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0rigine http://www.monde-diplomatique.fr/2006/07/SAGOT_DUVAUROUX/13639
Journaux « gratuits », « 20 % de produit gratuit
en plus »... On a le sentiment que le mot « gratuit
» est partout et la réalité nulle part. Profanée
par le marketing qui l’enrôle pour stimuler la demande,
la gratuité a, en réalité, quasiment disparu
de l’offre politique. Elle subsiste dans quelques appellations
institutionnelles, comme « école gratuite »,
expression consacrée par un siècle de liturgie républicaine
et qu’on n’ose rectifier en « école coûteuse
». Mais, quand le débat n’est pas inhibé
par l’indulgence et le respect qu’inspirent les vieilles
dames, la plupart des responsables de la chose publique réprouvent
le terme gratuité. Déresponsabilisant. Trompeur. Presque
incivique. Comment reconnaître la valeur des choses quand
nous oublions qu’elles coûtent de la peine et de l’argent
?
Le boniment publicitaire fait ses choux gras du gratuit ; pris
dans la grosse déprime du politique, les représentants
du bien commun, qui autrefois s’enorgueillissaient de proposer
des services publics fièrement déclarés gratuits,
n’en veulent plus. Que s’est-il donc passé ?
Dénouons d’abord l’aveuglant paradoxe communiqué
à flots continus par des entreprises capitalistes ayant fait
de la gratuité leur principal argument commercial. TF1, M6,
le quotidien 20 minutes et quelques autres sont des médias
engagés dans une fonction très sensible : la production
de signes, de symboles, de langage, à travers un service
d’information ou de divertissement gratuitement proposé
au public. Derrière l’apparence, il y a une transaction
marchande classique, avec client, fournisseur et marchandise. Le
client est un annonceur publicitaire, le fournisseur un diffuseur
de programmes – ou d’informations –, et la marchandise,
un téléspectateur – ou un lecteur. Ce que le
client achète au fournisseur, c’est du « temps
de cerveau disponible », selon l’expression désormais
consacrée après que M. Patrick Le Lay, président
de TF1, en a fait la cynique offrande aux éditorialistes.
Le contenu est gratuit, et c’est bien normal, parce que le
contenu, c’est l’asticot. Le pêcheur n’exige
pas de la tanche qu’elle finance l’asticot. Gratuit
pour la tanche, mais financé par le pêcheur, puis par
l’amateur de tanche qui lui achète sa prise. Transaction
cent pour cent marchande. Zéro gratuité.
Voilà pour le côté obscur. Potentielle asphyxie
de l’espace commun par privation de gratuité. L’autre
versant, c’est que, en dépit de ces évolutions
ravageuses, la gratuité existe et constitue un fil d’Ariane
précieux pour réexplorer les voies de la transformation
sociale. Nous partageons tous une expérience paradoxale dans
ce monde où l’argent semble tout submerger : la sourde
conviction que la gratuité n’est pas en périphérie,
mais en axe de notre existence. Certes, troublés par l’obnubilation
marchande et l’inflation marketing du mot « gratuit
», nous évitons de nous l’avouer ; mais cela
ne nous empêche pas de reconnaître la place éminente
de ce qui est sans prix : l’amour, l’amitié,
l’engagement parental pour l’éducation des enfants,
la lumière du soleil, la contemplation des paysages, les
cadeaux qu’on nous fait et dont la valeur sentimentale submerge
immédiatement le caractère de marchandise interchangeable...
L’espace public s’appauvrit. Il se vit de plus en plus
comme les parties communes d’une copropriété,
simple appendice du domaine privé. Finalement, là
où se sont constituées de grandes gratuités
qui solidarisent, ça résiste mieux qu’ailleurs.
La Sécurité sociale ou le système public d’enseignement
se sont installés dans le paysage avec un naturel qui fait
parfois oublier combien il fut ardu de les imposer. Quand on les
attaque, la réaction est encore vive. Gratuités productrices
du sentiment commun : les personnes qui ne sortent pas la nuit ne
se plaignent pas de contribuer à l’éclairage
public.
Notre temps n’échappe pas à l’obnubilation
marchande. Selon le discours dominant, il faudrait, par raison et
par vertu, que nous consacrions davantage de temps au travail. Nous
nous laissons prendre. Nous acceptons même parfois de recouvrir
notre activité de terminologies obscènes : «
apprendre à bien se vendre », « valoir 300 K
euros par an ». Mais, quand on y fait porter le rayon de la
gratuité, tout s’éclaire assez différemment.
« Temps de travail » peut aussi se dire « temps
vendu », marchandise soumise au bon vouloir de l’acheteur.
