui ont un effet énergétique, exactement comme les signes marqués sur la carte de crédit ont un effet ou pas d’effet quand on la met dans la machine pour retirer les billets. S’ils sont mal disposés, les billets ne sortent pas, mais s’ils sont bien disposés… Il y a effectivement une fonction signalétique qui intervient au même titre que les autres éléments matériels de la machine.

J’appelle celui-ci tenseur noématique et celui-là tenseur machinique. Les tenseurs du deuxième niveau traversent, donnant des temporalisations spécifiques, donnant une discursivité. Elles sont d’ailleurs très différentes les unes des autres. Il y a le temps du déterminisme, le temps machinique, pris dans des coordonnées spatio-temporelles, disons dans les systèmes fermés, et il y a le temps machinique, disons Prigogyne et Stengers, c’est-à-dire le temps des systèmes ouverts, avec des bifurcations. Et voilà le temps qui est le contraire d’un temps, puisque c’est un temps unaire, battant toujours la même répétition : ça existe ! hélas ! hélas ! hélas ! C’est le temps de l’instinct de mort freudien : il n’y a rien à dire d’autre. Et là, c’est le même type de temps mais multiplié à l’infini, c’est l’infinité des possibilités de répétition qui se superposent à elles-mêmes, dans l’ensemble des divers possibles. Je ne sais pas s’il doit y avoir un temps leibnitzien correspondant. Peu importe.

Le troisième niveau est celui des synapses : synapse d’effet et synapse d’affect qui font que ces potentialités peuvent composer un certain type d’effet ou un certain type d’affect, mais qui seront de deux natures : dans un certain cas, les deux potentialités aboutissent à la production d’une entité qui n’entre pas dans un champ de garantie intrinsèque, dans un champ systémique, elles sont finalement une sorte de potentialité de ces deux types de rapport et n’entrent pas dans une déterritorialisation intrinsèque. C’est ce qu’on appellera alors la synapse à deux valences par opposition au fait que cette synapse peut être à quatre valences, c’est-à-dire faire que ce diagramme, par l’intermédiaire de cette synapse, se convertisse en matière de contenu, et que cette proposition machinique, par l’intermédiaire de cette synapse, se transforme en rhizome machinique, et que, de ce fait, par délégation de référent systémique, cette proposition machinique qui était en suspens, et ce diagramme qui était aussi en suspens, trouvent leur garantie. La potentialité se trouve prise dans une réalisation, dans une incarnation systémique. Inversement au niveau structural, ce noème, cette représentation, cette forme et ce territoire sensible qui étaient complètement disjoints, ce signifiant/signifié qui flottait complètement, vont trouver leur référent sur un terrain plus linguistique, soit ne vont pas le trouver dans une synapse subjective, une synapse d’affect simplement comme point de fuite, comme point de mirage, soit au contraire dans une synapse tétravalente, c’est là qu’ils trouveront leur référent. Le noème sera en rapport avec les constellations d’univers, elles-mêmes référées sur un territoire existentiel, et le territoire sensible, par le même biais, trouvera cette référence.

C’est seulement ces systèmes de synapses que je voulais illustrer pour leur donner un nom qui vous est familier et pour situer un certain nombre de composantes de l’inconscient.

Quand il y a les synapses bivalentes (affect), il y a un phénomène d’angoisse, le tenseur sensible se prolonge au-delà de l’objet étrange, au-delà de ce territoire qui est là en suspens, sans garanties, dans un phénomène d’angoisse. La culpabilité correspond à quelque chose qui s’objective dans un contenu noématique. L’angoisse est sans objet, elle est unaire sur un territoire vide, la culpabilité pouvant accrocher une série de thématiques, étant entendu que ces thématiques elle les réduit toujours à zéro et qu’elle se conjoint avec l’angoisse, c’est-à-dire que le terme de la culpabilité, c’est la culpabilité en soi, une sorte de fusion avec l’angoisse sans objet. Il faudrait reprendre tout cela, voir ce que sont toutes les modalités du conflit qu’on résoud ainsi, c’est-à-dire au lieu de prendre le concept de culpabilité sur des objets donnés, au lieu de fonder le conflit sur le désir machinique et sa répression, on verra qu’il s’agit simplement de déconnecter un moment de synapse ou de prendre option sur tel ou tel tenseur.

