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MON CORPS ET MOI ?
Gérard Pommier
Note de lecture

Origine : http://www.humanite.fr/journal/2000-11-03/2000-11-03-234195

Pour le psychanalyste Gérard Pommier, l’ère ultralibérale et " post-moderne " est aussi celle des " corps autistes ", émiettés et réduits à la somme des gènes qui les composent...

Que deviennent les corps dans une société qui prétend se dispenser d’" idéal " ? Question lancinante, qui parcourt les chapitres brefs, saccadés, de l’essai (1) que propose le psychanalyste Gérard Pommier, avec ce double envoi : " À Jean-François Lyotard, À Manhattan. "... Temps " où l’horizon semble bétonné ", où " le futur piétine ", où il n’y aurait plus ni " lendemain qui chante ", ni lendemain tout court, et où " les idéaux d’hier deviennent une discipline exotique propre au tourisme intellectuel ". Nostalgie ? Diable, non ! Mais plongée âpre dans le monde de la " post-modernité ", avec sa " fin sans fin ", ses liens et ses miens défaits, ses rêves qui n’en sont plus, télévisés, cellularisés, " webisés ", préprogrammés : " Partout, on me montre ce qu’est le bonheur : ça arrive devant moi à d’autres, c’est comme si c’était moi... " Il suffirait donc d’imiter, d’enregistrer, de stocker. Tout : l’instant, le présent, l’univers sur lequel " je jette le regard " qui m’en exclut. World Wide Web, donc : un corps grand comme le monde, si grand qu’il en finit avec le corps, qui se dissout et disparaît dans les innombrables connexions du réseau, à l’abri de tout miroir...

Drôle de voyage. D’autant que l’auteur y va bien plus que par quatre chemins quand il s’agit de repérer en quoi " l’idéologie de la science " entre en résonance avec " le fétichisme de la marchandise " poussé en son extrême par l’ultralibéralisme ; si la première, dit-il en substance, " sonne la fin des idéologies de progrès ", le second a intérêt à promouvoir l’idée que " l’état actuel " ne changera plus jamais. " No future " et dictature " scientiste " ensemble, si difficiles d’ailleurs à décrypter, car ces " croyances ", contrairement aux Églises qui les ont précédées, ne réclament pas d’" acte de foi " : un simple renoncement à l’exercice de quelque liberté que ce soit à l’égard d’un monde où les êtres humains ne seraient plus que " marchandises parmi les marchandises " suffit. Et Pommier de dévider la pelote de toutes les constructions de ce corps " autistique, génétique ", régi par des " lois " présentées comme " naturelles ", qu’il s’agisse de la matière, de l’organisme ou de l’économie : pureté " hygiéniste " (type campagne antitabac) qui ressemble tant à " la pureté raciale " ; " naturalisation " des corps réduits " à la pornographie de leurs parties disjointes ", ou à " l’organique " de la somme des gènes qui les composent.

Cette plongée dans " la mécanisation " des corps, leur émiettement, en même temps que leur " purification " - mélange de " régression identitaire " et d’atomisation, dont la pratique du " piercing ", entre autres, témoignerait - amène l’auteur à poser ceci : si le " rêve scientiste " triomphe malgré tout, c’est parce rien ne serait " plus délicieux pour un sujet que de s’annuler ". Dit autrement : " Le désir aspire à s’accomplir, et cette réalisation l’annule comme désir : il rêve donc de sa propre disparition. " Place serait libre, donc (ou presque), pour les " neurosciences " et leur cortège de " croyances ", et d’abord celle en un corps pouvant fonctionner de manière autarcique. C’est là que le propos de Pommier touche au plus juste : le corps du monde " post-moderne " ne serait qu’assemblage de gènes - jusqu’à la prétendue découverte, annoncée en 1993 par le Monde, du " gène de l’homosexualité " ou celle, plus récente encore, du " marqueur génétique de l’alcoolisme chez la souris " - et les " peines d’amour ", la " misère sexuelle " ou " le malheur social " pourraient se réduire (voire s’expliquer) par " un dysfonctionnement des synapses ". Foutaises, bien sûr, mais qui disent assez ce que peuvent être " les recours régressifs qui offrent leurs charmes au défaut de l’Idéal "...

Nostalgie ? Non - on l’a déjà dit. L’" idéal " dont il est ici question ne renvoie à aucune proposition de retour à quelque " âge d’or " mythique que ce soit, pas plus qu’à une reconstruction, ex nihilo, d’une utopie voulue libératrice, mais bien plutôt à ce simple énoncé : " Pour l’homme, l’existence réclame la lutte et le déchirement. " Et non la soumission à une prétendue " objectivité " des lois du marché et de " l’homme éternel ", bien faites pour occulter l’autre, la part de soi chez l’autre, la parole, tout simplement. Dans ce terrible tableau des " corps angéliques de la post-modernité " (où les " exclus " le sont " un par un ", et où " un " n’équivaut plus jamais vraiment à " un "), on eût aimé que le mouvement réel - des âmes et des corps, tels qu’ils y tiennent TOUTE leur place - le " déjà là " de " l’immense libération " également à l’ouvre " par des voies que l’on n’attendait pas " soit davantage présent. Ce n’est pas un regret ; seulement une invitation à explorer encore ce que le livre lui-même annonce, à savoir cette contradiction entre " l’angélisation à marche forcée " et " la naissance d’une subjectivité inédite "

Jean-Paul Monferran

(1) Gérard Pommier, les Corps angéliques de la post-modernité, éditions Calmann-Lévy, collection " Petite bibliothèque des idées ", 196 pages, 95 francs.

Article paru dans l'édition du 3 novembre 2000.