Le contraire du temps gratuit, à soi, ouvert à la
libre activité. D’un côté, l’instrument
; de l’autre, le but. D’un côté, la nécessité
; de l’autre, la liberté. Certes, on peut s’épanouir
aussi dans le temps vendu, mais c’est par une coïncidence
qui toujours excède le contrat salarial, supplément
inaliénable, gratuit et d’ailleurs aléatoire
à ce qu’exige de nous la subordination salariale. Supplément
menacé. De contrat nouvelles embauches (CNE) en délocalisation,
de flexibilité en sous-emploi chronique, une pression très
puissante nous invite à nous vider de notre autonomie biographique
et à y substituer une subjectivité toujours plus soumise
aux objectifs de l’entreprise. Quel sens voulons-nous donner
à notre temps, à notre vie ? Quelle part sommes-nous
prêts à vendre ? De quelle autre voulons-nous préserver
la gratuité sans prix ?
La gratuité est-elle condamnée à la défensive
? L’avènement d’Internet, en ouvrant sur la possibilité
d’un partage universel et quasiment gratuit des biens culturels,
relance la question d’une façon certes brouillonne,
iconoclaste, inquiétante pour les salons cosy et pour la
porcelaine, mais que beaucoup trouvent franchement jubilatoire.
Depuis qu’il a mondialisé son règne, le marché
ne cesse de nous bassiner avec l’insurmontable supériorité
de ses capacités au libre échange, et le voilà
contraint à des contorsions désespérées
pour en empêcher la fluidité.
Découvrant dans les biens culturels un fabuleux gisement
pour ses profits, le capitalisme financier nous annonçait
déjà qu’il ne laisserait plus rien hors de sa
voracité. Patatras ! Le voilà contraint de se barricader
dans ses vieux métiers et d’envisager sérieusement
que l’avenir lui file entre les doigts. La gratuité
aura en toute occurrence partie liée avec l’avenir,
qu’elle soit soutenue par la puissance du grand nombre ou
imposée par effraction grâce à l’ingéniosité
des hackers. Ou les deux.
Ce coup de jeune réveille une vieille évidence portée
par une longue et fructueuse expérience sociale. La gratuité
est indispensable à l’exercice de droits essentiels
pour l’épanouissement individuel comme pour la vie
collective.
Quand la loi reconnaît le droit à vivre sous un toit,
comment sortir de l’incantation sans aller vers quelque chose
comme une sécurité sociale du logement, dont les assurances
privées proposées aux accédants à la
propriété montrent d’ailleurs qu’elle
est tout à fait possible ? Si l’on veut rétablir
de l’espace commun et faire baisser la cocotte-minute de la
répression anti-pauvres, pourquoi les transports publics
urbains ne seraient-ils pas rendus gratuits, au moins pour les jeunes
avant qu’ils aient un emploi, comme l’est déjà,
sans provoquer la révolte, la très coûteuse
voirie urbaine ? Le droit à l’éducation, l’égalité
et la liberté d’accès aux soins, même
imparfaits, même attaqués, tordus comme ils le sont,
montrent la voie : c’est possible, ça peut marcher
et ça fait du bien. Concrétiser un droit par une gratuité,
c’est sortir de l’assistance sociale et produire des
institutions non plus sociales, mais politiques, c’est-à-dire
des institutions ouvrant vraiment sur l’égalisation
des conditions.
L’institution d’une vraie gratuité ne biaise
pas. Elle ne se contente pas de changer le statut de la propriété
des entreprises, mais libère du rapport marchand lui-même.
Elle assèche la place occupée jusque-là par
le marché, détournant des richesses parfois considérables
de la valorisation du capital. Quand elle est acquise, elle s’ancre
dans les âmes et y produit des évidences tout aussi
fortes que celles du marché. Celle ou celui qui donne de
son temps éprouve qu’il est sans prix, sans oublier
pour autant ce qu’il vaut d’argent sur le marché
du travail.
C’est pourquoi les gratuités instituées s’ancrent
dans l’histoire des sociétés. On a pu sans grande
résistance privatiser les banques publiques. Mais l’idée
même de présenter l’éducation nationale
comme une entreprise privée paraît une obscénité.
Tout cela offre une boussole pour repenser des transformations radicales,
mais inscrites dans le présent, dans le concret. Ici et maintenant
: de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses
besoins. Ceux qui pilotent le système s’en doutent-ils
? A l’occasion du débat sur la loi sur le droit d’auteur
et les droits voisins dans la société de l’information
(DADVSI), M. Renaud Donnedieu de Vabres, ministre français
de la culture, mit toute sa grandiloquence à le suggérer
: « J’ai en face de moi un ennemi redoutable, le rêve
de la gratuité. »
Jean-Louis Sagot-Duvauroux.
LE MONDE DIPLOMATIQUE Juillet 2006
http://www.monde-diplomatique.fr/2006/07/SAGOT_DUVAUROUX/13639
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