D’un autre côté, on aura là le symptôme entre la proposition machinique et la synapse d’effet, et là l’automatisme de répétition. Je signale au passage que cela implique une attitude totalement nouvelle par rapport au symptôme, une réhabilitation complète du symptôme au lieu du mépris psychanalytique habituel. À partir du moment où dans ce système on récuse totalement le système d’interprétation, aussi bien les automatismes de répétition que les symptômes deviennent une matière tensorielle analytique au même titre que les autres et ceci implique de repenser la dangereuse efficience des gens qui traitent de l’automatisme de répétition en tant que behaviouristes, ou des gens qui traitent du symptôme, car précisément ils les traitent dans une fonction capitalistique, sans tenir compte de la problématique des agencements tels qu’ils peuvent être réappropriés, et non pas pris uniquement dans des perspectives qu’il faudrait justement définir. Quelle est la pratique capitalistique de ces trois niveaux de l’inconscient ? Qu’est-ce qui la spécifie par rapport à ce que serait une politique schizo-analytique de révolution moléculaire ? Comment peut-on, à partir de là, se réapproprier une tétravalence des synapses plutôt que de toujours faire cette politique d’isonomie, d’équivalence des synapses d’effet, des synapses subjectives, disons une fonctionnalisation des singularisations des systèmes… Donc là je vous le signale, parce que le symptôme comme l’automatisme de répétition sont dans une nouvelle noblesse, sont traités comme un matériel particulier.

Voilà, j’ai juste posé cela pas du tout pour le développer, je crois que j’y reviendrai ultérieurement, mais pour raconter maintenant un élément personnel montrant un phénomène d’angoisse. Comment situerai-je un phénomène d’angoisse sans le rapporter au système de signaux d’angoisse freudiens ou d’angoisse de castration qui posent l’angoisse comme réponse, comme système de défense.

On pourrait intituler cet épisode d’une phrase énigmatique qui consiste à dire : « c’est ton désir ! » Depuis plus d’un an j’avais travaillé en détail et de façon assez intense un projet de scénario de science- fiction avec K. Et entre temps, K., comme vous le savez peut-être, a été sélectionné à Cannes, il avait alors autre chose en tête, on avait laissé tomber le scénario, il n’avait plus le même investissement.

Alors, j’étais peut-être un peu vexé, je ne sais pas. J’ai fini mon scénario et puis j’ai dit à D. : Tu n’as qu’à le déposer à la Commission d’avances sur recettes. Évidemment je n’avais pas mis le nom de K. puisqu’il ne travaillait plus sur ce projet. Et puis je n’y ai plus pensé.

Au bout d’un an et demi, quelqu’un me téléphone : Il faut venir à la Commission parce qu’on a lu votre scénario et… Très détendu je discute avec eux. « On ne peut pas vous donner l’avance sur recettes (des sommes extravagantes) mais on peut peut-être envisager de vous donner “aide à l’écriture” ; mais vous comprenez, il faut qu’on sache, parce que tout de même vous n’avez jamais fait de film, comment vous comptez réaliser celui-ci ? » Je réavance alors timidement le nom de K. et je sens que les oreilles se dressent (au téléphone) : « Il faut que vous passiez devant deux personnes de la Commission pour expliquer ce que vous voulez faire, vous avez une demie-heure et les deux personnes seront votre avocat devant la Commission. » Là-dessus je ne téléphone pas directement mais je fais reprendre contact avec K. qui aussitôt acquiesce très content, parce qu’on était quand même un peu fâchés, pas fâchés, non, mais on ne se voyait plus. On se retrouve : grandes effusions. Parfait ! on est d’accord, on retravaille ensemble.

Puis je passe devant la Commission et cela se passe très bien. Ils étaient très contents : K ? Formidable ! et cette dame me dit alors : de toutes façons, vous choisissez quelqu’un mais il faudra bien le tenir en mains, il faudra bien qu’il vous obéisse ! (grands dieux !) Oui, parce que c’est vous le réalisateur.

Et je me rends compte que je suis en position de réalisateur. J’avais téléphoné à S. qui m’avait dit : Fais très attention, dis bien que tu es réalisateur, parce qu’il y a deux collèges dans cette commission d’avances sur recettes, il y en a un pour le premier film et un pour les réalisateurs confirmés, alors dans ce dernier tu n’as aucune chance parce que c’est tout partagé d’avance, mais sur les premiers films tu as une chance.

Donc, cela se passe très bien et à ma grande surprise, la Commission m’accorde généreusement trois millions de centimes pour réécrire mon scénario.

C’est alors que se déclenche un phénomène d’angoisse et caractérisé, en ce sens que je me dis : Mais enfin ! Je me dis un tas de choses mais tout ce que je me dis… J’y pense sans arrêt. Zut ! Qu’est-ce que je vais faire dans cette histoire ? Sur quoi je me suis mis encore ? Je consulte des gens : Mais qu’est-ce que je dois faire, je suis le réalisateur, mais d’un autre côté, je m’en fous complètement, mais… Je veux bien être coscénariste mais comment l’être en restant devant la Commission le seul réalisateur ? Et deux personnes me disent : mais c’est ton désir ! d’être réalisateur… Alors là j’ai cette espèce de sensibilité de dire, comme quand un psychanalyste vous embête en disant cela, est-ce que c’est mon désir ? En tous cas, les équations traditionnelles y seraient, puisqu’il y a cette angoisse qui pourrait être effectivement le signal, cette angoisse correspondant à un désir.

Mais cela ne me satisfait absolument pas.

Je me dis : Ah ! Comment je vais faire avec cette histoire là ? Je vais proposer à K. qu’il prenne cet argent, ou bien j’en garde juste une partie, un tiers pour les frais d’édition, taper à la machine et puis il va gérer tout ça. Et en même temps je me dis : mais cela ne va pas, il ne va pas marcher, qu’estce que je vais lui dire, que je veux réaliser avec lui ?… Et il y a toujours cette dimension lancinante, asignifiante. C’est-à-dire que je pouvais me dire de toutes façons ce que je voulais, je continuais à avoir une sorte d’angoisse impossible à circonscrire et imbécile parce que j’ai d’autres choses à penser quand même ! ça m’énerve, ça me tourne dans la tête.

Donc le premier énoncé, « c’est ton désir » est là. Culpabilité, très peu je dois dire. Mais en tous cas angoisse, c’est-à-dire que cet énoncé noématique, « c’est ton désir » correspond à un territoire sensible, d’objet d’angoisse, sans aucune réponse au niveau machinique : que va-t-il advenir de cela ? Que vais-je proposer concrètement comme mise en train machinique, comme praxis sur ce projet ? C’est à ce moment là qu’apparaît un deuxième énoncé, qui pourrait être dans la tradition psychanalytique un énoncé interprétatif, mais justement à condition de le situer par rapport à l’ensemble des huit ou dix pôles qui sont sur ce tableau là : « De toutes façons, si tu prends l’hypothèse de la coréalisation, il faut que tout soit à égalité. Donc tu ne peux pas dire que tu répartis les trois millions de centimes en en gardant un tiers, il faut que cela soit à égalité. » Là l’énoncé me fait sursauter. Parce que je me dis : oui, c’est logique, si c’est une co-réalisation, il faut partager à égalité, mais d’un autre côté, je sais bien que K. n’a pas d’argent et c’est lui qui va faire le travail. Mais d’un autre côté, si je dis aux autres qu’on ne partage pas, c’est que je ne suis pas en position de co-réalisateur, et alors il faut bien amorcer la co-réalisation par la co-écriture, même à titre symbolique, disons. Et je me dis Non, non ! cela m’embête de plus en plus ! Jusqu’au moment où ce point de subjectivation qui ne se jouait au départ que dans ce triangle : culpabilitéangoisse- objet louche, d’un seul coup s’éclaire et la constellation d’univers (cinéma…) s’éclaire complètement différemment. Pourquoi ? Parce que ce tenseur de flux se trouve discernabilisé du fait de cet énoncé. D’un seul coup, il m’apparaît que cette problématique toute simple de l’argent change complètement la nature de la constellation de désir qui est en question. Et je réalise ce que je ne voyais pas. La constellation d’univers s’éclaircit en raison du fait d’avoir bien mis en relief le problème de l’argent, à savoir que ce n’était pas du tout parce que j’étais un génie de l’écriture du film, c’était que dans cette constellation il y avait le fait que parmi la Commission des nouveaux réalisateurs j’étais un peu connu, qu’il y avait ceci, qu’il y avait cela, qu’il y avait peut-être des rapports avec L., le CINEL, des choses comme ça, et que tout cela faisait une espèce de micmac où on se demande quelle est la place au juste du scénario et du cinéma, et que cela avait pesé dans le rapport structural, dans le référent, à savoir que ce qui n’était qu’une vague idée : Ah, si je faisais un scénario…, d’un seul coup avait pris valeur d’existence puisqu’on me téléphonait, c’était incontestable, mais cela rentrait bien dans ces univers-là, un univers politico-économico-prestige, ce qui faisait que, bon, si on mettait Guattari + K., oui peut-être une magouille de la Commission d’avances sur recettes.

Immédiatement il y a eu levée du point d’angoisse. Je me disais : voilà, c’est tout simple, ce n’est pas moi qui décide, puisqu’il y a cette problématique de l’argent qui est posée, pour pouvoir rester dans ce collège, je l’explique à K. Du coup, je me trouvais désubjectivé, désengagé individuellement.

Voilà, qu’est-ce qu’on fait ? Ça c’était dans ma tête avant que je le vois.

Donc, 1°/ on partage l’argent.

2°/ on décide en fonction de l’opportunité économique, puisque c’est beaucoup plus cela qui joue qu’une opportunité seulement esthétique ou fonctionnelle pour pouvoir faire ce film.

En tous cas l’effet est immédiat, il y a la désubjectivation de ce point d’angoisse.

Dernier retour de la proposition machinique : K. me dit qu’il faut que l’on reparle parce que co-réalisation… Là on arrive à la synapse d’efficience : qu’est-ce qu’on fait effectivement ? Qu’est-ce qui se passe ? « Dis-moi, tu comprends, j’aime mieux te dire tout de suite, je suis d’accord absolument pour tout ce que tu veux, co-écriture du scénario, co-réalisation, mais il y a une chose : sur le plateau, c’est moi qui dirige », ça c’est une convention entre nous, parce qu’on ne peut pas être deux.

À ce niveau vraiment machinique, cela renvoie cette fois à des dimensions de phyllum qui impliquent effectivement ce qui se passe comme rhizome machinique, et dans le domaine de gestion des flux, à un certain niveau, d’existence. Là ce n’est plus un certain type de pouvoir existentiel pris dans ce rapport là qui joue, mais c’est un rapport d’efficience.

Autrement dit, quand ça se jouera à un certain niveau subjectif, tout est négociable, et puis là il faut qu’il y ait une autre répartition.

Donc avec ce phénomène-là, j’ai fait tourner complètement les quatre termes du problème sans qu’on puisse dire à aucun moment qu’il y ait eu phénomène d’identification, levée de répression, etc, alors qu’il y en avait la tentation avec cette espèce de circuit d’automatisme qui correspondait à la disjonction, à savoir qu’il n’y ait pas de retour, qu’il n’y ait pas de dissymétrie entre ce point quadrivalent de la synapse subjective et le point de fonctionnalité : qu’est-ce qu’on fait ? Comment cela va-t-il se passer effectivement ? Voilà, je voulais juste prendre cet exemple-là pour essayer de montrer comment on peut passer donc de différents niveaux d’implicite, soit implicite systémique/implicite structural au premier niveau de l’agencement. Quant au deuxième niveau, les tenseurs de potentialisation restent eux en suspens et peuvent engendrer des objets persécutifs, des objets angoissants, avec des circuits qui tournent en rond, et qui peuvent se trouver levés par ce qu’on pourrait appeler la troisième dimension de l’inconscient d’agencement, ou l’inconscient synapsique, ou l’inconscient pragmatique si on admet qu’il y a, ce troisième niveau étant un inconscient productif, deux versants de cette production possibles : un versant d’effet et un versant d’affect, c’est-à-dire une production de subjectivité d’un côté et une production machinique de l’autre.

À l’avenir, dans la suite de cette élaboration j’essayerai d’amener des éléments, de tester le système pour voir jusqu’à quel point il résiste à la relecture de données psychopathologiques, cliniques.

J’aurais voulu aborder un dernier point. Il y a eu en somme deux types de micro-politiques à ce troisième niveau des agencements. Dans un certain cas, l’introduction de subjectivité trouve son renvoi, trouve sa fondation dans des univers qui, eux, sont pris sur un régime d’équivalence, dans des modes de territorialisation qui n’impliquent en rien la possibilité d’une production synapsique singulière. Et c’est un peu ce qui s’est joué dans mon histoire un peu de mauvaise foi de résolution. Levée de l’angoisse : il n’y a rien de plus simple, c’est d’aller voir le curé, de se confesser, de demander un expert.

De même, à mon avis, le système des flux capitalistiques serait celui qui chercherait à résoudre les problèmes de synapse subjective et de synapse d’effet au moindre coût, sans faire référence aux constellations d’univers ni aux systèmes d’appropriation existentielle, que pour autant qu’ils permettent le renvoi minimum sur les synapses d’effet, et qu’en tous cas ils évitent tous les effets de plus-value d’univers, de plus-value existentielle, de plus-value de flux et de plus-value machinique.

Il y aurait donc une sorte d’économie qui tendrait à instituer une double limite, tendant toujours à rapprocher, à faire (puisque j’ai appelé cela l’axe de déterritorialisation par rapport à l’axe de discursivité) la déterritorialisation minimale.

On emploie les mutations scientifiques, technologiques de phyllum machiniques au minimum et seulement pour autant qu’on ne peut pas faire autrement pour que le système continue dans son évolution phylogénétique. Mais jamais le capitalisme, en tant que capitalisme, n’a poussé à l’utilisation du machinisme : machine à vapeur, machine à tissage, etc. Ils ont adopté ces mutations technologiques et scientifiques que parce qu’ils étaient adossés au mur et qu’ils ne pouvaient pas faire autrement.

C’est cela qui spécifierait pour moi l’économie des flux capitalistiques.

De même le caractère bourgeois de la gestion des flux capitalistiques sur le plan subjectif. Ce que je viens de dire est vrai pour l’économie machinique mais les religions capitalistiques ne veulent pas d’un certain type de mysticisme, en particulier celui des premiers chrétiens, des anachorètes. Ils ne veulent pas d’un certain type d’aristocratisme qui va dans ces lignes de singularité et c’est un mode de subjectivation qui évidemment postule des rapports aristocratiques internes, dans son économie structurale, mais juste dans les limites nécessaires et suffisantes.

Il serait donc intéressant de voir les deux modes de déterritorialisation, sur le plan de la production de subjectivité, et sur le plan des productions machiniques, pour savoir si on répond bien à un principe général des flux capitalistiques.

P - C’est une variation par rapport aux thèses de l’Anti-Œdipe, car je ne l’ai pas relu récemment mais il y a quelque chose de contraire à cela, à savoir qu’il y a toujours plus de déterritorialisation dans le capital comme dans la schizophrénie et que, à terme, le mouvement est le même.

F - Non. Mais c’était surtout dans cette polémique avec Fourquet dans le numéro de Recherches où il présentait la différenciation du Capital comme un moteur de déterritorialisation. Chaque fois on se heurtait. Si tu veux, le Capitalisme est foncièrement conservateur et foncièrement reterritorialisant.

Il est toujours en train d’essayer de reterritorialiser, de rattraper des flux qui partent de tous les côtés.

Mais ce qui le spécifie, c’est son mouvement de reprise, de réinstauration, d’axiomatisation, ou de refondation de nouvelles castes.

P - Ce qui spécifierait la position schizophrénique, c’est que justement elle ne reterritorialise pas et par conséquent elle montre toute l’expansion du mouvement possible.

F - Nous avions fait une distinction entre le processus schizo et la schizophrénie précisément qui serait une reterritorialisation du processus schizo. C’est curieux que tu parles de cela parce que j’y avais un peu réfléchi et je crois en effet que l’on sera amené avec ce recentrage, à un primat du symptôme comme formation synaptique entre proposition machinique, dans un rapport direct avec des constellations d’univers, le symptôme étant porteur de remaniement des constellations d’univers. Et l’on sera amené à décentrer complètement le rapport entre symptôme, syndrome, formation névrotique, formation schizophrénique, psychotique, etc. À considérer que ce qui compte, c’est le symptôme comme processus de mise en suspens de potentialisations d’un certain nombre d’effets, au niveau du fonctionnement biologique, familial, social. Donc le symptôme comme pragmatique bloquée, comme pragmatique suspendue.

La formation, par contre, d’un territoire névrotique relevant par exemple, d’un automatisme de répétition qui correspond au niveau territorialisé à un (…) machinique ou à une situation d’angoisse ou à un certain type de schize, par exemple entre une plus-value d’univers qui va s’exprimer au niveau du processus primaire freudien, et puis au niveau, disons, de l’économie narcissique de la deuxième topique. Il y a toujours cette contradiction chez Freud entre un inconscient extrêmement riche et différencié dans ses premières perspectives et d’un inconscient complètement indifférencié avec la perspective du ça. Ce qui est très gênant parce qu’on ne sait plus dans quel type d’inconscient on est.

En fait, il s’agirait de faire coexister ces deux types d’inconscients, à savoir que tu peux être à la fois complètement catatonique, complètement pris dans un rapport de répétition vide et en même temps, par une superposition des modes de sémiotisation, pris dans des modes d’univers incorporels hautement différenciés, hautement en prise sur l’ensemble des univers incorporels portés par une situation.

Et je crois que cela correspond bien à une description clinique. Simplement, il s’agit de constellations d’univers et de modes de grasping existentiel qui ne sont pas pris dans des rapports synaptiques.

C’est-à-dire que cela ne fait pas un effet subjectif, cela fait autant d’effets de subjectivité disjoints.

Ce qui renverrait à ce moment-là aux descriptions de Mélanie Klein et des choses comme ça.

Il n’y a pas en tous cas une synapse subjective qui renvoie l’ascenseur et qui réarticule avec des synapses d’efficience. Ce fait que tu es sur deux pistes à la fois est un renversement radical méthodologique.

C’est différent avec la formation symptômatique qui au moins est là. Elle est complètement en automatisme de répétition ou en symptômes ou en scénarios, etc. C’est une matière directement prise dans l’économie des propositions machiniques, dans l’économie territoriale, dans l’économie même énergétique des flux biologiques, des flux de toutes natures.

Évidemment là il y a une prise directe à partir du symptôme, à partir de l’automatisme qui est susceptible de permettre la réarticulation des rhizomes machiniques, de permettre la discernabilisation de nouveaux flux qui, ultérieurement, pourraient donner un accès indirect sur les constellations d’univers, car, bien entendu, on n’y a jamais accès qu’à travers des flux ou qu’à travers des processus machiniques. Un pur noumen… Qu’il s’agisse de l’existence en temps qu’existence incorporelle ou comme constellation d’univers, c’est tout à fait illusoire de penser qu’on a un accès transférentiel aux constellations d’univers alors qu’on n’a jamais accès qu’au système, qu’aux situations très délimitées, il ne faut pas se raconter d’histoires. Y compris l’économie des identifications sur les systèmes noématiques qui peuvent prendre une très grande importance, dans la mesure où l’on est dans le système synaptique seulement triangulaire, à savoir que c’est toujours la même chose, toujours le père, toujours la mère, c’est toujours l’économie binaire de la subjectivité, c’est toujours des territoires sensibles qui sont objets partiels ou objet a, qui font qu’on tourne complètement en rond, et puis en même temps ça n’est rien du tout, c’est comme dans l’exemple que je donnais, je ne savais même pas pourquoi j’y pensais, ça me tournait dans la tête. Et puis, à un moment, il y a eu une mutation de flux, il y a eu plus-value d’univers, terminé. Alors qu’on aurait pu aussi bien me dire : oui, mais qu’est-ce que c’est que cette fixation, ce complexe de castration, on aurait pu m’accrocher à K.

cent cinquante choses, et plus on m’en aurait accrochés, plus je serais resté là-dessus : mais alors, c’est mon frère, c’est la culpabilité, tenir la caméra c’est le Phallus… J’y serais encore.

Je vous ferai remarquer, à ma décharge, qu’il y a eu très peu de modifications dans ma présentation quant aux schémas. Cela se stabilise un peu…


Légende : F = flux T = territoires existentiels F = phyllum machiniques U = univers incorporels Mc = matière de contenu Me = matrice existentielle Rm = rhizomes machiniques Su = constellations d’univers Diag = diagrammes Ts = territoires sensibles Pm = propositions machiniques N = noème Se = synapse d’effet Sa = synapse d’affect
Le lien d'origine : http://www.revue-chimeres.org/pdf/851001b.pdf
La revue Chimères et les textes de F Guattari : http://www.revue-chimeres.org/guattari/artde/divers.html#chim
La revue Chimères : http://www.revue-chimeres.org/
Le séminaire de F. Guattari sur le site de la Revue Chimères http://www.revue-chimeres.org/guattari/semin/semi.html